ADIEUX A LA CHAUMIÈRE
Aux habitants de Roscanvel.
Chaumière où j'ai vécu sept ans de calme, chaumière où ma fille vint au monde et grandirent mes garçons, chaumière frissonnante encore des chansons de leur mère jolie, chaumière de Divine, ô ma chaumière, adieu!
Mon cœur se gonfle en gros diamant qui voudrait, se partageant en deux, me monter aux yeux et choir pour se casser en larmes innombrables sur ton seuil que domine une madone de faïence.
Va, jamais tu ne sauras combien je t'ai chérie, combien je t'aime, combien tu seras adorée,
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ô toi vers qui, las de Paris, je vins, comme pendant Forage on va vers un abri, pour y rester des jours, des mois, des ans, délicieusement, sous les ailes heureuses de ton toît béni, chaumière de Lanvernazal en Roscanvel !
Tu fus d'abord — aux temps passés — une petite étable où logeaient des bêtes semblables aux jouets de Noël : les creux à Fusage des seaux et des lanternes ont persisté aux murs intérieurs, et voici maçonné Fencadrement de la fenêtre par où l'on engrangeait les grains et les panais; plus tard, son dedans croisé d'une cloison, Fétable se fit chaumière, et des gens succédèrent aux jouets de Bethléem.
Oh dis , chaumière, te rappelles-tu notre arrivée ?
C'était Faprès-midi du quatorze juillet 1898.
Nous amenant de Camaret, la carriole nous arrêta près de l'église au bord du cimetière ancien dont les crevasses laissaient voir un peu
de l'autre monde. Un drapeau dég-uisait le clocher vers la croix duquel escaladaient les quintes de binious jaillies des estaminets où sautillaient coiffes et bérets. Çà et là des foyers, des crèches, des jardins, mais le tout si menu que nous nous imaginions tombés dans une bourgade de poupées.
Dépassé la garenne fleurie de Lanvernazal, hameau d'une dizaine de chaumières, tu nous apparus si primitive en ton décor d'aubépines et d'ormes — hélas coupés depuis ! — que spontanément tu fus élue.
— Il fera bon vivre ici ! pensâmes-nous.
Mais ce soir-là nous ne pûmes entrer, la serrure étant rouillée, et Tonton Gril le forgeron gisant, saoul perdu, dans le sentier de la cure ; aussi nous fallut-il passer la nuit à l'unique auberge du bourg, chez Goascoz. .
A l'aube ton être frais badigeonné de chaux s'ouvrit à nous : les enfants crurent pénétrer au sein d'une colombe, et tout de suite nous
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aimâmes Téchelle — ton escalier — qui fait face à la porte d'entrée.
Vite on s'installe, à la rustique.
Matelas de varech; tables et sièges de bois blanc; assiettes enjolivées d'un coq ; houx, gui, fenouil et menthe sauvage appendus aux poutres du plafond; escabeau dans la cheminée haute ; et des poules picorant et pondant céans, et des pigeons sur le faîte, et des vaches risquant leur mufle entre les barreaux de nos fenêtres minimes comme afin d'admirer les vieilles images d'Epinal qu'un ami nous avait adressées de Nantes : le Juif errant, toutes les batailles de Napoléon, les Derniers Moments de S. A. R. le Duc d'Orléans, le Diable d'argent, V Arbre d'amour, Geneviève de Brabant, (( Sire, ce linceul vaut bien une croix ! » Adieux de Fontainebleau, Entrée des Français à Anvers en i83i , a Crédit est mort, les mauvais payeurs l'ont tuél » Victor ou l'Enfant de la Forêt, Chemin du Ciel et Chemin de l'Enfer.,,
C'est à la veille d'octobre que naquit ma Divine, pour Tavènement de qui j'allai au galop de mes sabots cloutés quérir, sage-femme à ses heures, la sonneuse de cloches en train de servir le déjeuner de monsieur le recteur, — et j'ai souvenance qu'au retour de la mairie, le soir, je pris chez Goascoz ma première pistache de bretonnant joyeux, en compagnie de mes deux témoins, Alcide premier-maître canonnier retraité, et Pacific, le cultivateur, lequel, ne sachant pas signer, y était allé de sa croix sur le registre, au bas de l'acte, sous le nom de Divine, filleule du bon Dieu.
