‹ Les Femmes auteursChapitre 16 sur 16 · II, 707; II · texte numérisé non relu

II, 707; II

qu'un mot d'indifférence dédaigneuse. Si elle goûte l'écrivain dont la plume a tracé de jolies lettres à son intention, l'homme lui est antipathique, et son scepticisme ne va pas jusqu'à le suivre dans sa passion irréligieuse.

Parmi ses correspondants, rien de plus attachant que la duchesse de Choiseul dont les lettres respirent le charme, la douceur qui émanaient de sa personne et de son caractère. Femme du ministre de Louis XV, elle reste simple, naturelle, enjouée, soit qu'elle participe à ses honneurs, soit qu'elle partage sa disgrâce dans la somptueuse demeure de Chanteloup vers laquelle s'empressent d'accourir tous ceux qu'anime l'esprit d'opposition, et qui restent fidèles à la puissance tombée.

Les lignes écrites par cette femme distinguée font vivre de sa vie, et projettent le rayonnement qu'elle répandait autour d'elle.

Voici comment elle raconte, à Mme du Deffand, une de ses journées, alors que ses devoirs l'appellent dans le tourbillon de la cour :

« Je viens de m'arracher de mon lit pour achever une frisure commencée d'iiier; quatre pesantes mains accablent ma pauvre tête. Ce n'est pas le pire pour elle, j'entends résonner à mes oreilles le fer, les papillottes. Il est trop chaud... Quel ajustement madame mettrat-elle donc aujourd'hui?. . . Cela va avec telle robe. — Angélique, faites donc le tocquet; Marianne, apprêtez le panier. — Vous entendez bien que c'est la suprême Tintin qui ordonne ainsi. — Elle a beaucoup de peine à nettoyer ma montre avec un vieux gant; elle me fait voir que le fond en est toujours noir.

ce Ce n'est pas tout. Un militaire pérore de l'expulsion des jésuites; deux médecins parlent, je crois, de guerre ou se la font peut-être; un archevêque me montre une décoration d'architecture; l'un veut attirer mes regards, l'autre occuper mon attention. Vous seule intéressez mon cœur. On me crie de l'autre chambre : « Madame, voilà les trois quarts ; le

roi va passer pour la messe. . . — Allons, vite ! mon bonnet, ma coiffe, mon manchon, mon éventail, mon livre : ne scandalisons personne. Ma chaise, mes porteurs ; partons !

« J'arrive de la messe ; une femme de mes amies entre presque aussitôt que moi ; elle est en habit; mon très petit cabinet est rempli de la vastitude de son panier. Elle veut que je continue : Je n'en ferai rien, madame ; je ne serai pas assez mon ennemie pour me priver du plaisir de vous voir.

« Enfin, elle est partie ; reprenons ma lettre; mais on vient me dire que le courrier de Paris va partir. Il demande si madame n'a rien à lui ordonner.

« — Eh ! si fait, vraiment ! J'écris à ma chère enfant; qu'il attende.

« Une jeune Irlandaise vient me solliciter pour une fjràce que je ne lui ferai pas obtenir. Une fabricant de Tours vient me remercier d'un bien que je ne lui ai pas procuré. Celui-ci vient me présenter son frère que je ne verrai

pas; il n'y a pas jusqu'à Mlle Fel (1) qui n'arrive chez moi.

« J'entends le tambour; les chaises de mon antichambre sont culbutées : ce sont les officiers suisses qui se précipitent dans la cour.

«Le maître d'hôtel vient me demader si je veux qu'on serve. Il m'avertit que le salon est plein de monde, que monsieur est rentré; qu'il a demandé à dîner. — Allons donc, il faut finir. Voilà le tableau exact de ce que j'ai éprouvé hier et aujourd'hui, en vous écrivant, et presque tout cela à la fois; jugez si je suis lasse du monde, et si vous devez vous donner tant de peine pour m'en procurer; jugez si je vous aime pour pouvoir m'occuper de vous, et comme votre pauvre grand'maman est impatientée, tiraillée, harcelée ! Plaignez-la, aimez-la, et vous la consolerez de tout (2) . »

(1) Célèbre chanteuse.

(2) Lettre du mois de décembre 1761. Correspondance compliie de Mme du Deffand avec la duchesse de Choiseiil, Pabbè Barthélémy et M. Craufort, publié par le marquis de SaiXT-AuMiRE, 1866. in-8». I.-9.

On a, clans cette page animée, une vision des jours de grandeur de la duchesse de Choiseul qui, ruinée par le faste de son mari, acquitta toutes ses dettes, traversa la Révolution, sans subir le sort réservé à ses parentes, à ses amies, et termina, dans un modeste logis, une existence qui avait brillé de l'éclat des honneurs et de la fortune.

LAURKTTE DE MALBOISSIÈRE

Nous revenons au règne de Louis XV avec une jeune fHle, Laurette de Malboissière dont la brève existence nous est révélée par les lettres qu'elle écrivit à son amie d'enfance, Adèle Méliand, devenue marquise de La Grange, et c'est encore la correspondance qui nous raconte une époque, en nous faisant entrevoir une figure disparue (1).

Les lettres d'une jeune fille ne semblent pas devoir offrir de l'inléièt et mériter d'être publiées. Mais celles-ci ont un titre qui les recommande à l'attention et les a préservées de l'oubli .

