‹ Les femmesChapitre 3 sur 20 · II · texte numérisé non relu

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dit tout haut : On s'est trompé. T^oilà un meuhle qui ne m'appartient pas , et que je ne connais point. Dans le nombre des richesses de cet écrin était une très-belle bague qui fut évaluée 20,000 roubles, ou 100,000 livres tournois. Sa surprise augmente; à la vue de tant de richesses, elle regarde fixement le monarque : Cela est-il, lui dit-elle, de mon ancien ou de mon nouveau maître ? Si c'est de V ancien , ajoutât-elle , il congédie magnifiquement ses esclaves. Elle eut à peine fini ces mots , qu'un dernier sentiment de tendresse la fit rentrer en elle-même. Des larmes coulèrent de ses beaux yeux; elle parut interdite, garda d'abord le silence, et ne le rompit qu'en regardant tendrement son souverain : T^ous ne me dites rien! ^écriQ-t-cMe; j'attends votre réponse.

Pierre , enchanté de la surprise de son amante, la contemplait avec les 5'^cux de la plus ardente passion , et ne répondit pas. Ce silence permit à Catherine un premier instant de réflexion. Le second fut employé à faire l'inventaire de ses diamans; et s'a-

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dressant toujours au czar, elle dit : Si c'est un présent de mon ancien maître , il n'y a pas à balancer jjeluirenvoiele tout. Je ne ^arde que cette petite bague de peu de valeur , pour me faire souvenir de ses anciennes bontés pour moi. Mais si ces dons me viennent de la générosité de mon nouveau maître , je les lui rends. Je n'en veux pas à ses richesses. J'attends de lui quelque chose de plus précieux.

Pierre, qui ne pénétrait pas encore cette femme artificieuse que dévorait l'ambition, lui protesta, pour la rassurer , que ces pierreries étaient un présent de Menzikof qui lui faisait ses adieux ; qu'il lui savait gré de cette attention , et qu'il se chargeait de l'en remercier. Mais, à cet aveu spécieux de la générosité du favori, succéda un ordre exprès d'accepter l'écrin.

Cette scène, que le czar n'avait pas prévue, eut pour témoin les esclaves porteurs des ballots et le capitaine du régiment des gardes, Préobazinski , qu'il avait fait appeler. Leur rapport rendit bientôt publique l'étroite union du nouveau maître et de l'es-

clave. Dans tout l'empire, l'on ne parlait plus que des attentions, des égards du souverain pour une fille ignorée jusqu'alors. La nation perdit-elle de son bonheur à l'époque de ce choix étonnant ? Il me semble qu'elley gagna beaucoup. Jusque-là, le monarque , insensible à ce qu'on appelle maintenant V étiquette, avait confondu toutes les femmes dans la même classe: leur rang, leurs charmes , les tendres liens de l'amour , ne l'avaient pas encore touché; sa métamorphose était réservée à Catherine. Elle fit , d'un homme sauvage , un souverain aimable ; son humeur s'adoucit, il se plia aux délicatesses de la galanterie. En peu de temps. la cour de Russie devint une faible image de l'élégante cour de Yersaillesqui , depuis plusieurs années , donnait le ton à l'Europe , et indiquait à toutes les sociétés le moyen de connaître toutes les douceurs de la vie , en réunissant les deux sexes.

Menzikof, qui s'aperçut bientôt del'asccndant que son ancienne esclave prenait sur l'esprit du czar , crut devoir nourrir cette passion naissante encore , et en faire la base

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de son pouvoir. Il était trop habile pourignorer l'empire que devait avoir , sur le cœur de son maître , cette fille également belle et spirituelle.

Jusqu'à l'époque de Catherine, les amours du czar avaient plutôt été l'effet d'un tempérament fougueux , que le sentiment délicat qu'inspire la tendre et chaste beauté. Le nouvel objet dont il était épris le rapprocha de la nature, il mit du mystère dans sa liaison. Il est vrai que, pendant le séjour qu'il fit en Livonie, sa maîtresse occupa toujours un appartement à côté du sien ; mais il eut constamment la prudence de s'interdire d'en prononcer le nom, même dans l'intimité de la confidence. Lorsqu'il partit pour Moskou, il enjoignit un capitaine de ses gardes d'y conduire Catherine avec le plus grand secret. Cet officier ne connut le prix de son ' dépôt que paNi'ordre qu'il eut de la traiter, pendant la route, avec la déférence la plus respectueuse.il fut , en outre , porteur d'une lettre pour une daine chez laquelle elle devait loger, et charj^c de donner au monar-

que des nouvelles du précieux objet de son amour.

La prudente Catherine vécut à Moskou ^ dans l'obscurité que l'on exigeait d'elle , pendant deux ou trois ans. Elle était logée dans un quartier désert , chez une femme ignorée. C'était dans ce réduitque, tous les jours, ou du moins toutes les nuits , l'amoureux czar visitait si mystérieusement son amante, qu'il n'était accompagné que d'un grenadier qui conduisait son traîneau. Un tel secret ne devait pas sans doute être du goût de Catherine : la maîtresse d'un grand aspire à la publicité de ses amours ; mais ce secret pesait aussi sur l'âme du maître. Persuadé que ses infatigables travaux pour ses états exigeaient du repos, et lui permettaient une salutaire dissipation ,il se relâcha insensiblement du mystère qu'il s'était imposé. Des rendez-vous réguliers furent <l||l)ordassignés à ses ministres dans l'appartement de Catherine, lls'entretenaitaveceux, en sa présence, des aifaires les plus importantes de l'empire; et bientôt , convaincu par lui-même que le

sexe , qui sait amuser le nôtre avec tant de charmes , lui dispute encore souvent l'art épineux de ménager de grands intérêts, non seulement il l'admit dans ses conférences, mais il voulut encore qu'elle opinât librement dans son conseil. 11 est probable que la politique ministérielle , et l'amour triomphant du souverain , souscrivirent plus d'une fois aux décisions de la beauté ; et le czar eut souvent sujet de s'applaudir de ses décisions. Cette femme avait en effet un esprit supérieur et une pénétration très-rare. Dans les affaires les plus critiques , son génie pliant et adroit lui suggérait des expédiens et des solutions , que l'habitude des combinaisons n'avait pas encore fournis aux plus habiles ministres duczar. Elle aplanissait des difficultés qui jetaient le conseil dans de fâcheux embarras. L'esprit , éclairé par l'auiour , semble puiser dans ses feux des lumières que le vulgaire des hommes ne connaît pas.

