DE LOUIS XV I
iVloiNS les évenemens politiques ont d'importance , plus la société, les mœurs et les usages prennent de valeur, plus on doit observer la réaction qu'ils produisent sur les esprits qu'ils amollissent, et sur la conduite des individus dans les grandes crises qui suivent un long repos. On en eut l'exemple sous le règne de Louis XVL
Je me vois forcé d'entrer dans quelques détails liistoriques des commencemens et des malheurs de ce règne; parce que les femmes y ont trop contribué, y ont joué un rôle trop actif, pour qu'en parlant d'elles, je ne sois pas conduit naturellement à en retracer quelques évenemens. La fin du règne de Louis XV, le commencement da
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celui de Louis XVI ont un aspect à peu prés semblable. Il existe cependant des nuances que j'essayerai de faire sentir. Mais il faut que le lecteur me permette des détails qui , peut-être , lui paraîti-ont minutieux , et devoir plus appartenir à des mémoires qu'au genre de cet ouvrage. J'ai dit que déjà sous Louis XV tout parut ^amoindrir. Sous Louis XVI les choses allèrent en décroissant.
Les actions, la conduite , les écrits des femmes suivent nécessairement la teinte de leur siècle; on les vit héroïques dans les temps de chevalerie ; mais on n'a presque plus à peindre que des petites maîtresses chez nos modernes (i).
Quand les tableaux se rapetissent, ce sont les modèles qu'il faut en accuser , et non le pinceau qui doit être fidèle.
(i) Les lettres seules en ont distingue quelques-unes.
Les Femmes j leur influence sur les mœurs, sous le règne de Louis XP^L
Dans un état monarchique, le caractère et les goûts du souverain influent toujours sur les mœurs du peuple qu'il gouverne.
En France , le besoin d'imitation est tel , que, lorsque la cour cessa de dicter les usages et les modes à la capitale qui les rendait aux provinces, la nation alla les cherclicr chez les étrangers. Ce fut vers la fin du règne de Louis XV, et au commencement de celui de Louis XVI , que Vanglomanie s'établit en France. Le vieux roi ne voulait plus que le repos, et son jeune successeur cherchait moins à vivre en roi qui dirige tout, qu'en chef de famille modeste et simple. Qu'on ne regarde point cette remarque sur l'anglomanie comme une observation puérile. Chez les Français principalement, où tout semble fait pour occuper plus les yeux que la pensée , les formes , les habillemens, les habitudes influent plus qu'autre part sur les mœurs; et dans un pays où tout est prestige, l'éclat est une source àw
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respect , et l'éliquette , la sauvegarde de la puissance.
Eclat, prestige, étiquette, tout se détruisit sous Loins Xyi. Il en résulta des maux incalculables. Les femmes y concoururent. Par une contradiction frappante, le roi le moins galant leur livra la France : c'est ce que je vais essayer de développer.
Effet des mœurs sur les éi^énemens politiques et r altération du pouvoir.
J'ai présenté le sort des femmes pendant le règne de Louis XV sous un jour défavorable. Je crois avoir montré qu'on avait cherclié à avilir ce sexe par système. Un roi , aussi aimable que François L^"", eût eu lui-même de la peine à faire revivre la galanlciie, et Louis XVI était le monarque le moins propre à cette tentative , par ses goûts et par la simplicité de ses formes. Brusque et franc par nature, respectant les femmes, et n'en aimant qu'une, il s'occupait peu de leur plaire. S il eût régné dans un siècle moins corrompu , Louis XVI au-
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ralt servi d'exemple; il eût encouragé les bonnes mœurs. Nos bons aïeux l'auraient apprécié, admiré, sans doute imité. Mais, arrivé sur le trône au moment d'une dissolution générale, il ne pouvait pas plus ramener les vertus par sa morale personnelle , que faire renaître la galanterie par son goût et son extérieur qui semblaient l\ii éloigner.
