‹ Les féeries intérieures, 1885-1906Chapitre 15 sur 53 · LA POULE AUX ŒUFS DE CANE · texte numérisé non relu

LA POULE AUX ŒUFS DE CANE

A Maurice Donnai/.

Cette poule de race clochait.

« Faverolles saumonée )>,elle remplissait les moindres conditions du standard londonien : bec jaune, forte taille, corps long-, dos très larg-e à courbe bien continuée parla queue, tête ronde à la hibou courte et roug^e encadrée de favoris frisés et diadémée d'une crête simple à six pointes, cuisses solides, et les cinq doigts classiques achevant les pattes légèrement emplumées.

Donc cette poule désirait couver.

Comme elle n'avait pas « volé ses œufs », on

en réunit quinze dans le couvoir et la poule fut placée dessus.

Or, pour des raisons d élevage , nous avions mispar subterfuge, au lieud'œufsde faverolleSj des œufs de cane bien fécondés et frais pondus.

De prime abord surprise, hésitante même, car les œufs de cane sont autres et plus volumineux que ceux de faverolles, la poule enfin se résigna, cédant à Tinstinct, et se soumit à son patient office.

L'adorable féerie que celle de l'incubation !

Attiédi par le régulateur des plumes, Tair parvient à point sur les œufs et — divin chassé-croisé au travers des pores de la coquille — cède son oxygène à l'embryon qui en retour lui passe son acide carbonique. La poule transpire de fièvre et s'épuise à force de sollicitude, mais du moins les œufs servis par la sueur des tendresses maternelles ne se dessèchent pas, et, recevant du dehors le normal aliment qui leur don-

liera la force de s'évader de la coque au jour prévu, les mystérieux prisonniers vont-ils se développer quotidiennement. * Et quel pieux soin la couveuse a de son devoir! Comme tacitement elle suit la graduelle évolution qui s'opère en le temple de ses plumes ! Ne dirait-on pas qu'elle officie, ou plutôt n'a-t-elle pas l'allure grave d'une divinité qui va réaliser des créatures? Elle sait que dans l'œuf après le premier jour des lignes déjà se dessinent, qu'après le second jour le cœur tiquetaque, qu'après le troisième le sang s'est canalisé, qu'après le quatrième le corps se distingue, qu'après le septième le col émane du corps, qu'après les neuvième et dixième les plumes frisent dans leurs gaînes, qu'après le dix-huitième le squelette est complet, qu'au dix-neuvième le poussin rompra la membrane qui l'enveloppe, qu'enfin du vingtième au vingt-etunième jour les parois de la coquille éclateront sous la vitalité du reclus, et qu'autant de grelots vivants sonneront Petit-Noël.

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Il est manifeste que les poules couveuses ont rintuition de ce progrès latent, et notre fâverolles davantage qu'une autre, semble-t-il, à considérer son hiératisme de porcelaine et, nonobstant la fièvre qui la consume, son mépris de la terrine d'eau fraîche, d'ailleurs c'est à peine si, couveuse modèle, elle consent à se sustenter, tant elle appréhende de laisser refroidir son trésor.

Bien plus, je prétends qu'en le cervelet de ma faveroUes se meuvent des pensées, des pensées valables certes. Ne vous déplaise, cette galline songe. A quoi? demanderez-vous. Mais à l'avenir de ses petits donc, de ses petits qui bientôt surgiront couleur jaune soufre, comme de bons faverolles de race pure. Observez, des projets ouraganent son silence et enfrissonnent ses plumes étagées.

Ses poussins futurs !

Sans nul doute. Tous rapports étabhs, en voit-elle devenir, quesais-je, colonels de Scribe ou bien maîtres de forges à la façon d'Ohnet t

mon g-arçonnet, et, la mère n'excluant pas réponse, souhaite-t-elledes mâles aussi beaux que leur père aux g-ermes vigoureux, le coq faverolles saumoné dont la crête à sept pointes pa- A oise la basse-cour. Oui, macertitude est qu'elle assiste par anticipation au grandissement de ses coquelets et de ses poulettes, qu'elle prévoit et combine déjà ses conseils, ses compliments et ses reproches :

— Ouais, mes demoiselles, comme vous lustrez bien vos plumes !

— Toi, mourchon, tu iras à l'école des bonnes sœurs les Pintades, ou tu diras pourquoi !

— 0 plein de poux que vous êtes, ébrouezvous donc! ce tas de fleur de soufre et de cendres de bois n'est pas là pour les cochons, que diantre !

— Défense de se moquer de la perruque et du jabot de maître Dindon, heing!

— Mais vous allez crever l'œil de ce . lapin qui ronge sa carotte !

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— Marchez mieux que cela, on n'est pas des canardsj je suppose I

— Puisque vous avez la diarrhée, petit Garg-antua, encore une fois mettez- vous à la diète.

— Ça, mes gallinettes, voulez bien ne pas vous retourner sur des coquelets d'autre race que la vôtre !

— Et vous, monsieur, vous un deFaverolles, quelle imprudence de caqueter avec cette jeune Leg-orn d'Italie ! Par là mordious, ignorez-vous que cette race est diphtérique?