(1) Laurette de Malhoissiére. Lettres d'une jeune fille dulempsde Louis Xl'(l7()l-1766), publiées par la marquise DB LA Gramik. Paris, 1860, in-12.

Laiirette de Malboissière n'est pas une personne ordinaire. Son éducation fut des plus brillantes. A quinze ans, elle savait le grec et le latin, l'italien, l'espagnol, l'allemand, l'anglais. Elle parlait et écrivait couramment dans toutes ces langues. Elle étudiait les sciences exactes, l'histoire naturelle, conversait avec des savants, avait le goût des œuvres dramatiques, lisait et jugeait tous les livres; c'était vraiment un prodige.

Ce qui ne surprendra pas moins, c'est que sa vie laborieuse ne l'empêche pas de mener la vie du monde, de fréquenter les salons et les théâtres, de recevoir et de faire beaucoup de visites, d'aller au bal, de se montrer dans les promenades à la mode et de consacrer à sa toilette le temps qu'elle dérobe à ses études.

On serait tenté de croire qu'un tel surmenage la conduisit au tombeau, à l'âge de vingt ans, en 1766. Mais ce fut vraisemblablement le chagrin qui la frappa au cœur. Elle s'était attachée à un jeune homme, M. du Tarire, instruit.

lettré au point d'avoir obtenu par son éloge de Descartes une mention à l'Académie. Sa grande fortune répondait à ses qualités de cœur et d'esprit, et le mariage était décidé, à la satisfaction des deux familles, quand le fiancé succomba rapidement aux atteintes de la rougeole pourprée.

Ainsi s'évanouirent pour Mlle de Malboissière tous ses rêves de bonheur.

Les Randon de Malboissière, d'où elle tirait son origine, étaient une famille de riches financiers appartenant au Languedoc, et qui comptait parmi ses membres Randon de Pommery, fermier général. Les parents de Lauretle habitaient à Paris un hôtel, situé rue Paradis, oii se rencontraient la science, l'esprit, l'élégance, la magistrature, Tarislocratie de la naissance et celle de la fortune. On y voyait Helvétius, La Condamine, Cassini, Hume, le célèbre historien anglais, et des notabilités étrangères. Les conversations, dans ce salon, étaient des livres ouverts pour cette jeune fille d'une

intelligence peu commune et d'un jugement précoce.

Au milieu des agitations mondaines de la capitale, elle traduit Hérodote.

« J'ai relu à la campagne, dit-elle, Virgile tout entier; il m'a amusée on ne peut davantage. •>■>

La liberté qu'on laisse à Laurette dans ses lectures n'est pas sans limites. Elle écrit un jour :

« J'ai relu le Tasse qui m'a beaucoup amusée; je lis maintenant l'Arioste. Je ne crois pas qu'il y ait rien d'aussi fou. Il passe d'une histoire à une autre sans en finir aucune. Il fait des contes qui quelquefois n'ont pas le sens commun. Il y a des sortilèges, des magiciens, des chevaux ailés. Il fait enfiler d'un seul coup six hommes à son Roland; il le fait passer tout entier avec son épée dans la gueule d'un monstre qu'il perce de coups quand il est une fois dedans. J'ai bientôt fini le premier volume. Il me divertit par ses folies. Il y a des clioses

qu'il faut passer, si vous le lisez, et dont ma mère m'a averti. C'est dans le huitième chant, l'histoire d'Anjjélique et d'un ermite. «

Elle ne prend pas moins d'intérêt aux oiseaux qu'à ses lectures. Elle renseigne son amie sur leur sort :

« Malgré tous les soins que nous avions de vos oiseaux, nous n'avons pu retenir le ciseau de la Parque. Votre petit serin, celui qui étoit garçon, mon favori, qui habitoit dans ma chambre, hors de la portée de Flore, n'a pu lui échapper, je veux dire à la mort. Samedi, en lui donnant du séneçon, il paraissoit fort gai et s'approchait pour en manger. Dans l'instant, il est tombé mort. J'ai d'abord imaginé que c'étoit seulement un étourdissement, et l'ai baigné dans du vin. Mais tout mon art a été inutile. Je vous laisse à juger combien j'en ai été fâchée, ainsi que cette pauvre Aille JailUé qui a pensé s'en trouver mal. Votre serine n'a point d'œufs; elle aime beaucoup son mari, et je crois que ce seroit leur faire un

trop grand chagrin que de l'en séparer, w Une autre fois, elle parle des soirées qu'elle a passées au théâtre :

« Je n'ai pu vous écrire plus tôt; je suis allée à la Comédie-?' rançaise trois jours de suite. Vous direz que je suis folle, et que jamais on n'a vu aller si souvent à la Comédie. Je le confesse, mais vous savez le proverbe : prenez la fortune par les cheveux de peur de la laisser échapper. C'est ce que nous avons fait. Samedi, il y avoit beaucoup de monde; on donnoit Cinna et V Oracle. Mlle Clairon a joué le rôle d'Emilie avec tout le talent que vous lui connaissez: Brizard, qui faisoit celui d'Auguste, a eu un succès remarquable. Dimanche, on donnoit le Curieux impertinent, comédie assez bonne de Destouches, qu'on n'avoit pas jouée depuis longtemps. Hier, on donnoit encore Cinna et la Scempiezza qui est très gentille. Prévillc etBelcour y ont été charmants. Mais je crois que je serai maintenant quelque temps sans aller au spectacle. «