Révolté des tableaux qu'il voyait, son mécontentement devint tine sorte de misantropie. Il essaya et désespéra promptement de ramener les mœurs qu'il chérissait , et lit dignité du trône qu'il regrettait secrètement. Fatigué d'une lutte inutile , il souffrit que l'étiquette , pour laquelle il avait manifesté son goût dans les premiers jours de son règne, s'altérât. Le mépris qu'on en fit accrédita les usages familiers que l'on metlait à la mode. Les femmes même le soutinrenl, sans se douter du lort qu'elles se faisaient. Les choses en vinrent au point que les courtisans , presque honteux des décorations qu'ils avaient obtenues et tant désirées , daignèrent à peine les porter. Ils affectaient
même d'en diminuer l'apparence. Les plus grands seigneurs s'habillèrent comme leurs valets : au spectacle , dans les lieux d'asseniblée , on ne parut plus qu'en bottes , en frac; le peu de formes dans les manières suivit l'indécence de l'habillement; en cessant de respecter le public , on oublia toutes nuances en société. Déjà l'on saluait une femme avec légèreté , les hommes se tutoyaient devant elle : à peine lui laissait-on le pas. Sous Louis Xy, on était aussi corrompu, mais au moins avait-on quelque idée de déférence pour l'àge et le sexe. Sous Louis XYI, ou fut aussi vicieux, et il ne resta qu'à peine le souvenir de la politesse. Cet état de choses était un des plus contraires à l'existence des femmes. Quelques-unes d'elles, à la ville, à la cour, vouliucnt, par leur ag(3, leur considération, opposer une digue à cette révolution dans les mœurs.... On les laissa parler. Les jeunes, plus par instinct que par une véritable élévation, sentirent qu'en effet leur rôle dans la société devenait peu flatteur; mais la modo les entraînait, et telle est quelquefois la d4-
cadence des mœurs, que l'on aime mieux être dégradé que ridicule.
La reine , montant sur le trône avec de l'esprit, de la beauté, le désir de plaire aux Français, et cet instinct de grâces qu'elle ne déploya qu'après s'être façonnée à l'élégance française , eut le grand mérite, par un tact naturel , par respect pour le roi , pour le trône qu'elle partageait, de ne point suivre ces nouvelles modes. Souvent même elle les tournait en ridicule. Elle sentit bientôt le tort de ces formes peu décentes qui s'établissaient dans la société. Elève d'une mère aussi distinguée par son esprit que par son caractère et ses vertus, comme femme, son amour-propre fut blessé; comme reine, sa dignité souffrait. D'ailleurs, habituée dès son enfance à entendre parler de la magnificence de Louis , de la splendeur de la France , de la galanterie de ce peuple aimable , si plein d'égards pour les femmes , elle ne retrouvait rien qu'elle pût appliquer à ces brillaijs récits, et qui lui donnât la moindre idée du tableau flatteur que son imagination avait encore embelli. Elle vit
pourtant bien qu'on ne l'avait pas trompro, mais que le l)on goût, le bon ton se détruisaient chaque jour. Elle fit quelques efforts pour ramener cette urbanité dont les souvenirs même lui plaisaient. Des fêtes, dont elle faisait le principal ornement, jetèrent un instant d'éclat sur la cour ; mais le retour anx formes anciennes , à l'étiquette , ne dura que peu de temps. Les fêtes cessèrent, la reine ne se montra presque plus. S'étant concentrée dans une société très-restreinte de gens trop imprévoyans, qui l'aimèrent plus comme une particulière que comme une reine, ses amis lui laissèrent oublier sa grandeur, pour le charme d'une vie monotone et tranquille.
C'est peut-être le seul tort que l'on puisse reproclier à cette société qu'on a trop calomniée. Elle a eu long-temps un grand pouvoir, a fait du bien à beaucoup de gens, et n'a fait de mal à personne.
La reine suivit donc la pente qui la portait à vivre avec simplicité. Elle y joignit le tort de paraître quelquefois en public à Paris, moîlic incognito, moitié connue souvc-
raine. Le public hésitait à l'applaudir, et s'accoutumait à cette incertitude. Bientôt on attribua malignement à l'indifférence du peuple ce qui ne fut long-temps que l'embarras de reconnaître la reine. Elle oubliait que , si le Français aimait ses rois, il aimait aussi le faste qui doit les entourer , et que, par un sentiment naturel , il semble que l'objet à qui l'on rend hommage n'a jamais un cadre assez brillant.
