‹ Les femmesChapitre 2 sur 20 · DE CATHERINE V · texte numérisé non relu

DE CATHERINE V

Femme du czar Pierre-le- Grand.

J Jans tous les siècles , le sexe appelé le plus faible a triompha de celui qui se dit le plus fort ; telle est l'impérieuse loi de la nature. Dans plusieurs empires , de simples particulières ont été les maîtresses des souve^ rains , et se sont placées à côté du trône , sans le partager. La Paissie, selon les principes de cet état, n'admettait que des sujettes dans le lit de ses czars. Son code ne permettait à ses monarques aucune alliance liors de l'empire. Ce qui nous étoinie, ce que jamais cet état, jadis barbare, n'avait vu , ce qu'il admire encore , c'est qu'une étrangère , une fille inconnue , une esclave^

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se soit, ijon seulement assise sur le trône impérial , à côté d'an maître éclairé et despote, mais qu'elle ait, après sa mort , occupé sa place , et régné avec une gloire dont l'éclat dure encore ; c'est qu'elle ait donné à cet empire immense une stabilité que deux autres femmes ont soutenue. Catherine II a gouverné avec une sagesse qui forcera l'admiration de la postérité la plus injuste.

Catherine , dont on ignorait l'origine et les parens , était née en 1702 , à Maiienhourg , ville sur les confins de la Livonie et de l'Ingrie , mais qui ne subsiste plus. Les auteurs de sa vie, chassés par la peste de leur malheureuse patrie , trouvèrent leur tombeau dans cette ville, et laissèrent leur fille sans appui, au soin du premier homme charitable qui daignerait s'en charger.

Avec Catherine , alors âgée de trois ans, restait à l'abandon un garçon de cinq ans , son frère. Celui-ci fut confié à la charité d'un pauvre paysan , qui voulait bien le nourrir et l'élever. Catherine , peu fortunée, entra dans la maison du pasteur de la

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ville j mais ce ministre , attaqué lui-nicuir de la maladie contagieuse qui avait fait périr les parens de ces jeunes infortunés, mourut quelque temps après. La tendre orpheline resta dans la plus honteuse misère , ignorant sa naissance, sa patrie, et le secret du hasard qui l'avait remise entre les mains de son bienfaiteur.

Le surintendant des églises luthériennes, ou l'archiprêtre de la province, brûlant de zèle pour le salut de tant de malheureuses victimes de la contagion , se transporta à Marienbourg. Sa première visite fut dans la maison du pasteur défunt. A sa vue , la jeune Catherine vole dans ses bras , le saisit par sa robe , l'appelle son père ,lui demande avidement du pain ; une faim cruelle dévorait ses entrailles.

L'àme humaine et compatissante de M.

Gluck s'épanouit , en sauvant la vie de celte innocente créature qu'il ne connaissait pas , et qu'il eût souhaité de rendre à sa famille. Il fit en vain des recherches pour la découvrir ; personne dans tout le voisinage ne put l'eu instruire. Le charitable Gluck , pénétré

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€Ïes malheurs de cette jeune fille , dai<^ua s'en charger, et la promener dans la plupart: des villes où son ministère l'appelait ; mais enfin, forcé, par état, de distribuer ses secours spirituels dans des lieux divers et éloignés , il remit ce dépôt sacré à son épouse , qui devait veiller sur l'éducation de la pupille.

Cette vertueuse femme avait deux filles à peu près aussi jeune que Catherine : elle les. éleva toutes trois avec le même soin , et , sous l'aile de cette prudente institutrice , Catherine parvint à l'âge de seize ans. A cette époque des révolutions de la nature dans les deux sexes , madame Gluck fut in-, quiète. Déjà son fils aîné voyait trop attentivement les grâces naissantes de la jeune étrangère , et Catherine n'était pas insensible. Dans le dessein de distraire son cœur , on prit soin d'en écarter l'objet qui paraissait l'enflammer , et de lui en pvrésenter un autre. Un trabau , qui était alors en garnison à Marienbourg , vit Catherine ; elle lui parut aimable , et il consentit à l'épouser. La cérémonie des noces se fit avec un grant^

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concours ; chacun était curieux de voir ces époux que le hasard réunissait.

