‹ Les femmesChapitre 6 sur 20 · U. JO · texte numérisé non relu

U. JO

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litiqnes;il est temps delà monlrer à l'instant où, dépouillée de toute la pompe dû trône , elle n'était plus qu'une femme énergique , luttant avec courage contre une si grande infortune.

Ceux qui ont désiré plus de suite dans sa conduite, quelquefois plus de grandeur dans ses décisions, ne se sont pas mis à sa place.

Son vrai malheur est d'avoir eu des qualités et des défauts entièrement opposés à ceux du roi. La différence de leur caractère a dû rendre ses qiialités inutiles, et faire ressortir davantage ses défauls.FemmedeLouis XIV, sa dignité naturelle eût été de la grandeur; femme du modeste Louis XYI, elle ne parut être que de la vanité. Son crédit , n'ayant porté que sur de petites choses , diminua sa considération; et plusieurs vertus, qu'elle possédait comme souveraine, s'éteignirent dans le rôle de particulière que les circonstances lui offrirent, qu'elle accepta avec trop de facilité, et dont la modestie du roi lui fit une sorte de mérite. Donnant des conseils au monarque avec franchise , d'après

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son caractère et ses opinions; se conduisant ensuite par soumission , d'après les principes de résignation de Louis XYl, il dut en résulter cette apparente inconséquence qu'on lui reprocha. Si elle eut régné seule, ou avec un époux qui eut partagé la dignité de son caractère, on l'eût vu s'élever tout à coup du sein de la vie trop simple, à laquelle elle s'était réduite, à la hauteur des circonstances et disputer sa couronne à ceux qui avaient décidé de la lui arracher.

Que l'on examine la conduite noble et touchante de Madame, fille du roi, maintenant madame la duchesse d'Angouîérae, on retrouvera tous les principes de grandeur d'âme que sa mère lui a donnés ; on devinera la source de ce courage qui, dès l'âge le plus tendre , au fond de sa prison , commanda le respect, même à ses persécuteurs. C'est aux leçons secrètes de la reine qu'elle dut ces qualités prématurées, qui fournirent à son esprit tant de mots touchans sur sa cruelle situation , à son cœur tant de mouvemens de sensibilité profonde pour sa fa- Uîille infortunée, et pas un mouvement de

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une victime, mais un envoyé céleste qui vient attendre, recueillir et porter vers les demeures éternelles des âmes qu'elle protège, et que la sienne épure.

O femmes! doux présent du ciel ! o vous qui, dans tons les temps, fûtes pour nous mie source intarissable de bonheur et de jouissances pures , que devenait-on , sans vos tendres soins , dans ces moniens de désespoir et de deuil? Que de larmes essuyées, taries par vous! que de têtes égarées par le délire de la douleur, et rendues par vous à la raison î que de proscrits secourus , sauvés par votre noble dévouement! que de traits sublimes inspirés par votre énergie! C'est au sein des périls et de la terreur que le sexe le plus faible a su mériter la palme du courage et de l'humanité.

Détails historiques du détJouemenf des Femmes dans la révolution. .

Parmi les femmes qui ont joué un rôle dans la révolution, une des plus cxtraordi-

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naires est CliarloUe Corday (i). Originaire de Normandie, née de parens honnêtes, il paraît que le fanatisme politique seul, et non , comme on l'a cru d'abord, une passion particulière, l'a portée à délivrer la terre d'un monstre qui devait périr par le fer des lois, et non sous le poignard d'une main innocente. Le hasard lui donna pour défenseur M. Chauveau-Lagarde. Cet homme éloquent

(i) L'action de Chariolle Corday a quelque chose de mystérieux et d'extraordinaire , qui cependant ne peut en diminuer l'horreur aux yeux de l'homme juste. Ce fanatisme politique n'a pu être la cause de ce crime , car je ne crois pas qua la main qui se sert du poignard soit une main innocente. D'ailleurs , on voit par l'interrogatoire de cette femme, qu'il y avait de raliénalion dans son esprit ; ce dévouement à la cause publî« que est trop surprenant pour qu'il ne soit pas l'effet d'une passion re'duite au de'sespoir. Charlotte put attribuer à Marat la perte d'un amant chdri • elle voulut se venger sur lui ; elle médita long-temps , et il y a plus d'exaltation quo d'héroïsme dans son action. Le véritable héroïsme , celdi qu'inspire l'amour do lu pairie ,

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et courageux n'a cessé de paraître à cette barre sanglante , pour essayer d'enlever quelques victimes à des honr reaux JugeSj jusqu'à l'instant où lui-même fut jeté dans ces mêmes cachots, qu'il avait ouverts à plusieurs prisonniers. Personne n'était plus intéressant à consulter sur les effioyables détails du tribunal révolutionnaire. Il a bien voulu me confier l'interrogatoire de Charlotte Corday, que j'imprime aujourd'hui comme un monument curieux de force et de magnanimité.

a plus de grandeur : il est moins violent , mais il est plus soutenu. Le ddlire de l'amour ne connaît point de bornes. Je base mon jugement sur celui d'une femme qui dérivait <i son amant ,

aide-de-camp de Bonaparte, en i8i5 « Je

suis jalouse de l'amour que lu portes à ce monstre je frémis en j- songeant.*,., son nom seul

me fait entrer dans d'ajf reuses convulsions / veuxtu faire de moi une fiouyelle Charlotte Corday 7 n

Au reste , ce fait qui a donné de la célëbritd à cette femme peut bien être une bonne action, et je n'ai fait cette observation que dans l'int(^rêt delà morale et de la ve'ritd. (JSote de l'éditeur).

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C'est M. Cbauvcau-Lagarde qui parle ; j'écris sous sa dictée.

Note sur le procès et la condamnation de

Charlotte Corday ^ au tribunal rei^olu-

tionnaire.

Lorsque Charlotte Corday fut amenée au lril)unal, et qu'on l'eut fait asseoir sur le banc des accusés, le président, après les premières questions d'usage, lui ayant demandé si elle avait un défenseur , elle répondit qu'elle avait choisi un ami- mais que n'en ayant point entendu parler depuis , il n'avait pas apparemment eu le courage d'accepter sa défense.

Alors le président , m'ayant aperçu dans la salle, où je me trouvais par hasard pour d'autres affaires, dit à l'accusée :

(c Le tribunal vous nomme d'office, pour ' » défenseur, le C. Chauveau-Lagarde ».

Je montai près d'elle à ma place.

Ne me connaissant pas , elle jeta sur moi quelques regards d'inquiétude , comme si elle ei\t craint que je n'entreprisse une justification qu'elle aurait infailliblement désavouée.

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Aussitôt les débats commencèrent, et furent terminés en moins d'une demi-heure.

Aucun peintre, du moins à ma connaissance, ne nous a retracé fidèlement la ressemblance de cette femme extraordinaire.

On a bien pu rendre sa stature assez forte et pourtant légère , ses longs cheveux négligemment épars sur ses épaules , ses yeux ombragés par de grandes paupières et la forme ovale de son visage ; mais il n'eût pas été possible à Fart de peindre sa grande âme , respirant toute entière dans sa physionoraie.

11 en est de même des débats de son procès, llcût été facile de copier, comme je vais le faire, ses réponses littérales ; mais les journaux d'alors ne l'auraient pas osé.

D'ailleurs, il est une chose qu'il eût fallu renoncer à peindre j et c'est précisément ce qui m'a fait l'impression la plus profonde : je veux dire l'accent de sa voix presqu'enfantine, qui se trouvait toujours en harmonie avec la simplicité de ses dehors, et l'imperturbable sérénité de son visage ; mais qui semblait néanmoins s'accorder si peu avec

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les pensées et les sentiniens qu'elle exprimait.

11 ne faut pas non plus essaver de donner une juste idée de l'effet qu'elle me parut produire sur les jurés, les juges et la foule immense dupeuple qui remplissait l'enceinte du palais : ils avaient l'air de la prendre elle* même pour un juge qui les auraittous appelés à son tribunal suprême.

En un mot, cette partie morale des débats esta son procès ce que sa physionomie était à sa figure. C'est une chose qu'on peut sentir, mais qu'il est impossible d'exprimer.