Son cœur de Française se réjouit des victoires de nos armes, et à propos du coml)at de Johannisberg qui avait eu lieu le 30 août 1762, elle manifeste son patriotisme :

« Eh bien, mon cœur, notre jeune prince de Condc (1) fait des merveilles; il donne de grandes espérances. Il vient comme vous savez, sans doute, de bien battre le prince héréditaire. Les Hanovriens l'ont abandonné comme des lâches, les Anglais seuls ont résisté, mais ils ont été enfoncés à la baïonnette au bout du lusil. M. de Boisgelin en a apporté hier la nouvelle au roi qui étoit à Choisy, et qui a été, dit-on, enchanté. Le canon a ronflé hier et aujourd'hui toute la journée. Vous ne sauriez croire combien j'ai été contente en apprenant cet avantage. Vous savez à quel point Je suis citoyenne... »

Mlle de Malboissièrc ne perdait pas sa jour-

(1) Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, né en 1736, mort en 181S, père du duc de Bourbon et grand-père du duc d'Knghien.

née, et les lignes suivantes nous montrent qu'elle suffisait à tout :

« Jeudi matin, j'ai pris ma leçon de mathématiques. J'ai eu ensuite le temps jusqu'à l'heure du dîner, de faire mes trois thèmes, espagnol, italien et allemand. A trois heures, Cézeron est venu, j'ai dansé; à cinq heures est arrivé mon petit maître de dessin, qui est resté avec moi une heure et un quart, et qui vient tous les jours. Après son départ, j'ai lu douze chapitres d'Epictète, en grec, et fini une tragédie angloise hieu intéressante... Je suis montée chez ma mère à huit heures et demie. Mous avions à souper les Charandon et les Nagu. ^

A la campagne, elle continue de se livrer à ses occupations favorites :

« Hier, j'ai beaucoup travaillé à l'histoire naturelle; j'ai lu les deux tragédies de la Place dont la versification me paroît bien faible... J'ai lu soixante et douze pages de Tabbé de la Porte, son livre me paroît très instructif et très bien fait; il m'amuse beaucoup.

LES l'KMMES AUTEURS 221

« Voilà, mon cœur, la vie que je mène ici. En me levant, je me coiffe, je travaille jusqu'à une heure qui est le temps du dîner. Après le dîner je reste un instant dans le salon, et remonte chez moi jusqu'à l'heure de la promenade, quand il fait beau. Depuis la promenade jusqu'au souper, je joue au whist, et je vais me coucher à dix heures el demie, onze heures au plus tard. Aujourd'hui nous avons du monde à dîner, ce qui me fait du chagrin. 55

Les lettres de Laurette de Alalboissière se succèdent pendant quatre années, pleines des événements de sa vie, tour à tour studieuse et mondaine. Depuis que la morl de son fiancé est venue détruire si soudainement ses espérances d'avenir, elle se détache de tout ce qui l'intéressait. Son amie, mariée au marquis de La Grange, lui offre l'image du bonheur qui aurait été le sien.

« Votre amitié, la tendresse de ma mère, voilà, lui écrit-elle, tout ce qui me reste. Le monde n'est plus rien pour moi. jj

Le découragement s'empare d'elle, et sa santé décline sous l'empire du mal qui la mine, et auquel le célèbre docteur Tronchin ne peut apporter aucun remède.

Ainsi finit cette correspondance d'une jeune fille, si extraordinairement douée, si accessible à toutes les jouissances d'une existence fiévreuse, partagée entre le plaisir et le travail, et qui s'arrête à la page du roman que la mort vint interrompre.

EUGÉNIF. DK GUÉRIN

Nous voilà loin de la vie parisienne sous Louis XV et de l'intérieur opulent d'une famille de finance.

Eugénie de Guérin (1) nous transporte en province, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, sous le toit modeste oii réside une race dont l'antique noblesse supporte fièrement l'absence de fortune. C'est une vieille fille d'esprit cultivé dont les lettres n'ont à raconter que les incidents de ses journées paisibles. Elle nous initie à ses graves pensées, à ses émotions religieuses et familiales, à tout ce

(1) Née en 1805, morte en 1848. Eugénie de Guérin intime, par le comte DE Collkvii.lk, in-18, 1907. — Lettres d'Eugénie de Guérin. .5" édit., 18C5, in-12. — Journal et lettres, 4" édit., in-12, 18()3.

qui trouve un écho dans cet humble foyer, comme aux aspirations de son esprit, prompt à franchir le cercle étroit où sa destinée la renferme .

Les Guérin, originaires de FAuiergne, remontaient aux temps féodaux et avaient paru sur les champs de bataille de la Palestine. Ils comptaient parmi leurs rejetons deux grands maîtres de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem et deux cardinaux. Une de ses branches s'était fixée dans le Languedoc. De toutes les seigneurie qu'elle avait possédées, il ne lui restait que le manoir du Cayla, dans le Tarn, demeure aux vieilles murailles dominées par une tour, et en rapport avec les modiques revenus du petit domaine où des champs et des vignes suivent la pente d'une colline.

L'intérieur que distinguait une cuisine hospitahère, à la haute cheminée près de laquelle le pauvre venait parfois réchauffer ses membres engourdis, rappelait moins un château qu'une ferme, et contrastait avec la filiation des puis-

sants seigneurs qui couvraient l'arbre généalogique.