De son côté, le roi qui n'était sorti de ses goûts que pour plaire à la reine, revint à ses modestes habitudes. Il donnait à l'étude, à la lecture, tous les momens qu'il ne consacrait pas à sa famille, ou aux conseils. Son seul divertissement était la chasse, à laquelle il n'admettait plus que cinq ou six courtisans, diminuant même la magnificence de ces plaisirs qui , sous ses prédécesseurs , avaient eu tant d'éclat. Tout paraissait tendre au dépouillement du trône. M. de Saint- Germain détruisit la maison du roi, et acheva par là d'enlever à la cour une pompe nécessaire. Ce changement, sans attaquer encore la puissance, en faisait disparaître les
marques. Versailles devint une vaste solitude; excepté le dimanche matin , on n'y voyait personne. Ce jour même, dès l'après-dîner, tout fuyait vers Paris. Si les courtisans abandonnaient le palais, le roi en sortait au même instant pour faire des promenades solitaires; la reine, pour aller à Trianon. Les uns semblaient fatigués d'offrir des hommages, les autres d'en recevoir. On cherchait dans ce beau palais, et les souverains, et leurs traces, et leur cour. Tout était éclipsé. Le présent semblait nous annoncer l'avenir. Quelquefois, dans ce joli pavillon deXrianon , le roi se réunissait à la reine et à sa société. Il y passait des journées heureuses et calmes, donnant plus l'idée d*un riche particulier dans sa terre, que du descendan^t des Bourbons au milieu des miracles que Louis XIV avait créés.
Crédit des femmes à la cour.
Comme la reine exerçait un grand empire sur l'esprit du roi, et que la comtesse de Pol avait beaucoup d'ascendant s;u-
Celui de la reine, on pouvait dire en quelque sorte que les femmes régnaient; mais c'était sans éclat. Ce pouvoir n'avait ni le Ijrillant d'une faveur éclatante, ni le caractère imposant d'une autorité partagée. Ce n'était qu'un crédit soutenu qui, dû plutôt à Tattrait et à la faiblesse , que forcé par de grandes qualités ou de grandes intrigues, ne donnait ni poids dans le présent, ni célébrité pour l'avenir.
M. de Galonné parut sur la scène politique ; homme d'esprit, aimable, ayant ce qu'il fallait pour être porté à la faveur par les femmes, mais manquant essentiellement de la suite et du caractère nécessaires pour se soutenir contre leur inconstance et celle de la cour. Doué d'une imagination féconde, et voulant appliquer de grands remèdes à de grands maux , la rapidité de ses conceptions ne lui laissait pas le temps d'apercevoir les obstacles 3 ses idées n'étant pas assez développées, les difficultés de l'exécution donnèrent beaucoup de prise à ses ennemis.
La première pensée de l'impôt sur le timbre et de l'impôt territorial sauvait l'état ;
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la seconde pensée des notables l'cbranlaj le renvoi de ce ministre l'a perdu.
La reine, d'après son caractère et l'éducation qu'elle avait reçue , était naturellement frappée de tout ce cpii portait une apparence de grandeur. Elle fut d'abord éblouie de ce que ce projet des notables avait de brillant et de noble pour le roi ; bientôt les inconvéniens l'inquiétèrent; l'intrigue du cardiual de Loménie, aussi porté par les femmes, l'entoura. Ce fut un spectacle curieux que la lutte de ces deux rivaux , soutenus l'uu et l'autre par deux armées de femmes qui combattaient pour eux. Le cardinal plus astucieux, moins occupé de ses plaisirs, ourdit sa trame avec plus d'adresse; il l'emporta. On séduisit la reine, et bientôt cette princesse ne regardant plus M. de Galonné que comme un homme d'esprit, dangereux par sa légèreté, loin de l'appuyer auprès du roi, hâta sa perte en l'abandonnant (i). Certes,
(i) 11 avait prédit souvent au roi lui-même, qu'il aurait de la peiue à le soutenir contre ses cnneaiii.