Je me borne donc à répéter littéralement et sans aucune réflexion, les principales questions qui lui ont été faites , ainsi que ses réponses j l'histoire y trouvera peut-être lés premiers traits d'un tableau que je n'ai ni la force, ni la volonté d'entreprendre.

Après qu'elle eut rendu compte du projet qu'elle avait conçu , depuis deux mois , de tuer Marat dans le sein même de l'assemblée: « J'aurais voulu, dit-elle, l'immoler w sur la cime de la montagne ».

Elle ajouta que si elle eût cru pouvoir

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réussir de cette manière 5 elle l'aurait préférée à toute autre.

ce J'étais bien sûre alors, dit-elle, de de- » venir à l'instant viclime de la fureur du w peuple, et c'est ce que je désirais. On me )) croyait à Londres j mon nom eût été 3) ignoré ».

Ensuite, elle expliqua comment elle avait préféré s'introduire chez Marat, et Y>ar quels moyens eUe y était parvenue, en lui écrivant deux lettres, où elle disaitavoir besoin de lui parler de la part de ses amis; et sur l'observation qui lui fut faite que ce moyen tenait de la perfidie, ce Je conviens répondit-elle , 33 que ce moyen n'était pas digne de moi ; 5) mais ils sont tous bons pour sauver son )) pays. D'ailleurs , j'ai ànparaitre V estimer^ y> pour arriver à lui; un tel homme est » soupçonneux ».

Alors s'ouvrit le débat suivant entre elle, le tribunal et les jurés.

D. Qui vous avait donc inspiré tant de haine pour Marat ?

K. Je n'avais pas besoin de la haine des autres; j'avais assez de la mienne.

U. Mais la pensée de le tuer a dû vous être suggérée par quelqu'un?

R. On exécute mal ce qu'on n'a pas conçu soi-même.

T). Que haïssiez-vous donc dans sa perr sonne?

R. Ses crimes.

T). Qu'entendez-vous par ses crimes?

jR. Les ravages de la France , que je regarde comme son ouvrage.

T). Ce que vous appelez les ravages de la France ne sont pas l'ouvrage de lui seul?

jR. Cela peut être; mais il a dû tout employer pour parvenir à la destruction totale.

T), En lui donnant la mort , qu'espériezvous?

K. Rendre la paix à mon pays.

TD. Croyez-vous donc avoir assassiné tous les Ma rat ?

R. Celui-là mort.... les autres auront peur , -peut-être.

Un huissier , étant venu lui présenter le

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poignard dont elle s'était servie , lui demanda si elle le reconnaissait ?

A ce seul instant l'émotion parut sur son visage , elle détourna la vue ; et repoussant le poignard avec la main , elle dit d'une voix entrecoupée :

jR. Oui, je le reconnais , je le reconnais.

Elle avait trouvé, comme on le sait, Marat dansson bain , et par conséquent lui avait plongé le couteau dans la gorge perpendiculairement.

L'accusateur public lui observa qu'elle ne l'avait sans doute frappé de la sorte c\ue pour ne pas le manquer ^ dans la crainte de rencontrer une côte , si elle l'eût frappé horizontalement., et il ajouta :

« 11 faut que vous vous soyez bien exercée » à ce crime ! r>

R. Oh ! le monstre ! il me prend pour un assassin !

Cette réponse, telle qu'un coup de foudre, termina la séance.

L'accusateur public prit ses conclusions ; après quoi le président dit, suivant l'usage :

« Les

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« Les débats sont terminés..., le défenseur )3 a la parole ».

A ces derniers mots, et quand je me fus levé pour parler, on entendit d'abord dans l'assemblée un bruit sourd et confus, comme de stupeur; et puis ensuite, si l'on peut s'exprimer de la sorte, comme un silence de mort qui me glaça jusqu'au fond -des entrailles.

Pendant que l'accusateur public parlait , les jurés me faisaient dire de garder le silence, et le président de me borner à soutenir que r accusée était folle.... Il,s désiraient tous QUE JE V humiliasse.

Quanta elle, son visage était toujours le même. Seulement elle me regardait de manière à m'annoncer qu'elle ne voulait paà être justifiée. Je ne pouvais d'ailleurs en douter, d'après les débats; et cela était impossible, puisqu'il y avait, indépendamment de ses aveux , lapreui^e légale d'un homicide ai^ec préméditation .

Cependant, bien décidé à reniplir mon devoir, je ne voulais rien dire que ma II. 11

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conscience et l'accusée pussent désavouer ; et tout à coup l'idée me vint de nie borner à une seule observation qui, dans une assemblée du peuple ou de législateurs, aurait pu servir d'élément à une défense complète, et je dis :

ce L'accusée avoue de sang-froid l'horri- )) ble attentat qu'elle a conmiis ; elle en ^) avoue , de sang-froid , la longue prémé- )) ditation ; elle en avoue , de sang-froid , » toutes les circonstances les plus affreuses; 3) en un mot , elle avoue tout , se glorifie de X) tout , et ne cherche à se justifier de rien. » J^ollà toute sa justification. Ce calme )) imperturbable , de la part d'une jeune )) femme de son Age, et cette abnégation su- )) blime de soi-même , pour ainsi dire en face » de la mort, ne sont pas naturelles; ils 5) prennent leur source dans le fanatisme » politique qui lui a mis le poignard à la i) main ; c'est à vous de peser cette consi- )) dération dans la balance de la justice ^).

A mesure que je parlais ainsi, un air de satisfaction brillait sur son visage.

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Les voix du jury ayaut été recueillies, elles furent, comme on peut le croire , toutes unanimes pour la condamnation.

Le président lui prononça son arrêt de mort et la confiscation de ses biens.

Il lui demanda ensuite si elle avait à parler sur l'application de la loi?

Pour toute réponse, elle se fit conduire à moi par les gendarmes. Et m'adressant la parole avec beaucoup de douceur et de grâces :

« Monsieur, me dit-elle, je vous remer- » cie bien du courage avec lequel vous » m'avez défendue d'une manière digne de » vous et de moi. Ces messieurs ( en par- )) lant des juges vers lesquels alors elle se y) retourna), ces messieurs me confisquent )) mon bien.... Mais je veux vous donner un )) plus grand témoignage de ma reconnais- )) sance 5 Je uous prie de payer pour moi » ce que je dois à la prison y et je compte » sur votre générosité (1) ».

(1) Ses dettes ne se montaient qu'à trente-six liv. assignats , que j'ai payées le lendemain au concierge de TA^bbaye.

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Elle fut j après cela , reconduite à la Conciergerie, d'où elle ne sortit que pour aller à l'échafaud; et ne l'ayant pas revue depuis, je ne sais que par ouï dire qu'elle y était allée avec la même tranquillité qu'elle avait montrée dans les débats.

Ici se termine le récit de M. Chaiweau- Lagarde.

Voulant ne rien oublier des traits de courage et d'héroïsme qui ont distingué les femmes dans notre révolution, je n'ai pu mieux faire que d'emprunter la plume élégante de M. Legouvé. J'ai paré mon ouvrage des notes touchantes qui terminent son poëme brillant du Mérite des Femmes. 11 m'a donné la permission de les copier.

On ne saurait penser sans émotion et sans reconnaissance à l'attachement courageux, à la persévérance infatigable que les femmes, en général , montrèrent à l'époque de la terreur pour les proscrits qui leur étaient attachés par les nœuds de la nature , de la tendresse ou de l'hy menée. D'abord, au nombre de quinze à seize cents, elles présentèrent à la convention nationale une pétition en

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leur faveur. Depuis, dans toutes les villes où l'on emprisonna , où l'on égorgea , il n'est pas de périls que les femmes n'aient bravés , pas de sollicitations qu'elles n'aient faites , pas de sacrifices qu'elles ne se soient imposés, pour sauver, ou voir et consoler les objets de leur affection 3 et plus d'une fois , lorsqu'elles ne purent ni obtenir leur liberté, ni les défendre, elles partagèrent volontairement leur captivité et leur sort. Il eût été bien doux de rendre hommage à toutes ces héroïnes, en rappelant leurs noms et les monumens de leur magnanimité ; mais comment rassembler des faits innombrables? J'en ai du moins recueilli quelquesuns (1). Ils suffiront pour attester la vérité de mes vers et la bonté de ces anges consolateurs qui, dans des jours de crime, ont remplacé la Providence.