Ainsi , du sein des plaisirs , sortaient toujours des ressources pour les besoins de l'état. Catherine semblait être le Dieu tutélairc de l'empereur. Elle était instruite de tonsse>

projets; les grandes vues de Pierre étaient toujours soumises au conseil ingénieux de cette amante qui , dans l'obscurité de sa retraite, maintenait son pouvoir par ses charmes et par son génie.

De nouveaux droits cimentèrent encore sa puissance. Elle devint mère de la princesse Anne , qui fut mariée au duc de Holsteiu- Gottorp , et ensuite de la princesse Elisabeth , qui devint impératrice de Russie. Cette double chaîne , que la politique de Catherine avait l'art de resserrer , la rendit encore plus précieuse au souverain. Ces deux amans ne se quittaient plus , et dans leurs comités avec les ministres , sur les intérêts divers des puissances voisines , et des principales familles de la Russie , la favorite apprenait toutes les ruses de la politique européenne et des intrigues nationales. C'est dans ces sources qu'elle puisa les savantes maximes d'état, qu'elle suivit, lorsqu'elle eut occasion de développer les grandes qualités qu'elle devait a la nature, et qui donnèrent tant d'éclat à son règne.

Jusqu'ici l'on n'a vu que des amans qui

partagent tous leurs plaisirs , et que l'intérêt de la gloire guide autant que l'amour ; mais l'amour d'une femme se refroidit bientôt , si de nouveaux alimens n'entretiennent son feu. Tant que Catherine douta du cœur de son maître, elle fut adroite, insinuante, artificieuse ; elle n'aspirait qu'à lui procurer du plaisir, et semblait dédaigner la place que la fortune lui présentait. L'homme tend au pouvoir et aux dignités par des bassesses, des intrigues , des cruautés ou des actions de valeur. Les moyens qu'emploie une femme pour s'avancer sont ses grâces , sa douceur , sa complaisance. Une jouissance lui donne un nouvel empire surl'homme qu'elle enchaîne , et elle en profite pour s'élever, Catherine, bien assurée des constantes faiblesses du czar , osa concevoir l'ambitieux dessein de devenir l'épouse de son maître. Les conjonctures lui parurent favorables. La discorde régnait dans la famille royale ; l'époux était mal avec son épouse; le père était mécontent de son fils. En femme habile , elle eut l'art de souffler secrètement le feu de la discorde . tandis que publique-

nient elle semblait employer tout pour l'éteindre.

Eudoxie ( c'est le nom de l'impératrice ) avait eu de Pierre, son mari, un fils nommé Alexis Pétrowitz. Son époux, après avoir traité la mère et son fils avec la plus rigoureuse indignité, répudia la mère en 1696, et la renferma dans une affreuse prison de religieuses. Le fils, rigoureusement condamné à une mort honteuse, fut assez heureux pour ne pas porter sa tètesurl'écliafaud. Une mort précipitée épargna à ce père,sour vent cruel, le déshonneur du supplice d'Alexis. 11 mourut dans la servitude. Ces proscriptions abominables étaiept, dit-on , le fruit des insinuations secrètes de Catherine, dont l'âme insidieuse dirigeait la colère de Pierre , en feignant de l'apaiser.

11 semble que les femmes aient deux âmes, l'une noble , tendre , sensible, formée pour adoucir la férocité de l'homme; l'autre adroite, ambitieuse, barbare, créée pour combiner des atrocités, et pour les exiger dans ces instans où la faiblesse ne sait rien refuser à l'amour. Je n'ose prononcer sur

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cette question 5 la nation que Catherine a gouvernée a tout vu, et l'a sans doute jugée. Je dirai simplement queles faits qui suivirent le parricide du czarowitz , paraissent la condamner.

Après la retraite de sa rivale Eudoxie, elle prit sa place dansle lit de son souverain , et nous verrons bientôt qu'elle eut encore assez de pouvoir pour faire substituer au fils du malheureux Alexis , légitime héritier de la couronne, Icsenfans qu'elle avait eus d'un commerce illégitime, et si scandaleusement disproportionné; cependant tous ses artifices n'émoussèrent pas les bruits que la jalousie, l'intrigue, la méchanceté, l'attachement des peuples pour le sang de leurs maîtres , lançaient contre la maîtresse de l'empereur. L'esprit de parti fouilla dans tous les lieux de Marienbourg , pour y trouver des preuves du mariage de Catherine avec le traban, et de l'existence de ce soldat. L'on prétendit qu'il avait été fait prisonnier à la bataille de Pultawa, et qu'il fut ensuite transféré à Moskou. Ma sincérité ne me permet pas de taire

les propos qui se tinrent alors. Je vais les répéter fidèlement d'après le mémoire qui nous les a transmis.

C'est à Moskou, dit-on, que ce traban apprit la singulière fortune de sa femme , et sur cette nouvelle équivoque , il osa fonder des espérances d'élévation, qu'il confia au commissaire russe chargé du détail des prisonniers , et qui précipitèrent sa perte. L'officier, qui fit au czar le rapport de cette aventure, eut ordre de faire partir en diligence le traban pour la Sibérie , avec les autres prisonniers. Celui-ci n'obtint que la triste distinction d'être relégué dans le coin le plus reculé de cette province , où il finit ses jours misérablement ( en 1721 ) , trois mois avant la paix entre la Suède et la Pvussie.

L'aventure du traban occasionna dans la suite des démêlés sanglans entre les partisans d'Alexiovvitz, et les défenseurs du duc de Holstein, dont l'épouse était née du vivant de son beau-père. La légitimité de sa naissance fut long-temps contestée j et sans le

crédit que Catherine avait sur les esprits des Russes, la question aurait, sans doute, été décidée en faveur de l'infortuné petit-fils de Pierre -le-Grand.

Après la bataille de Pultawa, que ce prince avait gagnée sur Charles XIÏ, il fit dans Moskou une entrée triomphale , à l'exemple des Romains. Quatorze mille prisonniers suédois précédaient le vainqueur. Tranquille désormais du côté de la Suède , il méditait depuis long-temps une expédition contre les Turcs qui s'étaient trop ouvertement déclarés en faveur de son ennemi , et il s'y prépara par un acte de religion. Il prit le parti d'épouser secrètement son amante, 11 ne fut arrêté que par une difficulté. Catherine , sans le savoir , était née dans la religion romaine, et avait été élevée dans la luthérienne, chez M. Gluck. La main d'un empereur valait bien la peine de sacrifier ses premiers préjuges. Catherine, après avoir abjuré le catliolicisme et le luthéranisme, se disposa à recevoir un nouveau baptême.