elle fut trompée d'une manière cruelle ; mais si sa conduite fut rëpréhensible , son but ne l'était pas. Elle cherchait la gloire du roi et des remèdes certains contre les dangers qui menaçaient la France. En vain avaitelle de l'esprit naturel , et plus de tact qu'on ne lui en accorda sur les choses importantes; il était Êicile, avec la finesse du cardinal , de présenter à cette princesseles plans de M. de Calonne comme funestes; et ceux qu'on proposait d'y substituer , comme plus conformes à la fermeté qu'il fallait déployer contre des partis déjà trop agités.
Ce ne fut donc point l'esprit d'intrigue qui égara la reine en ce moment. A quoi pouvait-il lui servir? Son crédit sur l'esprit du roi était établi d'une manière irrévocable. Que M. de Calonne ou le cardinal eussent été écoutés, elle n'en aurait pas eu moins d influence. On ne pouvait pas la regarder comme une favorite régnant momentanément à l'ombre du crédit d'un ministre qu'elle mettait en place. INon, elle se trompa 5 et malheureusement tout était fait pou r la tromper. Je l'ai dit : ce que les plans de
M. de Galonné avaient de brillant devait plaire à la reinej mais tout à coup les novateurs s'étant emparés de l'occasion , que cette première démarche leur donnait d'énoncer avec plus d'audace leurs idées destructives de la puissance , la reine a dû s'effrayer d'un tableau que les ennemis de M. de Galonné exagéraient encore à ses yeux. Elle a dû, par sa digniténaturelle, par le remords d'avoir soutenu ce projet qui pouvait avoir des suites alarmantes, non seulement y renoncer, mais se jeter avec ardeur vers les idées de force répressive, que le cardinal présentait, sans avoir ni les moyens, ni les talensde les employer. G'est ce qu'il prouva, en hâtant, par l'imprudence de ses opérations, l'explosion du i4 juillet 1789.
Ge fut donc, en quelque sorte, à l'influence des femmes que l'on dut la révolution.
Conduite des femmes aux approches de la réi^olution.
Si la cour , par sa conduite et sa faiblesse, avait dès long-temps causé ses malheurs, la
société
LES FEMMES. IICJ
société préparait à Paris, sans le savoir, toutes les routes aux nouvelles idées.
Jamais les femmes ne firent jouer plus de ressorts qu'à cette époque, lorsque l'importance des événemens aurait dû les condamner au repos et au silence. Trois hommes furent mis long-temps en concurrence dans le cabinet, dans les projets et les coteries des salons. Ces trois rivaux étaient M. Necker , M. de Calonne, et M. le cardinal de Loménie. A la vérité , M. de Calonne était alors disgracié 5 le cardinal régnait, et l'on préparait la puissance de M. Necker. Cette position éloignait tout choc et tout combat j mais, comme les armées principales de ces ministres étaient composées en grande partie de femmes, il n'y avait ni tranquillité pour le vainqueur, ni résignation pour le vaincu , ni stagnation pour celui qui n'avait que des espérances.
Les femmes ne se découragent point dans l'adversité, ne se calment point dans les succès , et ne savent point espérer en silence (i).
(i) Aussi n'y a-t-il jamais de calme pour leurs
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On remarquait donc trois partis de femmes bien prononcés, qui, plus ou moins vivement, se faisaient une guerre continuelle, tantôt sourde, tantôt plus éclatante, le tout selon les circonstances.
Un quatrième parti , plus dangereux encore, était celui des femmes attacliées purement aux novateurs. Sans avoir de héros à mettre en avant , elles voulaient, à quelque prix que ce fût, le renversement de ce qui existait, ayant pour but, le désordre j pour fanal , de fausses lumières , et pour guides , des gens qui, n'ayant rien à perdre en réputation et en fortune, les avaient mises à leur niveau. Elles devinrent les moyens les plus rapides de la propagation révolutionnaire.