(1) On rencontrera dans la narration de ces faits les noms de la Bourbe , de la Conciergerie , du Plcssis, du Luxembourg , de l'Abbaye , de la rue de Sèvres , du port-Libre : c'étaient des maisons d'arrêt de Paris.

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Madame Lefort , dans un des déparlemens de l'Ouest, tremblait pour son mari, incarcéré comme conspirateur; elle acheta la permission de le voir. Au déclin du jour, elle vole le trouver, avec des vêteraens doubles j elle obtient de lui qu'ils changeront d'habillé mens , et qu'ainsi déguisé il sortira de la prison, et l'y laissera. Le projet réussit, l'époux s'échappe. Le lendemain, on découvre que sa femme a pris sa place. Le représentant lui dit , d'un ton menaçant : Malheureusel qu^ai^ez-tJOus fait? Mon devoir j vé\>onà.-û\c'^ fais le tien.

Un semblable événement arriva à Lyon.

Un des habitans allait être saisi : sa femme l'apprend ; elle se hâte de l'avertir, lui donne son argent, ses bijoux, le contraint de s'éloigner , et se couvre des habits de cet époux menacé. Les sicaires arrivent et le demandentj sa femme, vêtue comme lui, se présente ; on la conduit au comité. L'erreur est reconnue. On l'interroge sur son mari : elle répond qu'elle l'a fait fuir , et qu'elle se glorifie de s'être exposée pour lui sauver la vie. On lui prébcnte fimage du supplice, si clic

ne révèle la route qu'il a prise : Frappez quand il vous plaira ^ répond-elle jy^ suis prête. On ajoute que l'intérêt de la patrie lui commande de parler ; elle s'écrie : La patrie ne commande pas d'outrager la nature.

Des agens de Robespierre furent envoyés à la Ferté-sous-Jouarre, pour s'emparer du citoyen Regnard , ancien maire de cette ville. On l'accusait de s'être montré trop respectueux pour le roi revenant de Varennes , que sa place lui prescrivait de recevoir. Sa femme essaya de le justifier près des commissaires; mais, croyant voir dans leurs yeux la mort certaine de son mari, elle passa désespérée dans son appartement. Là, elle déposa tout ce qu'elle avait de précieux sur elle, courut au bout de son jardin qui donnait sur la Marne, et se précipita dans cette rivière. Le C. Regnard n'apprit qu'au Luxembourg la fm déplora! )le d'une épouse qui méritait tons ses regrets par son attachement et ses vertus.

Paris vit, comme les déj)aitcm8ns, se multiplier les prodiges de la tendresse conjugale.

Madame Lavalelte , détenue à la Bourbe avec son mari, est instruite qu'il se rend au tribunal : elle court vers lui, s'attache à son cou , enlace ses jambes dans les siennes , et supplie le guichetier de les laisser partir ensemble. On lui refusa cette triste faveur.

Madame Da. . . . l'obtint (i). Son mari , autrefois lieutenant-général du prcsidial de Rioni , avait été arrêté dans cette terre , et devait être transféré à la Conciergerie : il gémissait sous le poids de l'âge et des infirmités. Madame Da. . . . prévit le sort dont il était menacé , et voulut partager le sanglant sacrifice. Elle n'avait contre elle aucun mandat d'arrêt 5 et , libre , elle s'élança sur la voiture qui conduisait à Paris les prisonniers des départemens. A leur arrivée , elle fut enfermée comme eux , et périt quelques mois après sur l'échafaud , à côté de son époux qu'elle tenait embrassé.

Madame Lavergne , femme du comman-

(1) ExUait du livre iiitiluh' : la Philosophie au bonheur, par M. Delille De Salle, auteur de la Philosophie de la nature.

dant de Lonwy , éleva pour lui la voix au tribunal révolutionnaire , lorsqu'il y fut interrogé sur la reddition de cette place. Effort impuissant ! sa sentence fut prononcée devant elle. Elle n'écouta plus que le désespoir ; il suffisait de proférer le cri de vwe le roi pour être immolé : elle en fit retentir la salle. En vain les juges voulurent la regarder comme aliénée ; elle s'obstina à répéter ce cri favorable à sa résolution , jusqu'à ce qu'elle obtînt d'être elle-même condamnée.

Madame Roland , femme du ministre , le défendit à la barre de la convention avec autant de fermeté que d'éloquence. Arrêtée , et ne pouvant plus lui être utile , elle lui légua l'exemple d'une mort intrépide , par le calme avec lequel elle marcha à l'échafaud.

Madame Clavière (1), femme d'un autre ministre républicain , s'exposa vingt fois , après le 3i mai , à être mise en arrestation, par les démarches qu'elle fit pour son mari

(1) Extrait d'un excellent ërrit du tribun Riouffe , intitule : les Mémoires d'un détenu.

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détenu. Clavière dédaigna de paraître au tribunal de sang où l'attendaient ses ennemis, et se plongea un couteau dans le cœur , en prononçant ces vers de Voltaire :

Les crirninels treiublans sont traînés au supplice j Les mortels ge'nëreux disposent de leur sort.

Madame Clavière reçoit cette nouvelle :

elle met ordre à ses affaires , console ses enfans , et se tue avec la tranquillité de Socrate.

On déposa au Plessis des malheureux amenés à Paris pour y être jugés. L'un d'eux avait une femme jeune et belle , qui ne s'était point séparée de lui. Comme elle se promenait dans la cour avec les autres prisonniers , on appelle son mari au guichet. Elle pressent que c'est le signal de sa perte ; ells veut le suivre. Le geôlier s'y oppose ; mais , forte de sa douleur , elle renverse tout ; elle se précipite dans les bras de son mari ; elle s'attache à lui , pour avoir au moins la triste douceur de partager son sort. Des gardes les séparent. Barbares ! leur dit-elle , je n'en mourrai pas moins. En même temps,

elle s'élance vers la porte de fer , s'y brise la tête 5 et tombe expirante.

On avait conduit le maréchal de Moiichy au Luxembourg : à peine y était-il , que sa femme s'y rend. On lui représente que l'acte d'arrestation ne fait pas mention d'ellej elle répond : Puisque mon mari est arrêté ^ je le suis aussi. 11 est traduit au tribunal révolutionnaire ; elle l'y accompagne. L'accusateur public l'avertit qu'on ne l'a point mandée , elle répondit : Puisque mon mari est mandé j je le suis aussi. Enfm il reçoit son arrêt de mort ; elle monte avec lui dans la charrette meurtrière. Le bourreau lui dit qu'elle n'est point condamnée : Puisque mon mari est condamméyje le suis aussi. Telle fut son unique réponse. On les exécuta ensemble.

Si l'hymen dans ces temps horribles fit tout pour les malheureux, on juge que l'amour , plus exalté , plus impétueux , ne se laissa pas vaincre en générosité. La maîtresse du C. Causse, négociant à Toulouse , en donna un exemple.

La commission révolutionnaire de cette

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ville l'avait condamné ; il était nuit lorsque l'on prononça son arrêt : l'exécution fut donc remise au lendemain. Sa maîtresse apprend ce délai , et se dispose à en profiter pour le soustraire aux bourreaux. Une maison non habitée touchait au Heu où il devait passer la nuit : sa maîtresse qui , dans le cours de son affaire , avait tout vendu pour répandre l'or en sa faveur , achète sur-lechamp cette maison. Elle y vole , suivie d'une femme de chambre dont elle était sûre. Elles percent toutes deux le mur contigu de la prison , et y font une ouverture assez grande pour donner une issue au captif qu'elles veulent délivrer : mais les environs étaient remplis de gardes ; comment le dérober à leurs yeux ? Un déguisement militaire , que cette prévoyante amie avait apporté , favorise son évasion. Elle-même , vêtue en gendarme , le guide parmi les sentinelles. Us traversent ainsi la ville sans être reconnus , et passent même devant la place où l'on dressait déjà l'instrument qui devait trancher des jours que l'amour sut conserver.

