IVL. de N gentilhomme de province
ayant une grâce à solliciter , partit du fond de son château pour venir à Paris. C'était un de ces campagnards peu au fait des usages de la ville et de la cour. 11 avait beaucoup de bonhomie , une grande considération pour les grands seigneurs , et l'excellent esprit de vivre toujours chez lui , jusqu'au moment où une affaire au conseil l'attira à Paris et à Versailles. Sa femme , jeune , jolie , un peu dépourvue d'esprit , mais non de coquetterie, enfin l'ornement du Limousin , ne manqua pas de saisir une II. 1
2 Ti F> S F E M M E S.
occasion aussi favorable de voir Paris. 11 fallait obtenir de son mari de le suivre. Lue parisienne aurait employé de la grâce , de
la finesse ; madame de N employa tout
simplement cet instinct d'adresse qui fait connaître aux femmes le faible de leur mari , en Limousm , comme à Paris. Voilà donc le voyage décidé. — C'était un grand événement dans le château que ce départ ; depuis la bataille de Lav\ fcld , où M. de jN.... avait été blessé, ce qui lui avait valu la croix et une pension de retraite qu'on ne lui payait guère, il n'était pas sorti de son château. Il fallut faire des emplettes ; on envova à la ville. La nouvelle s'était répandue ; déjà madame de N en avait acquis
plus de consistance dans les assemblées do la petite ville voisine. Au fait , elle allait à Paris, à Versailles; peut-être pourrait-elle voir le roi une fois... On ne parlait, depuis
deux jours, que du départ de M. de N
et de sa femme.
L'emljarrassant était de savoir comment
s-e mettre à Paris. M. et madame de B ,
qui avaient fait un voyai^ie , en 1766, à
Versailles , et qui ne manquaient jamais de le rappeler , furent écoutés comme des oracles. L'habit noir fut arrét<> pour le mari ; on acheta deux aunes de ruban de Saint- Louis , bien neuf et bien moiré • on rendit presque blanc un plumet devenu jaune , qu'on rajusta sur le chapeau de Monsieur. L'ancienne épée uniforme fut remise à neuf..... Quant à madame, il fut convenu que les modes ne s'achèteraient qu'à Paris. Jean , le domestique , devenait un sujet d'inquiétude 5 il faillait l'habiller.... M. de
N ne se doutant pas qu'il voyagerait ,
avait donné une ancienne livrée à la Ramée , son garde-chasse , qui était toujours près de son banc à l'éghse, les jours de grandes fêtes. 11 fallut enlever ce vieux dépôt à la Piamée, en l'assurant qu'on ne faisait que l'emprunter. La Ramée furieux obéit ; mais il jura qu'un des quatre lièvres qui étaient sur les terres de son maître serait tué et mis à son croc ; ce qui fut exécuté... Voilà donc Jean affublé de la livrée. Comme la Ramée était plus grand que lui , l'habit ve nait à la moitié des janibes de Jean. Le fer-
4 T. E s T r, M MES.
mier prêta ses flicvaux et sa carriole pour mener les voyageurs jusqu'à la ville où l'on prit la diligence.
Le voyage n'eut rien d'important. Nous
allons donc suivre M. et madame de N
à leur arrivée à Paris. Comme on leur avait fait redouter la cherté des beaux hôtels garnis, ils descendirent tout simplement dans une auberge du faubourg Saint-Marceau , â la Belle-Image. Au troisième , au bout d'un corridor noir , était une chambre à deux lits de drap jadis vert, oi nés de rubans tortillés en jaune; ce fut là que Jean déposa le bagage de ses maîtres.
M. de N.... était un peu ridicule : à une grande taille peu avantageuse , il joignait un gros ventre, un air capable que sa stature rendait plus risible qu'imposant. II avait beaucoup d'accent limousin, peu d'esprit , la voix rauque. De plus , comme un coup de biscayen lui avait raccourci une jambe, un talon de bois énorme , relevant son souher , venait suppléer à ce qui manquait. Ajoutez-v peu d'usage , mais pourtant plus que sa femme; ce qui lui faisait
craindre que le langage , les expressions de la dame ne la fissent trop reconnaître pour une provinciale ; et pour cela , il l'engageait à parler peu. Elle était soumise ; mais , pour son malheur , le lendemain de son arrivée ils allèrent à l'Opéra.
On donnait Castor et Pollux. Le mari et la femme étaient placés aux troisièmes loges. Madame de IN n'osait pas respirer ;
les yeux fixés sur le théâtre , et droite comme un piquet , elle ne tournait pas la tête.... Tout à coup la toile se lève , ses yeux sont éblouis ; et , dans son transport , elle s'écrie : Ah ! mon ami, comme p^là qu'est /.. M. de N.... , honteux de cette exclamation triviale , répond avec humeur et dignité : Eh bien ! madame , v'ià qu'est , comme u'ià qu'est.
On juge de la joie , des moqueries de tout le reste de la loge \ on rit aux éclats ;
M. de IN se désole, sa femme rougit;
tout ce bruit attire les regards de la loge voisine. Par hasard elle appartenait au duc de.... Il était avec madame de.... qu'il venait de quitter pour preijdre la baronne
de , et trouvait piquant , pour tourmenter la nouvelle , d'avoir l'air de rendre des soins à la délaissée. D'ailleurs , cela déroutait les soupçons de sa femme, qui lui avait fait une scène d'amour - propre le matin , et qui cependant était à l'Opéra vis-à-vis
de lui avec le marquis de , jeune fat
qu'elle ne voyait pas sans intérêt.
Le duc n'avait d'abord fait que rire du u'ia qu'est de la provinciale; mais, par hasard, il se met à la lorgner. Il la trouve charmante; tout au travers de la tenue ridicule de madame de N...., il découvre de la fraîcheur , des yeux noirs, une taille, de belles dents. Enfin le voilà tenté... 11 descend, appelle son coureur Landry, l'homme le plus adroit, le plus actif. — « Landry, dit-il , tu » ne me suivras pas. Je te recommande une y) petite provinciale aux troisièmes , n° g.... )) Elle est avec un homme de cinquante ans , )) qui a l'air d'être son mari. Tu m'entends : )) ce soir, à mon coucher, des détails; dix y> louis pour toi , si tu ne fais pas de gaucho- 3) ries...» Cela voulait dire: où demcurcl-elle? son nom? que vient-elle faire à Paris?
y a-t-cllc accès? quelque femme de cliainl)re à gagner? ne peut-on pas tenter les bonnes gens par l'espoir du crédit?.... Landry répond: M. le duc sera content Cela veut
dire qu'ilaura le soir réponseà tout. Le soir, en effet, il était instruit. L'adroit Landry avait suivi le tiacre à la sortie de l'Opéra , et pendant que M. et madame de N... se déshabillaient, le coureur buvait déjà dans l'auberge avec Jean qu'il régalait. Se figure-t-oa Landry couvert d'or, ayant un bonnet brillant des armes de son maître, et sur sa canne une grosse pomme d'argent qui aurait fait la fortune de Jean? Ce Landry, affectant des airs de grand seigneur, était à table avec le nigaud qui, assis sur le coin d'un tabouret, osait à peine le regarder. Le coureur n'épargnait ni le vin ni les liqueurs , et lui donnait un souper exquis que son maître aurait envié. Jean , ouvrant de grands yeux , boit , se rassure, ne cesse de jaser. Bientôt Landry , assez instruit , se lève de table , paie magnifiquement, laisse encore un louis dans la main de Jean, et disparait comme un éclair.