Les mémoires que j'extrais avec la plus scrupuleuse fidélité ne disent pas si le dernier sceau fut mis à leur union 5 mais ils attestent que le jeune traban partit , dès lo troisième jour de son mariage , pour joindre , en Pologne , le roi de Suède , Charles XII , qui poursuivait Auguste jusque dans le sein de ses états. Cette espèce d'abandon , de la part du nouveau marié , laissa encore Catherine aux soius de M. Gluck. Nous verrons bientôt par quel hasard elle fut éloignée de lui. Le traban fut-il tué? mourut-il de quelqu'autre manière ? C'est ce que l'on ignore.

La jeune épouse était toujours chez son protecteur , à Marienbourg , lorsque le maréchal Sheremetof, général des troupes russes , investit la ville et l'assiégea. La garnison , dont les forces ne répondaient pas à celles de la ville , ne put tenir contre l'attaque des assiégeans 3 elle se rendit à discrétion.

Le conseil , qui détermina cette résolu-

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iloii , ne crut pas devoir négliger les moyens d'adoucir un vainqueur irrité de la résistance. Ou lui députa , pour implorer sa clémence , le digne pasteur M. Gluck , avec toute sa famille. Celui-ci se présenta dans la tente du général, en suppliant, plutôt qu'en négociateur , avec son épouse , ses enfans , ses domestiques ; ce cortège intéressant et humilié eût brisé le cœur de l'emiemi le plus farouche. Le général russe eut du moins la noblesse de recevoir décemment le député de Marienbourg ; mais, selon l'usage des vainqueurs, qui ont une probité à part , il se saisit de la place par droit de conquête. Par un autre droit qui est celui du plus fort , s'il n'est pas celui de la justice , il s'adjugea Catherine, dont la taille était déjà aussi avantageuse que sa beauté était frappante.

Catherine , ravie à une famille qu'elle regardait comme la sienne , ressentit la plus douloureuse affliction- Elle se voyait séparée d'une foule de personnes chères , que peutêtre elle ne rencontrerait jamais , et , ce qui était le plus cruel , elle allait être esclave

chez une nation dont elle ignorait l'idiome et les mœtirs. La sincérité de ses regrets a été constamment démontrée , lors^iue , du haut du trône , elle s'est empressée d'accueillir cette honorable famille , et de la combler de biens et d'honneurs.

Dans le siècle dont nous parlons , les esclaves , en Russie , gémissaient sous la plus cruelle servitude. Le maître avait sur leur personne le droit de vie et de mort. Catherine fut bientôt instruite de cette loi de sauvages ; mais elle eut assez d'esprit pour se douter que ses charmes avaient subjugué son nouveau maître , et qu'il ne se l'était adjugée que pour satisfaire un amoureux penchant. Cette idée la consola de son esclavage ; sans l'éloigner des devoirs de sa servitude , elle se contenta de paraîtrtî aimable , pour plaire de plus en plus à son vainqueur.

Tandis que Catherine employait ainsi tout son art à inspirer de tendres sentimens au comte Sheremetof, Menzikof qui , du garçon pâtissier, était devenu prince par ses lalens et par la faveur du czar, prit en Livo-

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îjie la place du général, qui reçut l'ordre de joindre sur-le-champ son souverain dans la Pologne. A peine lui laissa- t-on le temps de prendre avec lui le premier nécessaire ; il lui fallut abandonner des meubles précieux, un domestique nombreux , et, ce qui coûtait le plus à son cœur, sa chère Catherine. Menzikof enchanté affecta de plaindre le maître et l'esclave, et en proposa la cession libre et sans retour. Pressé par les conjonctures, le comte Sheremetof céda Catherine de bonne grâce ; c'était un bien que chacun souhaitait de posséder, et cpii deuieurait au plus heureux.

Dès que Catherine eut vu le nouveau maître sous lequel elle devait servir , elle le compara avec Sheremetof, et la balance pencha en faveur de Menzikofj il était jeune et aimait le plaisir. Une esclave adroite profite habilement de ces dispositions. Catherine prit sur son vainqueur un tel ascendant, elle captiva si solidement son amour, que le maître semblait être dans les fers , et l'esclave régner en souveraine.

