LE CHATELAIN ET LE PAYSAN
A Tancrède de Visan.
Pour ce manoir de CamaretJ'ai quitté la chaumière de Rûscauvel où, penché sur les humbles d'alentour afin d'étudier leurs peines et leurs espoirs, je vécus la vie simple.
Pendant la route du village à la ville, que surplombe la nouvelle demeure, le cornet de ma mémoire agite les sept ans passés auprès de mes frères en labeur derrière la charrue ou bien devant le gouvernail, lourds des chaînes forgées par les prêtres, les magistrats et les chefs. Moi -même, à fréquenter ces marins et ces
cultivateurs, u'avais-je pas insensiblement subi Tatmosphère commune, perdu mes hardiesses, discipliné mes indépendances, mis au fourreau mon ironie de citadin, et ne m'étais-jepas découvert à la long-ue une âme craintive, sœur des âmes voisines, tant il est vr ai qu'on s'assimile peu à peu son hôte au point de sentir, comme la sienne, notre conscience s'affoler à la perspective des châtiments tombés de la chaire et de frémir avec ingénuité au frôlement du gardechampêtre ou du douanier de ronde? Ainsi, je pus comprendre ces bonnes gens que mène un destin rigoureux, à bien des titres enviable néanmoins, bonnes gens, courbées sous un endémique respect, dans la race desquelles je me plaisais à descendre, fallût-il parfois me griser à la façon des ilotes pour aboutir aux rancœurs qui grouillent ici dans maintes mentalités désemparées, et ma compréhension fut complète autant qu'une absorption totale transformant le poète en symbole du village entier. Aussi bien, des Lignes de Ouélern au Moulin
Cassé, ai-je versé d'abondantes larmes sur tant d'entraves au peuple déjà pressuré par tant d'obstacles naturels, larmes au travers desquelles s'avançaient les huit tourelles vaniteuses du château dressé Ià~bas, tel un trophée de délivrance, au front de la montagne.
Une timidité m'arrête devant le portique du manoir.
Rivé à la première marche du perron par mes sabots ferrés, j'hésite à jaillir en seigneur de ma chrysalide de manant.
La Fortune m'ayant pris par le bras, mes sabots abandonnés au seuil, je me trouve aussitôt dans une grand'salle flamboyante comme un songe réalisé.
Sous ce décor superficiel, uniquement chargé de me donner l'illusion de la véritable opulence, je m'assieds dans la cathèdre magistrale et, d'un geste ravi, je reçois, des mains du gardien, les clefs.
A dater de cette heure, le charme opéra.
LES REPOSOIRS DE LA PROCESSION
Ma souple nature s'accommode à ce bien-être en aigle sur la ville et sur Focéan, bien-être où la folle-du-log'is ne tarde pas à me conférer une suprématie sur les éléments et sur les êtres. Bientôt , sous l'égoïsme entassé, j'oublie, paysan parvenu, que l'initiale raison du château fut de me révéler par antithèse la chaumière, oui j'oublie n'avoir acquis la montagne que pour mieux approfondir la plaine et parallèlement analyser la joie du faîte après l'assaut pénible des besoins et des envies.
Eh quoi! le poète n'avait-il pas voulu se poster, en promesse d'une charitable solution, entre l'humanité qui peine et l'humanité qui jouit, et n'était-ce pas, pour ainsi résoudre évangéliquement, qu'après sept ans d'humilité je vins parmi ce luxe observer le prolétaire d'hier en possession de ses vœux, afin de parachever, en la fortifiant, mon œuvre sociale?
Mais, sous l'emprise enchanteresse, l'instinct contenté domine si fort le devoir que, volontiers, dérisoire apôtre, je présumerais tout l'univers
satisfait de ma propre jouissance, y participant pour ainsi dire à distance, — car vraiment, de par sa souveraineté, ne doit-elle pas rayonner vers les autres et les satisfaire ég-alement ?