Selon le rit de l'église russe , qui est grecque, ce sacrement n'imprime pas un carac-

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tère ineffaçable. Ainsi elle rebaptise, non seulement ceux qui l'ont été dans les autres communions chrétiennes , mais encore les Russes qui rentrent dans le sein de leur église, après l'avoir abandonnée. Ce rit, qui se rapproche des premiers usages de l'église chrétienne, est très-gênant et sujet à de fâcheux inconvéniens. Il exige que le néophyte soit plongé trois fois nu dans une rivière, ou dans une grande cuve d'eau froide. Pendant cette triple immersion , le pope ou le ministre le soutient sous les aisselles. Aucun état, aucun âge, aucun sexe n'est dispensé de cette indécente cérémonie. L'effronterie d'un pope triomphe de toutes les raisons que la bienséance et la pudeur ne cessent d'opposer au ridicule et à l'impudence de ce rit scandaleux.

Catherine y fut donc soumise 5 et la princesse Marthe, sœur de l'empereur, s'empressa ensuite d'assurer l'union de cette fdle avec son frère. La célébration du mariage se fit sans bruit ( le 17 mars 1711), le jour même que le czar partit avec elle pour aller combattre les Ottomans. L'on doit s'é-

tonner de voir cette princesse mettre laut de chaleur pour accélérer un mariage qui, selon ses idées , devait déshonorer le trône et le souverain. Mais Marthe, qui aimait beaucoup son frère, et qui avait pour le mérite de Catherine une considération singulière, détestait Eudoxie, qu'elle craignait de revoir à la cour , et que ce nouveau mariage en écartait irrévocablement.

Le mariage du czar ne fut pas long-temps caché. Au bout de quatre mois, ce n'était plus un mystère. La ville et les provinces s'en entretenaient, tandis que Pierre , délivré de la gêne , s'occupait de son expédition contre les Turcs. 11 marcha à leur rencontre avec une imprudence qui ne prouvait que trop le mépris qu'il affectait pour cette puissance , et il ne tarda pas d'en être la victime. 11 était perdu , sans le génie de Catherine.

Son ardeur pour la victoire le fit voler au devant de ses ennemis qu'il voulait prévenir. 11 est probable qu'il ne s'était pas fait instruire de la position du terrain qu'il se proposait d'occuper , et s'il en fut instruit ,

son imprntleiice est impardonnable. Un général ne s'engage jamais, à moins d'y être forcé, dans des défilés difficiles, sans être SLir d'une retraite. Pierre, ([ui eut le malheur de commettre cette faute, fut bientôt serré de près dans un détroit formé par la rivière du Pruth. 11 s'aperçut trop tard du danger qu'il courait, et il ne voyait aucune issue pour s'échapper. L'arnjée des Turcs , forte de i5o,ooo hommes, l'entourait de toutes parts ', il ne pouvait lui opposer que 3o,ooo soldats , épuisés de fatigues et d'une longue marche dans des pays arides et déserts. Pour comble de malheur, les provisions lui manquaient. Depuis trois jours , l'armée était sans pain; les soldats , couchés sur leurs armes , demandaient l'esclavage ou ];i mort. Désespéré de sa honteuse position , le czar se retira dans sa tente , perdit le courage, s'abandonna à une douleur insensée , lorsqu'il fallait chercher son salut dans les ressources du génie; étendu sur son lit, il fit défendre que personne osât pénétrer jusqu'à lui.

Cathci inc (jui l'avait suivi se montra aussi

couragouse

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Courageuse qu'il était abattu. Elle entra dans sa tente malgré sa défense, et de ce ton qui étonne et qui relève l'éclat de la l:)eauté , elle lui dit : Avant de se liçrer entièrement au désespoir, il j a encore un expédient à tenter. Il faut conclure une paix , la moins désavantageuse qu'il sera possible, en coirompant, à force de présens, le cdimacan et le visir ]\îéhémet- Sattagi. Je vous réponds du succès de la tentative , par la connaissance que j'ai du caractère de ces deux ministres. Le comte de Tolstoi m,'en a fait la peinture dans les dépêches qu'il m'a fait lire. Et sans donner au czar le temps de répondre , elle lui indique dans l'armée un homme qu'elle jugeait propre à conduire habilement cette intrigue. Elle conclut que, sur-le-champ, il fallait l'envoyer au caïmacan, pour sonder cette âme vénale. Après ces derniers mots , elle sort de la tente , cherche l'homme indiqué, l'amène au czar, et, en présence du monarque , lui donne elle-même toutes les instructions nécessaires pour assurer le succès.

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Le député était déjà bien loin, lorsque l'empereur, revenu à lui-même, regarde fixement Catherine, admire ses ressources et en approuve le plan : P^otre expédient est merveilleux , lui dit-il, après un instant de réflexion ; mais où troiiuerons-nous tout r argent nécessaire pour rassasier ces âmes avides? Elles ne se paieront pas de simples promesses. Dans votre camp , répond Catherine ; y ai mes pierreries , et j'aurai, nuant le retour de notre homme , jusqu'à la dernière obole de Fargent qui est ici. La seule chose que je demande, c'est que pous ne vous laissiez pas abattre , et que j par votre présence, vous veniez ranimer le courage de vos soldais. Lhi reste , laissez-rftoi faii'e , je ifous réponds qu'au retour de notre agent, j'accomplirai exacte^ ment les promesses qu'il aura faites do notre part aux min' sires de la Porte, fus^ sent-ils encore plus auides.

Le czar, enchanté de la généreuse libéralité de Catherine, l'embrasse a ffecWebsement , quitte sa tente , et se rend au quartier du général Shemerelof. Catherine ce-

pendant) l'âme remplie de aon projet, et animée par l'espoir du succès, monte à cheval, parcourt tous les rangs de l'armée, caresse les soldats, réveille leur couraj^e anéanti , et , portant la parole aux officiers , elle leur dit : Mes amis y nous sommes ici dans une ccnjojicture où nous né ponçons sauver notre liberté qu'aux dépens de notre vie ou de nos lichesses. En prenant le premier parti y qui est de mourir les armes à la main , notre or et nos bijoux nous deviennent inutiles. Emplojons-les donc à éblouir des barbares , pour les engager à nous ouvrir un passage. On travaille à cet effet. J'y ai déjà sacrifié la meilleure partie de mes pierreries et de mon argent. Ce qui m'en reste est tout prêt pour être remis à un négociateur dont j'attends le retour, s'il réussit, comme je l'espère , dans sa mission. Mais ce que je possède 7ie s/iffît pas pour satisfaire l'avidité des hommes à qui nous avons affaire ,• il faut encore que chacun de vous y contribue. Qu'as-tu à me donner , dit-elle ensuite à chacun en particulier? Remets-le-

moi tout à l'heure. Si nous sortons cV ici , tu le retrouveras au centuple y et j'en ferai le rapport à l'empereur^ à notre père com' mun.