Influence des femmes sur V opinion.
Un écrivain a dit assez durement: ce Adres* » sez-vous aux femmes pour répandre des » idées nouvelles: elles reçoivent aisément » les opinions, car elles sont ignorantes^
crdatures. Celui qui se sert de leur crtMit s'engage \\ dt^pendre d'elles.
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» elles les répandent facilement , car elles y> sont légères; elles les soutiennent long- » temps, car elles sont têtues ».
On doit remarquer, en effet, qu'en France (i) surtout, elles exercent une influence assez habituelle sur nos opinions.
Arljitres de la mode et de toutes les nouveautés frivoles ou importantes, maîtresses de l'opinion des salons où elles régnent, où l'on veut leur plaire, elles doivent d'autant plus influer sur notre conduite, qu'un Français est homme du monde avant tout 5 qu'il vit plus dans la société que dans s©n cabinet; que dans les salons on décide de sa réputation, de ses succès; que l'amour et le plaisir l'y appelant sans cesse , il doit être esclave des brillantes souveraines qui y dictent des lois. Non seulement la foule commune des hommes ressent cette domination ; mais de tous temps , presque tous les gens en place ont eu de la peine à s'y soustraire.
(1) En Angleterre même , la duchesse de Dev... avait , il y a quelques années , une existence politique.
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Conduite des Femmes au commencement de la révolution.
Les femmes suivirent dans la révolution l'impulsion de leur caractère. Incapables de rien prévoir , leur esprit et leur légèreté se jouaient des événemensles plus graves. Pendant que les unes aidaient à exciter les orages politiques , les autres riaient des symptômes d'anarchie les plus alarmans. Leur gaîté dangereuse , leurs propos inconsidérés, firent un mal incalculable. Montrant plus d'amour -propre et de vanité qvie de véritable élévation; n'écoutant que la passion du moment, sans consulter les dangers de l'avenir: profitant de leur empire sur l'opinion, elles excitèrent les hommes sur lesquels elles avaient du crédit , non à se défendre avec force et dignité , mais à n'opposer aux progrès des novateurs qu'une résistance d'inertie et une guerre de petits écrits, de paroles oiseuses , qui piquaient leurs ennemis, quand il fallait les combattre avec audace, et chercher à les terrasser. Elles
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curent encore un plus grand tort; elles engagèrent tous ceux que l'on dépouillait à ne prendre aucune des places nouvelles , qu'elles tournèrent en ridicule. Tous les emplois furent occupés par leurs adversaires, et le mal fut sans remède.
Mais , si la conduite des femmes fut répréhensible au commencement de nos guerres intestines, combien elle fut brillante quand nos dangers devinrent pressans ! Jamais elles ne parurent dans un jour plus favorable , plus fait pour illustrer ce sexe qui , du sein des plaisirs, du calme et de l'espèce de décadence où il était tombé , s'éleva soudain à la hauteur des circonstances, sans rien perdre de sa sensiJîilité , déploya un courage et une énergie que l'histoire doit recommander à la postérité.
Réflexion sur le courage des Femmes,
Essayons de retrouver dans le caractère des femmes les sources et les causes réelles de ce courage si peu compatible en appa-
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rence avec leur fail^lesse , leur éducation et la timidité qui leur est propre (i).
J'ai dit que leurs qualités étaient souvent en repos , et leurs agrémens presque tou-
(i) Comment accorder avec ces pcfnibles, mais justes réflexions , la douceur et la sensibilité qu'ailleurs l'auteur prête aux femmes? Si quelques-unes donnèrent dans la révolution des preuves de vertus et d'énergie , le plus grand nombre voyait de sang-froid les horribles catastrophes qui marquèrent cette funeste époque. J'ai longtemps cherché k analyser ces deux conduites, et je suis arrivé k ce point de réflexion. La sensibilité des femmes , qui tient à la faiblesse de leurs organes , a principalement sa source dans les passions particulières. Les exécutions publiques ont ordinairement pour témoins plus d'hommes que de femmes , parce que les hommes ayant l'im.Tgination moins vive , ne Jugent que le suplice, et que les femmes jugent le crime. Ensuite, les femmes aiment les spectacles , quels qu'ils soient d'ailleurs j souvent elles ne voient les malheureux que parce qu'elles éprouvent le besoin de s'attendrir sur leur sort. Quelle triste imperfection de la nature dans le caractère de ce sexe ! {Note de; V éditeur).