J'ai fait grâce au lecteur du sermon qjifî M. de N.... fit à sa femme sur l'exclamation de l'Opéra. Elle promit bien de ne plus parler , de peur de dire des sottises. Laissons-les se coucher, et retournons chez le duc.
(( Sais-tu que tu es parfait , dit-il à Landry, )) qui venait d'arnver? Je crois que je te » vole en ne te donnant que dix louis... Les » voilà. — M. le duc est trop bon. — Tu » dis donc que M. de N... vient pour solli- » citer, et qu'il a un procès au conseil. Eh » bien! cours chez le marquis. 11 a des terres » en Limousin. Dis-lui qu'il faut qu'il m'é-
» crive pour me recommander M. de N
» — Mais, monsieur, il n'a jamais été en » Limousin. — Parbleu! je le crois bien: » que veux-tu qu'il fasse là ?.. . — Monsieur, » il aurait su du moins , en y allant , qu'il » avait une petite terre de deux raille écns » de rente, que son intendant touchait tou- » jours, sans lui en rien dire. Depuis qu'il » avait eu ce grand héritage, il n'a su que » cette terre était à lui, qu'à la mort de
» l'intendant — Ah! c'est drôle. Je parie
» que mon coquin d'homme d'affaire m'en
» fait autant en Périgord. — C'est possible , » monsieur. — Gomme il voudra. J'aime » mieux le croire, que d'y aller voir; mais y) tout cela ne fait rien à ma petite provin-
)) ciale Ecoute, dis au marquis qu'il
» ajoute qu'elle est sa parente.... C'est un si » drôle de corps que ce marquis î cela le di- » vertira...; s'il est couché, fais-le éveiller. )) Je veux avoir ma lettre demain matin ». Landry part; il arrive chez le marquis de.... qui allait s'endormir.... « Monsieur, de la
» part de M. le duc de — Que diable
» me veut-il à cette heure-ci? J'ai de l'huy> meur: j'ai perdu mon argent ce soir, je » veux dormir » . Landry , hardiment s'avance , en dépit de la défense ; il explique le sujet de son ambassade. Malgréson chagrin., le marquis rit, et demande son ccritoire. « Parbleu, dit-il à Landry; ton maître sera » content! Je vais lui recommander ma » parente inconnue; j'en ferais ma nièce au )) besoin. Dis donc ; est-elle bien gauche , la » petite provinciale?... — Assez, Monsieur. » — Tiens, voilà la lettre. Dis à ton maître >î que , pour dérouter , sïl a besoin de ma
lO liES FEMMES.
w petite maison , rue de Charonne, j'irai, )) moi, dans la rne Popincourt. Encore un )) mot. ]N'est-ce pas ta cousine que tu m'as » recommandée pour le magasin del'Opéra? y> — Oui, monsieur le marquis. — J'ai déjà )) parlé, aux Menus-Plaisirs, à D. C'est ar- )) rangé. Tu me l'enverras un matin ta cou- >:> sine. Je parie d'avance pour elle , contie » la petite provinciale du duc. Ma foi , mon- » sieur le marquis.... ma cousine est très- )) bien. J'offre mon respect à Monsieur ». — Landry retourne chez son maître.
J'ai dit que la duchesse était en coquetterie réglée avec le marquis. Jalouse par amour-propre de son mari, très-occupée du marquis auquel elle résistait, voilà la situation de la duchesse. Elle avait des ménagcmens à garder. Le duc n'aimait pas le marquis, parce que l'hiver d'avant il lui avait enlevé la petite Rose, jeune danseuse de l'Opéra, qui débutait.... La duchesse était combattue; mais il ne fallait qu'une occasion 5 elle était difficile à trouver. Les femmes recevaient toujours avec une étiquette peu favorable à l'amour. On devine d'avance le
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moyen qui fut employé. Une petite maison lève bien des difficultés. Le marquis ne voulut pas prendre la sienne, pour des raisons à lui connues j mais il s'arrangea avec le concierge d'une autre. Vingt-cinq louis faisaient de ces traités-là à la journée.
Le marquis aurait bien voulu avancer l'heureux rendez-vous ; mais il fallait accepter les conditions du concierge. L'instant fut recidé à huit mortels jours.
Maintenant que nous savons le sort présent et à venir de la duchesse qui s'endormit dans la douce agitation de sa position , voyons ce qui se passait au lever du duc. C'était un coup-d'œil curieux que sa matinée: la foule des créanciers dans la première antichambre: les porteurs des billets du matin dans la seconde; dans le salon, les protégés, les officiers en semestre, quelques maris de province dont on avait soigné les femmes en garnison , titre pour obtenir qu'on sollicitât faveur et grâce pour eux ; un vieux aumônier du régiment qui demandait sa retraite; à côté de lui , un jeune abbé de Paris , quiapportTiit une romance de sa corn-
position ; la cousine de Landry , qui , avant d'aller au magasin de l'Opéra et chez le marquis, venait faire sa cour au maître de son cousin, était assise près de l'aumônier^ et celui-ci la prenait pour une dame; un parent de province causait près d'elle. Plus loin, on voyait un homme à projets avec des plans; un peintre en miniature qui demandait séance, et amenait le bijoutier pour prendre la mesure du secret d'un souvenir ; un maître d'anglais, un maître d'italien ; dans le cabinet de toilette, le tailleur, le bottier, le sellier, le marchand de chevaux, un petit chirurgien et un homme qui apportait un chien de femme.... Qu'est-ce qui eut audience le premier? Landry que les valets de chambre avaient ordre de faire entrer. Voilà le billet que son maître lui remit pour madame de N....
