‹ Les féeriesChapitre 15 sur 15 · LA MONTAGNE SCULPTÉE · texte numérisé non relu

LA MONTAGNE SCULPTÉE

Depuis sept fois sept ans, l'artiste fier Anthô Sculptait une montagne à grands coups de marteau, C'était une montagne au sommet granitique. Largement, d'une main robuste et frénétique, Il taillait dans le roc un front, un nez, deux yeux, En faisait un long buste élancé vers les cieux, Un buste colossal qui, dans un coin des lèvres, Pouvait donner asile à vingt troupeaux de chèvres. Et c'était son portrait qu'il façonnait ainsi. Du matin jusqu'au soir, sans repos, sans merci,

Il sculptait, les yeux pleins d'une extase ingénue, Il dressait un Anthô formidable en la nue, N'ayant pour compagnons que les aigles et Dieu.

De temps en temps, la nuit, il prenait un épieu, Allait tuer un ours dans les cavernes proches, Cachait furtivement sa proie entre deux roches, Puis, ayant de quoi vivre un mois, il remontait, Et, pâle, au clair de lune, il sculptait, il sculptait. Qu'importaient les rumeurs de la terre lointaine ? Il travaillait, perdu dans sa gloire hautaine : Que le soleil brillât ou que le vent hennît, Au-dessus des éclairs il taillait le granit, Infatigablement, de sa dextre acharnée, Pour qu'au jour de la mort l'œuvre fût terminée.

Honneurs, plaisirs, amour, il ne connaissait rien.

Des corps de vierge en fleur pouvaient heurter le sien

Sans qu'il leur accordât un seul regard d'envie.

Il avait dédaigné les roses de la vie.

Sculpter, sculpter toujours, dresser au firmament

Un monument unique au monde, un monument

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Dont les siècles futurs admirent l'opulence,

Sur qui l'Eternité s'extasie en silence

Quand l'Univers n'aura plus d'yeux pour contempler,

Voilà le seul bonheur qu'Anthô daigne appeler.

Or, quand il eut cent ans, il jugea l'œuvre faite. Il descendit, le cœur ému, les yeux en fête, S'en alla dans la plaine et regarda.

Le soir, Gomme un enfant de chœur parant un reposoir, Effeuillait sur le mont ses roses de lumière ; Et, dans un brouillard d'or, le colosse de pierre, Dominant une cour de pitons rembrunis, Trônait comme un dieu grave aux rêves infinis.

Anthô pleura d'orgueil en voyant son image Et dit : « Je peux mourir. »

Mais, pour lui rendre hommage.

Les laboureurs venaient des champs. « Los pour Anthô! » Clamaient les pèlerins en baisant son manteau. Et les femmes jetaient des fleurs sur son passage. Et le sculpteur était si fier que son visage

Laissait de la clarté sur les arbres joyeux

Et que les tournesols se penchaient vers ses yeux.

« Gloire à toi ! » lui criaient les cités en délire.

Des prêtres l'encensaient, et des joueurs de lyre

Du faîte des remparts chantaient son nom au ciel.

Les yeux d'Anthô semblaient verser des pleurs de miel.

On lui dressa des arcs, on le couvrit de palmes.

Et, bénissant la foule avec des gestes calmes,

Il regagna le mont par ses mains façonné,

Entra dans une grotte et, s'étant retourné,

Il dit aux gens qui l'y suivaient,' la tête basse,

Comme une tribu vile escorte un Roi qui passe :

« Murez-moi dans la grotte, amis, et repartez !

Je veux mourir ici sous mes rochers sculptés,

Je veux mourir dans la montagne familière

Pour que mon dernier souffle entre dans cette pierre,

Pour que mon âme heureuse anime ces sommets

Et que l'œuvre d'Anthô soit vivante à jamais !

Murez, murez! bouchez la grotte !... Adieu, mes frères. »

La nuit tendait les rocs de voiles funéraires, Et les hommes craintifs, n'osant se rebeller,

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Comme si quelque dieu venait de leur parler,

Obéirent. Leurs mains, des ravines prochaines,

Firent tomber des blocs pesants, des troncs de chênes

Et fermèrent la grotte assombrie en tremblant.