LES FEMMES. lyS

L'amour sauva aussi un jeune homme de Bordeaux , jeté dans l'une des prisons de cette ville. L'air malsain qu'il y respira avait altéré sa santé; il fut transféré à l'hôpital. Une jeune sœur , nommée Thérèse , se vit chargée de lui donner des soins. 11 était d'une figure charmante , et y joignait les avantages de la naissance et de la fortune. Il l'intéressa d'abord par la douceur de sa physionomie ; et , lorsqu'il lui eut raconté ses malheurs et ses craintes , la compassion acheva ce qu'un tendre intérêt avait commencé. Elle résolut de le faire évader. Après lui avoir communiqué ce dessein , sans lui avouer son penchant , elle lui recommanda de simuler des convulsions violentes , et de feindre enfin l'état de mort. Le jeune homme exécuta le stratagème convenu. La sœur Thérèse , selon l'usage , étendit sur sa tête le drap de son lit. Le médecin passa devant lui à l'heure accoutumée 5 elle lui annonça que le malade venait d'expirer ; il s'éloigna sans soupçonner qu'elle le trompait. Le soir arrivé, la sœur Thérèse supposa que le prétendu mort était réclamé pour l'instruction

] 7 * T- E s FEMMES.

des élèves , et le fil transporter à la salle de dissection. Dès qu'il y fut rendu , elle le couvrit des habits d'un chirurgien qui était dans leur secret ; et , à la faveur de ce vêtement 5 il s'échappa sans être remarqué. La rnse ne fut découverte que le lendemain. On interrogea la sœur Thérèse , qui ne se permit aucune dissimulation, et frappa tellement par sa franchise , qu'elle fut épargnée. Cependant elle avait inspiré un sentiment encore plus vif que celui qu'elle éprouvait. Le jeune Bordelais l'engagea à venir le trouver dans son asile ; et là , tombant à ses pieds , il la conjura d'embellir l'existence qu'il lui devait , en consentant à devenir son épouse. On juge qu'elle ne refusa pas , elle recevait le bonheur en le donnant. Ils s'enfuirent tous deux en Esprîgne , où ils se marièrent.

Une veuve, à la fleur de l'âge, déploya pour son amant, incarcéré dans le département du Nord , une énergie dont le succès ne fut pas aussi heureux. A la première nouvelle de sa détention , elle courut solliciter sa délivrance j on la repoussa : elle de-

manda à le voir, ou à être enfermée avec lui ; on lui refusa tout. Elle vola vers sa prison , qui donnait sur la rue , et y attendit l'occasion de l'apercevoir : il parut à une fenêtre : on sent ce qu'éprouvèrent alors ces amans. Elle vint ainsi , pendant quelque temps , affronter la pluie , le vent et les sentinelles , pires que toutes les injures de l'air , pour obtenir une courte entrevue (1). Mais un jour , au moment où elle arrivait, quel spectacle frappe ses yeux ! une charrette partant

(1) Il en fut de même à Paris. Tous les jours , dans toutes les saisons, le jardin du Luxembourg ëtait rempli de femmes qui , malgré l'excès de la chaleur ou du froid , venaient y passer la matinée pour entrevoir un instant aux fenêtres ou sur les toits du bâtiment leurs frères , leurs pères , leurs maris enfermes , pour leur adresser ou recevoir d'eux un regard , un geste , un témoignage d'attachement et de regret. Quelques-unes firent plus: en dehors d'autres prisons où des égouts correspondaient , elles se penchèrent sur ces eaux infectes pour entretenir un ami , un parent, et los rassurer parles protestations les plus tendres contre la défiance trop naturelle au malheur.

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pour ie supplice, et son amant lié avec plusieurs autres victimes. A cet aspect, elle se précipite sur les chevaux, veut les arrêter , appelle le peuple à son secours , le supplie d'empêcher la mort de ce qu'elle aime. Les satellites la saisissent j elle cherche à se dégager de leurs mains pour revoler vers l'infortuné qu'on entraîne : toujours retenue par eux , elle leur reproche leur lâche obéissance à des tigres ; elle les conjure de l'unir à ce qu'elle a de plus cher au monde. Ils veulent l'éloigner ; alors elle saisit le sabre de l'un d'eux , et se le plonge dans le cœur. Son sang jaillit ; la multitude s'émeut , les soldats restent stupéfaits ; l'amant est éperdu , ses compagnons d'infortune oublient le coup qui les attend , pour ne s'occuper que de son affreuse position. Cependant des municipaux accourent et font enlever le cadavre. La voiture homicide arrive à sa cruelle destination • les condamnés tombent sous la hache , et le souvenir du suicide de cette amante magnanime va se perdre dans les torrens de sang que chaque jour voit couler.

Madame

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Madame C.r ne put également prouver son amour au C. Boyer, qu'en mourant avec lui. Ils étaient détenus ensemble à Paris.Un jour, Boyer est cité au tribunal comme témoin. Ses compagnons d'infortune sentirejit qu'ils ne le reverraient plus, et tous les yeux se portèrent sur sa maîtresse. Elle parut fortcalme ; elle s'enferma pour écrire. Un de ses amis , craignant que celte tranquillité apparente ne cachât un projet sinistre, épia ses démarches , et intercepta une lettre qu'elle avait écrite à l'accusateur public. Cette lettre lui apprit tout ce qui se passait dans cette âme brûlante. Madame de C....r y faisait des vœux pour le retour de la royauté : c'était demander la mort; elle l'attendait; mais, ne recevant pas de nouvelles , elle craignit' f{ue sa lettre ne fût point parvenue ; elle en écri\it une autre , et prit ses mesures pour qu'elle arrivât. Cependant on lui cachait les journaux , parce que Boyer était sur la liste des suppliciés. Elle dit à ses amis : Je sais qu'il n'est plus; ne me déguisez rien ; j'ai du courage. Oji lui avoua qu'elle avait tout perdu. Elle reçut ce dernier coup avec II. ' 12

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la pins grande fermeté , et se retira une seconde fois dans son appartement. Là , elle relut toutes les lettres de son amant, s'en fit une ceinture, et passa le reste de la nuit à le pleurer. Le lendemain, elle s'habilla avec recherche , et, à l'heure du déjeuner, comme elle était à tahle avec les autres prisonniers, elle entendit la cloche. C'est moi que Von vient chercher l s'écria-t-elle avec joie; adieu y mes amis l je suis heureuse ; je vais le suivre. A ces njots , elle coupa ses beaux cheveux, les partagea entre ses amis , donna ensuite à l'un une bague , à l'autre un collier , et les quitta , après les avoir priés de jeter quelquefois un regard sur ses présens. Elle vola au tribunal. On lui demanda si elle était l'auteur de la lettre qui l'y faisait appeler? Oui, monstresl c'est moi qui vous l'ai adressée j vous avez assassiné mon amant y frappez-moi à mon tour; je vous apporte ma tête. Arrivée à l'échafaud, elle s'écria : C'est ici qu'il a péri hier , à la même heure ; je vois son sang : bourreau , viens-y^ mêler celui de son amante. Après avoir prononcé ces paroles, elle se livra au fer

assassin, en répétant jusqu'au dernier moment le nom qu'elle adorait.

Une autre femme se signala , après le trépas de son amant , par un transport d'un caractère différent, mais qui n'est pas moins tendre.

Elle avait assisté à l'exécution de l'infortuné qui lui était si cher; elle suit sa dépouille jusqu'au lieu où l'on devait l'ensevelir avec d'autres cadavres. Là , elle flatte la cupidité du fossoyeur , pour en obtenir la tête d'une victime chérie. « Des yeux où régnait )) l'amour, et que la mort vient d'éteindre, )) la plus belle chevelure blonde, les grâces » de la jeunesse flétrie par le malheur : voi- » là , dit-elle , l'image de celui que je viens » chercher. Cent louis seront la récompense » de ce service « . La tête est promise. Elle revient seule et tremblante la prendre dans un voile précieux ; mais la nature , fut moins forte. Cette sensible amante, épuisée des combats qu'elle éprouvait , tomba au coin de la rue Saint-Florentin , et laissa voir aux yeux effi'ayés son secret et son dépôt. Elle fut envoyée au tribunal révolutionaire,

3 8() Iv E s F E M M E S.

qui lui lit un crime de i'aclion qui aurait dû l'attendrir , et elle marcha bientôt au supplice , heureuse de l'espoir de retrouver dans un meilleur monde l'objet qui lui avait inspire un délire si passionné.