(( Le duc de ... . fait mille compli-
» mens à M. de N La lettre ci-
» jointe lui prouvera l'intérêt qu'il doit » prendre à lui, par celui que lui témoigne » le marquis de. . . . Le duc... offre à M. » de N.... tous ses moyens auprès des mi-
LES F E AIM E 5. l5
» nistres. S'il le désire même , il le mènera » demain à Versailles ; et, en le présentant )) à ceux de qui sou procès dépend , il Tes » assurera de toute la bienveillance que sa w maison aura toujours pour la famille » de M. deN.....^j
» Surtout, dit le duc à Landry, sois ha- )) bille d'une manière encore plus brillante » qu'à l'ordinaire. Cours , remets ce billet » adroitement devant madame de N. . . , » frappe-la par ton maintien et ta magnifi-
33 cence Le mari répondra : pendant le
yj temps qu'il sera à écrire , tu t'approche- )) ras de sa femme , tu lui diras que je l'ai >î vue à l'Opéra, qu'elle raeravil, m'enchante: » que je prends ce prétexte pour me rap- » procher d'elle; cependant elle gagnera
» son procès , cela est sûr ; et que , si
)) demain elle ne veut pas sortir le matin , )) avant que de partir pour Versailles, je la )■) verrai un moment. Surtout qu'elle n'en )) parle pas à son mari ! »
Landry reçoit l'ordre , prend le billet et disparaît.
Qu'est-ce qui eut la seconde audience ?
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L'homme au petit chien C'était important. Madame de avait dit la veille, devant le duc , qu'elle avait perdu le sien , et qu'elle en cherchait un. L'envoyer le lendemain était indispensable j ce sont de ces attentions auxquelles on ne manque pas. Un rentier, à qui le duc devait des années d'arréragé , avait donné deux louis au premier valet-de-chambre pour entrer : il se montre en ce moment à une petite porte • ce valetde-chambre lui-même fait semblant de le
renvoyer ; il insiste, entre humblement
a Eh bien ! mon cher , lui dit le duc, tou- )) jours vos mêmes idées ! vous voulez que )) je vous paie , vous êtes en pleine illusion; >5 je n'ai pas un sou. — Cependant , M. le 3) duc, dit le rentier.... — Voilà une rai-
y> son , répond le duc , mais » La porte
du salon s'ouvre avec fracas,... C'est le chevalier qui entre. — « Eh! bonjour, mon )) cher. Je viens te chercher pour jouer à la » paume. Nous ferons une partie énorme! )) — Je le veux bien , reprend le duc. A "» propos, je te dois cinq cents louis d'hier )) au soir , du trente et quarante. Tiens ,
); voilà un billetsur mon Ijanqnier. —^ Mais, » M. le duc, reprend le rentier, vous m'a- » viez fait l'honneur de me dire que vous » n'aviez pas d'argent. — Sans doute, mon » ami. Dette du jeu : cela se paie dans les » vingt- quatre heures. Cet argent n'est pas » à moi* — Je croyais cependant , M. le
)) duc... — Ah î vous croyiez! Adieu,
)) mon cher, adieu. \ous ne savez pas un )> mot de toutes ces nuances-là , vous au- » très. — Quand pourrai^je revenir, M. le » duc ? — Mais, dans six mois , un an , j) quandvous voudrez. Toujours disposé de » même à vous obliger. — Je compte sur )) les bontés de M. le duc ». Le rentier sort. « Est-ce que tu vas voir tout ce monde qui » est dans ton salon , dit le chevalier? Il » est midi, je t'en avertis j partons. — Disy) moi, chevalier, qu'est-ce qui est là-de- •)) dans. — Beaucoup de monde. — Mais )) as-tu vu quelqu'un dans tout cela ? — Ma » foi, non ; c'est une foule d'ennuyeux. » — Eh bien ! sortons par la petite porte. )) Ta voiture.... Demande-la... — Tiens , j'ai » toujours des chevaux mis ; c'est mon usa-
)) ge. Les valets sont si longs ! Holà ! quel- » qu'un. On dira là-dedans que je suis au 3) désespoir , que je suis incommodé , )) que je ne puis voir personne )). Ils sortent.
Cependant chacun s'impatientait dans le salon ; car le premier valet de chambre , qui donnait un déjeuner à l'entre-sol, dans un appartement que son maître ne connaissait pas , mais qu'il aurait pu habiter, oublia complètement ceux qui attendait , et ne dit <pi'à deux heures qu'il ne recevrait pas.
Tout le monde était sorti de chez le duc : nous allons en sortir aussi pour suivre Landry chez M. de N . . . Un perruquier tenait notre provincial dans un coin de la chambre, pendant qu'une coiffeuse couvrait de papillotes la tête de sa femme. On voyait sur une iable les débris d'une croûte au pot, déjeuner peu romanesque , mais solide. Tout-àcoup Landry, annoncé par Jean, parut dans la chambre. Cet habit de coureur, chamarré d'or et de franges , ce bonnet étincclant de paillettes , cet air d'assurance , tout cela fit un effet prodigieux j l'époux et l'épouse
se
se levèrent. Mais quand le messager eut dit qu'il venait de Ja part du duc , et que l'on eut lu la lettre , la tète pensa tourjier au ménage voyageur.
(( Monsieur, dit Landry , j'attends une )) prompte réponse. — Piéponds, mon cœur, )) dit madame de A. ... — Dans l'instant , ma )) bonne, répond l'époux ». On avait bien prié Landry de s'asseoir; mais il savait mieux ce qu'il devait à M. deN... que lui-même ; d'ailleurs, il avait sa commission à faire. Il la remplit en secret, avec toute l'intelligence dont il était capable, en remettant un joli billet à madame de N . . . Elle rougit , d'amour-propre d'abord , de pudeur ensuite.
Landry prit la réponse que M. de N . .. cacheta avec un grand cachet d'argent qu'il tenait de ses ancêtres, et qu'il tira avec soin et pompe d'un vieux étui de chagrin noir. Tout cela fini, Landry les quitta. Il est inutile de rappeler ici les réflexions de nos provinciaux. M. deN . . . avait beau se creuser la tête, il ne concevait pas comment il était parent du marquis de. ... <( Comme » nous sommes très-anciens j disait-il à,^ sa II. 2
Id LES FEMMES.