Catherine étala tant de charmes, parla avec tant de grâces et d'enthousiasme, que le plus pauvre soldat mit à ses pieds tout ce qu'il possédait. A l'abattement de l'armée succédèrent, dans tout le camp, le courage et l'espoir d'un meilleur sort; cet espoir ne fut point trompé. L'arrivée du député mit le comble à la joie publique , en assurant que le visir était disposé à recevoir des commissaires munis de pleins pouvoirs pour traiter de la paix. Pendant le cours de celte manœuvre hardie , Charles XII et son ministre Poniatowski employaient toutes les ruses de l'intrigue, tous les ressorts du génie, pour tirer le plus grand parti de la faiblesse du czar et des forces du visir. // ne te faut que des pierres y dÀ^d\Gïi{Ms> à Méhémet- Battagi y pour écraser tes ennemis. Ces armes seules suffisent pour te Vwrer le czar, et jusqu'au dernier de son armée , mortou pif. En dépit des efforts de Charles XII , le

traité de paix fut conclu. Dès^ le lendemain , les vivres entrèrent en abondance dans le camp des Russes; et le lendemain, l'armée bien pourvue plia ses tentes, regagna ses foyers et reprit des forces , pour consommer la ruine de la Suède, vers la mer Baltique.

Catherine , a qui la Russie était redevable de cette précieuse paix , jouissait modestement de sa gloire. La reconnaissance du peuple et des soldats n'en fut que plus vive ; les éloges de l'impératrice se répétèrent de cercle en cercle 3 l'empire entier retentissait de l'importance des services qu'elle venait de rendre , et qui sauvaient la nation. Cette gloire, ces éloges, cet enthousiasme général pour Catherine , portèrent de nouveaux feux dans le cœur du czar. En politique habile, il sut profiter de ces^conjonctures , pour manifester et faire approuver son goût. Bientôt il rendit public le mariage qu'il avait contracté.

Catherine, dont la prudence égalait l'artifice, feignit de s'opposer à cette déclaration qu'elle souhaitait depuis long-temps.

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Elle prévoyait bien que ce désintéressemcjît ne ferait qu'enflammer davantage son bienfaiteur; elle ne se trompa point. Toutes les grâces , depuis, cette époque , passèrent par ses mains. Pour éterniser sa gloire, et la mémoire de la malheureuse affaire du Pruth , le czar institua , en l'honneur de son épouiie, l'ordre de Sainte-Catherine, dont elle fut nommée grande-maîtresse; et il ordonna que désormais elle raccompagnerait dans ses armées et dans ses voyages divers. L'on eût dit que Catherine seule avait le secret de donner du ressort à son génie. En conséquence de cet ordre, si flatteur pour l'ambition d'une femme, Catherine visita plusieurs cours d'Allemagne, avec son auguste époux. Elle le suivit jusque dans la Perse; et ce qui fait autant d'honneur à son sexe qu'à son génie particulier , partout elle lui fut utile ; partout elle lui donna les conseils les plus prudens. Loin de s'exposer aux reproches de l'ingratitude, Pierre porta la reconnaissance au-delà des bornes de la politiquevulgaire.il se décida à partager son empire avec sa femme; il la nomma iraïK'ratricc do toutes les

Riîssies , avec un ordre exprès , à tous ses sujets, de lui prêter le serment de fidélité^ comme à celle qu'il désignait pour régner après sa mort. Dans l'enthousiasme où était le peuple du mérite de Catherine, le czar était sûr qu'il approuverait toutes les faveurs dont il jugerait à propos de récompenser les bienfaits de Catherine. Cette persuasioa l'engagea à une démarche irrégulière, et qui pourtant eut l'aveu de la nation. A la formule du serment pour le couronnement de Catherine , les Russes ajoutèrent sans murmures, que cette souveraine jouirait encore du droit de se choisir un successeur.

La déclaration pour le couronnement fut à peine arrêtée, que l'empereur la rendit publique. La cérémonie s'en fit avec une pompe magnifique à Moskou, qui pour lors était la capitale de l'empire. Le czar luimême mit la couronne impériale sur la tête de son ange tutélaire ( c'est ainsi qu'il la nommait). 11 fit porter le globe et le sceptre devant elle, et l'emmena ensuite dans sa nouvelle ^i!lc de Pétersbourg, où les réjouis-

sances égalèrent l'éclat et l'allégresse de la première cérémonie.

Catherine réunissait une foule de talens. Son génie, plus encore que sa beauté, avait captivé son souverain, et toute la nation applaudissait à sa gloire. Son attachement pour son époux, ou l'art de feindre de l'amour, lui faisait saisir toutes les occasions de faire sa cour et de plaire au maître qui relevait si magnifiquement. Je n'en yeux donner qu'un trait.

Pierre se promenant un jour dansPétersbourg, dans une voiture découverte, accompagné d'un seul chambellan, aperçut dans une boutique une pièce de toile peinte , d'un goût nouveau. Il faut , dit-il^ que je fasse ce présent à Catherine. Il acheta la pièce, et lui en fît présent. Catherine le reçut avec la reconnaissance la j)lus empressée, et en fit faire une robe , qu'elle voidait porter le lendemain que l'on devait célébrer la naissance de l'empereur. Une dame lui représenta que IV'tiquette de la cour ne lui permettait pas de se parer d'une pareille étoffe

dans un gala. Pourquoi non ? répondit-elle ; mon époux m/ a donné cette toile : en venant de sa main^ elle est préférable à la plus riche étoffe de Perse. Elle parut à la fête, revêtue de cette robe, et l'empereur cliarmé d'une sensibilité si délicate, l'embrassa tendrement en présence de toute sa cour, et lui protesta une affection éternelle. Cette effusion de l'âme du czar , sousles yeux des seigneurs de l'empire, devait bien flatter l'ambitieuse Catherine.

Mais son cœur était déjà corrompu par les grandeurs; elle avait entièrement perdu de vue l'histoire du premier temps de sa vie; elle prodiguait d'une manière insupportable les mépris, lorsqu'un hasard vint l'humilier sur le trône.