Il est un effort encore plus beau que de s'immoler pour l'amant dont on est aimé, c'est de mourir pour un infidèle. L'histoire

de madame C présente cet excès de

grandeur d'àrne.

Un jeune homme en fut long-temps épris , et en avait obtenu le plus tendre retour; mais quoique toujours adoré , il l'abandonna pour madame B dont l'ama-

Ijilité pouvait faire excuser cette inconstance. Il est arrêté dans un département , ainsi que madame C Réunie du moins par l'infortune à son volage amant, elle pardonne à sa rivale, et lui écrit mémcles lettres les plus affectueuses; cependant les deux captifs apprennent que l'on a donné l'ordre de les transférer à Paris. Révoltés de périr sous la main d'un bourreau , ils marquent à madame B de se trouver munie de poison , tel

jour, à telle heure, au passage de la galiote.

LES FEMMES. l8i

Madame B se croit obligée de remplir

leur dernière volonté. Elle se rend au jour^ à l'heure , au lieu indiqué, courant mille fois le risque de se perdre elle-même. Son zèle fut trompé 5 on avait fait prendre la poste à ses malheureux amis , et déjà ils étaient à la Conciergerie. Nul moyen de parvenir jusqu'à eux. Le jeune homme, qui désirait voir encore une fois celle qu'il préférait , écrit à

madame B de paraître sur son passage

le jour de l'exécution. Ce jour arrive. Madame B..... recueille toutes ses forces , et se traîne rue Saint -Honoré; cependant madame C , sûre de n'être plus séparée de

celui dont l'image n'était jamais sortie de son cœur , le console ; et pour elle seule, au milieu d'une foule de victimes consternées', l'attente du supplice est le moment du bonheur. Le char de la mort traverse la rue Saint-Honoré. Madame B...., attachée aux barreaux d'une fenêtre , voit son amant enchaîné , et sa rivale à ses côtés. Tous deux, par des signes de tête, lui font les adieux les plus touchans.Le jeune homme Li regardait avec des yeux où se peignait la douleur

l82 LES FEMMES.

de la quitter; la femme , au contraire , le visage rayonnant, semblait lui dire : Je suis plus heureuse que toi ; je vais i^ivre éternellement avec lui. Ils disparaissent : madame B tombe évanouie , et

quand elle revint à elle , ses amis n'étaient plus,

La tendresse fraternelle inspira aussi des sacrifices dignes d'être placés à côté de ceux de l'amour et de l'hymen.

La sœur d'un libraire de Paris, appelé Gattey , présente à la condamnation de son frère , cria i^ive le roi dans l'enceinte même du tribunal. Elle voulait périr avec lui; mais on ne lui accorda pas cette douloureuse satisfaction , sa mort fut remise au lendemain.

Madame de Maillé, détenue rue de Sèvres, s'immola pour sa belle-sœur. Elle s'était rendue dans la cour avec les autres prisonniers pour y entendre l'appel des accusés : son nom est prononcé 3 elle s'avance, mais elle fait remarquer que le prénom n'étant pas le sien , ce n'est pas d'elle qu'il s'agit. On lui demande si elle sait quelle est la

LES FEMMES. iS'S

personne désignée (c'était sa belle-sœur) , elle garde le silence. On lui ordonne de révéler sa retraite. Je ne désire pas la mort y répond -elle; mais je la préfère mille fois à la honte de me sauver aux dépens d'un autre ,• je suis prête à u>ous suivre (i).

Madame Elisabeth pouvait échapper aux dangers qui menaçaient les Bourbons , en rejoignant ceux de ses frères qui sortirent de France ; elle aima mieux s'ouljlier ellemême, pour ne pas abandonner le plus malheureux. Elle mourut bientôt après lui, avec le calme d'une âme douce et pure. Dans la voiture qui la menait au supplice , son fichu tomba. Exposée en cet état aux regards de la multitude, elle adressa au bourreau ce mot mémorable : ^u nom de la pudeur, couvrez-moi le sein !

Après la reddition de Lyon , une jeune fille entra désespérée dans la salle où la commission siégeait , et s'écria : Il ne me

(i) Les bourreaux éloimés l'^pargiièrenl ^ elle txisfc.

l84 liES FEMMES.

restait de toute ma. famille que mes frères: vous venez de les fusiller y de grâce y commandez que je périsse at^ec eux ! Elle pressait les genoux des juges, en leur adressant cette triste prière. On la refusa. Elle courut se jeter dans le Rlioiie.

Dans la même ville , à la même époque , cinq prisonniers s'échappèrent d'un cachot appelé la Maupaise-Cape ,• ce furent les sœurs du jeune Porral qui leur en facilitèrent les moyens. Elles donnèrent une partie de leur fortune pour pénétrer jusqu'à leur frère, et firent, au miheu des plus grands dangers , plusieurs voyages , pour lui apporter lesinstrumens nécessaires à son évasion. Le jeune Porral s'en servit avec autant de bonheur que de hardiesse , et vint bientôt, avec ses quatre compagnons, remercier ses sœurs , qui l'aidèrent encore à se dérober aux recherches qu'occasionna le bruit de sa fuite.

La France , presque entière , était devenue une arène sanglante où tous les sentimcns se disputaient le dangereux honneur d'être utiles à l'infortune j mais la piété fdiale , en

LES F E M M E S. l85

se dévouant à sa défense , acquit peut-être un nouveau degré d'intérêt par le contraste de l'héroïsme avec la jeunesse et l'innocence.

Mademoiselle de Bussy et mademoiselle de Brion , âgées , l'une de quinze ans, l'autre de dix-neuf, avaient toutes deux accompagné leurs mères en prison. Elles n'étaient point écrouées, elles pouvaient sortir ; elles préférèrent partager leur captivité ; et lorsque le décret , qui expulsait de Paris la caste nobiliaire , les força de s'en séparer , elles versèrent des torrens de larmes.

Tous les jours dans ces campagnes , où elles jouissaient d'un air plus pur , on les entendit regretter l'insalubrité de l'horrible demeure dont la violence les avait arrachées.

On a vu également madame Grimoard , maintenant madame Potier , témoigner à sa mère , madame Lachabeaussièrc , le plus touchant empressement. Elle avait été envoyée dans une prison différente ; elle sollicita , quoique enceinte , sa translation à Port-Libre , pour être auprès de sa mère,

l86 LES FEMMES.

et lui rendre tons ses soins ; mais elle la trouva enfermée au secret , et traitée avec la plus grande barbarie. Témoin de cette cruauté, elle en fut tellement affectée, que son esprit s'aliéna par intervalles ; elle devint la Nina de la nature. Elle négligeait le soin de se parer ; ses cheveux flottaient toujours épars. Dans son égarement qui attendrissait tous les cœurs, tantôt, fixée à une place , ses yeux se promenaient autour d'elle , et ne voyaient personne : son sein exhalait des gémissemens , sa figure et son corps se tourmentaient de convulsions j tantôt elle se levait avec précipitation , parcourait les corridors , allait s'asseoir sur les degrés de la porte du cachot de sa mère. Là , elle écoutait long-temps ; et si aucun bruit ne frappait son oreille , elle soupirait , elle s'écriait douloureusem(?nt et à demi-voix : O ma mère ! ma tendre , ma malheureuse mère! Si elle Tentendait marcher ou faire quelques mouvemens , elle s'entretenait avec elle , et , pour prolonger le pénible plaisir de cette conversation , elle restait des heures entières étendue sur le seuil. Elle ne

se bornait point à des paroles j elle portait tous les jours à sa mère une partie de sa subsistance : c'était lui porter la vie ; car souvent on oubliait cette infortunée. Mais lorsqu'elle venait demander aux geôliers l'ouverture du cachot, par combien de refus grossiers , de propositions dégoûtantes , d'insolentes plaisanteries , il fallait l'acheter ! n'importe : elle souffrait tout , pour offrir quelque nourriture à sa mère , pour l'embrasser quelques instans. On eût dit que la soUicitude maternelle avait [)assé toute entière dans l'âme de cette fille sensible.