L'an d'après, survinrent nos meubles de Paris. Opulent déballage autour dé quoiTintin Mamitik et la vieille Lolo, mendiantes de la commune, poussèrent des ma Doué! et des chez! à n'en plus finir. Bois marquetés, tapis d'Orient, porcelaines, soieries, velours ciselés, tableaux, bibelots, lits de cuivre... Assurément les lits clos des chaumières voisines devaient
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entre eux se murmurer : « Des lits en or sont arrivés à la chaumière de Divine ! » D'une énorme caisse sortit un piano dont j'essayai les octaves au beau mitan du carrefour, et les vaches de mémère Naïc qui justement se rendaient à la fontaine s'arrêtèrent pour écouter, les graves bonnes bêtes, le grand biniou venu de France.
Mais le luxe ne te changea mie^ chaumière, tu demeuras ouverte à tous, hospitalière à la coiffe aussi bien qu'au pen-du, au béret de marin comme au feutre de fraken, et les pauvres du canton ne cessèrent d'honorer ton seuil de la prière des vivants et des morts.
Il n'y avait que ces satanés pochards de la côte...
— Tonton, je suis malade ! venait me grignouser quotidiennement, à genoux et les bras en croix, Boulzir, le plus fameux d'entre eux.
Le balai n'ayant plus d'action sur sa couenne, fallait bien servir une goutte à l'incorrigible flibustier, histoire de le faire dégager.
Déplus en plus nous faisions partie de la famille roscanvéliste, n'est-ce pas, doux paysans chez qui mes fils allaient, toujours pieds nus, savourer le fars, la bouillie, la soupe aux choux, le pain noir frotté de kik et les crêpes de froment? Ils entraient sans frapper, comme chez des parents, ils tiraient la bobinette et, la chevillette chue, ils disaient: « bonjour, tonton!... bonjour, tintin! », et c'était charmant, mes garçons perdant à votre table leur accent de Paris, mais en retour brezonnekant à la façon du patelin. Ah! certes, ils se naturalisèrent bientôt, mes parigots de Montmartre, se ruant après les dragées des baptêmes, dénichant les nids, pillant pommiers et figuiers, façonnant sifflorels, canots et toupies, sarclant les panais, servant la batteuse, partageant les farces de l'école, joutant à la nage et se rossant avec les i^'As du quai, ce pendant que sœurette Divine, à la main une baguette de sureau, menait paître les vaches de Pacific, de Gongard, de Thomas ou de Boussard autour du menhir de la
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montag-ne, sans être tourtée jamais par elles.
— Te souviens-tu, chaumière, du personnage merveilleux qui, dès notre installation, vint frapper à notre huis?
— Toc, toc.
— Qui frappe?
— Un passant à la besace pleine de sourires.
— Ton nom?
— Le Bonheur.
— Entre.
Et le Bonheur prit aussitôt place au foyer.
Compagnon enchanteur, il protégeait les poupées de Divine et rég-nait sur les jouets de Gœcilian et Lorédan. C'est lui qui débouchait le Champagne des fêtes, lançait les fusées et tirait les bombes des anniversaires, disposait sur les sabots les présents descendus par le petit Jésus.
De toute la presqu'île on venait contempler le symbolique pensionnaire du poète.
Au cours de rares moments de tristesse, aux-
quels nul fojerne saurait échapper, notre hôte dut pourtant s'embrumer ; cela eut lieu lors du trépas de Mennicle mouton noir aux yeux d'or, de Nénette la chatte vieil argent, du chien Moustache I et des oiselets de Divine, pauvres bêtes solennellement enterrées soit dans lachesnaie de l'ancien lavoir, soit au pied du lilas d'Amélie, soit auprès du champ de fèves.
Certain matin, un manque d'équilibre me précipite du haut en bas de la demeure par la cage de l'escalier, de l'échelle plutôt. Tous de me croire tué. Le Bonheur accourt, esquisse une grimace, mais prononce vite : «Ce ne sera rien. » Entre ses bras je reviens à la vie, et j'en suis quitte pour, trois mois durant, sauter sur mon seul pied vahde, à l'instar des gymnasiarques.
Jamais le Bonheur ne put être délogé par son rival, le Malheur, qui parfois se hasardait sous la forme d'un rhume, d'une blessure, d'un chemineau rôdant autour du linge de la haie et des outils laissés dehors, ou d'un renard aguiché par les pintades de la basse-cour, renard et
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chemiiieau que nos bons chiens de garde chassaient dans la ténèbre dare-dare. Une nuit de février, le Malheur s'étant déguisé en cyclone, trois de nos chênes centenaires furent arrachés tandis que les barques du port chassaient sur leurs ancres, mais, Dieu merci, la chaumière tint bon.