Un envoyé extraordinaire du roi de Pologne à la cour de Russie , retournant à Dresde, s'était arrêté dans une hôtellerie de Curlande, et avait été témoin d'une {|ucrclle entre un des valets d'écurie et plusieurs de ses camarades qui étaient ivres. L'un deux jurait tout haut, et répétait tout bas que, d'un seul mot, il pouvait faire repentir ses

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adversaires de leur insolence ; qu'il avait des parens assez puissans pour les punir. Le ministre , surpris du ton décidé de ce domestique, s'informa de son nom et de sa condition passée. On lui répondit que c'était un malheureux polonais , nommé Charles Scorrcwskij que l'on croyait que son père était un gentilhomme de Lithuanie, mort trop tôt pour le malheur de cet homme , et d'une sœur qu'il avait perdue de vue depuis longtemps. Cette réponse fit ouvrir les yeux attentifs de ce ministre sur la figure du valet ; et je ne sais comment il s'imagina, sous ces traits grossiers, apercevoir de la ressemblance avec les traits de Catherine , qui cependant étaient si noblement dessinés, dit l'histoire, qu'aucun peintre n'avait pu réussir à saisir l'ensemble de cette belle physionomie. Cette rencontre , qui amait Fair d'une scène romanesque , si elle n'était constatée, frappa le ministre d'Auguste, et il se permit d'en faire un conte ridicule, en écrivant à un ami qui résidait à la cour de Russie.

On ne sait comment cette IcUre tomba

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entre les mains du czar. Ce qui est certain , c'est qu'il en fit une note sur ses tablettes qu'il portait partout pour aider sa mémoire ; et qu'en conséquence, il envoya au prince Repnin , gouverneur de Riga , l'ordre de dé* couvrir Charles Scorrowski , de l'amener à Riga sous un prétexte honnête, de s'emparer de lui sans lui faire la plus légère insulte , et de l'envoyer , sous bonne ga rde , à la chambre de police de la cour , qu'il avait chargée de la revision d'un jugement rendu contre ce prétendu prisonnier. Cet ordre, qui était une énigme pour le gouverneur, fut exécuté ponctuellement. Charles fut amené, et l'on feignit de procéder contre lui comme contre un querelleur; il fut ensuite envoyé sous escorte , à la cour , avec les informations supposées qui constataient son délit.

Scorrowski, inquiet de son sort, quoiqu'il se crut très-innocent , fut présenté au juge depohce de la cour, à qui l'on avait fait la leçon , et qui trama le procès en longueur afin d'examiuer plus à son aise le prisonnier qu'il a\ ait ordre de sonder à fond. Pour réussir plus sûrement, il avait auprès de son

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lionime des espions qui recueillaient toutes ses paroles ; et depuis ces découvertes , l'on fit en Curlande de secrètes perquisitions qui prouvèrent évidemment que ce valet était le propre frère de l'impératrice Catherine.

Lorsque le czar en fut assuré, il fit insinuer à Scorrowski que le juge de la police ne paraissait pas disposé à le traiter favorablement, qu'il ferait sagement s'il présentait une requête au souverain lui-même, et qu'on lui fournirait non seulement les moyens de parvenir jusqu'aux pieds du trône, maisencore des protecteursassez puissans pour l'appuyer efficacement. Scorrowski pcnétra-t-il alors les moyens que l'on devait employer, et la protection dont il avait menacé ses camarades? C'est ce que l'on ignore. Mais ce que l'on sait, c'est qu'il suivit ce conseil de la prudence, et qu'il demanda seulement de quelle manière il devait se présenter devant le souverain, qui avait tout ménagé pour une scène aussi amusante pour lui qu'humiliante pour la hauteur de Catherine. Le souverain ht répondre qu'à un jour assigné, il irait, incognilo j dîner chez ChapeloWj so;i

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maître-d'liôtel, et qu'à l'issue du dîner il entretiendrait Scorrowski.

La majesté du monarque ne parut pas l'intimider. Il présenta noblement sa requête, qui fut moins lue que sa figure ne fut examinée. Le czar lui fit une foule de questions auxquelles, malgré son embarras , il satisfit si nettement, qu'il fut absolument démontré que Catherine était sa sœur. Néanmoins, pour écarter tous ses soupçons, le czar le quitta brusquement , et lui ordonna de revenir le lendemain à la même heure. Cet ordre re fut adouci que par la promesse d'un jugement dont il aurait lieu d'être satisfait. Le soir même le czar soupa avec l'impératrice , et dans ce tête-à-tête il lui dit : J'ai diné aujourd'hui chez Chupelow y mon maitre-d'hôtel ; j'y ai fait une chère délicieuse ; il faut que je i^ous y mène q uelquejo u r ; allons-y demain . La cza ri ne y souscrivit. Mais, ajouta-t-il, il faut faire comme j ' ai fait aujourd'hui , le surprendre au moment où il sera prêt à se mettre à table y et y aller seuls. La partie fut hée et arrêtée.

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Pierre , aussi populaire que le vulgaire des grands est impérieux , se communiquait avec une facilité qui tenait à son génie. Il allait fréquemment, à l'improviste et sans suite, chez l'officier, l'artiste ou le marchand qu'il voulait entretenir familièrement. Arrivait-il à l'heure du dîner , il se plaçait à table sans façon avec la famille qu'il honorait de sa visite , et voulait que chacun oubliât son rang. Une parfaite égalité régnait pendant le repas; trop de respect lui aurait déplu. Ce n'était néanmoins qu'avec des subalternes qu'il agissait si librement. De monarque à monarque, il reprenait toute sa fierté, et ne se relâchait jamais sur le céi;émonial. C'eiit été lui faire ombrage que d'y manquer.

Tandis que Pierre et Catherihe dînaient chez le maître-d'hôtel , l'on introduisit Scorrowski, qui s'approcha de l'empereur d'un air plus timide que la veille. Le souverain , qui affecta de ne plus se rappeler le sujet de sa requête, répéta les mêmes questions.

Scorrowsti fit les mêmes réponses.

C'était dans l'embrasure d'une croisée

que se tenait la conférence , et sous les yeux de Catherine , qui , assise dans un fauteuil , n'en perdait pas un mot. Chaque phrase de Scorrowski frappait ses oreilles , et le czar réveillait encore son attention en lui disant avec le ton de l'intérêt : Catherine 3 écoutez un peu celaj n' entendez-vous rien à ces propos? Elle changea de couleur, et ne répondit qu'en bégayant. Mais, ajouta vivement le czar, si vous n'y comprenez rien, je le comprends bien, moi. C'est qu'en un mot j cet homme -là est votre frère, allons y dit -il à Charles, baise tout à l'heure le bord de sa jupe et sa main , en qualité d'impératrice , et après cela, enubrasse-la comme ta sœur.