Par quelles circonstances, les descendants d'illustres guerriers étaient-ils relégués dans cette honorable obscurité? L'histoire des familles a ses mystères. A leur élévation succède parfois une chute lente et irrémédiable. Les charges militaires que les gentilshommes supportaient volontairement avant la Révolution contribuèrent fréquemment à appauvrir la noblesse de province, d'ailleurs peu fortunée, et qui, au milieu d'une chétive existence, aimait à se prévaloir de son ancienneté.

On se représente ce qu'était pour la famille de Guérin le séjour du Cayla. Les chemins de fer n'ont pas encore, à cette époque, sillonné les pays que traverse seulement la diligence. Les communications avec Albi, la capitale delà province, et avec Gaillac, n'étaient pas ce qu'elles sont de nos jours. Le voisinage d'un hameau, celui du village de Cahuzac, étaient les seules ressourcçs d'une résidence dépour-.

vue des distractions recherchées par ceux qui ont le «joùt de la locomotion et de la société.

M. de Guérin avait épousé Mlle de Fontenille qui mourut d'une affection de poitrine, lui laissant quatre enfants : Eugénie, une seconde fille plus jeune, nommée Marie, et deux fils : Maurice etErambert.

Eugénie n'avait que quatorze ans lorsqu'elle dut remplacer sa mère. Elle comprit et sut remplir tous les devoirs que lui imposait cette épreuve. Son temps était partage entre les soins du ménage, les exercices de piété, les visites aux malades, le travail à l'aiguille et sa correspondance ou son Journal qu'elle prenait pour confident de ses pensées.

On n'a pas de peine à la croire quand elle nous dit que ses journées s'écoulent avec une monotone régularité :

'i Rien ne s'est passé depuis dimanche qui mérite qu'on s'en souvienne, écrit-elle au mois de novembre, dans la saison où tout devait paraître plus triste au Cayla ; la pluie, la boue,

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le vent et aujourd'hui le soleil, voilà tout. J'oubliais un chapon que Wolt a assassiné, ce qui lui a valu quelques coups de fouet qui lui ont fait crier miséricorde (1 ) . jî

La neige lui rappelle ses jeux d'enfant, et l'hiver ne lui offre plus d'autre plaisir que la chaleur du foyer. L'été ne dissipe pas toujours la mélancolie de ses pensées :

« A présent, j'entends chanter les cigales de temps en temps, un rossignol qui a son nid làbas dans les genévriers. Ce côté du Cayla est un peu gâté par la chute du grand chêne et du grand cerisier que le vent a fait tomber cet hiver; mais ce n'est rien quand on voit la garenne de Sept-Fonls toute à terre, notre chère allée sans ombre, nos bancs renversés, moitié brisés. Cela me fait mal à voir et je n'y vais pas, ou je n'y vais que pour réfléchir. Où seraije? Où serons-nous quand ces arbres seront redevenus grands? D'autres iront se promener

(1) y novembre 1831.

SOUS leurs ombres et verront comme nous des vents qui les abattront (1). »

Parfois, elle égaie d'un sourire le récit des occupations prosaïques de sa vie quotidienne :

« Savez-vous ce qui m'occupe, ce sont cinq canards qui viennent de naître et un poulet boiteux. J'ai pitié de tout ce qui souffre, et dorlote cette pauvre béte. Maintenant il va à clocbe-pied; il arrrivera bientôt à la broche (2). •>■>

A une amie, elle décrit son existence sans événements :

« C'est toujours la même, fort occupée à mille riens de ménage, à faire la soupe parfois. Nous sommes avec une cuisinière de seize ans, l'ancienne nous a quittés et va prendre un maître à bâton, je le crains pour elle; mais c'est son affaire; la nôtre, c'est de faire notre dîner. Je l'aime assez ; le coin du feu de la cui-

(l) 1.5 juillel 18:i4.

; (2) 28 juillet 1833.

sine et le parfum des fourneaux ont bien leur charme...

« Après dîner, ordinairement, je fais visite à des agneaux qui viennent de naître; je leur dis qu'ils sont jolis et de grossir vite; mais tout cela je le vois seule et cela n'a pas la moitié de son prix; tout plaisir doit être partagé (1). »

Il lui arrive d'écrire au coin du feu de la cuisine, « l'encrier dans une niche à allumettes » . Elle ne quitte sa plume que pour la reprendre, pour causer avec les absents, avec son frère Maurice, avec ses amies. Ses lettres sont l'écho de ses pensées, l'image de ses années monotones, le miroir oii se réfléchit la nature qu'elle a sous les yeux.

Si son esprit prend son vol et franchit volontiers l'horizon de |sa demeure, de son village, de sa province, son cœur reste attaché aux affections du foyer, aux devoirs du ménage, et la foi religieuse, une foi ardente et profonde dirige ses actions, inspire ses pensées.

(1) Novembre 183 V.

La sollicitude d'Eugénie entourait son père et tous les siens; mais elle avait pour son frère Maurice une prédilection passionnée ; elle avait concentré sur lui ses espérances, ses rêves d'avenir. L'absence justifiait en quelque sorte ses préférences pour ce frère qui dut quitter le toit paternel lorsque les leçons de son père et celles du bon curé de village ne suffirent plus à son éducation. Il va d'abord à Toulouse, puis à Paris, au collège Stanislas dont la réputation attirait la jeunesse désireuse de s'instruire et de se distinguer. Un peu plus tard, il est étudiant en droit, puis il noue des relations, des amitiés qui inquiètent sa sœur, effrayée de le voir entraîné dans le mouvement littéraire. Elle le suit de ses vœux, de ses conseils, s'associe à ses débuts, s'intéresse à son avenir.

