LA DAME EN PARTANCE
A Auguste Boucherie.
Mes chiens, Joris, Moustache II, Javeline, Touling-uette, Boultous, hurlent à la mort tout autour du manoir qui subitement grelotte sous les bêlements de Providence la brebis et de la chèvre Korrigane, cependant que les pintades tocsinaillent sur la balustrade du perron, que les dindons vomissent leur angoisse de corail à travers les tamaris, et que les poules taquetoquetaquent à l'abri des cornes fïéchoises du coq Méphisto t
Yvon frappe à mon cabinet de travail :
LES REI'OSOIRS DE LA. PROCESSION
— Une Dame demande Monsieur.
— Quelle Dame ?
— Elle n'a pas donné son nom.
— Que dit-elle ?
— Qu'elle va partir pour un très long voyage.
— En quoi cela peut-il m'intéresser ?
— Je ne sais pas.
— Je travaille et ne reçois personne.
— Cette dame insiste.
— Eh bien ! mais, réponds-lui qu'à son retour...
— Celte dame part pour ne plus revenir jamais.
Ah !... Ses manières ?... son visage ?...
— Cette dame est belle.
Introduis-la.
Je descends à la grand'salle où miaulent mes chattes aux yeux de raisin pas mûr.
Un éblouissement singulier me fait, dès le chambranle, éprouver la sensation soudaine
d'être projeté devant une glace rétrospective.
— Bonjour, cher I
Interdite je bégaie deux mots incohérents.
- — Je viens te faire mes adieux, coupe la Dame, belle en effet.
Gêné par tant de familiarité, je demande, pour en finir, sèchement :
— Qui êtes vous, madame ?
Et la visiteuse, avec une révérence ;
— Ta beauté.
Une fusée intérieure me gicle aux joues.. .
— Ça, pourquoi rougir? s'empresse la Dame. Etre beau n'est pas un crime, que je sache. Tu l'as été, tu ne l'es et ne le seras plus, voilà tout. Or ta beauté propre c'était moi parmi toi répandue. La première heure de vieillesse ayant sonné, je m'ensauve. Rien de plus logique, accorde-moi.
Je saisis ma tête entre mes mains comme pour m'assurer de son attenance à mes épaules.
— Va, nous sommes en pleine réalité.
— Ainsi, j'ai été... ce que tu prétends ?
LES REPOSOIRS DE LA PROCESSION
— Formellement.
— Par pitié, cesse tes moqueries !
— Certes la beauté t'habita. Je ne le dis plus, je le crie, na ! N'en suis-je pas l'éclatante évocation ? Seulement, comme il advient chez les êtres timides, ce fut à ton insu.
Aussitôt ma mémoire se zèbre d'anciens regards de femme négligés et mon corps s'enfrissonne de frôlements autrefois méconnus.
Je béais, stupide.
— Les années s'étageant, tout ce qui ornait ta personne se détacha graduellement pour hors toi s'objectiver en mon refuge, aux fins de s'évanouir à l'heure décisive à travers l'infini. Considère. Dévalisé de par une inéluctable loi, tu me découvriras opulente de tes successives dépouilles : soleil brun de ta chevelure, éclat de tes yeux vert-mousse, ambre de ta chair, souplesse de tes membres...
Pantelant, je me place devant ses yeux offerts en miroirs.
— Hélas, tu dis vrai! Non pas que je me
suppose beau dans le passé malgré ta preuve étrang-e, cependant le spectacle comme posthume de ton idéoréalité me convainc d'une métamorphose subie, et je me sens amoindri, mais de quoi ?
— Encore une fois, de ta beauté. Foin de phrases oiseuses ! et quitte enfin cette inutile modestie qui ne serait qu'une hypocrisie déguisée.
— Oh ces rides et ces cheveux blancs !
— Ne les avais-tu pas remarqués ?
— Vaguement.
— Cherchais-tu donc à te leurrer ?
— Peut-être. Leur lente progression m'habituait à n'y pas croire, et l'on se dit si volontiers : ce petit signe passera.
— Les heures passent, ces tares demeurent pour s'étendre chaque jour un peu plus.
— Ah voleuse ! ! ! hurlai-je avec frénésie, et mon poing voulut crever les miroirs vivants...