Savoir même si, de cette hypothèse, ne sourdrait pas ce levain de jalousie secrète qui projo-ressivement m'incite à m 'enclore de pieux et de ronces artificielles, levain d'outrecuidance sinon de jalousie, comme si je prétendais fig-urer à moi seul toute l'humanité, et comme s'il me suffisait d'étudier mes avatars personnels pour connaître foncièrement la société complexe et, grâce à cet intime examen, atteindre à la solution visée.
Dès lors, captive d'une solitude hermétique, mon âme s'instaura en lice d'une lutte étrang-e entre les sentiments d'hier et les sensations d'aujourd'hui.
Une telle atmosphère s'était développée que, de jour en jour, mon passé prit corps et que, d'une tangibilité de remords, parfois il accou-
^.ES REPOSOIRS DE LA PROCESSION
rut rôder autour de mon aire, au crépuscule.
Les aboiements du chien de g-arde m'avertissaient que quelqu'un ambulait d'une tourelle à l'autre, labourant le sol de ses sabots, - — mes lourds sabots de la chaumière.
Un soir Thomme aux sabots ferrés s'enharhardit jusqu'à s'adosser au tamaris du portique.
Outré de ce sans-gêne à l'égard d'un bonheur que j'entendais savourer seul désormais, je sortis vers le téméraire.
Vêtu de velours à grosses côtes, indéniable incarnation du campagnard que je fus, le rôdeur s'obstinait sous la lune d'acier.
Du ton cassant, idoine à ma qualité de grand de la terre, je lance de la balustrade :
— Qui cherches-tu ?
L'apparition de riposter ;
— Moi-même.
— Va plus loin fouiller les fermes de Lagatjar ou de Kermeur.
— Inutile, puisque je me trouve en toi.
— Nargues-tu, paysan?
— Nenni, monseigneur.
Puis, sans transition, péremptoire :
— J'ai soif et faim.
— Entre.
Attablé, mon hôte s'empiffre des reliefs de l'office.
— Ouais! grogne- t-il, la bouche comble, m*est avis que les vins et les victuailles du château sont supérieurs à ceux de la chaumière.
— Déguste-les à ton aise avant de la regagner.
— Je reste,, ne vous déplaise.
— L'heure est tardive, en effet.
— Il me faut un lit.
— Soit. Je t'offre celui de la chambre d'ami.
— Je préférerais le tien, meilleur apparemment.
— Ma compagne y dort avec moi.
LES KEPOSOIRS DE LA PROCESSION
— Qu'à cela ne tienne I je veux ta compagne aussi.
— Tu plaisantes?
— T'étonnes-tu de me voir exprimer en un éclair le résultat de plusieurs siècles de désir ?
— A ce compte où s'arrêtera ce désir ?
— Le propre du désir est de ne s'arrêter qu'à son accomplissement.
— Que convoites-tu encore ?
— Mais tous tes biens.
— Tu déraisonnes.
— Par ce que je raisonne suivant mes appétits?
— Ne me siérait-il pas, en retour, de raisonner suivant les miens ?
— En ce cas le plus faible devra céder au plus fort.
— Les lois me protègent .
— Les instincts me poussent.
— Mes droits sont divins.
— Les miens sont humains.
— J'ai le pouvoir moral.
— Moi, celui naturel.
— Cette place ne m'est-elle pas acquise ?
— Que fais-tu donc de mes besoins ?
— Je ne me soucie pas de redevenir une bête à l'attache et de g-ueuser mes aliments.
— Il m'importe de devenir un homme.
Un silence se fit, au fond de quoi les prunelles du paysan flambaient comme une famine.
— A la rigueur, n'étant pas un mauvais sire, repris-]' e avec bonhomie, il ne déplairait sans doute pas à ma philosophie de condescendre à quelque honnête partage.
— Fi, monsieur le châtelain ! La moitié, le quart, peut-être la moi tiède ce quart ou le quart de cette moitié? Point! Je veux tout.
— ... Ou rien.
— Tout.
— Peste I Et si point ne cédais?
— Alors à toi je me substituerais.
— Comment ça?
LES REPOSOinS DE LA PROCESSION
— En te supprimant.