— Eh ! eh ! Savez-vous, ma petite^ qu'un beau coucou de Rennes m'a demandé votre patte...

— Surtout ne manquez pas la grand'messe de Monseigneur le Paon!...

Toutefois ses rêves d'avenir ne l'empêchent point d'assister à la présente évolution du miracle.

Un phénomène l'étonné pourtant : la longueur de l'incubation.

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Elle se croyait au terme classique, et voici révolus les vin^t-et-un jours sans que se montre le moindre petit amour de bec.

N^aurait-elle pas compté double soleil par mégarde parfois le long de ses méditations romanesques?

D'ailleurs elle ne tarde à percevoir les poussins qui se disposent, bec en l'air, à attaquer la coquille, et même elle ouit bientôt des pépiements au travers des parois que la mère invite les captifs à bêcher,

— Allons, encore un coup de bec!... hâtezvous, maître de forges! . . . hardi, la vicomtesse! . . . Sus, mon avocat !... Et vous, monsieur l'abbé et madame la chanoinesse !... à l'assaut, mon colonel!... et ahi donc, vous tous mesdemoiselles et messieurs de Faverolles !...

Enfin !

Tour à tour, de chaque œuf bêché par dedans, sort un bec, puis un cou, puis un corps, puis V des pattes, — et voici la couvée tout entière, vivace, à la lumière...

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Vous dire rahurissement de notre bonne mère faverolles à la vue de tous ces becs de canetons exigerait un trop ample développement avec gestes à l'appui, — qu'il me suffise d'affirmer sur mon salut éternel qu'elle s'écria, en langag-e de poule, s'entend:

— Oui m'a fichu ces clarinettes-là ?

En vérité le premier mouvement de la poule fut de révolte, sa dignité souftrait ostensiblement, et vous eussiez démêlé dans ses divagations des bribes ainsi transposables : « On ne se paie pas la crête du monde ainsi ! » et encore : « On avertit les g'ens, que diable ! » et surtout : « Ces bâtards, moi qui descends des croisés de Houdan, de Cochinchine, de Dorking et de Brahma-Pootra ! » , puis la pauvre se voilait son diadème à six pointes sous son aile g-auche ou droite alternativement, en bougonnant : (( Pourquoi pas des bécasses ? »

Je l'arrachai à sa décevante humeur et lui

prodiguai les soins réclamés par son précaire état de santé.

Elle avait pris ^on rôle tellement au sérieux que, Téclosion réalisée, notre poule, maigre à faire pitié, pouvait à peine traîner son moite corps enverminé sur ses pattes ankylosées. Les plumes saupoudrées de pyrèthre, je la plaçai dans un parquet bien sec devant une nourriture substantielle et de l'eau-bouillie tandis que, sous elle, les minimes intrus, si mignons tout de même, instinctivement gavés du jaune de leur propre œuf, digéraient dans un premier sommeil.

Dès lors, la maternité dominant, la faverolles se livre à tous ses devoirs de mère, ou plutôt de bonne marâtre, et réchauffe la canardaille frileuse qu'elle ne répudiera point.

Le lendemain de Tavènement, elle risque son petit monde tout autour du couvoir. A vrai dire, les premiers pas du claudicant troupeau humilient quelque peu notre poule de race, mais elle finit par imposer silence à son amour-pro-

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pre et se résout à bravement affronter les quolibets des Orping^tons, Wyandotte, Houdan, Bresse, Dorking", La Flèche, Coucous de Rennes et de Malines, Brahma et autres sujets du Tout-Poulailler, accourus au g-rillage pour se divertir de ces « rejetons » se trimballant de M'"® de Faverolles aux miettes de pain rassis, au hachis de verdure, aux œufs durs, aux pâtés de farines, aux g-rains...

— Ah ma pauvre maman Wyandotte, vous payez pas ma poire, allez, chacun sa croix, tôt ou tard !

La deuxième semaine je levai la trappe et la poule entraîna ses canetons dans la Nature.

Ce fut toute une révélation pour la couvée que l'herbe vive, les vermisseaux des mottes, les insectes des bases d'arbres, les escarg-otins des vieux murs^ les tas de poussière où s'ébrouer...

Désormais dévouée à ses adoptifs, dame Faverolles les initie aux trouvailles variées, les

rassemble autour d'une sèche bouse de vache qu'elle décalotte d'une g-rifFe nerveuse, ainsi qu'on fait d'un vol-au-vent, et tek-tek-tek sur tek-tek-tek sonne la charge des quinze anches de clarinettes, les disperse ensuite dans une broussaille, quitte à les rallier, bec en bataille et plumes harg-neuses, en une crispation d'avare reprenant ses écus, sitôt qu'un coup de vent provoque une violence de branches ou qu'un chien maraudeur débuche à l'improviste d'un taillis, et rien n'est plus charmant que tous ces timorés prestement escamotés jusqu'à l'effacement complet de la menace ou du dang-er.

En allée dans la rosée de l'aurore, la famille réintègre le logis au coucher du soleil.

Les explorations se firent de plus en plus profondes à travers le parc et la forêt.

Aussibien, malgré la surveillance maternelle, advint-il des malheurs.

Un caneton atteint de diarrhée mourut entre les pattes de la faverolles angoissée, puis ce fut

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