3) femme, peut-être il y aura eu quelqu'al- » llancc par les femmes , qui échappe à ma )) mémoire. Je donnerais beaucoup pour )) avoir là mes titres ; nous les consulte- )) rons à mon retour, llemarque, ma bonne, » que M. le marquis prétend que sou aïeul 3) a bien voulu porter huit jours le deuil y) de mon grand-père, c'est d'autant plus )) d'honneur pour nous , qu'il faut que le » degré soit proche , qu'il y ait consangui- 5) nité ...» Quoique madame de IN . . . fut très-vaine, elle songeait encore plus à la visite du duc , qu'à la parenté du marquis ; et comme elle réfléchissait profondément aux moyens qu'il prendrait pour la trouver seule, son époux la voyant si occupée, et croyant qu'elle parcourait en pensée sa généalogie , lui dit : ce Ne te fatigue pas , ma » reine , à chercher cette alliance • une fois » dans mon château, cela sera découvert y) tout de suite , et mes archives sont si en » règles, que je mettrai le doigt dessus j). Si M. de N . . . avait su l'espèce d'alliance que sa femme cherchait , il la lui aurait sans doute encore plus défendue. Le lendemain,
LES F EMM E s. ig
dès le matin , Landry accourut, pour dire qu'une voiture viendrait prendre M. de N... à dix heures... , parce qu'il fallait être à Versailles, à la messe du roi , et à l'audience des ministres. (C Pour ce voyage-ci, mandait le » duc , madame de N . . . n'en serait pas j il » ne s'agissait que d'affaires; les plaisirs seuls x> doivent l'appeler. Usquitteront Versailles » de bonne lieure , et ils se retrouveront y) avec M. de JN... , à la comédie Française , » dans la loge du duc ». Voilà M. de N... qui se prépare. Dix heures sonnent. On entend beaucoup de bruit dans la cour ; c'est lavoi-*?) ture du duc. M. de N.... embrasse sa femme. Elle va, dit-elle , pendant son absence , aller entendre la messe , de là faire un tour; puis dînera, et puis fera sa toilette pour attendre ces messieurs. M. de N . . , monte dans une diligence élégante, qui l'enlève aussi vite que le vent .... Mais le duc était déjà parti de chez lui, attendant au coin d'une rue que Landry, qui guette , vînt l'avertir, quand M. de N . . , serait passé dans sa voiture. Landry accourt, lui porte le signal, et bien-
tôt le duc arrive à la Belle-Image.
Le tète-à-tete fut ce qu'il devait èlrcj embarras d'un coté, galanterie de l'autic. Le duc était aimable , d'une figure charmante; l'éclat de ses habits, le brillant de ses manières, de son langage; son rang, son nom , tout en imposa , tout charma madame de N. . . . , qui songeait beaucoup plus à admirer qu'à se sauver de la séduction. On prétend que le duc , qui avait l'habitude de ne pas laisser traîner ses succès, aurait réussi dès ce jour-là même; mais il était trop ami de ses illusions, pour les détruire aussi vite. C'est une recherche voluptueuse, d'inventer des obstacles, lorsque Ton n'en trouve point. Le duc se contenta d'assurer sa conquête pour l'occasion qu'il méditait; et, après avoir oublié un bouquet de roses avec lequel il était entré , il quitta la jolie provinciale, éblouie, enchantée, séduite. Il retourna chez lui, où M. de N. . . l'attendait depuis trois quarts d'heure....
« Quoi! Monsieur, vous êtes ici, lui » dit-il? Je sors de chez vous ; avez-vous :» rien vu de plus gauche que mes gens ?
yj Vous deviez bien penser que j'irais vous y, chercher moi -même, et ils vont vous )) prendre sans moi, avec une impoUtesse )) impardonnable! Pardon, mille fois par- » don, monsieur, de ce manque d'égards » involontaire. Mon coureur esl; si béte ! y> Je vois qu'il a fait ma commission tout )) de travers ». — M. de N... se confondait lui-même en complimens , et n'avait pas le
temps de placer un mot ce Heureuse-
ji ment, poursuit le duc , ne vous trouvant » pas chez vous , j'ai au moins fait ma » cour un moment à madame de N. . . , )) qui pourrait vous dire si j'ai été fâché » de ne pas vous rencontrer. Mais il est » tard ; partons. Il faut arriver avant midi » à Yersailles ». Trois chevaux, menés par le postillon le plus leste, les menèrent en moins d'une heure. Je les y laisse , pour retrouver la duchesse. Sachons ce que préparait le marquis pour en triompher.
On se ressouvient qu'il ne voulut pas so servir de sa petite maison j mais pourquoi choisir justement celle du duc, pour y conduire sa femme? Ce fut peut-être un
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trait de malice , dont il était capable de jouir mieux que personne. Quoi qu'il en soit , c'était avec le fameux INivel , l'homme de confiance du duc , qu'il avait conclu son marché. Nivel ne s'informait pas de ceux qu'on devait amener dans la maison , pourvu qu'on le payât bien. Toucher l'argent , fermer les yeux et mettre du mystère , voilà ce qui l'occupait ; d'ailleurs, comme les belles arrivaient presque toujours voilées, lui-même souvent n'était pas dans le secret.
11 avait donné ce terme de huit jours , parce qu'il savait rpi'il devait y avoir un vo^'^age de Fontainebleau , et que le duc en était. En homme qui sait profiter du temps, il avait donc loué toute la maison pour une soirée , à l'amant de la duchesse, et un petit pavillon du jardin à une autre personne, pour le même soir. Comme on entrait dans ce pavillon par une petite porte séparée qui donnait dans une autre rue , tout pouvait très-bien s'arranger , en doublant ses profits. Les huit jours s'écoulèrent , pendant lesquels le duc mena souvent
madame au spectacle , et son mari chez les ministres , dans les bureaux , en le recommandant avec cet intérêt qui , lorsqu'il n'est qu'à la seconde personne, n'avance rien. Cependant le duc s'impatientait; il ne trouvait pas un moment pour être seul avec sa belle provinciale. Jusque-là son époux toujours présent, sans le faire exprès , ne leur laissait pas une minute de liberté. Le dnc se trouvait la dupe de l'aventure; il n'avait retiré de tous ses soins que d'être l'homme d'affaires de M. de N... , et ce n'avait pas été précisément là son but. Il en était au point de regretter de ne pas avoir brusqué l'aventure dès le premier jour; et, dans sa colère, il jura bien à Landry qu'il ne serait plus si délicat une autre fois. Landry, sans savoir ce qu'il voulait dire , répondit qu'il avait raison.
Le duc résolut cependant de jouer le tout pour le tout. Le voyage de Fontainebleau lui parut favorable. Ayant dit au mari et à la femme qu'il partait tel jour, grâce à l'adresse de Landry, il sut faire dire à madame de N. . . , qu'il ne partirait que le len-
'2-h LES FEMME S.