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jours en action. La raison en est simple. Le désir de plaire est inné en elles, tandis que le besoin d'estime ne paraît être dans leur âme qu'un fruit de l'éducation j mais il existe de plus , dans ce sexe , un sentiment secret de grandeur d'âme qui , sans donner habituelle, ment des sj^mptômes de sa présence , semble être une flamme précieuse et toujours entretenue jusqu'au moment d'une explosion subite et imposante. Aussi plusieurs femmes qui paraissent légères, insouciantes, portent en elles , comme d'autres , et sans le savoir , ce foyer ardent qu'une grande occasion allume. Dès-lors un sentiment inconnu les enlève à des volontés frivoles , et les attache à leurs devoirs trop négligés dans des temps paisibles (i) j mais il faut , pour ce chan-
(i) J'allais solliciter tous les jours la liberté' de quelqu'un chez le ministre. Je fus frappé de la suite avec laquelle une jeune femme y venait pour le même objet, et Mon Dieu ! lui dis-je , madame, » vous devez être bien lasse de vous lever de si n bonne heure tous les jours, et dans une saison » S! rigoureuse ? Je demande depuis un mois ,
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gement , que leurs malheurs soient à leur dernier période , que les périls de ce qu'elles aiment soient extrêmes , pressans ; car , toujours fortement émues par le présent, elles semblent se jouer de l'avenir.
Voilà j je crois, la véritable raison de leur conduite sublime dans la révolution. Ce changement subit , qui se fait en elles au milieu des périls , n'est jamais le fruit de la réflexion; c'est toujours l'effet du sentiment. L'affreuse subversion dont nous avons été témoins , ayant atteint tous les sentimens de mère , d'épouse , de fille , de sœur, d'amie 5 une femme a pu ressentir à la fois toutes les flammes, qui jusque-là ne brûlaient que tour à tour dans son cœur , et que la même étincelle vint alors allumer au même mo-
» me rdpondrt-elle, I.1 libertd de mon mari. Je
j) suis conslanimeiit ici à huit heures du matin j
)) pour que ma toilette soit faiie , il faut que je
)) me lève à sept, et vous jugez combien cela est
» fatigant j car je ne peux pas manquer un bal,
)) et je rentre chez moi a cinq heures, après avoir
)> dansé toute la nuit ».
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ment. Que l'on essaie de se peindre à quels mouvemens ce volcan intérieur a pu porter des êtres naturellement irritables, et l'on retrouvera les causes des exemples de courage que les femmes nous ont donnés dans toutes nos convulsions révolutionnaires.
Sur quelque classe que l'on jette les yeux, on ne voit chez les femmes, aux momens les plus cruels de la révolution , que sensibilité, présence d'esprit, humanité, courage d'action , lorsque les hommes n'ont presque tous montré que celui de la résignation. Remarquons encore , à la gloire des femmes, que, lorsqu'il s'agissait de sauver quelqu'un , elles oubliaient leurs opinions , leurs passions les plus ardentes. Sorties de leur sexe par l'exagération des hommes qui les guidaient, pour peu qu'elles eussent reçu d'éducation , on était presque sûr de les ramener , de les toucher , en leur proposant un trait d'humanité.
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CONDUITE dDES FEMMES
au commencement de la Résolution.
Le plus beau pays de la terre par son site , le plus brillant par ses ressources , par les productions de l'art et de la nature, le plus calme et le plus attrayant par ses mœurs , se couvre tout à coup d'un voile sombre et sinistre : une subversion immense se prépare. Au même instant, tout semble avoir besoin de changer et de forme et de place par les secousses les plus violentes et les plus faites pour imprimer la terreur.