A part ces misères, une vie de félicité constante, notre histoire se résumant à des riens d'adorable naïveté : la réussite d'une couvée, un nid d'hirondelles dans la cheminée, une prise à la tabatière d'une vieille du hameau qui saluait notre éternument d'un maternel Doué agi kouro! une plongée de doigts dans le cornet tendu par la marraine et le parrain d'un nouveau-né, la naissance d'une pouliche, d'un poulain, d'un veau, le baptême d'un canot, la fugue d'un essaim d'abeilles ramené à la ruche aux sons dvi tam-tam, la printanière invasion des pâquerettes, des bouquets de lait, des papillons jaunes et du coucou, la capture d'une hermine, la venue turquoise d'une marchande
de fraises de Ploug'astel, le passage du pilhouaer de la Feuillée près Douarnenez à la veste-àbasques marron aux lisérés d'azur, les beaux bras de Da la Telgrucienne étendant sa lessive hebdomadaire, Napnis le vétéran de la canonnière nous apportant les provisions de Brest, les dég-ring-olades de sabots des sorties d'école sur le Torse, les partances de promis et de promises allant danser sur quelque laire néuf, les congés de cols-bleus, l'appareillage des grésillons de Manivel et de Jean-Marie, les festnors de tante Marianne, les rires autour de la batteuse, les représentations de notre lanterne magique et de nos marionnettes devant la marmaille du voisinage, le lancement d'un cerf-volant, le cliar-à-bancs pavoisé des certificats d'études, les pourchasses de la patache des douanes, les évolutions des dragueurs et des régates, les singeries des Gras, les coupes de goémon, les semailles et les moissons, les bals de noces, les processions des grandes fêtes, les termagis du Pardon.
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Il faudrait des pages et des pages pour conter bien d'autres faits, plus enfantins encore, qui si longtemps charmèrent notre existence de citadins blasés.
En cette heure suprême, tant de souvenirs frappent à mon cœur reconnaissant et Fémeuvent.
Le Bonheur, lui, sanglote en un coin de la cheminée à présent dépouillée de ses faïences et de ses images sur bois. Je vais partir avec ma femme et mes enfants, — il va partir aussi.
Cher hôte qui pensais vieillir parmi nous entre ces murs de vérité, allons, il nous faut quitter la chaumière et, l'ayant quittée, nous séparer peut-être aux confins du pays sous les remparts de Quélern. Prends ton bâton. Bonheur, prends ton bâton de pèlerin, et tâche de nous suivre au Manoir qui nous espère en Camaret, tout là-bas, à Pen'hat, sur la montagne, face au Lion du Toulinguet. Que si tu en as le courage.
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si d'ailleurs telle est ta mission, daig^ue, oh ! daigne nous accompag'ner vers le luxe et Torg-ueil, car à Tétable ancienne va succéder un logis où flambent des ors, s'ébrient des couleurs, se cambrent des colonnes de marbre. Viens, ô notre Bonheur, prends ta besace au fond de laquelle restent sans doute quelques sourires, et partons ensemble à l'aventure vers la demeure que des gens de fallace dressèrent pour nous devant le farouche océan !
Une dernière fois, chaumière, laisse que je baise tes murs modestes et jusqu'à leur ombre couleur de ma peine ! laisse que je baise tes deux crèches et l'appentis où gloussaient nos poules et fanfaraient nos coqs ! laisse que je baise l'herbe, la fougère et les arbres de ton courtil, la balançoire en ruines des enfants au-dessus de la croix métallique de leur jardinet paré de coquilles Saint-Jacques, et le gravier du carrefour où les sonneurs Gelin, Julie, Fidélius et Kerzody faisaient gavotter le printemps du
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pays! laisse que je baise encore la cheminée haute sous laquelle je fumais la pipe des veillées en écoutant le grand frère de Douarnenez conter à mes marmots les légendes d' Yann a laer, de la 3iêre des Vents, de V Ecolier du Diable, d' Yann à la barre de fer et du Merle qui chie de l'argent i Adieu, naïves heures qui ne chanteront plus au clocher de Téglise! adieu, tout cela qui nous fut familier ! adieu, bouquets traditionnels aux clous des poutres! adieu, landes brûlées qui nous préserviez du tonnerre! adieu le gui ! adieu le houx I adieu le mai ! adieu, grenier où tant de poèmes furent écrits! adieu, chambrette où naquit ma fille, chambrette où j^eusse tant aimé mourir à l'heure du destin! adieu, humbles degrés de l'escalier! adieu, place de mes sabots dans l'entrée ! adieu, petites fenêtres de roulotte 1 adieu, porte à la serrure énorme! adieu, toit rapiécé comme un pen-du de pauvresse! adieu, pierres du seuil usée par nos allées et venues ! adieu, madone coloriée de Rumengol qui, de ta niche,une dernière
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fois béais ceux qui te quittent pour toujours ! Adieu donc, Chaumière de Divine, adieu !
Juin 1906.