I^es deux amans vivaient ensemble dans

la pins parfiùtc union , lorsque le czar passa par Nottebourg, où ils demeuraient, et logea cliez son favori Menzikof. Catherine, qui servait à table avec les autres esclaves , en fut bientôt distinguée par le souverain , que le premier coup-d'œil trompait rarement. L'empereur s'informa de sa naissance, du sort qui l'avait fait tomber dans les mains de Menzikof; il fallait répondre. Le favori ne parla que par des signes de têtes qui décelaient autant son chagrin qu'ils prouvaient sa soumission. Tandis que le czar regardait Catherine, et lui faisait de ces agaceries qui déconcertent une fausse prude, et qu'une femme spirituelle entend sans se compromettre, charmé de ses manières, il ne mit fin aux plaisanteries qu'en lui ordonnant de porter le flambeau dans sa chambre lorsqu'il y entrerait pour se coucher. Menzikof était trop fin courtisan pour montrer de l'humeur; il gémissait tout bas. Catherine passa la nuit avec l'empereur.

Dès le lendemain matin , il rendit au favori son esclave, après lui avoir donné un ducat ou un demi-louis. Lemonarqueaimait

beaucoup ce qu'il appelait des passades amoureuses ; un ducat en était le prix ordinaire : prix modique, sans doute, mais que ses désirs lui faisaient payer si souvent, que la somme en était considérable à la fin de l'année. Tel était l'esprit d'ordre que ce prince mettait dans tout le détail de sa vie ; rien ne lui échappait. Un tarif rigoureux fixait le taux de ses plaisirs, et de ceux de tous ses sujets. Le misérable , qui n'avait que trois copeks ou trois sous à dépenser par jour, n'était pas dans la pauvreté condamné à se priver des plaisirs de l'amour. Une fille qui lui plaisait ne pouvait en exiger que le tiers de ses appointemens journaliers. Chaque condition était taxée à proportion. Ce règlement démontre quel était le génie calculateur et la constitution du souverain de la Russie. Jusque-là ses amours avaient toujours manqué de celte délicatesse qui en est le plus précieux assaisonnement. Selon ses principes, aimer était un besoin , ainsi que boire et manger. On devait, disait-il, fixer le prix des plaisirs de l'amour, comme on règle celui des denrées.

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L^artificieuse Catherine prétendit, après le départ du czar, qu'elle ne s'était soumise que par obéissance aux volontés de Menzikof, et elle lui reprocha vivement la faiblesse de son amour. Menzikof parut sensible aux plaintes de Catherine 5 il fut auprès d'elle d'une vivacité, d'une tendresse dont toute l'armée s'aperçut. Entièrement absorbé dans ses jouissances actuelles, il avait oublié la scène passée, et l'avenir ne l'inquiétait pas encore. Il puisait dans les bras de son amante tous les ordres qu'il devait donner.

Le général, plus épris que jamais de son esclave , ne prévoyait pas le retour prochaiu de son maître. Il en fut néanmoins la cause principale. Les plaintes que l'empereur avait reçues, et qui tombaient sur le général, n'étaient que trop fondées. Le monarque dont l'abord fut glacé , le traita avec une extrême rigueur. On dit même qvi'il le frappa. Au reste, cette punition n'étonnera aucun de ceux qui ont connu le génie de Pierre-le- Grand. Il aimait la justice sommaire , lorsqu'il ne voulait pas soumettre le coupable à celle delà loi. Un coup de bâton de sa part

présageait ordiuairementle retour prochain de sa Inenveillance. Semblable à la foudre, sa colère éclatait, son bras frappait, et le calme renaissait bientôt. Les battus recevaient le même accueil que s'ils n'eussent pas été punis.

Menzikofse défendit avec des mensonges, et le souverain aveuglé fut satisfait. Le général, bien assuré que ses manœuvres ne seraient pas approfondies, continua son brigandage, et ne perdit rien de l'ascendant qu'il avait sur l'esprit de son maître.

Le souverain , qui ne s'attendait pas à rester long-temps dans la Livonie, s'était logé dans une maison particulière. 11 voyait pourtant son favori, et ils mangeaient ensemble; mais la jalousie avait séquestré Catherine, et le général se flattait que le czar ne s'en occupait plus. Le monarque, en etfet, affecta d'abord de ne point parler. Après quelques jours de silence, il demanda, dans le cours d'un souper, des nouvelles de Catherine , et les raisons d'une absence si longue. Cette question était un ordre delà montrer : elle fut appelée, et

parut ornée de nouvelles grâces. Sa physionomie cependant fut si embarrassée, que le pauvre amant en parut alarmé. Les yenx du czar achevèrent de la déconcerter , et les courtisans s'en aperçurent.