Le même éloge est dû à mademoiselle Delleglace. Son père , envoyé d'un cachot de Lyon à la Conciergerie , partait pour Paris. Elle ne l'avait pas quitté , elle demanda au conducteur d'être admise dans la même voiture. Elle ne put l'obtenir j mais le cœur connaît-il des obstacles ? Quoiqu'elle fût d'une constitution très-faible, elle lit le chemin à pied ; elle suivit , pendant plus de cent lieues , le chariot où son père était traîne , et ne s'en éloignait que

pour aller dans chaque ville lui préparer des aliniens , et le soir, mendier une couverture qui facilitât son sommeil dans les difierens cachots qui l'attendaient. Elle ne cessa pas un moment de l'accompagner et de veiller à tous ses besoins , jusqu'à ce que la Conciergerie les eût séparés. Habituée à fléchir des geôliers , elle ne désespéra point de désarmer des oppresseurs. Pendant trois mois , elle implora , tous les matins , les membres les plusinfluens du comité de salut public , et finit par vaincre leur refus. Elle reconduisit son père à Lyon , fière de l'avoir délivré; mais le ciel ne lui permit pas de jouir de son ouvrage. Elle tomba malade dans la route , épuisée de l'excès de fatigue à laquelle elle s'étiiit livrée, et perdit la vie qu'elle avait sauvée à l'auteur de ses jours.

INIademoiselle de la Rochefoucauld montra auUmt de courage pour son père. Elle avait été condamnée avec lui dans la guerre de la Vendée; mais elle sut le dérober à l'exécution. Elle le cacha chez un artisan, jadis leur domestique , et chercha ailleurs

un asile pour elle. Tous deux vivaient ainsi à l'abri des bourreaux ; mais comme leurs biens étaient confisqués , et que la pitîé est prompte à se lasser , leurs ressources s'épuisèrent en peu de temps. Mademoiselle de la Rochefoucauld apprend que son père va succomber au besoin : réduite à la même extrémité , et ne pouvant le secourir , elle se dévoue pour lui. Un général républicain passait aloi's dans la ville où elle s'était réfugiée : elle l'instruit dans la lettre la plus pathétique de la situation déplorable de son père , et lui oftVe de se présenter pour subir l'arrêt prononcé contre elle , s'il s'engage à donner un prompt secours à ce vieillard expirant. Le guerrier vole la trou- \er ; mais ce n'est pas un ennemi qu'elle voit en lui, c'est un protecteur. Il secourut le père , sauva la fille , et , après le 9 thermidor , les fit rentrer dans leur forlune, en obtenant la revision de leur jugement.

Le trait de la jeune Bois-Bérengcr est aussi admirable , et peut-être encore pins attendrissant. Sa mère , son père et sa sœur

1 C)0 Ti F, S F E M M E 8.

avait reçu leur acte d'accusation j elle seule semblciit avoir été oubliée des meurtriers de sa faïuille. Combien cette funeste préférence lui coûta de larmes! elle disait dans son désespoir: Je suis donc condamnée ài^oiis surpiure! nous ne mourrons pas ensemble ! Elle s'arrachait les cheveux • elle embrassait tour à tour sa mère , sa sœur , son père j elle les baignait de ses pleurs , et répétait avec amertume: Nous ne mourrons donc pas ensemble ! L'acte d'accusation si désiré arrive ; plus de regrets , plus de larmes : elle fait éclater les transports de la joie. Elle embrasse de nouveau ses parens , en s'éci'iant : Nous mourrons ensemble ! On eût dit qu'elle tenait dans ses mains \env liberté et la sienne. Elle se para comme un jour de fête • elle coupa elle-même les tresses de sa belle chevehire. Au sortir de la Conciergerie, elle pressait dans ses bras sa malheureuse mère , dont l'abattement était le seul chagrin qu'elle éprouvât j enfin elle soutint son courage affaibli jusqu'à l'échafaud. Consolez- vous, lui disait-elle, consolez - vous j n'êtes - u>ous pas heureuse ?

VOUS n'emportez pas le moindre regret dans le tombeau : toute i^otre famille vous accompagne , et vous allez recevoir la récompense que mentent vos vertus.

C'est avec une constance semblable qne madame de Malezey, dont les grâces égalaient la beauté, se conduisit auprès de son père condamné ; elle veilla sans cesse sur lui ; elle le consola jusqu'au moment où il fut frappé , et soumit à la même liaclie la tête la plus séduisante.

11 est plusieurs femmes à qui Ihumanité seule inspira ce noble mépris de la vie, que d'autres montrèrent, par attachement à des liens sacrés.

Quelque temps après le 5i mai, le député Lanjuinais, mis hors la loi, vint se réfiigier à Rennes, chez sa mère, qui n'avait à son service qu'une ancienne femme de chambre. Il crut devoir déguiser la vérité à cette deiiiière ; mais un jour il ht dans les papiers publics que Guadet a été exécutéà Bordeaux, et que l'on a enveloppé dans sa proscription tous ceux de ses amis qui l'avaient reçu , et même les domestiques qui n'avaient pas dé-

claré son asile. Lanjuiriais voit le péril où sa présence jette la femme attachée à sa mère, et il se décide, au risque de sa vie, à l'y soustraire. Il lui révèle sa position , l'avertit de ce qu'elle doit craindre, et l'engage à s'éloigner, en lui recommandant le silence. Elle lui répond qu'elle ne l'abandonnera pas quand il est en danger, et ([u'il lui importe peu de mourir , si elle doit le perdre. Il lui fait des représentations; toutes sont inutiles: elle réclame avec instance le bonhem* de rester près de ses maîtres jusqu'au dernier moment. Lanjuinais, pénétré, se laissa vaincre, et parvint à gagner, par l'adresse de cette femme, l'époque de la chute deRobespierrc, où elle recueillit, dans le salut du fils de sa maîtresse , le prix de sa vertueuse obstination.

Marie, servante dans une maison d'arrêt de Bordeaux, inspira de la confiance à deux jeunes gens, par la douceur avec laquelle elle traitait ceux qui étaient enfermés. Ils s'adressèrent à elle pour s'évader. Elle consentit à leur en fournir les mo\Tns. An moment de sortir, ils lui offrirent chacun un assignat

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LES FEMMES, igj

de cinfj cents francs, comme im témoignage de leur reconnaissance. Elle s'en offensa, et leur dit: P^ous ne méritez pas que je vous sois utile, puisque vous m'estimez assez peu pour imaginer qiH un vil intérêt me guide. Ils eurent beau lui observer qu'ils ne lui proposaient cette somme que pour qu'elle échappât sans craindre les besoins , si elle était soupçonnée d'avoir participé à leur fuite j ils virent bientôt qu'il fallait, ou ne plus lui parler d'argent, ou renoncer à accepter son secours. Ils s'abandonnèrent enfin à elle, en lui demandant quel gage ils pouvaient lui laisser de leur sensibilité. Ejnbrassez-moi ^ leur répondit-elle , je ne ferai point d'auti'ô réponse.

Mademoiselle Boyer, ouvrière à Marseille, fut traduite devant la commission, pour témoigner dans l'affaire d'un prévenu qui avait en effet commis le délit révolutionnaire dont on le chargeait. Croyant le soustraire à la mort, elle attesta en sa faveur, et paya' de sa tète ce généreux mensonge.

Dans la ville de Brest, un inconnu entra chez madame Ruvilly , pour lui demander un

IL ' i5

ig'i l-ES FEMMES.

asile contre la proscription. C'était un vieillard de quatre-vingts ans.]Née avec une âme compatissante , elle n'examina pas le danger qu'il lui apportait; il était malheureux, ce titre lui suffit : elle s'empressa de le cacher, et lui prodigua les soins les plus attentifs. Deux jours après , le vieillard vient prendre congé d'elle. INTadame Ruvilly, qui avait eu la délicatesse de ne pas le questionner, lui témoigne sa surprise. 11 lui avoue qu'il est prêtre, et que, voué par ce nom seul à la persécution , il craint qu'un plus long séjour ne l'attire sur elle. ^bz/^rÊ-s^ poursuit il, qu'en rrC éloignant^ je vous délivre du danger de m' avoir recueilli^ et m'épargne à moimême la douleur de vous entraîner dans ma ruine. Mais dans quel lieu vous retirerezuousl lui dit madame Ruvilly. Dieu j pourvoira y réT^onà-^. Qz/o/' / s'écrie-t-elle , vous n'avez pas de retraite ^ et vous voulez que je vous laisse partir ! Non; plus voire état vous expose y plus vous m'intéressez. Attendez ^ de grâce j dans cette maison un momentplus tranquille. Le vieillard refusa, et, malgré les instances les plus vives, resta vain-

queur dans ce combat de générosité. Madame Desmarets, sœur de madame Ruvilly, se tiouvait alors chez cette dernière j elle fut témoin de cette scène touchante, et garda le secret. Mais la tyrannie a les yeux toujours ouverts j elle surprit bientôt les traces de cet acte hospitalier. Madame Ruvilly s'applaudit devant ses juges du service qu'elle avait rendu , et ne parut affligée que de voir sa sœur condamnée avec elle pour ne l'avoir pas dénoncée. Ces deux femmes subirent leur sort, fières d'être punies pour une action généreuse.