Maurice se fit remarquer d'écrivains dont il reçut les encouragements. Il se lia avec Barbey d'Aurevilly, avec Lamennais dont il subit l'ascendant au point de le suivre quelque temps

sur la route fatale où l'auteur des Paroles (Tiin croyant ne devait pas s'arrêter. La piété d'Eufjénie n'avait que trop de raisons de s'alarmer. Que de prières n'adressa-t-elle pas au ciel pour arracher ce frère si aimé aux influences contre lesquelles il avait peine à se défendre!

La Providence le sauva, en plaçant près de lui une délicieuse jeune fille, douée de toutes les vertus et dont la fortune permettait de surmonter les difficultés que Maurice avait rencontrées sur ses pas.

Atteint déjà du mal héréditaire qui devait l'emporter, il dut différer un mariage qui comblait ses vœux et ceux de sa famille. La ruine survint brusquement au foyer de la fiancée, Caroline de Gervain. Celte déception n'em- ])ècha pas cependant le mariage d'être décidé. Eugénie ne voyait dans cette union que des promesses de bonheur. Sa joie débordait dans les lettres qu'elle adressait à ses amies.

« J'aime Caroline, écrit-elle à la baronne de Maistre, une des correspondantes qu'elle afféc-

tienne le plus, tout ce qui me vient d'elle et vous verrez par là qu'elle doit être ma sœur. Oui, elle se sera, malgré revers et fortune, parce que c'est un ange de vertu et de bonté, qu'elle rendra Maurice heureux. La Providence a été trop visible en ceci pour ne pas lui fier leur avenir. Ils ne seront pas riches; mais nous avons bien su nous passer de fortune, et nous sommes, je vous le certifie, heureux d'un bonheur d'union, de tendresse, de famille. Maurice sera comme sa vieille race ; il mettra sa confiance en Dieu et son bonheur autre part que dans la fortune (1). n

Eugénie va partir pour Paris où la rejoindra son frère Erambert. A la cérémonie nuptiale, elle représentera son frère et sa sœur, restés au Cayla. Elle quitte le coin de terre où elle réside depuis si longtemps et prend le chemin de la capitale qu'elle ne connaît pas. Quel événement dans cette existence modeste et retirée !

(1) 3 août 1838.

Les voyages à cette époque n'ont pas la rapidité de ceux d'aujourd'hui. Eugénie monte dans la diligence et c'est avec ravissement qu'elle débarque à Paris, qu'elle s'installe rue du Cherche-Midi qu'inspiré par la circonstance, Barbey d'Aurevilly, l'ami de son frère, appelle Trouve-honheur .

« Je croyais arriver moulue, écrit-elle à son père resté au Cayla, et me voilà comme sortant d'une boîte à coton. Nous avions cependant de la poussière à étouffer dans cette ennuyeuse Sologne qui dure trente lieues, et un bruit de tonnerre sur la route d'Orléans à Paris, toute pavée!... On est ballotté, saccadé, emporté, et tant mieux quand on va vite. Quelle mort dans les sables de la Sologne oii l'on ne va qu'à pas de tortue! Par bonheur encore il n'a pas plu. Alors il faut parfois que les voyageurs poussent les roues (1). »

La première visite d'Eugénie de Guérie est pour l'église Saint-Sulpice où elle entend la

(1) 8 octobre 1838.

messe, puis elle va voir les Tuileries dont on montre les appartements, en l'absence de Louis-Philippe. Ses journées se succèdent, occupées à parcourir Paris, à voir ses monuments, ses églises surtout. Les cérémonies religieuses la ravissent, et les prônes, les sermons l'attirent tantôt à Saint-Sulpice, tantôt à Saint-Roch où elle entend l'abbé Deguerry dont le talent conquiert tous les suffrages.

Au milieu des agitations de son séjour dans la capitale, la pensée de la voyageuse se reporte vers la tranquille existence du Cayla. Les tours de Notre-Dame et le dôme des Invalides ne lui font pas oublier la nature.

« A Paris, on admire, mais rien n'étonne. A chaque pas, l'œil et l'esprit sont arrêtés; mais dans ma campagne, je m'arrêtais aussi : sur les fleurs, sur des brins d'herbe, sur d'étonnantes petites bêtes. A chaque endroit ses merveilles; ici celles des hommes et là celles de Dieu. Oh! celles-ci sont bien belles et ne passeront pas. Les rois peuvent voir

tomber leur palais, les fourmis auront toujours leur demeure. Sur ces réflexions je vous quitte pour aller coudre une robe (1). »

Elle ne va pas au tbéàtre, mais au concert, commence à connaître les rues et à retrouver son chemin.

« On peut, comme à Albi et Gaillac, sortir et sans risques. On m'avait effrayée sur les dangers de Paris. Il n'y en a que pour les imprudents et les fous. Personne ne dit rien à qui suit droit son chemin. Le soir, c'est différent; pour tout au monde je ne sortirais seule, surtout sur les boulevards où Ton dit que le diable mène les gens (2) . »

Le mariage de Maurice de Guérin et de Caroline de Gervain a lieu le 15 novembre, à Saint-Sulpice. « L'église, écrit Eugénie à son père et à sa sœur, a déployé toutes ses pompes, l'orgue pendant la messe faisait très bien... Nous avions beaucoup de monde et du beau

(1) 23 et 2'* octobre 1838.