A ces mots , qui n'étaient pas équivoques , Catherine, pâle et interdite, perdit connaissance. Lorsqu'elle fut revenue , Pierre lui dit, pour la rassurer : Quel si grand mal y a-t-il donc dans cette aventure^ Eh bien! c'est un beau -frère. S'il est homme de bien , et qu'il ait quelque talent, nous en ferons quelque chose de grand. Mais, consolez-vous j je ne vois rien dans tout

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cela dont on doive s'affliger. Nous i>ollà présentement éclaircis sur une matière qui nous a coûté bien des recherches. Allonsnous-en. Catherine se leva , demanda la permission d'embrasser son frère, et supplia l'empereur de continuer ses faveurs au frère et à la sœur.

L'on n'a pas su au juste par quel singulier hasard ce Scorrowski avait découvert que sa sœur était parvenue jusqu'au trône. L'empereur lui assigna une maison et des pensions. 11 n'eut d'autre soin que celui de la représentation ; on lui ordonna de ne pas trop se répandre, et de jouir de sa fortune dans le secret.

Sa sœur qui , sans doute , fut satisfaite de cet événement , ne l'était pas trop des ressorts qui l'avaient conduit. Elle fut intérieurement humiliée d'une reconnaissance que l'amour-propre aurait voulu ménager avec plus de mesures. Une femme , montée au faîte de la gloire et des grandeurs, ne voit pas sans chagrin un empire , uniquement occupé d'elle, découvrir son néant.

Son époux parut, dans cette occasion, plus

frappé

frappé de la singularité de la découverte, que des extra vagaris préjugés de l'orgueiL Il se doutait bien qu'une esclave ne devait pas avoir une origine brillante, et il fut si peu surpris de se voir le beau-frère d'un valet, qu'il l'accueillit comme nous venons de le voir , et que son amour pour Catherine n'en fut nullement altéré. Le génie de cette femme unique l'avait enchaîné par de si puissans liens , qu'il semblait que rien ne l'en pût détacher. Une aventure que sa beauté fit naître, et qui l'exposa au dernier des outrages , peu de temps après la déclaration de son mariage, ne fut pas même capable de refroidir son époux. Nous devons ce trait à la fidélité historique. L'on y verra encore un de ces effets d'une passion brutale qui devait conduire sur l'échafaud le coupable , et qui fut la source de sa fortune.

Le sieur deYillebois, gentilhomme breton , sans fortune , et chargé d'une famille nombreuse , n'en soutenait le fardeau qu'à l'aide d'un commerce clandestin avec les interlopes anglais qui trafiquaient sur les

côtes de la Bretagne. Dès l'âge de quinze ans , son fils, impliqué dans une affaire élevée au sujet de ce commerce frauduleux , fut forcé de se sauver eu Angleterre; mais il y passa muni de plusieurs lettres de recommandation , qui lui valurent une place de bas-officier à bord d'un vaisseau de guerre. C'est dans cet emploi militaire qu'il eut le bonheur d'être connu du czar qui recherchait les gens hardis , et qui s'appliquait à se les attacher. Le vaisseau du jeune Villebois avait relâché au ïexel , lorsque le czar, sous l'habit de matelot hollandais , et le nom de Maître-Pierre , se perfectionnait , au village de Saardam , dans l'art de construire des navires. Ce prince , apprenant que la flotte anglaise allait appareiller pour retourner à Londres , prit le parti de s'embarquer à bord d'un de ces bàtuucns , et de passer incognito dans la capitale de la Grande-Bre^ tagne , afin d'y puiser des connaissances plus profondes de la marine. Dans le trajet , le vaisseau qu'il montait fut battu pendant près de quatre-^ingts heures d'une tempête si horrible , que le capitaine et l'équipage dé-

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sespéralent de leur salut. Ce seul Villebois ranima le courage affaibli des matelots , et par des principes d'intrépidité rappela l'espoir , fit reprendre les manœuvres et sauva le vaisseau.

Cette action , qui annonce le génie autant que la bravoure , devait plaire au czar , qui aimait en tout genre l'extraordinaire , les exploits audacieux. Il embrassa Yillebois avec l'enthousiasme de l'admiration , s'en fit connaître , le combla d'éloges , et le sollicita vivement de passer à son service. Ce prince , qui devait plus de lumières à l'instinct de la nature que la plupart des hommes n'en acquièrent par l'étude , avait senti tout le mérite des marins. Avide de toutes les connaissances , impatient de partager avec l'Europe savante les grands hommes qui l'éclairent , il ne cessa de presser Ville* bois , qui se rendit aux instances de ce souverain. Il devint bientôt son aide-de-camp dans ses armées de terre , et capitaine dans ses armées navales.

Son génie , réellement original , fut encore plus touché des caresses que des récom-

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penses du czar. 11 s'attacha sérieusement aux moyens de mériter la confiance de son bienfaiteur , et ses talens la lui assurèrent avec tant de solidité , que les fautes les plus inexcusables ne purent l'ébranler. En voici la preuve.

Les Bretons passent pour être d'cxcellens matelots , très-bons soldats , braves jusqu'à la férocité , ivrognes jusqu'aux derniers excès , et capables , dans l'ivresse , des actions les plus abominables. Cette règle a sans doute ses exceptions j Villebois n'en fait pas une; et peut-être aucun de ses compatriotes n'a porté aussi loin l'excès de ses passions. En garde contre les débauches trop fréquentes de la Pvussie, il en évita les occasions. Mais , soit faiblesse , soit emportement naturel , soit complaisance pour les jeunes étourdis qu'il fréquentait , Villebois tomba dans la crapule et dans la plus honteuse débauche. Déjà il avait tué trois hommes dans l'ivresse , et n'avait dû sa grâce qu'aux éminentes qualités qu'il montrait , lorsque les fumées bachiques ne l'étourdissaient plus. L'empereur , étant à Strélémoits , maison

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de plaisance à quatre lieues de Cronstad , chargea Villebois d'un message secret auprès de la czarine , qui demeurait alors au port de Caër, à l'entrée de la baie de Pétersbourg, Le froid était rigoureux , et l'eau-de-vie , sous ce climat , en est le préservatif. Villebois , (jui en but largement , arriva néanmoins à Cronstad avec l'apparence d'un homme dont la raison était saine. Aucun officier du palais ne s'aperçut de la fermentation que la liqueur occasionnait dans sa tête. Aucun conséquemment ne s'opposa à l'entrevue qu'il fit demander à l'impératrice. Son malheur fut d'en attendre l'ordre dans uu cabinet , dont les poêles excessivement chauffés rendaient l'air ardent • son sang en fut enflammé.