deraaiu, qu'il trouverait moyen d'éloigner son mari , et qu'il viendrait la prendre pour la mener, sur les neuf heures, dans lui lieu où rien ne pourrait les troubler. INIadame
de N était elle-même trop contrariée
pour refuser. Il ne s'agissait plus que d'éloigner M. de N.... Voici comme le duc s'y prit. La veille du jour où il devait partir,, il vint lui dire adieu , et lui apprendre avea beaucoup de joie que , s'il voulait se trouver h tel café le lendemain , à sept heures du soir , sou secrétaire irait l'y prendre , pour le mener souper chez un premier commis qui avait toute influence par sa femme , maîtresse du ministre rapporteur de son affaire au conseil , et que vraisemblablement le gain de son procès serait décidé par cette démarche. Grands remercîmens de M. de
N , et résolution de se rendre au café
avec exactitude , à l'heure indiquée. — La matinée du jour se passe. M. de N.... se pare pour le souper convenu chezle commis. Pour madame de N...., elle ne fait que des projets de toilette; car elle se serait trahie. Son mari, qni croit qu'elle restera seule, la
plaint déjà, ce Mais , lui dit^l, ma bonne, )) les affaires commandent , et le duc assure » que c'est un souper d'hommes où tu ne y) peux venir...» Madame deN.... songeait à toute autre chose qu'à ce que lui disait son mari. L'heure arrive, il dit adieu à sa femme , et il s'écrie ; « Vois , ma bonne , » comme nous devons être reconnaissans » pour le duc ! même dans son absence , il )) s'occupe de nous ; il part ce matin pour )) Fontainebleau, et ce soir décide mon )) sort ». Madame de N.... le savait mieux quesonmari, et trop bien pour répondre... A peine il est sorti , que la voilà à sa toi- •lette ; elle ne choisit pas cette parure qui convient au bal , au spectacle; par instinct, elle en prit une plus simple , plus analogue à une tendre intimité. Une femme se forme très-vite à Paris pour toutes ces nuances. Tout à coup une voiture s'arrête à la porte... Le cœur de madame de N.... trembla , battit^ elle entendit monter ; et , en voyant Landry^ je crois qu'elle se rassura; car enfin, il se pouvait que , par un hasard ficheux , ce fût son mari qui revînt Le duc était trop
prudent en fait de tendres ctourderies , pour venir lui-même. Les gens de l'auberge , des valets pouvaient parler : au lieu que Landry , en habit gris , ayant quitté son luxe , conduisant madame de N.... à une voiture simple, n'attire point les regards; on ne sait pas même dans l'auberge , si eUe est sortie. Il faut avouer qu'elle hésita quand il fallut partir , que ses genoux fléchirent plusieurs fois ; mais enfin elle partit. Le duc avait mis un tel mystère à cette aventure', qu'il trompait toute sa maison. Mon* tant en voiture comme pour aller à Fontainebleau , il arrête à la barrière , fait un détour , et revient à sa petite maison sans avertir, sans prévenir Nivel qui même était sorti , en laissant des ordres pour ouvrir aux gens qu'il avait indiqués. Le duc avait une clef particulière • il entre et renvoie sa voiture. 11 est suivi peu de temps après par madame de N..,. qui , tremblante comme la feuille , arrive sous l'égide de Landry. Elle est là très-bien. Occupons-nous de ce que faisait son mari.
Depuis deux heures, il attendait inutile-
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ment l'homme que le duc devait lui envoyer. 11 avait déjà lu trois fois la gazette: dix heU' res sonnaient: il perdit l'espérance. Dans ce moment son oreille fut frappée du ton de voix élevé d'an homme qui faisait une diatribe contre les grands seigneurs. Parmi tous ceux qu'il citait comme les plus immoraux, le nom du duc... fut plus d'une foix répété , avez des épithètes assez fâcheuses. M. deN.... s'approcha d'un homme qui paraissait avoir pris le parti de ceux qu'on attaquait. — Que croyez-vous , Monsieur, lui dit-il, qu'un provincial doive conclure de votre dispute ? — Yous devez conclure , Monsieur, que toutes les classes sont également corrompues. La démoralisation est générale. Si les grands seigneurs ont de mauvaises mœurs , celles des bourgeois sont les mêmes , avec moins d'élégance et de grâce : voilà toute la différence. Au moment
où je vous parle, si le duc de que l'on
attaque tant , est occupé à séduire une femme de haut parage , son secrétaire obtient les faveurs de la femme de l'architecte qui veut bâtir pour le duc, de csUe du marchand
qui veut avoir un à-comptc, et fournir encore. Les avocats , et les procureurs , et les commis , et les gens de lettres , la haute et basse robe , la haute et basse finance , tout cela ne songe qu'au plaisir. Le duc a sa petite maison , le bourgeois ses parties fines du dimanche : les mêmes choses s'y passent. Les ménages ne sont pas meilleurs dans une classe que dans l'autre. La coquetterie , la galanterie des femmes, le libertinage des hommes sont les fruits d'une longue paix ^ du désœuvrement , du luxe , de la richesse. Mais , encore une fois , tous ces gens-là ne sont pas méchansj ils ne sont qu'égarés par le plaisir. Ils sont encore moins dangereux que ce nouveau philosophe que vous voyez les attaquer avec aigreur. Il est d'une secte qui , par ses écrits et ses discours , prépare pour l'avenir une subversion générale. Ces gens-là ne valent pas mieux que les autres. Ils mettent les vertus en préceptes , et les vices en action j s'ils parviennent un jour à tout culbutée , ils laisseront la France toute aussi corrompue et moins heureuse.
En achevant ces mots, l'inconnu se leva
L "Ê s TE M M E S.. 29
et sortit. M. de N perdant l'espoir de
souper chez le commis, sortit aussi, et s'acheminait tristement pour rentrer chez lui , quand il rencontre un receveur des tailles de sa connaissance, qui , ayant quitté le Limousin , était venu faire fortune à Paris , pour se ruiner ensuite. — « C'est vous! mon » cher de N...., lui dit-il. (Il l'embrasse). Et il parbleu l'heureuse rencontre! Je ne vous » quitte pas. Yous passerez la soirée avec )) moi i vous saurez que je fais un souper » fin, je veux que vous en soyez. J'ai loué )) pour ce soir le pavillon de la petite mai- » son du duc de.... — Du duc de.... dit M. » deN....? — Oui, répond le receveur.
y) 11 est à Fontainebleau ; pendant ce temps , » son concierge dispose de la maison 3 j'y )) mène deux petites personnes divines. Ce » ne sont pas des nymphes de l'Opéra; les )) grands seigneurs seuls approchent de ces » demoiselles ; mais , pour nous autres bour- » geois , je vous assure que les petits spec- » tacles ont leur mérite. Vous dérogerez » bien avec nous. — Comment ! dit M. de
)) N.... Jô connais le duc ; il me protège; y> mais il ne me parlait pas de sa petite mai- » son ; je ne connais que son hôtel. — Par- M dieu! je le crois bien. Sa petite maison est 3) l'asile du mystère ; elle est la terreur des )) maris ; toute femme qu'il peut mener là... )) vous m'entendez bien. — C'est délicieux , y) nous verrons tout.... venez. — Mais non , » ma femme est seule. — Où demeure-tjD elle? — A la Belle-Image, faubourg Saint- » Marceau. — H y a trop loin pour la pré- )) venir. Bon ! venez , vous rentrerez de » bonne heure. — Je vous dirai que , de y) plus , ce qui m'in(|uiète , c'est que le duc )) avait dit à son secrétaire de venir me prcn- )) dre pour me mener souper chez un pre- )) mier commis de qui dépend un procès » que j'ai au conseil. — Bah ! son sécrétai- )) re ! je le connais. C'est un libertin ; vous » l'attendrez long- temps ; je Tai laissé tout- » à-l'heure dans une maison de jeu , où il » perdait tout son argent. 11 vous a oublié, » et passera là toute la nuit. Croyez-moi, veïi nez. Au fait , puisque vous deviez souper
» avec le secrétaire du duc , votre femme j) ne vous attendra pas. Je vous emmène». M. deN.... se laisse emmener.
