LES ÉDITEURS
Les lettrés subissent en ce moment l'attrait des juo;ements profonds et des idées subtiles qui assurent à Proudhon une gloire durable.
Les événements littéraires de cette année, le bicentenaire de Rousseau, les leçons de Lemaitre sur Chateaubriand ramènent l'attention sur les études consacrées par Proudhon aux romantiques. Ainsi, doublement, l'actualité, née du caprice des hommes ou du souvenir des dates, nous invite à relire Proudhon, et désigne à la reconnaissance des hommes cultivés les pages où le grand polémiste révèle une magnitique intelligence des Lettres. L'amitié de Sainte-Reuve, tel est, au surplus, le rare laurier dont demeure à jamais honoré Proudhon critique littéraire.
A l'examen des théories formulées par Proudhon, on goûte le haut sentiment de contempler un homme d'élite, debout parmi des décombres, qui conserve le secret de la vie et de la beauté. Proudhon, dont l'individualisme aurait pu se complaire dans la solitude orgueilleuse des romantiques, brûlait d'un trop vif souci de la vérité pour ignorer qu'une littérature ne s'improvise pas ; ni l'ingéniosité, ni la vigueur d'un esprit ne la peuvent engendrer. Une pensée, si personnelle, si originale qu'elle puisse
être, s'anime au contact d'une société, se nourrit des richesses d'une civilisation.
Ainsi l'Art, par ses origines, échappe aux volontés incertaines, aux changeantes fantaisies des individus. La création d'un langage n'appartient pas à ces derniers, mais seulement la faculté de vivifier et d'émouvoir la langue qu'ils ont héritée de leurs pcres. En quelques pages ma2:istrales de son ouvrage sur la Justice dans la Révolutlon et dans V Eglise, Proudhon retrace la mission et le rôle de la langue nationale, les ressources multiples qu'elle offre à l'esprit humain, l'agencement que les mots attendent d'une volonté raisonnahle, et qui crée l'œuvre d'art:
« L'homme de lettres, poète ou prosateur, n est pas le créateur de la langue ; il en est, si Von me permet cette expression socratique, l" accoucheur ; c^est lai qui la reconnaît, la dégage, la purge, puis la reproduit dans son œuvre, avec un surcroît de netteté, de force et d'éclat A n
Cette simple citation, quelle preuve elle nous apporte de l'intelligence littéraire de Proudhon ! Ils abondent, ces développements sur les propriétés de notre langue, qu'on voit s'épanouir sous le souffle ardent du poète ou du philosophe. Par l'adoption du langage traditionnel, les écrivains se reconnaissent tributaires de la société : ainsi l'affirmation proudhonienne enferme une condamnation primordiale de la révolte romantique. Ils apparaissent plus étroits encore et plus accusés, les rapports de la littérature et de la société, si l'on s'attache à définir la fonction de l'écrivain.
Les Lettres, chargées d'exprimer une société, de l'enrichir, de la parer, de l'éclairer, apparaîtraient à Proudhon bien diminuées, si elles devenaient simples prétextes aux
I. La Justice dans la Bévolution et dans l'Eglise, t. III, p. 3^6 3^7. (Édition Flammarion.)
jeux d'individus éphémères, qu'elles fussent l'objet de l'amour du grand Lamartine, ou la chose prétendue du pauvre Béranger...
Les conflits des idées et des sentiments, des passions et des mœurs s'offrent à Tobservation et à l'analyse de l'écrivain ; conflits dont le spectacle n'aurait ni grandeur, ni sens, si un jugement humain ne venait, en maître, les résoudre. Ainsi les remarques et les impressions qui, fugitives, ont souvent effleuré le lecteur, il doit les retrouver dans l'œuvre littéraire, mais réunies et condensées, interprétées et élucidées. Dégager des expériences personnelles un enseignement général, c'est un des plus beaux privilès^es de l'écrivain.
Proudhon, résumant ces idées où se manifeste le caractère éminemment social de la littérature, écrivait notamment :
« Celai qui écrit pour les autres, de même quil est tenu de parler leur propre langue et de la leur parler mieux quilsne feraient eux-mêmes, doit aussi leur révéler leurs idées, leurs sentiments, leurs passions, leurs mœurs, tout ce quils sentent dans la confusion de leur pensée et qu^ils sont incapables d'exprimer et de définir *. »
La Muse, fille des cités, mais Homère l'invoquait. Quelle folie que de s'insurger contre cette vérité éternelle ! Folie que Proudhon criblait de railleries. Adversaire violent des néologismes, il composait à la louange de la langue française des pages où l'admiration du lecteur hésite à choisir entre une émouvante dialectique et l'éloquence d'un amour passionné. Rappelant aux écrivains que tous leurs efforts devaient tendre à permettre l'intelligence de leurs œuvres par le public, intelligence qui est l'une des conditions principales de la réussite, il pré-