— Un crime, fantôme?
— Où le crime, puisque ta mort constituerait ma vie, si fantôme il y a selon toi? La Nature ne se sentant amoindrie, son équilibre n'aurait pas sujet de s'émouvoir.
— N'y aurait-il pas un paysan de moins ?
— Nullement, si pour conjurer ce qui te semble un crime, tu prends ma place en un rationnel chassé-croisé.
— Morale des révolutions.
— De Téternelle justice, veux-tu dire ?
— Sot!
— Tu parles à ton miroir.
— Gare que je ne te brise I
— Paix I . . . Une fois dépossédé, libre à toi de savourer par le regret, que ta haine pourrait à sa guise convertir en désir nouveau, mes biens précédemment tiens.
— Quel démon te mène, finalement?
— Encore une fois, le désir.
— Au nom de qui t'insurges-tu ?
— Au nom des Misérables dont je suis la synthèse agissante.
— Ne partageai-je pas la chaumière avec eux?
— Tu les a mis en appétit de prétendre au château.
— Sitôt maître de mes biens, n'envisages-tu pas le regret, qui fatalement suivrait si d'autres, d'après tes maximes, venaient à te déposséder?
— Désir, regret : synonymes à distances égales d'un sommet de satisfaction. A vrai dire, la jouissance n'existe que dans le regret. A son heure de règne, la possession déçoit, l'imagination toujours surpassant la réalité.
— Alors à quoi bon aspirer aux biens ?
— Le désir de posséder et le regret engendré par la perte des biens sont des raisons premières de vie. Ces deux énergies latérales causent tout le bien ou tout le mal, et sans elles la vie s'immobiUserait dans un néant grotesque de ventres ronds comme des zéros. On n'existe que pour parvenir à l'instant suprême de la pos-
LES REPOSOmS DE LA PROCESSION
session ; cet instant venu, l'action cesse, et pour qu'elle reprenne, il faut que la dépossession crée ce désir à rebours qui se nomme le regret.
— Du moment qu'une somme de biens est, ne convient-il pas que des possesseurs soient ?
— A condition que tous soient possesseurs, j'y accède; mais à tour de rôle, brièvement, le temps d'apprécier, dans l'intérêt capital de faction universelle.
— Je t'assure que, parvenu à la possession, celle-ci me plaît grandement.
— As-tu remarqué cette lapaliçade qu'en trouvant le repos, tu cessas le travail, source d'action ?
— Ce repos n^est-il pas la source des forces futures?
— Tu en es à ta première période de cadayérisation.
— Laisse-moi digérer en paix, bavard!
— Tu ne peux même pas cela. Possession équivaut à constipation. Dès qu'il possède, l'individu se fige — à moins d'une exceptionnelle
générosité — dans une redoutable attitude de momie.
— Je me prétends bien vivant, mon cher.
— Quand même cette possession teseraitune joie, cette joie n'est que solitaire; or toute joie sans caractère universel est une joie coupable, maudite, morte.
— S'il en est ainsi, pourquoi veux-tu posséder?
— Pour disperser mes biens au bénéfice de l'humanité.
— BoufFonnerie de programme ! Garde-toi de chang-er de sentiments en changeant d'état^ oubien, si le gesteprodigue embellissait ta main, te croirais-tu suffisamment armé pour vaincre le regret dont tu causes ?
— Moyennant ce regret, si modéré qu'il puisse s'affirmer chez moi, je priserai la juste valeur de mon offrande — la fortune n'apparaît-elle pas plus belle encore au reg-ret qu'au désir ? — et je jouirai pleinement alors de la multiple félicité de mes donataires .
LES REPOSOIRS DE LA PROCESSION
— Regrettant, tu seras revenu au même degré presque que désirant.
— Du moins par le désir, par l'instant de possession et par, admettons, le regret, j'aurai marché, agi, réalisé, mes gestes mis au service du mouvement général, et je connaîtrai le sommet de la montagne et ses versants.
— Tes donataires, n'en auras-tu pas fait des possesseurs?