Nous sommes à l'instant décisif. Examinons ce qui se passa , pour avoir une juste idée de l'aventure. Le duc était arrivé le premier. Depuis une heure, enfermé avec madame deN.... dans un boudoir délicieux; il voulut, pour varier, la conduire dans le jardin. C'était le moment où le marquis venait d'entrer avec la duchesse ; et M. de N . . . avec le receveur. Dès-lors, la porte se ferma , parce que l'on n'attendait plus personne. L'ordre de Nivel était positif. Yoilà nos trois parties réunies sans s'en douter , occupées chacune de son côté , et ne pensant pas du tout les unes aux autres. M. de N... était à table dans le pavillon avec le receveur ; comme un des convives avait manqué, ils ne se trouvaient que quatre, eux et deux jeunes danseuses fort légères. M. de N... était ce qui s'appelle livré ; la tète n'y était plus. Sa perruque reculée de deux pouces et un peu de travers , et les yeux brillans , il chantait d'une voix forte : J'aime mieux ma
mie au gué y en tenant sur ses genoux une des jolies sauteuses , quand tout d'un coup la porte s'ouvre , et présente à ses yeux , qui? . . . Sa femme , dans un désordre trop parlant, s'appuyant nonchalamment sur le duc qui, ayant vu delà lumière dans le pavillon , s'était servi de sa clet pour y entrer parl'intérieur du jardin.... On devine le coup de théâtre que ce moment produisit. Plus ou moins, ils avaient tous du vin dans la tête ; mais pas assez pour ne pas voir et sen» tir leur position respective. Madame de N... fut altérée, le duc presque embarrassé : le receveur , le plus échauffé de tous , continua à boire j les danseuses se parlèrent à l'oreille , sans trop se déranger. Ln moment de silence laissa les acteurs en présence , pour préparer un torrent de reproches de M. de N ... à sa femme. Mais comme if oubliait fétat où il se trouvait , la dignité qu'il affectait , étant en opposition avec son désordre , formait un contraste si plaisant , que son ami , tout le premier , le lit remarquer aux convives avec des éclats de rire immodérés, qui agitant la chaise de ce pauvre re-
reveur ,
ceveur , le firent tomber aux pieds du duc. Comme on s'empressait à le relever , la duchesse se trouvait près du cabinet avec le marquis. Assise sur un banc de gazon , le charme du lieu, la douce clarté de la lune, les discours enivrans du marquis portaient dans son âme cette douce chaleur , ce désordre charmant qui annoncent toujours la défaite de la femme la plus sage. Tout à coup elle aperçoit , au coin d'une allée , INivel qui rentrait par le jardin. Elle veut éviter ses regards , quitte le bras du marquis, voit la porte du pavillon ouverte , s'y précipite. Le marquis la suit dans le salon, en tenant à la main son mouchoir qu'elle avait ôté, à cause de la grande chaleur. Il lui crie: « Ma chère, pourquoi me fuir ? que crai- )) gnez-vous ? » Comme il {)rononçait ces derniers mots , la duchesse et lui se voient au milieu de la société qui était loin de les attendre. Excepté les petites danseuses qui se moquaient de tout cela, chacun semble frappé d'un coup de foudre. Nivel vint à la porte achever letableau par son épouvante. Le silence ne fut interrompu que par M. de 11. 5
N... qui redoubla ses reproches ; la duchesse et madame de N.... sans pou\oir dire un mot, baissèrent leur voile, ce ^larquis , dit » le duc à part à son ami, vous savez que » je ne suis pas pédant; mais voussavezaussi » jusqu'où l'on peut supporter une gaieté j) de ce genre. — Je vous entends , reprit )) le marquis ; mais l'aventure n'en sera pas » moins plaisante». En achevant ces mots, il s'éloigna. « Sortons , dit sévèrement le )5 duc , en emmenant sa femme. Nous nous » reverrons, si cela vous convient. M. de » JN... , je retarde mon voyage de Fontainej) bleau, de deux jours. — Oui, oui, M. le » duc , répond M. de N... en entraînant sa » femme; vous entendrez parler de moi ». Ils disparaissent tous. Nivel alors embarque avec humeur dans un fiacre le receveur et les deux nymphes ; les bougies s'éteignent, et la soirée finit.
Le lendemain , le duc donna un coup d'épée au marquis , en reçut deux de M. de N. . . qui partit, ayant perdu son procès, et mangé plus d'argent qu'il n'en avait apporté. Le receveur fut très-malade de s;»
soirée; Nivel chassé , la duchesse et madame de N. . . très-malheureuses. ... Et voilà ce que c'était qu'une petite maison.
La fin du règne de Louis XV vit s'abolir l'usage des petites maisons, que l'on pouvait regarder comme un hommage hypocrite que le libertinage rendait à la décence. Ceux qui gardèrent encore ces asiles secrets de la volupté, ne les destinèrent plus que pour des courtisannes. La galanterie , poussée à l'extrême, et qui cependant s'était longtemps couverte de voiles , les dédaigna. Si les amans attachèrent de la «loire au nombre de leurs conquêtes , beaucoup de femmes oublièrent toute retenue ; et mettant une sorte d'ostentation dans leurs intrigues, elles contractaient 5 en quelque sorte, de nouveaux nœuds avec solennité. Hors de porter le deuil de leur amant , lorsqu'elles le perdaient , chacune de leurs démarches , chacun de leurs discours affichait l'intérêt qu'elles auraient dû cacher. Les maris, de leur côté , subissant leur sort sans murmure, ridicules par le fait, mais cessant de l'être par l'usage, et voyant à peine leurs
femmes, semblaient ne tenir à elles que par le nom , et cherchaient ailleurs des plaisirs et un bonheur qu'ils ne trouvaient pas chez eux.
Telles étaient les mœurs en ce moment.