Mesdames Bedée et Bouquey, résidentes, l'une à Laudujan, l'autre à Bordeaux; mademoiselle Cauchois , mercière à Dieppe , et beaucoup d'autres eurent aussi la gloire de périr pour avoir exercé l'hospitalité envers des malheureux persécutés sous différentes dénominations.

jMadame Payssac , habitante de Paris , fit plus que donner l'hospitalité; elle l'offrit. Rabaud de Saint-Etienne était mis hors la loi par une suite du 5i mai: madame Payssac vint lui proposer un asile, dans sa njai-

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son. En vain il lui fit sentir l'étendue des dangers où il la jetterait en l'acceptant; elle insista avec toute l'énergie d'une belle âme . et parvint à triompher des refus de Rabaud. Cependant il lut découvert chez elle ; et bientôt après elle le suivit au supplice avec le courage qu'elle avait montré, lorsqu'elle affronta le péril.

Condorcet était poursuivi à cette affreuse époque. Une femme de ses amies lui lit également la proposition de le cacher; il refusa en s'écriant : P^ous seriez hors la loi ! Eh! reprit -elle, suis-je hors l'humanité'? Cette réponse ne le détermina pas. Quelque temps après , on le trouva tué de ses propres mains , dans un village voisin de Paris.

Madame Le Jai , libraire à Paris , réussit mieux; elle recu^Uit le député Doulcet de Pontécoulant; et son zèle fut si ingénieux, qu'elle sauva sa vie et celle du député.

La nièce d'un sacristain de Bruxelles eut le même bonheur , en secourant un Français qui s'y était réfugié dans nos jours sanguinaires. C'était après la bataille dcFleurus, lorsque nos troupes rentrèrent dans la Bel-

LES FEMMES. Igy

giqiie. Menacé d'être pris dans Bruxelles, il fuyait; une jeune fille, assise devant une porte, et entraînée parle seul intérêt quHnspire un malheureux, l'arrêta en lui criant : J^ous êtes perdu si vous allez plus loin! — Si je retourne y je le suis également. — £7i bien! reprit -elle, entrez ici. 11 accepta. Après lui avoir appris qu'elle le recevait dans la maison de son oncle , qui ne lui permettrait pas de le sauver s'il en était instruit, elle le conduisit dans une grange, où il se cacha, A peine il faisait nuit, que quelques soldats vinrent s'y livrer au sommeil. La nièce les suivit sans en être aperçue; et, d«s qu'ils furent endormis , elle en profita pour tirer le Français de ce lieu trop peu sûr; mais, comme il s'échappait , un d'eux se réveilla, et le saisit par la main. A ce mouvement, elle s'élanca entre eux en disant : Lâchezmoi donc! c'est moi qui viens.... Elle n'eut pas besoin d'achever ; le soldat , trompé par la voix d'une femme, abandonna son captif. Elle mena ce dernier jusqu'à sa chambre ; là, elle prit les clefs de l'église, et, uns lampe à la main, elle la lui ouvrit.. Us ar-

198 liES FEMMES.

rivèrent à une chapelle que les ravages de la guerre avaient dépouillée de ses orriernens. Derrière l'autel était une trappe difficile à apercevoir. Dès qu'elle l'eut levée, « Vous voyez, lui dit -elle, cet escalier » sombre , c'est celui d'un caveau (]ui reny) ferme les restes d'une famille illustre; il >7 est probable que l'on ne vous soupçonnera » pas être dans ce lieu. Ayez le courage d'y )) demeurer jusqu'à ce qu'il se présente un » moment favorable à votre évasion ». Le Français ne balance pas , il descend avec confiance. O surprise! les premiers objets qu'il aperçoit à la clarté de la lampe sont les armes de sa flimille originaire de ce pays. Il reconnaît les tombeaux de ses aïeux ; il les salue avec respect, il touche avec attendrissement ces marbres chéris.

La nièce le laisse au milieu de ces impressions. Leur douceur , et surtout l'espérance de retrouver une épouse qu'il adorait, lui firent oublier quelque temps l'horreur de son habitation; mais deux jours s'étaient passés, et il ne voyait pas revenir sa libératrice. 11 ne sut qu'imaginer; tnntôt

li E s FEMMES. 399

iî craignait qu'elle n'eût été la victime de ses services; tantôt il tremblait qu'elle ne l'eût oublié. Le besoin de la faim se joignit à ces idées effrayantes; et il n'eut plus devant les yeux que l'image d'une mort plus horrible que celle qu'il avait évitée. Ses forces s'épuisèrent; il tomba presque sans connaissance sur le cercueil d'un de ses ancêtres. Cependant un bruit se fait entendre; c'était la voix de la sensible nièce qui l'appelait ; accablé par la joie comme par la faiblesse, il ne put répondre; elle le crut mort, et laissa retomber la trappe en gémissant. Le malheureux épouvanté fit un effort , poussa un grand cri; elle l'entendit, et accourut. Elle se hâta de lui présenter des afimens, lui expliqua la cause de ses retards, et l'assura que ses précautions étaient si bien prises , que désormais elle ne lui ferait plus éprouver de pareilles lenteurs. Ella venait de le quitter , lorsqu'un cliquetis d'armes frappa son oreille; clic rentra précipitamment dans le caveau, en recommandant au Français de jrarder le silence. C'était

eu effet des hommes armés que le sacristain, accusé d'avoir introduit un émigré dans l'église , et ignorant l'imprudence de sa nièce , y conduisait , pour qu'ils fissent leurs perquisitions. Rien n'échappa à leurs regards ; ils visitèrent partout ; ils marchèrent même sur la fatale trappe. Quel moment pour les deux captifs ! chaque pas qui l'ébranlait répondait à leur cœur , et leur semblait être l'approche de leur dernier moment. Cependant le bruit s'éloigna peu à peu , et finit par se dissiper entièrement. La nièce sortit encore inquiète , parcourut l'église , Y trouva une profonde solitude , revint rassurer le Français alarmé , et se retira. Le lendemain ^ les jours suivans , elle lui apporta exactement sa nourriture: il resta ainsi long- temps dans ce souterrain , sous la garde de cette fille attentive. Un moment de tranquillité arriva j elle l'en avertit. 11 dit im adieu tendre et respectueux aux mânes de ses ancêtres qui l'avaient protégé, sortit vivant de ce tombeau, gagna la campagne, et rejoignit bientôt une

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épouse , dont la présence et l'amour lui firent encore plus apprécier le bienfait de sa généreuse libératrice.

Que l'on consulte surtout les procès de Carrier et de Joseph Lebon , on s'assurera que plusieurs femmes , pour racheter la vie d'un père ou d'un mari , furent obligées de s'abandonner à la lubricité de ces barbares : et je crois que rien ne mérite plus le nom de vertu que ce sacrifice de la vertu même , que ce supplice effroyable d'assouvir , pour le salut d'un objet chéri , les transports de monstres dégoûtans de meurtres et de forfaits.