Il était dans cette effervescence , lorsqu'il fut introduit dans l'appartement de Catherine , qui était encore dans son ht. Les dames , chargées de l'y conduire , se retirèrent par respect , afin qu'il donnât librement à la princesse le secret qui lui avait été confié. Ce frénétique , à la vue d'une belle femme étendue , perd la tête , oublie

son message , et s'élance brutalement sur l'impératrice. Il a déjà consommé son attentat , qu'elle n'a pas encore eu le temps de revenir de son trouble et d'appeler ses femmes.

Les compagnons de ses débauches , qui connaissaient son organisation , avaient plusieurs fois publié hautement dans leurs orgies, queVillebois était redouté des femmes les moins cruelles. Catherine , accablée de confusion et de douleur , fut si cruellement maltraitée, qu'il fallut employer les secours de l'art pour la rétablir. Elle eut cependant la prudence de faire arrêter sans éclat ce forcené. Voyons quel jugement en porta l'empeieur.

Ce souverain , souvent sévère jusqu'à la cruauté, ne répondit aux courtisans , qui lui parlèrent de cet outrage inouï , que ces mots : Je connais assez parfaitement le naturel et le caractère de cet officier , pour être persuadé que la réflexion na eu aucune part à son action. Il demanda néanmoins ce qu'il était devenu. Il était garrotté dans une prison , et il dormait tranquille-

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ment- Ce sommeil d'un furieux dans l'ivresse n'étonne pas quiconque suit les révolutions des passions humaines ; mais que doit-on penser de la réflexion du monarque ? « Je parie , uit-il , que, lorsqu'on lui demandera à son réveil pour quel sujet il est en prison , il ne le saura pas ; et qu'en lui rapportant toutes les circonstances de son action , il n'en voudra rien croire 3 cependant, comme il faut faire un exemple , qu'on le mette pour deux ans à la chaine jî.

Yillebois fut mis aux galères ; mais il n'y fut assujetti à aucun travail public. Le czar le rappela au bout de six mois , pour lui faire reprendre ses charges , et lui rendre son entière confiance. Est-ce mépris des préjugés les moins délicats? Est -ce dégoût des charmes subjugués de Catherine , ou apathie dans la conjoncture la plus sensible ? Lecteurs , pénétrez le cœur humain et prononcez.

\ illebois fut marié par le czar à une des filles d'honneur de l'impératrice , et on lui donna des biens considérables dans la Finlande. Je reviens à Catherine.

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Cette femme , aussi ambitieuse et hautaine que le czar paraissait familier , voulait encore ménager de secrets intérêts de son cœur. L'on se lasse d'un époux , parce qu'il a le droit d'exiger. Un amant , qui ne sait qu'adorer et obéir, est sans doute préférable. Malgré les liens sacrés du mariage qui enchaînait Catherine à son souverain , et qui méritait le sacrifice de. toutes ses passions , elle ne put se défendre d'un amour dont elle manqua d'être la victime. Plus adroite jusqu'alors à ménager son pouvoir qu'à conduire une intrigue galante , peu s'en fallut qu'elle ne fût précipitée du faîte des grandeurs dans le néant d'où ses attraits et sa fortune l'avaient tirée.

Le favori , que sa passion et son imprudence rendirent heureux , était un chambellan , nommé Moens de la Croix. Son origine était française. Le fanatisme des temps avait forcé ses parens , qui de la Flandre s'étaient établis en France, de renoncer à ce royaume , que les guerres de religion rendaient aussi barbare que le génie du peuple en était aimable. Us se réfugièrent

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a Moskow , et c'est dans cette ville que naquit l'heureux Bloens. Sa figure grande et noble avait séduit l'impératrice (i).

Catherine était menacée du sort d'Anne de Boulen , si les ministres n'eussent réussi à faire au moins différer la vengeance que le czar prétendait tirer de son outrage.

Ce délai, s'il ne rétablit pas le calme dans l'âme du souverain , en détourna du moins la colère sur le malheureux amant. Des commissaires furent nommés pour le juger ; et ce qui peint le caractère barl)are de Pierre , c'est qu'il voulut présider à la commission et interroger le coupable ; cependant ces commissaires , qui mirent autant de précaution pour cacher le déshonneur du prince , que j dans sa rage , il en mettait à le rendre public 5 donnèrent une autre tournure au procès ; et Moens , soit pour entrer dans

(i) M. de Sëgur appelle heureux l'homme qui reçoit les faveurs d'une souveraine dissolue. L'heureux Moens paya bientôt de sa tête ce dangereux honneur.

( Note de l'éditeur ),

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leurs vues, soit pour sauver la tête de Catherine , donna d'autres couleurs à son accusation , en se déclarant de lui-même coupable de diverses concussions. L'information ne fut faite que sur cet objet. L'on y fixa les yeux de la nation , en donnant au procès le plus grand appareil ; et pour réparation de ses crimes , Moens fut condamné à être décapité publiquement.

11 porta , jusque sur l'échafaud , les grâces qu'il avait mises à toutes l(?s actions de sa vie. 11 eut la présence d'esprit de demander un entretien secret avec le ministre luthérien qui l'exhortait , pour lui remettre une montre d'or, au fond de laquelle était en émail le portrait de Catherine. 11 prévint à l'oreille son exécuteur , que dans la doublure de ses habits il trouverait le portrait de sa maîtresse enrichi de diamans , et il le lui donna , sous la condition d'en brûler la peinture. Un troisième portrait de Catherine était dans une taljatière d'or , et il l'a vait déjà remise adroitement à un homme affidé 5 tandis qu'on le transportait de sa prison au tribunal.

La mort de Moeus ne satisfit pas encore les ressentimens du czar.

11 proposa à Catherine une promenade en traîneau découvert , dans un quartier éloigné , où elle avait autrefois goûté avec lui les charmes de l'amour et de la solitude. Pour parvenir à cet endroit , il affecta de la faire passer au milieu de celte place, encore teinte du sang de son amant , et jouit voluptueusement de sa vengeance , en la regardant fixement pendant toute cette course. Elle eut du moins l'adresse et la fermeté de retenir ses larmes , et de ne faire apercevoir aucune émotion. Là se bornèrent les vengeances du czar. Toutes les punitions projetées furent oubliées j mais est-il vrai que Catherine ait vengé Moens par un attentat secret sur la vie de son souverain ? On l'a dit , parce que Pierre mourut peu de temps après , et que la calomnie suppose toujours de la violence dans la mort des grands. Mais il est prouvé que ce monarque mourut d'une rétention d'urine , causée par un ulcère enflammé, que tout l'art d-e la médecine n'avait pu guérir.