L'empire des femmes se bornait à diriger le bon goût , le bon ton , et ce qu'on appelait le bel usage. Elles y réussissaient parfaitement, et l'on doit convenir que l'élégance de mœurs , qu'elles avaient établie , se formant à la fois de l'ancienne dignité et des formes aimables du moment , composait un ensemble plein d'atticisme. On l'avait tellement raffiné que, non seulement un homme et une femme de province étaient remarqués au premier coup-d'œil , mais qu'à Paris même les habitans du quartier du Marais étaient en discordance avec le langage et le ton de la cour et de la première société de la ville. Jusqu'aux courtisannes de la première volée, se distinguaient par le goût qui régnait dans leur maintien et leur conversation. Passant leur vie avec les hommes de la meilleure compagnie de la ville et de la cour, elles étaient
soumises nécessairement à mille détails de finesse et de tact, qu'elles étudiaient pour plaire à ces amans distingués, dont elles prenaient à la fois les formes aimables et la fortune. Ce bon ton était d'autant plus difficile à saisir , qu'il tenait à des nuances imperceptibles ; que ceux-mêmes qui en étaient loin, le sentaient, sans pouvoir y atteindre ni le définir. 11 influait , non seulement sur les habitudes ordinaires de la vie , sur le langage, sur les coutumes, mais aussi sur les arts et les lettres. Hors le génie , dont le vol est trop élevé pour pouvoir obéir à ces lois , tout leur était soumis. L'esprit leur rendait hommage , et leur empruntait bien des charmes. Pour réussir dans les productions légères, les auteurs les plus célèbres devaient être à la fois gens de lettres et gens du monde. Voltaire dut beaucoup luimême à la bonne compagnie dans laquelle il vécut toujours. On sent tout le crédit que devait avoir cette société choisie, dont les femmes, surtout celles d'un certain âge, dirigeaient les usages et soutenaient l'éclat. Le temps , où il devait se détruire , n'était
pas éloigné. L'instant on Louis XV prit
pour maîtresse madame Dub est une
époque reniarcjuable , par l'inQuence quece choix eut sur la société.
Quelques femmes qui existent encore, et dont le nom seul est un éloge (i) , curent le courage estimable de résister au roi qui , ayant fait présenter madame Dub... , voulut exiger des dames de sa cour de voir sa maîtresse (2). Elles préférèrent une retraite noble à cet avilissement ; elles s'éloignèrent delà cour, et renoncèrent à toute faveur , quelques autres même aux droits de leur
(1) Madame la d. d. Du Madame L. M.
D. Bea Madame D. Té Madame D.
Tin
(2) Cela n'dlait point de la grandeur. On s:\it que toutes les femmes de la cour ont brigut^ les regards du faible Louis XV. Son choix, devait faire naître la jalousie. Ce n'dtait pas la vertu , c'»^tait l'amour-propre blessd qui fit naître ce courage estimable. L'auteur a dit plus haut qu'il n'y avait df^jà plus do mœurs depuis la rt^gencc^ se seraient-elles conserydes à la cour ?
( ISote de l 'éditeur ) .
L E s F E M M E s. OQ
charge; mais, en s'exposant à la colère du roi, elles emportèrent sa secrète estime. Ce prince citit d'abord que ce mouvement général n'était dû qu'à l'eflervescence du moment , et que la réflexion et l'intérêt particulier ramèneraient près de lui plusieurs dames que des récompenses attendaient. 11 se trompa. Toutes celles qui avaient pris ce noble parti, joignirent dans la suite leurs projets à l'énergie de leur détermination , et le roi vécut isolé sur son trône. A trois ou quatre femmes près, toutes suivirent l'impulsion de celles dont je viens de parler, même les plus légères et les plus inconsidérées. On retrouve dans cette conduite le caractère distinctif des femmes : la corruption peut atteindre leurs mœurs, et non altérer leur amour-propre. Dès qu'il est en jeu , il les élève au dessus d'elles-mêmes , comme l'amour de la gloire nous électrise. 11 résulta de cet isolement de la cour , non seulement une flétrissure pour le trône, mais des conséquences sans nombre pour l'existence des femmes, et même pour les événemens politiques. La société était alors
partagée en trois classes; jeunes femmes, femmes d'un âge mûr, recherchant déjà la considération ; femmes âgées recevant les égards , les respects , soutenant les principes établis , étant en quelque sorte les arbitres du goût , du ton et de l'usage.
Un jeune homme entrant dans le monde, y faisait ce que l'on appelait un début. Il fallait réussir ou tomber, c'est-à-dire plaire ou déplaire à ces trois classes de femmes qui décidaient sa réputation. Ce début était d'autant plus important, qu'il s'agissait, pour le jeune homme , de la faveur à la cour qui lui donnait des places et des grades , de ce que l'on appelait Vexistence, qui lui valait une suite de jouissances de tous genres, dans la société des princes , des dames et des grands seigneurs, et presque toujours un mariage excellent, tant pour la fortune que pour la naissance. On sent de quel intérêt était ce début, combien il étaitin dispensable de plaire. Aussi les éducations tournaient-elles presque toujours vers cet objet. Un gouverneur, sous les yeux des parens, donnait à son élève peu d'instruction, à la vérité, mais une teinte gc-
LES FEMMES. 4l
nérale de tout. On cultivait avee soin les arts d'agrément; le père indiquait et suivait la direction de ce travail; mais la mère, la mère seule pouvait porter son fils à ce dernier degré de politesse, de grâce et d'amabilité qui finissait son éducation. Outre sa tendresse naturelle, son amour-propre se trouvait tellement de la partie, que l'on peut juger du soin , de la recherche qu'elle mettait à donnera ses enfans, à l'instant de leur entrée dans le monde , tout le charme qu'elle pouvait ou développer en eux ou leur communiquer. De là venaient cette politesse si rare , ce goût exquis, cette mesure dans les discours, dans les plaisanteries, cette grâce de maintien, en un raot,cet ensemble qui classait ce que l'on appelait la bonne compagnie , et qui distingua toujours la société française , même chez les étrangers. Un jeune homme avait-il manqué dans sa jeunesse à une atten-' tion pour une femme , à un égard pour un homme plus âgé que lui, à une déférence pour la vieillesse, que la mère du jeune étourdi en était instruite le soir même par ses amis , et le
lendemain il était sûr d'une leçon et d'une réprimande. La société, répartie en mille cercles différens, se tenait sous tous ces rapports, sans se voir habituellement. La politesse , le goût, le ton étaient une espèce de dépôt que chacun gardait avec soin , comme s'il n'eût été confié qu'à lui. Les femmes surtout étaient les premiers soutiens de ces bases de l'agrément de la société : c'est à la politesse qu'elles mettaient le plus d'importance. Elles avaient raison. Cette qualité est la première expression du respect qu'on leur doitj elle est de plus si précieuse dans le commerce de la vie, que l'on a vu des gens se passer d'esprit en sachant mêler la politesse avec des manières nobles et élégantes.
Je viens de montrer quel empire les femmes exerçaient dans la société. On a pu remarquer qu'un homme adroit et ambitieux mettait dans ses intérêts une jeune femme pour ses plaisirs, une femme d'un âge mûr pour ses intrigues et son ambition à la cour, et plusieurs vieilles femmes considc-
rées, qu'il soignait pour qu'elles le soutinssent dans la société. Ces femmes criaient à l'injustice, s'il n'obtenait pas ce qu'il désirait en places, en faveurs de tous genres; elles le défendaient s'il avait quelque aventure trop marquante en fait de jeu, d'intrigue, de galanterie; le destinaient d'avance à tout; en un mot , elles devenaient ses avocats zélés au passé, au présent et dans l'avenir.