Au milieu de ce désordre effrayant, les femmes , qui la veille encore étaient la parure de la société tranquille , restent immobiles d'étonnement encore plus que d'effroi. Faibles , nées pour la crainte et le repos , la crainte et le repos ne semblent plus Huts pour elles. La (lammc brille, le sang coule, tout s'anéantit à leurs regards j la peur seule
LES F E M M E S. iSg
de ne pas être utiles vient s'emparer de leurs âmes. Des larmes inondent leurs yeux, mais^ le sentiment seul les arrache. Où sontelles ? Est-ce loin des périls , dans des réduits obscurs où leur timidité naturelle devrait les conduire? Non. Quelques-unes se précipitent au milieu des armes, des feux et du carnage, pour suspendre au moins quelques crimes, si elles ne peuvent les empêcher.
Quelles sont ces femmes éperdues, qui
courent à pied sur cette route? Elles
fuyent!.... Le fardeau qu'elles portent est leur trésor, leur bien le plus cher. Oui, dles fuyent; mais ce trésor pour lequel elles frémissent, ce sont leurs enfans.... IN'ayant pu arracher leurs époux aux périls qu'ils affrontent, elles courent à la frontière la plus prochaine, confient un dépôt si précieux à des mains sûres , et , sans donner même le temps à leur force de se réparer , reviennent se replonger, avec l'autre partie d'ellesmêmes, dans les dangers que ceux-ci s'obstinent à courir.
Les prisons se remplissent, les dénoncia-
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tions attaquent l'innocence effrayée; à peine les bureaux des réclamations sont-ils entr'ouverts. Ces êtres qu'on aperçoit au lever de l'aurore sur le seuil de la porte , ce sont des femmes. Insensibles à la rigueur de la saison, elles ont passé la nuit sur ces degrés glacés , dans Pincertain espoir d'offrir un mémoire simple et touchant à une main sanguinaire qui le repoussera.
Voyez, sous la longue voûte de cette prison , une femme exténuée de fatigue , et
courbée sous le fardeau qu'elle porte
Faible , délicate , elle ne peut parvenir jusqu'à son fils , qu'une prison horrible
sépare d'elle Elle ^'est exercée pendant
un mois à porter les fardeaux les plus lourds, sous l'habit d'un porte-faix, elle trouve le moyen de se rapprocher de son fils. Un jour la dureté des geôliers est telle, qu'ils chargent sa faiblesscd'un poids énorme. Elle tombe écrasée sous le faix qui l'accable, heureuse encore de rendre le dernier soupir auprès d'un fils qu'elle adorait. Son dernier regard est pour lui.
Emeutes effrayantes, prisons, échafauds,
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massacres, incendies, symptômes horribles de la terreur , vous nous offrez partout les femmes occupées à diminuer vos désastres. Ici, ce sont des larmes qu'elles essayent j là, des blessures qu'elles cherchent à fermer; plus loin , c'est une victime qu'elles exhortent au courage. Enfin , de toutes parts les hommes causent tous les malheurs; de toutes parts les femmes les réparent et les adoucissent (i).
Et vous, princesses respectables et malheureuses , vous dont le courage parut égaler l'infortune, quels exemples admirables de dévouement n'avez-vous pas donnés dans votre adversité! Plus en vue que les
(i) Au moment où j'dcris, j'apprends qu'un gdnéral nègre , servant sous Toussaint - l'Ouverture, a une femme remplie d'humanité , qui s'expose à tout pour sauver les malheureux prisonniers dans l'affreuse guerre de Saint-Domingue. Son mari , condamnant sans pitid , l'a vingt fois menacde de la faire périr ; rien ne ralentit son zèle. Elle craint bien moins l'exécrable férocité de son époux , que de n'être pas assez utile aux
autres femmes, sur lesquelles voire rang vous faisait dominer , déchues tout à coup de vos grandeurs par des revers inattendus, vous pouviez être plus faibles ; mais vous avez voulu disputer avec tout votre sexe de courage et de sensibilité.