(2) La Toussaint 1838.

monde, une douzaine de voitures environnaient l'église. »

Le dîner, la réunion, la soirée qui suivent le mariage sont le sujet de récits enthousiastes. On ne sera pas scandalisé de savoir qu'Eugénie de Guérin dansa pour la première fois de sa vie.

« Que monsieur le curé prenne son aspersoir et m'exorcise ! J'ai dansé avec Charles, mon chevalier d'honneur. C'est de rigueur, je n'aurais pu refuser sans me faire remarquer et sans m'ennuyer seule sur une banquette, w

Les jours de joie devaient se changer bientôt en jours de deuil. Huit mois plus tard, Maurice succombait au mal dont il avait gardé le germe menaçant, impitoyable.

Eugénie écrit avec une stupeur remplie de larmes :

« Le voilà mort, mort! Vous dire ce que ce mot fait sur moi, ce qu'il a d'incompréhcnsibleracnt douloureux! Non je ne puis nie faire

à cette séparation éternelle, ne plus le trouver nulle part sur la terre (1) !••• »

« J'ai enterré ma vie de cœur, j'ai perdu le charme de mon existence. . . Lui et moi c'étaient deux yeux du même front. Nous voilà séparés. Dieu s'est mis entre nous. Que sa volonté soit faite (2) ! »

Sa douleur est tempérée par la résignation, adoucie par les devoirs qu'il lui reste à remplir. Mais elle se détache du mouvement littéraire auquel ne prendra plus part le frère dont les premiers succès avaient illuminé son ciel.

« Ne pensez pas à m'envoyer des livres, écrit-elle à Mme de Maistre; le port les rendraient trop chers. Et puis je sais m'en passer, rien ne m'est de besoin, et vraiment rien ne manque à mon cher et tranquille et bien-aimé Cayla. Quelques voisins obligeants nous ouvrent leur bibUothèque d'où je tire quelque rare chose à mon clioix. Je suis ou je resuis,

{\) 22 juillet 18.39.

^2) 26 juillet 1839.

rayantdéjà lu, sur les œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, aimable et simple auteur qu'il fait bon lire à la campagne. J'aurais fantaisie ensuite de Notre-Dame de Paris. Mais je n'ose pas. Ces romans sont si ravageurs (1)... »

Des rayons de poésie éclairaient parfois la nuit de sa tristesse envahissante; elle composait, pour l'enfance, des vers qu'encourageait Xavier de Maistre, le frère du grand écrivain, auteur lui-même d'agréables écrits.

Le mariage de son frère Erambert, la naissance d'une fille qui reçut le nom de Marie rendirent un peu de joie au foyer attristé, sans faire oublier le frère qu'Eugénie ne cessait de pleurer. Elle reprit son Journal délaissé et obéit à une inspiration consolante, en l'adressant « à IVIaurice au ciel » .

Ces appels à l'autre monde étaient-ils un pressentiment qu'elle ne tarderait pas à l'y rejoindre? Le même mal implacable qui avait frappé sa mère et son frère, l'atteignit à son

(1) 17 lévrier 1840.

tour. Elle eut la joie suprême de ramener à la foi religieuse Barbey d'Aurevilly, Tami de Maurice avec qui elle entretenait une active correspondance, pleine du souvenir de celui qui n'était plus.

La maladie continuait son œuvre. Elle lutta plusieurs années contre elle, et mourut à quarante-trois ans, au milieu des siens, dans cette habitation du Cayla ii laquelle ses pensées s'étaient attachées, comme le lierre qui entoure les vieilles demeures.

C'est ainsi qu'Eugénie de Guérin termina une existence calme, résignée, remplie par le devoir, l'amitié, et aussi par une correspondance qui nous lait connaître l'histoire d'une àme, en révélant une intelligence d'élite que n'éteignait pas la monotonie des jours sur lesquels tombaient les soirs, tristes et silencieux.

MuB SWETCHINE

En 1782, pendant le règne de la grande Catherine, naissait à Moscou, Sophie Soynionof qui devait finir ses jours à Paris, sous le nom de Mme Swetchine, avoir un salon recherché par une société d'élite et prendre rang parmi les épistolières, non plus dans la solitude de la campagne, dans le milieu circonscrit de la province, comme Eugénie de Guérin, mais dans la capitale où s'élèvent tant de réputations (1).

M. Soymonof le père de Sophie, était secrétaire intime de la célèhre impératrice dont la

(1) Mme Swetchine intime, par André Pavie. In-18. 1906. — Lettres de Mme Swetchine, publ. par le comte de Falloux, 3 vol. ia-12. 1901, 5"^ édit. — Mme Swetchine. sa vie et ses Çfuvres, par le comte pë Falloux, 2 vol. 10-12,

puissance obtenait les adulations de Voltaire et fascinait les philosophes du dix-huitième siècle.

Les femmes, appelées à jouer un rôle dans la société, se font remarquer par les dons naturels que développe une brillante éducation. Sophie Soymonof, dès son plus jeune âge, montra d'étonnantes aptitudes pour la musique, le dessin, les langues étrangères. A quatorze ans, elle parlait l'italien, le français, l'allemand, l'anglais, étudiait le latin, le grec et même l'hébreu.