Pierre, dont l'âme fut également troublée, fit (juelques questions badines et galantes à Catherine , qui répondit avec toute la décence du respect. Le czar , qui fut peut-être mécontent de cette fausse froideur, tâcha de donner le change à des courtisans , toujours avides de pénétrer le souverain , en affectant d'adresser indifféremment la parole à plusieurs d'entre eux j mais il se tut ensuite jusqu'à la clôture du repas, où devait s'ouvrir une scène nouvelle et très-affligeante pour Menzitof.

Les Russes étaient alors eu usage de commencer et de finir leurs repas par un verre de liqueur, qu'un esclave présentait aux convives. En sortant de table, l'empereur vit Catherine armée d'une soucoupe qui contenait plusieurs verres. Il prit de sa liqueur, jeta sur elle un coup-d'œil enflammé, et lui dit : Catherine j je i^ois bien que

nous sommes brouillés ensemble j mais je compte que nous ferons la paix cette nuit. Je l'emmène, dit-il à son général, d'un ton familier. Il la prit en effet sous le bras , et la conduisit dans son appartement.

Depuis ce moment, le czar ne se sépara point de Catherine. Menzikof n'en courtisait qu'avec plus d'adresse son maître qui ne parlait pas de la lui rendre. Partagé d'abord entre l'espoir et la crainte, il apprit bientôt qu'un amant subalterne perd tous ses droits sur une femme qui se voit aimée d'un souverain. Dès le troisième jour de la retraite de sa maîtresse , le czar , qui eut avec lui de longues conférences sur des affaires d'état , le congédia ensuite, sans lui dire un mot de Catherine. Menzikof se retirait déjà pénétré de douleur : le monarque le rappelle. Veutil lui rendre sa chère Catherine? Pourra-t-il encore être aimé d'elle? Ecoute , lui dit le monarque ,y(? ne te renvoie pas Catherine ; elle me plaît ^ je la garde ^ et il faut que tu me la cèdes.

Menzikof fit une révérence profonde et forcée. Il se retirait, le dépit dans l'àme,

lorsque le czar ajouta, de ce ton de maître qu'il prenait quelquefois : Tu ne songes pas, sans doute , que cette jllle est mal vêtue. Ne manque pas de lui em^ojei^ au plutôt de quoi s'habiller ; il faut qu'elle soit bien nippée. Pierre voulut-il faire restituer à sa conquête une portion des richesses usurpées par Menzikof sur ses peuples?

Cette faible restitution n'eût pas, ce me semble, compensé le crime. Je ne vois là qu'une parcimonie bizarre dans un souverain , ou le caprice d'un amant qui voulait faire briller sa maîtresse aux dépens de son rival.

Quoi qu'il en soit, Menzikof, qui connaissait son maître, fit aussitôt empaqueter toutes les hardes de Catherine, et y ajouta un écrin de diamans. Aucun seigneur n en avait de plus beaux , ni en si grande quantité que lui. Deux esclaves , qui précédemment avaient servi Catherine, furent chargés de porter ce précieux message , et dô rester auprès d'elle tant qu'elle le jugerait à propos. On ne pouvait mieux s'y prendre pour flatter la nouvelle favorite, et consé-

quemnieut

qucmment pour faire sa cour au monarque.

Catherine n'était pas dans son appartement, lorsque les esclaves y déposèrent les malles. De retour chez elle, elle fut étonnée de voir tant d'habits précieux qu'elle reconnaissait pour s'en être servie , mais sur lesquels elle ne croyait plus avoir de droit. Elle vole d'abord vers le czar , et lui prend la main , avec cet air de familiarité qui plaît dans une esclave aimée : J'ai été , lui ditelle , assez long-temps dans uotre appartement, pour que vous veniez faire un tour dans le mien. J'ai quelque chose de fort curieux à vous faire voir. Elle entraîna son amant presque malgré lui; et, prenant un ton adroitement sérieux, elle ajouta : Tout ce que je vois m'annonce que je suis ici pour y rester tant que ce sera votre volonté. Cela étant , il est bon que vous voyiez toutes les richesses que j'y apporte. Elle défait sur-le-champ les ballots , et s'écrie, en souriant : P^oilà le bagage de l'esclave de Menzikof Elle n'avait pas encore vu l'écrin, qu'elle prenait simplement pour un étui à cure-dents 3 elle l'ouvre, s'étonne, et

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