‹ Les féeries intérieures, 1885-1906Chapitre 16 sur 53 · ES REPOSOIRS DE LA. PROCESSION · texte numérisé non relu

ES REPOSOIRS DE LA. PROCESSION

un caneton ravi par un matou et vite emporté' à la cime d'un arbre pour y être dévoré devant la mère impuissante, d'ailleurs retenue par les sœurs et frères de la victime.

Il était écrit que dame Faverolles connaîtrait toutes les émotions.

La plus forte, hélas ! lui était réservée, une de ces émotions qui font époque et dont on caquètera longtemps sur les perchoirs à la veillée.

Ce drame eut lieu par une belle soirée de printemps, peu avant le coucher du soleil.

La couvée entrait alors dans son deuxième mois.

Ayant, au cours d'une exploration plus lointaine, découvert au fond du bois une immense nappe d'eau, sorte de lac enjolivé d'iris, de joncs, de nénuphars, çà et là masqué par des chevelures de saules et par le sombre feuillage des aulnes, la poule enseigne à sa couvée que la vase des rives recèle vers et têtards ; aussi-

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tôt nos canetons d'accourir palmipèdestrement derrière leur guide qui, dès au bord du lac, étrille de ses pattes un lot de vase et met en branle une grouillante menuaille de petites vies.. Les béquillons disparaissent à l'unisson dans la matière douteuse et barbotent goulûment, cependant que la poule circonvient la curée d'allées et venues brèves et promptes afin que la couvée ne s'approche de l'eau profonde...

Or voici que, vers le milieu du lac, un rideau d'iris vient de s'écarter devant l'opulent passage d'une forme splendide sur laquelle le soleil couchant fait ruisseler une simarre de perles, et que cette forme où triomphe la vie s'avance parmi l'onde calme dans une allure de navire de songe.

C'est le Cygne du lac !

Il y eut un tel instant d'éblouissement spontané que nos futurs canards se figèrent d'admiration, et, par les becs béants d'extase, vous eussiez vu grouiller des vers dans les gésiers.

Mais déjà, comme attirés par le destin, tous

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les canetons, avant que la mère fascinée par la vision ait pu intervenir, tous les canetons se sont élancés sur l'eau soudain.

Eperdue, la poule poignarde de cris la solitude.

— A l'aide ! mes petiots vont se noyer !...

Ses appels éraillent en vain Técho.

Folle alors, elle risque une patte, puis l'autre, mais l'eau refuse de porter un corps aux pattes non palmées; de plus en plus elle crie, ses griffes déchirant la rive désespérément, elle crie de désespoir et aussi de haine contre le Gyg-ne, raison première du désastre, — tandis qu'orientés vers un avenir qu'ils aiment sans le comprendre encore, insensibles au passé, les canetons voguent sans se retourner, et que bientôt ils forment une cour d'enthousiasme en le sillage du Cygne glorieux qui les entrame inéluctablement là-baSj tout là-bas où flamboie l'astre d'or, tout là-bas dans la Vie et tout là-bas dans l'Infini!

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Routinière marâtre, longtemps la Tradition me tint entre ses pattes sous ses ailes épaisses d'où rinfmi n'apparaissait qu'oblitéré par la barbe des plumes, mais un jour, mère première, l'éclatante Beauté vint à passer non loin de ma prison, si souveraine etsi libératrice que toutes les ambitions de mon âme s'en furent dans le sillage de lumière — pour ne plus revenir jamais sous les ailes si sombres d'autrefois.

Forêt des Ardennes, 1896.

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