L 'impératrice Marie qui avait succédé à Catherine II, l'admit au nombre de ses demoiselles d'honneur. Ses talents, ses succès faisaient d'elle un parti désirable. La volonté de son père dicta son choix, à seize ans, et lui donna pour mari le général Suetchine qui en avait quarante -deux. C'était bien là ce qu'on est convenu d'appeler un mariage de raison.

Les disgrâces étaient fréquentes, à la cour de Russie. M. Soymonof ne put y échapper, et

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mourut peu de temps après l'ordre d'exil, foudroyé par l'apoplexie. Mme Swetchine résidait à Saint-Pétersbourg où le général était retenu par ses fonctions militaires, et bientôt les proscriptions de la Révolution française conduisirent les princes et de nombreux émigrés en Russie oii ils reçurent le plus généreux accueil. Mme Swetchine apprit à connaître ainsi la société française au milieu de laquelle il lui fut donné plus tard, de retrouver une seconde patrie.

Une révolution de palais ayant détrôné en 1801, Paul I", son successeur Alexandre I" qui professait d'autres idées, suivit une autre politique. De grands changements s'étaient opérés à la cour. Mme Swetchine vécut alors retirée dans ses terres, et cette tranquille existence cessa lorsque son mari fut appelé à servir de nouveau.

La guerre déclarée par Napoléon à la Russie et qui se termina pour la France par un immense désastre, la chute du premier Em])ire,

le retour de la royauté traditionnelle, tous ces événements avaient leur contre-coup en Europe et dans le pays où résidait Mme Swetchine. Elle s'était convertie au catholicisme. Cette conversion, à laquelle ne fut pas étrangère Tinfluence du comte de Maistre, avait été préparée longuement par des éludes approfondies. Elle fit de Mme de Swetchine une femme d'une très haute piété, et si son abjuration, rendue publique, n'attira pas sur elle la disgrâce impériale, elle favorisa les intrigues qui obligèrent son mari de s'éloigner de Saint-Pétersl)ourg et de voyager pour tromper l'inaction.

Elle avait trente-quatre ans, en 1816, lorsqu'elle vint à Paris pour la première fois.

Ce séjour dura six mois et lui permit de contracter de nombreuses relations. Elle connut alors Chateaubriand, IJonald, Mole, Villemain, Cuvier, Mme de Staël, la duchesse de Duras. Lorsqu'elle retourne en Russie, avec son mari, elle est déjà française par ses amitiés, ses sympathies , ses correspondances où elle est

2U LES FEMAIES AUTEURS

informée de ce qui touche à la politique, à la relif]ion, à la littérature.

Tous les liens qu'elle forme la rattachent à la France dont sa pensée ne saurait être absente en parcourant les pays étrangers.

« Je suis charmée de l'Italie, écrit-elle en 1823 à la comtesse de Nesselrode, surtout de Rome qui laisse bien loin d'elle tout ce qu'on peut imaginer ; mais cela n'empêche pas que chaque jour, je ne regrette la France qui a pour ceux qui ont su s'y attacher, un attrait à nul autre pareil. »

Un peu plus tard, elle rencontre à Naples Mme Récamier à laquelle, bientôt après, elle adresse ces lignes :

« Je me suis sentie liée avant de songer à m'en défendre ; j'ai cédé à ce charme pénétrant, indéfinissable qui vous assujettit même ceux dont vous ne vous souciez pas. Vous me manquez comme si nous avions beaucoup de souvenirs communs. Comment s'appauvrit-on à ce point de ce qu'on ne possédait pas hier? Ce

! serait inexplicable s'il n'y avait pas un peu d'éternité dans de certains moments. On dirait que les âmes se touchant, se dérobent à toutes les conditions de notre pauvre existence, et que plus libres et plus heureuses, elles obéissent déjà aux lois d'un monde meilleur (1). » Revenue à Paris, en 1825, elle s'y installa définitivement, rue Saint-Dominique, avec le général Swetchine qu'elle entourait des soins les plus dévoués. Son salon devint bientôt le rendez-vous de l'aristocratie de la naissance et de celle de l'intelligence. 11 fut fréquenté par les hommes les plus illustres, les personnalités les plus marquantes de l'époque. Ce qui le distinguait de beaucoup d'autres, c'est que l'idée religieuse y dominait, et que la pensée du ciel venait souvent se mêler aux choses de la terre.

Une chapelle, voisine du salon, et pour laquelle Mme Swetchine avait réservé tout son luxe, attirait les visiteurs qui passaient des (1) iVaples. Décembre 1821.

entraîiiemenls de la conversation au recueillement de la méditation et de la prière. Elle vit s'agenouiller Lacordaire, Mgr Dupanloup, le Père de Ravignan, dom Gu oranger, le Père Gratry.

Avec la piété de la maîtresse de maison, l'on conçoit que les questions religieuses obtenaient ses préférences, quoiqu'elle s'intéressât aux choses de la politique et du gouvernement. Sa foi n'avait rien d'intolérant ni de passionné.

Elle restait indulgente, sans cesser d'être convaincue. Ses jugements étaient pleins de sagacité cl de modération. Ayant beaucoup vu, réfléchi, étudié, son esprit était trop éclaire pour être exclusif. Aussi, son salon, pouvait-il réunir des hommes opposés par leurs caractères et leurs idées.

Mme Swetchine comptait des relations, des amis dans tous les rangs d'une société que divisaient les opinions. Sa qualité d'étrangère lui permettait d'exercer sur son entourage une suprématie qui n'avait pas le caractère de la

domination, et de comprendre les idées qu'elle ne partageait pas.