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Depuis long-temps il avait déposé dans les archives du sénat un testament qui désignait l'impératrice pour lui succéder; mais , à sa mort, le testament ne se trouva plus. Menzikof , qui d'abord avait pris si chaudement le parti d'Alexiowitz , changea subitement. Il donna des ordres en sa qualité de général , et prit si bien ses mesures , qu'il contint dans le respect et dans le silence les partisans du légitime héritier du trône. Catherine fut reconnue et proclamée.

Sa politique l'éclaira sur toute cette intrigue. Personne n'ignorait dans l'empire que son époux avait menacé ses jours ; elle affecta cependant une douleur et des regrets déchirans. Pendant les quarante jours que , selon l'usage du pays , le cadavre fut exposé aux yeux du public , elle alla régulièrement le soir et le matin soupirer , le pleurer , l'embrasser , lui baiser les mains , l'arroser de ses larmes. Quel que fût son motif, elle soutint constamment le rôle qu'elle avait joué d'abord. Elle ordonna de magnifiques funérailles ', et , malgré la rigueur excessive du froid , elle accompagna à pied , depuis

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!e palais impérial jusqu'à l'église où le monarque fut inhumé , à la distance d'une demi-lieue.

Le règne de Catherine ne fut pas long ; mais il fut aussi doux que le gouvernement du czar avait été sévère. Elle ne changea rien cependant aux maximes politiques de Pierre , dont le système fut la boussole de son conseil. C'était un être d'une nature particulière , que cette femme célèbre. Aux grâces et aux passions de son sexe , elle réunissait le courage et l'activité du nôtre. Elle avait souvent , comme nous l'avons remarqué , suivi dans les armées son auguste époux. Les bruyantes révolutions lui plaisaient autant que la foudre des combats. Héritière du goût de Pierre pour la navigation , elle en faisait ses délices. Tous les dimanches ou fêtes de l'été , elle avait ordonné un combat naval auquel elle présidait , et ensuite elle visitait les arsenaux et les ateliers de sa marine , avec autant de plaisir qu'elle en avait à voir et à faire soigner ses chevaux qu'elle montait avec une grâce inimitable.

En 1726, les flottes combinées de l'Angleterre et du Danemarck, sous le prétexte de pacifier les troubles du JNord , mouillaient insolemment dans sa rade de Revel sur le golfe de Finlande. Ce ne fut pas sans ])eine que son conseil la détourna de la résolution qu'elle avait prise d'aller en personne leur demander raison de leur hardiesse et les combattre , tant elle était capable de tout entreprendre.

L'empire russe, sous son règne, acquit un lustre qui le rapprocha des états civilisés de l'Europe. La politesse, la magnificence, l'esprit social s'introduisirent à la cour de Pétersbourg , et de là ils ont gagné les peuples voisins et dépendans. Catherine, néanmoins, ne savait ni lire, ni écrire, quoiqu'elle parlât facilement le polonais, l'allemand, le suédois, et passablement le français.

Ses infidélités étaient une grande preuve de l'inconstance de son amour • mais elle se souvenait toujours avec plaisir de ceux <^m avaient eu quelque part à sa tendresse. Les princes Meuzikof et Sapiéha possédèrent

son cœur pendant les deux dernières années de son règne. Menzikof, il est vrai, perdit sa faveur après huit ou neuf mois; mais il parut toujours avoir le titre d'ami. Sapiéha, seigneur polonais, qui était jeune, beau, bien fait, avait plus de droits sur son âme. De tels titres sont rarement dédaignés des femmes; ils l'emportent sur le vrai mérite, qui n'est pas toujours du choix de l'amour. Catherine en était si sérieusement éprise, que, pour se l'attacher, elle lui fit épouser sa nièce ScarroAVski. Ce jeune comte était, par les Lekzinski , cousin du roi de Pologne Stanislas, et par les Opasinski, parent de la reine. Cette alliance procura donc à la famille de Catherine un rang iUustre parmi les plus grandes maisons de l'Europe.

L'on ne croirait pas que le génie hardi de Catherine, qui avait secoué tant de préjugés, fût susceptible des faiblesses de la superstition. Elle ne doutait point que les songes ne fussent envoyés pour annoncer des événemens quelconques, tristes ou agréables. Je me contenterai de rapporter les deux derniers qui la frappèrent le plus.

parce que les suites de sa vie y eurent une espèce de rapport que les âmes faibles ne manquent pas de citer pour appuyer leur confiance.

Quinze jours avant la découverte de ses intrigues avec son chambellan , elle rêva qu'elle voyait sur son lit de petits serpens qui s'approchaient d'elle , la tête levée , et avec des sifflemens qui l'inquiétèrent ; mais elle en distingua un qui était d'une grosseur énorme , et qui s'était entortillé de ses pieds à la tête. Après de grands efforts pour s'en débarrasser , elle avait réussi à l'étouffer en se roulant sur lui, dans l'instant qu'il la menaçait de la mordre à la gorge. Cette victoire sur le gros serpent épouvanta les autres qui disparurent. Le bon sens aurait difficilement trouvé la clef de ce songe- les courtisans en firent l'application à son état actuel, et elle favorisa cUc-mcme cette interprétation. Ce songe y disait-elle, me présage de grands malheurs. Les petits reptiles ^ qui s'enfuient après la défaite du plus gros , m'annoncent que les petits ennemis secrets que j'ai à la cour se cacheront dès que le

monstre

monstre principal sera étouffe. Ce monstre, disait-on , était le czar , (jui mourut peu de temps après.

Le second rêve précéda sa mort de trois mois. Elle tenait le haut bout d'une table, avec tous les ministres de son conseil. Pierre, son époux, environné d'une lumière éclatante, et vêtu à la romaine, s'était avancé vers elle d'un air de majesté et de satisfaction; il l'avait embrassée et soulevée en l'air. Ainsi élevée, elle avait regardé à ses pieds et aperçu ses deux fdles, Anne et Elisabeth, entourées de gens de plusieurs nations et de figures diverses cpii se battaient avec acharnement. L'intérêt , la faiblesse , la passion expliquent toutes les absurdités. Catherine n'eut pas de peine à mettre sa cour au fait de son rêve , elle annonça cpi'elle mourrait dans peu de temps, et qu'après sa mort l'empire serait déchiré. Cette prédiction se vérifia encore, et ne contrijjua pas à guérir de ces chimériques puérilités ceux qui ont la faiblesse de s'en affecter.

Le soupçon de sa mort tomba sur le prince Menzikof, qui n'était plus dans ses

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