Outre ces trois classes de fennnes, il eu existait à Paris une quatrième, qui visait à la réputation par les entours des gens de lettres et des philosophes , et qui se faisait presque un état de l'esprit. A l'instant où la hardiesse des idées nouvelles croissait de plus en plus , les philosophes , les gens de lettres, et les femmes dont je viens de parler, animés d'un même intérêt, conspirèrent bientôt au même but. Ils se réunirent; ceux-ci pour déclamer à leur aise, et donner carrière à leur désir de fronder; celles-là, pour s'illustrer un peu, par la réunion qui se faisait chez elles de tous ceshommes dangereux qui avaient plus d'instruction que de lumières, plus d'amour-propre que d'amour du
bien public , et surtout plus d'esprit que de raison (i).
Mesdames Geoffrin et du Deffant furent les plus célèbres.
Madame Geoffrin n'avait pas un esprit très-brillant. Sa conversation, sans éclat, avait plus de douceur que de piquant. Mêlant chez elle, avec les Français connus, beaucoup d'étrangers instruits et fameux , elle employait toute son adresse à les attirer. Ils ne faisaient point de voyage à Paris , sans lui rendre un hommage qu'elle perpétuait par ses correspondances. Elle savait jeter , dans tous ses rapports , un vernis d'intérêt amical , un voile d'amabiUté par lequel chacun se laissait surprendre, et qui cachait son véritable but, quoiqu'il ne fût pas difficile de le deviner. De plus, tout jeune artiste trouvait en elle une protection pour ses ouvrages, même des secours secrets et délicats pom' ses besoins.
(i) Nous leur devons les premières id^es qui ont prc^cipilé la France dans de si grands malheurs.
LESFEMMES. ^'J
Elle tenait , en quelquesorte, un bureau d'esprit ; il s'y formait un corps d'opinions qui influait sur les lettres en général, sur les ouvrages , les réputations. Eïi un mot, par la seule suite de ses dîners et de ses réunions, où elle écoutait plus qu'elle ne parlait, madame Gcoffrin se fit une petite célébrité à l'ombre de celle des autres.
Madame du Défiant avait plus d'esprit qu'elle. Sa société fut plus l'effet du hasard et de sa situation (i), que du calcul d'une gloriole qu'elle ne cherchait pas. On cite plusieurs de ses mots • on en a peu retenu de madame Geoff'rin ( 2 ). Naturellement caustique, madame du Deffant se refusait peu le plaisir de lancer quelques traits malins ou
(1) Elle fut aveugle d'assez bonne heure.
(2) On attribue , peut-être injustement, à Rhulières cette épigramme de'chirante contre madame du DefFant qui ne la mëritait pas.
Elle y voyait dans son enfance j C'était alors la médisance.
Elle a perdu les yeux et gardé son géuie j Aujourd'hui c'est la calomnit".
4r» LES FEMMES.
quelques épigramnies mordautes ; mais elle y mêlait toujours une teinte de gaieté qui la faisait excuser. Elle voyait souvent un homme fort ennuyeux, qui parlait beaucoup, et toujours du même ton. Lu jour que cet homme la fatiguait plus que de coutume , madame du Defifant, profitant malignement <le la perte de sa vue, lui dit avec humeur : JVLaisy monsieur f quel mauvais livre lisezi^ous donc là ? On assure que cet homme fort piqué ne retourna plus chez elle. C'était sûrement ce qu'elle voulait.
La composition de sa société n'était pas la même que celle de madame Geoffrin. Elle voyait moins d'artistes , autant de gens de lettres souvent mieux choisis, et plus d'iiommes de la cour. Au reste, on doit remarquer par l'existence de ces deux femmes, que, dans les siècles les plus ternes par la stérilité d'é- \énemens,les femmes trouvent le moyen de faire parler d'elles , et que le besoin d'occuper les porte à s'emparer des movens des autres, quand elles n'en trouvent pas en ellesmêmes.
Vers la fin du règne de Louis XV, il parut
une autre femme , moins citée par son esprit , quoiqu'elle en eût beaucoup, que par sa liaison avec d'AIembert ; cefutmademoiselle de l'Espinasse. Il était difficile de réunir à plus d^dées brillantes plus de justesse, de goût , de finesse et de tact. D'abord l'obligée et l'amie de madame du Deifant qui avait protégé sa jeunesse , mademoiselle de l'Espinasse fit long-temps l'agrément des soirées de sa bienfaitrice. Une petite querelle survint ; exigence d'un coté ; de l'autre ennui de la dépendance. On se refroidit. Les amis s'en mêlèrent. En conséquence ces deux femmes se brouillèrent ; les gens de lettres prirentparti : d'AIembert et quelques affidés persuadèrent à mademoiselle de l'Espinasse de s'éloigner, en l'assurant qu'elle avait assez de moyens pour établir chez elle une conversation presque rivale de celle de madame du Deffant. Elle hésitait- on la décida: Sa retraite fut presque un enlèvement. Mademoiselle de l'Espinasse prit un appartement modeste. Elle y fut suivie de tous les amis de d'AIembert. Cette petite aventure produisit presque un schisme dans la société
spirituelle et littéraire. M. l'abbé Morellet , écrivain (i) utile et profond, et qui faisait un des ornemens de cette société , doit, diton , publier ses ouvrages (2). Je laisse à sa plume excellente le soin d'entrer dans plus de détails sur la vie de mademoiselle de l'Espinasse. C'est bien assez pour moi d'oser dire un mot sur un sujet qu'il doit traiter.
Voilà quelle était , à cette époque , la condition des femmes en France. Leur influence portait sur de si petites choses , qu'elles en tiraient peu de considération.
On voit qu'à ce moment la France ne produisit aucune femme véritablement célèbre ; mais en jetant ses regards sur l'Europe, le commencementdurèj^ne deLouisXV même présente, sur les bords du lac Lado-
(1) M. l'abbé Morellet , l'avocat du malheur dans les temps les plus périlleux de la révolution.
(2) Ils forment 2 vol. in-8.» de Lettres, publiées et rc^imprim^es plusieurs fois. ( Note de V'iditeur. )
^a, nne des femmes les plus extraordinaires que la nature ait produites. Je ne puis me refuser à tracer le précis des événemens qui , du lit d'un traban , l'ont conduite sur le trône du czar, et placée pour jamais dans la mémoire des hommes.
Les détails que j'offre au lecteur sont traduits d'un manuscrit russe qui fut remis à M. de Voltaire , quand il écrivit Y Histoire de Russie sous l'empire de Pierrele- Grand.
Je ne fais aucun scrupule de m'emparer de ce fragment qui plaira sans doute par l'intérêt des faits , le mérite d'une narration facile, et par un caractère de vérité trèsmarqué.
ÎI.
5o liES FEMMES.