A minuit, par-dessus la clôture, un bras blanc

Jeta vers le vieillard une rose dernière ;

Puis le mur s'éleva, lentement, pierre à pierre,

Toucha la voûte obscure; et, quand il fut midi,

Anthô croisa les mains sur son cœur refroidi,

Pais attendit que l'âme auguste, ouvrant son aile,

Passât de sa chair morte en son œuvre immortelle.

Pourtant, le soir, un pleur mouilla ses yeux éteints.

Oh ! ne rien voir des temps futurs, des jours lointains !

N'entendre aucun des cris dont la terre enchantée

Saluera dans mille ans la Montagne sculptée !

Oh ! regarder son œuvre en vingt siècles, en cent !

« Seigneur — gémit Anthô — Seigneur, Dieu tout-puissant,

Vous dont l'œil voit déjà les étoiles à naître,

Ouvrez dans Favenir, ouvrez une fenêtre,

Et daignez dérouler, ce soir, devant mes yeux,

Les temps futurs comme un tableau mystérieux! »

A peine eut-il parlé qu'une lueur étrange, Une aurore lointaine avec des tons orange, Se leva, traversant le granit de ses feux. Anthô sentit passer un souffle en ses cheveux. « Mon Dieu, vous êtes là ! dit-il. A ma prière, Vous quittez un instant votre tour de lumière Pour montrer l'avenir à l'artiste mourant ! »

Anthô joignit les mains en se transfigurant.

La grotte s'emplissait de lueurs fantastiques

Et, sous des ciels de rêve, arches, dômes, portiques,

Yingt cités s'élevaient, s'écroulaient tour à tour,

Ne laissant que poussière aux coteaux d'alentour.

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Et, sur ces vains débris, la Montagne sculptée Trônait, majestueuse et du temps respectée.

Mais, coup sur coup, Anthô vit choir deux mamelons ; Puis la montagne entière, en comblant les vallons, S'effondra; puis, au loin, d'autres monts s'élevèrent; Puis brusquement, des flots verdâtres arrivèrent Et la mer couvrit tout comme un suaire plat, Sous le même soleil brillant du même éclat

Anthô frémit.

« 0 ma Montagne, où donc est-elle ?

Dit-il — Temps, qu'as-tu fait de mon œuvre immortelle ? Tu l'as tuée aussi!... Malheur à moi, malheur! Oh! tout doit donc mourir, le mont comme la fleur, Et le Temps implacable abat, de sa cognée, Chaînes de pics neigeux et toiles d'araignée? Que fallait-il donc faire, ô Dieu, dites-le-moi ? »

Il sentit son cœur sec se déchirer d'émoi.

« Aimer! — s'écria-t-il en pâlissant d'envie ;

Être époux, être père et faire de la vie !

Rajeunir en des fils quand on est chargé d'ans ;

Mort, se perpétuer dans tous leurs descendants ;

Penser par leurs cerveaux et voir par leurs prunelles :

0 mon Dieu ! les voilà» les œuvres éternelles !

Aimer ! je veux aimer ! » dit-il avec douleur.

Il pensait au bras blanc qui jeta cette fleur,

Cette dernière fleur par-dessus la barrière.

« Femme, es-tu là? défais le mur, abats la pierre!

Nous allons nous aimer ! implorait-il. Viens ! viens ! »

Mais les cris de l'écho, seuls, répondaient aux siens.

Elle n'était plus là, l'indulgente amoureuse.

« Oh! je vais donc mourir dans cette grotte affreuse ?

Mourir sans rien laisser de vivant? Non! Ouvrez !

Clamait-il en frappant à coups désespérés ;

Ouvrez, ouvrez, de grâce ! enfoncez la barrière ! *

Mais aucun être humain n'entend cette prière

Et le mur est solide : il faut bien mourir là.

Alors, à plein gosier, le vieil Anthô hurla.

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« Mourons donc! » cria-t-il. Et, fermant les paupières, Il alla se broyer le front contre les pierres.

Il tomba sur deux corps unis, sur deux crapauds.

Et, tandis qu'il entrait dans l'éternel repos, Anthô, l'artiste fier, le sculpteur de génie, Se demanda, les yeux voilés par l'agonie, S'il avait plus de droits à l'immortalité Que ces crapauds hideux s'aimant à son côt é.

FIN DES FEERIES

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