Admirez cette femme, dont le maintien à la fois imposant et doux annonce toutes les vertus! C'est Madame Elisabetb. Ange tutélaire et brillant de candeur et d'innocence, placée près du roi, partageant ses dangers , sa seule présence attendrit et rassure. Des hommes armés violent l'enceinte du palais; les portes s'ébranlent, elles se brisent, on demande la reine à grands cris; c'est la mort qu'on lui prépare. Les assas-
viclimes de la guerre. Ainsi donc, parmi cette race d'êtres sans t'ducation, une femme est péndtr^e de commisération pour ceux qu'on lui fait regarder comme ses ennemis ! L'humanité , la première des vertus, la plus utile h l'ordre social, s'empare de son âme ! elle honore sa vie par des traits d'héroïsme , qui pourraient illustrer celle des hommes les plus éclairés et les plus courageux!
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sins égarés prennent Mad. Elisabeth pour elle; elle va périr. Ceux qui la défendent veulent la nommer. Ne les détrompez pas !
s'écrie-t-elle Et pour sauver sa sœur, elle
s'élance au devant des périls , dont le ciel seul la préserva dans ce moment. Toucliante énergie! mot sublime! les âmes tendres sont le sanctuaire qui vous conservera pour l'immortalité.
Vive amitié, sentiment divin, mais qui souvent n'inspire pas de si grands sacrifices que les passions plus violentes, vous seule avez porté Mad. deLamballeà un dévouement dont le souvenir fait répandre des larmes !
Je dois à la vérité, je dois à mon respect pour la mémoire de cette princesse infortunée, d'entrer dans quelques détails sur sa conduite envers la reine, au milieu des secousses de la révolution (i).
(i) Des anecdotes sur la vie de cette princesse ont étd publiées vers Tan X : presque tous les détails qu'on y rapporte sont f;\ux ou altérés. 11 est juste de rectifier ces erreurs , et d'enapêchcr
Madame de Lamballe vint en France , parée de la naïveté de l'enfance , de l'éclat de la jeunesse, et des douces vertus qui sont le cortège de cet âge heureux.
Elle fut livrée à un maître plutôt qu'à un époux , et ce maître était un de ces hommes faibles que la nullité pousse à la dépravation. L'enseignement et l'exemple des vertus n'avaient fait germer en lui que l'attrait du vice et le délire des passions. Elle sut obtenir ses éloges , et le forcer à la considération j mais elle ignora toujours s'il avait un cœur.
Sa conduite dans cette position également triste et délicate lui valut les égards conslans de son beau-père (i), de cet homme bienfaisant, dont le nom révéré, même au milieu de la corruption générale, était devenu le synonyme de toutes les vertus.
Le veuvage prématuré de madame de Lamballe lui imposa le devoir d'une longue
que la masse du public ne prenne une fausse idde des dernières anne'es de cette princesse , lorsqu'elles sont faites pour honorer sa vie. (i) M. le duc de Penlhièyre.
retraite
LES FEMMES. I4t)
retraite à l'abbaye Saint- Antoine. L'amitié en fit le charme ; elle y connut des personnes respectables, dont les intérêts devinrent les siens, et que le monde n'éloigna jamais de son souvenir.
Elle reparut à la cour, brillante de fraîcheur , d'élégance et de grâce. La reine , souhaitant de l'y fixer, demanda pour elle la sur-intendance de sa maison, et profita de la sienne pour y vivre dans une société privée- mais les formes anciennes, le choix des personnes et la dignité des rangs l'y suivirent toujours.
Ce fut entre la jeune reine et la jeune princesse l'époque de la plus tendre intimité.
Lorsque cette intimité s'affaiblit en separtageant, rien n'altéra du moins l'amitié €t la confiance.
Tout justifiait ce dernier sentiment; une inviolable discrétion, une respectueuse ignorance de ce qu'on voulait dissimuler, une scrupuleuse délicatesse dans le petit nombre des conseils que permettait le rang suprême, et dans le nombre encore plus petit de ses