— Des possesseurs logiques, chacun n'ayant reçu que la part due, indispensable, fraternelle, et, en ce qu'à eux tous ils constitueraient l'innombrable humanité, ma libéralité n'aurait pas éteint le désir nécessaire à l'action du monde.
— Tu dis force puérilités qui me ravissent.
— Trouvailles d'enfant que les chefs-d'œuvre.
— Mais, j'y songe, après ton geste de héros, ce sera toi l'unique misérable.
— N'aurai-je pas donné pour posséder encore, possédant par les heureux, partiels, de mon fait.
— Paysan, serais-tu poète ?
— Châtelain, aurais-tu cessé de Têtre ?
— Ah î tu profères des préceptes familiers à mon cœur.
— Èh oui, au travers de ton coma ne découvres-tu pas en moi les résolutions d'autrefois, que tu tiens étouffées sous une avare somnolence?
— Tu te dresses plutôt comme une conscience, la mienne, dont chaque parole est une facette où mon âme ancienne se reconnaît. Ton lang-ag-e me ressuscite.
— C'est admettre qu'un cadavre précéda.
— Peut-être.
— Va, je te savais plus apte à me comprendre que personne, ô toi qui, tant de fois, pratiquas la charité.
— Strictes restitutions que mes prétendues ^ générosités. Cependant, à franc parler, je n'ai pas donné la chaumière en soi.
— Pas plus que tu ne donneras le château. Mais tu donneras ici ce que tu donnas là-bas :
LES REPOSOÎRS DE LA. PROCESSION
le meilleur de ton âiiie. Distribue donc tes biens sous lefe espèces de Tœuvre promise.
— Angélique épreuve que ta venue, apparition qui me tires du rêve où je me complaisais.
— Renais à Faction. Exprime ta possession comme une orange pour en rafFraîchir l'humanité fiévreuse. Livre-nous une œuATC mag-nifique, autrement que ce manoir qui sert d'hypbcrite exemple à ma théorie d'intrus. Ces pierres, en s'éparpillant, assommeraient les malheureux. Transmue le transitoire; en permanent, métamorphose cette grossière bâtisse en monument idéal, et qu'il s'écroule en délices dans les âmes éparses. De la sorte, les assaillants ne songeront plus à convoiter ces murailles de boue, mais les caresses enchâssées dans elles, et leur désir par toi suggéré sera pur et noble comme ton labeur.
— Paysan, reste à mes côtés et pique-moi sans cesse de ton aiguillon.
LES FÉERIES INTÉRIEURKS
Installé, l'hôte jouit de ma demeure, où je semblerais Tintrus, n'était Toeuvre qui m'environne d'absence. On ne saurait nous différencier,tellement le châtelain et le paysan se sont par la suite confondus, à eux deux constituant un être synthétique où triplement se heurtent le désir, la jouissance et le regret. Le paysan stimule le châtelain. Quand il exige en maître, je me sens rôder autour de ses droits usurpés et redevenir Fhommequi regrette ou qui désire encore. Désormais,je comprends que le poète, pèlerin de la charité, ne doit s'arrêter que le temps utile au partage de ses victoires. Sans cesse il gravira des montées et descendra des pentes, le plateau central lui servant de court repos au profit des peuples. C'est alors qu'il restitue, sachant qu'un trésor représente un total d'égoïsmes et que thésauriser dans l'ombre est un crime de lèse-humanité. Tout tré-
LES REPOSOIRS DE LA PROCESSION
sor, voici son excuse et sa raison : éclater au moment propice, à l'instar de la fleur de mag-nolia, afin de s'éparpiller sur les foules impatientes. S'il ne possède jamais vraiment, du moins le poète se possède et jouit-il de sa prérogative divine ; plus encore, il est la possession même dont profitent les hommes qui en lui communient, — c'est pourquoi^ d'apparence modeste, il prodig-ue davantage que le Pactole, puisqu'il répand la félicité sans alliage et sans limites.
Le devoir accompli, je m'en irai, parmi le monde, à travers les humanités diverses.
Camaret, octobre 1905.