— Hé là, cher, évite un geste ridicule et d'ailleurs vain. Allons, adieu I
LES REPOSOIRS DE LA PROCESSION
— Tu pars ? fis-je, hébété.
— Pour jamais 1
— Oh !
— Paix ! ne 'pleure pas comme un enfant. Accepte la fatalité. Penses-tu que je disparaisse de mon g-ré ? Que nenni ! J'ai là tout un bloc de larmes qui voudrait se répandre, mais héroïquement je les retiens pour ne pas ridiculiser mon dernier instant de souveraineté. Vautil pas mieux partir dans un sourire ?
Le sacrifice me parut trop g"rand.
En un coup de folie, je me rue sur la visiteuse, la terrasse, la bâillonne, la g-arrotte, puis, soulevant le corps aussiléger qu'une forme de rêve, je le transporte dans la plus haute pièce d'une tourelle du manoir. Là je délivre la Dame de ses liens et triomphalement lui crie :
— Maintenant tu ne partiras point !
L'œil-de-bœuf cadenassé, l'unique issue de la
trappe verrouillée, je regagne ma table de travail.
Des jours s'écoulèrent.
Une envahissante vanité devait à la longue me faire oublier la recluse. Empli de ses paroles, je m'ingéniais à m'accorder une invariable jeunesse, j'évitais les glaces pour ne me mirer qu'en ma suffisance, je me cambrais devant les menhirs immémoriaux et paonnais parmi les dunes de mon domaine ; bref, l'imagination ordonnant, je parvins à reconstituer si bien la gloire jadis ignorée de mon individu — beau désormais, de par ma volonté — que j'en pris à témoinleLion de granit accroupi sur la mer prochaine et que je perdis finalement le souvenir de Vidée captive.
Un soir pourtant — plus tard — un soir que ma certitude d'avoir été le jouetd'une hallucination flambait à son apogée, mais point fâché que l'absence du maudit fantôme dûment constatée étayât par surcroît une si profonde conviction, je résolus de monter dans la tourelle triplement close et de fuite impossible.
LES Î\E1>0S0IRS DE LA PROCESSION
Avec une prudence extrême, je retirai le verrou de la trappe.
La chambre était vide .
Vide!...
Ainsi la Dame n'avait existé que dans mon cerveau de poète propice aux illusions? Sabré d'un rire formidable, j'envoyai des baisers au soleil mag-nifique derrière la vitre et j'allais entonnerun los à mon impérissable beautélorsque mon reg^ard tomba sur des caractères tracés à même la muraille circulaire.
Je lus ceci :
— Poète, je suis partie quand même, les obstacles défiant en vain les Idées . Je suis partie. Mais sache quelle fut ma joie de recevoir en ma prison la visite de trois enfants, certes plus pitoyables que leur père, car l'enfance a le culte ing-énu du Mystère sans doute. Donc ta fille et tes deux fils vinrent en tapinois charmer ma solitude, ayant découvert, les fureteurs, que là haut, tout là haut, se morfondait une captive paternelle, et quelques jours durant je
me suis attardée au caprice de leurs clairs sourires. Or, de ce qu'ils m'ont adorée mêmement qu'une fée — ô fée, que tu es belle ! gazouillaient-ils — j'ai voulu, reconnaissante, leur lég-uer cette beauté qu'ils admiraient en moi. C'est pourquoi, moi qui masquais d'ironie mon désespoir de te quitter, je suis partie et restée à la fois, heureuse de vaincre par un subterfuge la fatalité méchante. Oui, je suis partie et restée à la fois, poète, puisque dorénavant je hante la chair et l'âme de tes héritiers en qui je règne plus vive encore qu'en toi-même. Ne t'attriste donc plus, ami, ta beauté vit toujours, ta beauté susceptible de se perpétuer jusqu'à la fin des siècles .
Religieusement ému, je descendis sur la dune étoilée d'immortelles où s'ébattaient mes trois enfants.
Le soleil et l'océan thésaurisaient à l'unisson.
Ma fille et mes garçons formaient un harmonieux bouquet, et j'appris à distinguer, divi-
LES REPosoma de la procession
sées en les trois fleurs, les grâces de la recluse désormais libre parmi des jeux puérils.
Je me précipitai vers les mig-nons et, dans une étreinte de victoire, je baisai sur leur front ma beauté perdue — cependant retrouvée.
Manoir du Boultous, août igob.