La belle action de mademoiselle de Sombreuil , au milieu des massacres de septembre 5 est trop connue , pour que j'entre dans de longs détails. 11 est juste pourtant que je rappelle ici , comme une nouvelle preuve de son dévouement , un fait que je n'ai pu placer dans mes vers. Un des meurtriers mit , à la délivrance de son père , la condition qu'elle boirait un verre de sang. L'amour filial lui donna la force de céder h

cette horrible proposition. Depuis cette ëpOvqne , mademoiselle de Sombrenil eut des convulsions fréquentes - et dont le retour était régulier. Elle n'en fut pas moins attentive pour son pèrej elle partagea ses fers , lorsqu'il fut réincarcéré sous la terreur. La première fois qu'elle parut devant les autres prisonniers, tous les yeux se fixèrent sur elle , et se remplirent de larmes ; elle reçut de tous les cœurs le prix que l'on doit à la vertu. Le C. Coëttant la célébra dans une romance touchante. Madame de Rosambo lui adressa un mot qui les honore l'une et l'autre. Elle sortait de la prison avec le vénérable Malesherbes pour paraître au tribunal; elle aperçoit mademoiselle de Sombreuil : T^oiisavezeu ^ lui dit-elle, la gloire de sauver votre père ^ et moi j'ai la consolation de mourir avec le mien.

La fille de l'estimable Cazotte(i) l'arracha aussi aux égorgeurs des prisons. Comme ce

(i) Auteurs fl'ouvraqos furl ing('nicux. , tels qu'0/iV/erj le Diable amoureux , etc.

LES F E 3f M E S. 200

trait a flùt moins de bruit que l'autre , il n'est pas indifférent que J'en développe les circonstances.

Quelques jours avant le 2 septembre , mademoiselle Cazotte , mise à l'Abbaye avec son père , fut reconnue innocente ; mais elle ne voulut pas l'v laisser seul et sans secours ; elle obtint la faveur de rester auprès de lui. Arrivèrent ces journées effroyables qui furent les dernières de tant de Français. La veille , mademoiselle Cazotte , par le cliarme de sa figure , la pureté de son âme et la clialeur de ses discours, avait su intéresser des Marseillais entrés dans l'intérieur de l'Al>baye. Ce furent eux qui l'aidèrent à sauver Cazotte. Ce vieillard , condamné après trente heures de carnage , allait périr sous les coups d'un groupe d'assassins ; sa fille se jette entre eux et lui , éohevelée , pâle , et plus belle encore de son désordre et de ses larmes. J^ous n'arriverez à mon père y dit-elle , qu'après m'apoir percé le cœur. Un cri de grâce se fliit entendre ; cent voix le répètent j les Marseillais ouvrent le passage à mademoiselle Cazotte qui

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emmène son père , et vient le déposer dans Je sein de sa famille ; cependant sa joie ne fut pas de longue durée. Le 12 septembre, Cazotte est jeté une seconde fois dans les fers. Sa fille se présente à la Conciergerie avec lui ; la porte , ouverte pour Cazotte , est refusée à sa fdle avec dureté : elle vole à la Commune et chez le ministre do l'Intérieur , et à force de larmes et de supplications j leur arrache la permission de servir son père. Elle passait les jours et les nuits à ses côtés , et ne s'éloignait de lui que pour intéresser ses juges en sa faveur , ou pour disposer des moyens de défense. Déjà elle s'était assurée de ces mêmes Marseillais auxquels elle fut si redevable dans son premier danger : déjà elle avait rassemblé des femmes qui lui avaient promis de la seconder : elle commençait enfin à espérer , lorsqu'on vint la mettre au secret. Son zèle s'était fait tellement redouter des adversaires de Cazotte , qu'ils n'avaient trouvé que ce moyen pour qu'il ne pût leur échapper une seconde fois. En clTet , en l'absence de sa fille, ils égorgèrent cet homme , qu'auraient dû faira

li E vS FEMMES. 2o5

respecter son grand âge , ses talens et ce spectacle effrayant de la mort qui , dans les horreurs de septembre , avait plané trente heures sur sa tête. Mademoiselle Cazotte n'apprit qu'en devenant libre une perte si cruelle ; on conçoit l'étendue de sa douleur. Elle n'eut d'autre consolation que d'adoucir les chagrins de sa mère , et elle se livre encore à ce devoir avec toute la délicatesse de sentimens dont la nature l'a douée.

Ici finissent les notes de M. Legouyé.

2o6 li E s FEMME S.

NEUF THERMIDOR (i).

JLnfin il y eut un terme aux horreurs qui désolaient la France depuis si long-temps. Le neuf thermidor renversa les cchafauds , ouvrit les prisons , et fit périr les monstres, auteurs et complices de tant de crimes et de maux.

Le régime de la terreur cessa tout à coup. Une journée suffit pour un si grand événement ; et une, femme , encore une {p.) femme ! fut en partie la cause de ce bonheur public.

Madame Cabarus , si long-temps connue sous le nom de madame ïallien , fut celle

(i) J'atteste l'authenticité des faits et cell* des lettres contenues dans cet aVticIe.

'a) Dux fœmina facti . Viugile.

clont le courage doit trouver une place dans l'histoire de ces tristes événemens.

Robespierre , au faîte de la puissance , était secrètement tourmenté de la crainte que lui inspiraient plusieurs membres influens dans l'assemblée. Tallien était au nombre de ceux que le despotisme de ce monstre révoltait. Les choses en étaient au point que , sous peu d'instans , il fallait que le dictateur pérît, ou qu'il se défit de ceux qui ne supportaient (ju'impatiemment son pouvoir , et qui semblaient cependant obéir sans oser lui résister. Dans son délire de proscription , il calculait avec effroi le courage de Barras , l'éloquence brute, mais entraînante de Legendre , l'adresse et la popularité de ïallien^ Madame Cabarus était alors liée avec ce dernier. Robespierre veut supposer une conjuration tramée à Bordeaux, pour perdre Tallien, Un agent de B.ol)espierre vient à Fontenay-aux-Roses proposer à madame Cal)arus d'entrer dans cet odieux projet : elle s'y refuse avec indignation. On la fait enfermer à Paris dans un cachot jet lorsque plusieurs jours écoulés

2o8 LES FEMME S.

laissent croire que la failDlesse et l'eiTroi ont abattu sou courage , Pvobespierre lui envoie le plus sanguinaire de ses suppôts. Les verroux s'ouvrent ; ce vil messager parait ; il adresse ces mots à madame Cabarus , couchée sur la paille humide , et nourrie d'un pain noir qui la soutenait à peine.

c< Je viens t'apporter la mort ou la vie 5 y) réfléchis bien avant de prendre le seul » parti qui te reste pour échapper à l'écha- 5) faud : c'est Robespierre lui-même qui )) m'envoie. La vie de Tallien est nuisible )) aux intérêts du peuple j des raisons d'état )) forcent le comité à le proscrire 5 signe (1) » ce papier qui devient nécessaire à l'intérêt )) public. A l'instant , tu seras en liberté ; » et , par cette soumission aux ordres que )) je t'apporte, tu sauves à la fois ton pays D) et toi.

(1) C'dtait une lettre qu'on supposait qu'elle t^crivâJl k Robespierre , dans lafjuellc elle se disculpait de la conjuraliou à Bordeaux ; mais sa défense même attestait l'existence de la conjuration.

» Réfléchis

» Rëflécllis bien , je te le répète : mon :» ordre porte, ou d'ouvrir ta prison, ou de )) te faire à l'instant conduire à l'échafaud ».

(c Retournez vers celui (|ui vous envoie , » répondit madame Cabarus ; dites à Ro- » bespierre que , du fond de ce cachot , mon » courage a plus de force que sa puissance. » 11 tremble sur son trône de fer, et je suis » calme dans les chaînes ; jamais je n'ache- » terai la vie par une bassesse. Partez , et » délivrez-moi de votre présence )).

Le messager sortit furieux. A peine futil parti, que madame Cabarus, sentant bien qu'elle n'avait que quelques heures à vivre , voulut en profiter pour prévenir Tallien du sort qu'on lui destinait , et l'engager à faire un dernier effort, afin d'arracher la France aux mains sanguinaires qui l'opprimaient. Il fallait écrire. Elle désespérait d'en trouver les moyens. Le soir, on lui permettait de se promener dans ime cour intérieure. Elle réfléchissait tristement à son projet. Tout à coup un tronçon de laitue , jeté par dessus le mur, tombe à ses pieds. Par instinct , elle le ramasse ; elle NCiit qu'il s'ouvre j elle

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