Ce fut, sans doute, le secret de son ascendant et du prestige qui l'environna. Chaque jour, de trois heures à six, s'ouvraient les portes du salon de la rue Saint-Dominique. Elles s'ouvraient de nouveau pour les réceptions du soir, de neuf heures à minuit. Des jeunes femmes élégamment parées, aimaient, avant de se rendre au bal ou au spectacle, à s'arrêter dans la pièce brillamment éclairée, — c'était son seul luxe, — oii Mme Swctchine accueillait avec la même bienveillance l'élite mondaine et l'élite intellectuelle.

Victor Cousin, Cuvier, M. de Rémusat s'y rencon (raient avec Mme Récamier, Mme de Montcalm, la comtesse de Gontaut, le duc de Laval; et M. de Quélen, archevêque de Paris, dont la haute distinction rehaussait la dignité épiscopale, y faisait des apparitions. Des ambassadeurs, des notabilités étrangères se mêlaient aux représentants de l'esprit français, cl à

l'aristocratie russe qui traversait Paris, ou y séjournait quelque temps.

Lamartine et Tocqueiille fréquentaient assidûment ce salon dont Lacordaire, MontalembertetM. de Falloux, dans les dernières années, furent les visiteurs préférés.

L'illustre dominicain sollicitait les conseils de celle qui exerça sur lui une direction maternelle dont témoigne sa correspondance. Les relations de Mme Swetchino avec Tauteur des Moines d'Occident jjrirent un caractère de confiance et d'intimité qu'elles gardèrent jusqu'à la fin.

M. de Falloux, qui devait perpétuer le souvenir de cette femme éminente par la publication de ses lettres et de ses œuvres, dit de son salon qu'il n'était « ni un étroit cénacle, ni une école » . Il était un centre qu'entouraient la sympathie, le respect, la considération, et qui exerça une influence incontestée.

La société ne remplissait pas à elle seule la vie de Mme Swetchine; les œuvres de charité

LES FEMMES ALTEIRS 2^9

y tenaient une «jrande place. Le soulagement (le toutes les infortunes trouvait en elle un concours actif et zélé. Si son esprit était attiré par les questions qui intéressent le présent et louchent au passé, son cœur restait ouvert aux affections de famille, aux amitiés fidèles qu'attestent sa correspondance où la fermeté des jugements n'exclut pas les effusions et la tendresse d'une âme que ne font fléchir ni le fardeau de l'âge, ni les souffrances j)hysiques.

Elle place les droits de l'Église au-dessus de toutes les institutions humaines, et envisage sans inquiétude les efforts de ses ennemis.

« Les catholiques, dit-elle, peuvent souffrir pour l'Eglise ; mais ils ne tremhleront jamais pour elle (1). »

Mme Swetchine, excelle dans l'analyse des sentiments, dans l'étude de l'âme; elle ne s'écarte jamais des lois inflcxihles de la morale, et c'est à la lueur des principes de l'ordre le plus élevé qu'elle juge les événements, les

(1) A Mme de I). 15 septembre 1848.

hommes, les caractères. Elle est étrangère à l'esprit de parti, et de là l'indépendance et l'autorité de ses appréciations, émises, au jour le jour, avec sincérité, sans prétention et sans pédanterie, dans un style clair, naturel, mesuré que pourraient envier des Françaises, et qui dénote chez elle une rare connaissance de notre langue.

Sur les révolutions qui se succèdent sous ses yeux, dans notre pays, elle se prononce avec une sereine impartialité. L'Empire s'écroule, en 1814, sous le poids des fautes et des revers, et clic écrit à ce sujet :

« La chute de Napoléon est telle qu'on pouvait r attendre de la justice divine. Sa mort au champ d'honneur aurait fermé noblement une indigne carrière, et son caractère eût été un de ces problèmes, nullement douteux pour ceux qui savent appliquer les lois de la morale et même celles de la politique, mais qui aurait pu laisser quelques points à saisir à ces cen eaux à rebours, amis nés de l'extraordinaire. Dieu

ne l'a pas permis ; Napoléon est jugé par tous et pour jamais. Quant à l'heureux changement opéré dans l'esprit de la nation française, il ne m'a nullement étonné; leurs malheurs y servent d'exorde. D'ailleurs, pour eux, clianger c'est rester les mêmes (1)... »

La Révolution, malgré ses bouleversements, lui semble avoir modifié peu de chose dans le caractère national où subsistent les mêmes ambitions, les mêmes préjugés. " L'individu, les nations, le genre humain, dit-elle, sont tous représentés au naturel par Gros Jean, et se retrouvent toujours les mêmes comme devant (2). »

Le gouvernement de la Restauration correspond à ses principes, à ses goùls, à ses aspirations. Elle signale cependant les erreurs et les fautes commises, aperçoit les écueils contre lesquels se brisera la monarchie traditionnelle qui garde toute ses préférences.

(1) A la comtesse Edling. 23 avril 1814.

(2) A la comtesse de Ncsseirodc. 6 septembre 1819.

La Révolution de 1830 lui rappelle le mot de Rivarol : « Quand le peuple est roi, la populace est reine. )' La monarchie de Juillet est, à ses yeux, sans avenir, parce qu'elle ne repose sur aucune base.

« L'anarchie, écrit-elle, est moins dans les esprits que dans les pouvoirs... Les forces de l'Etat sont réduites à la situation précaire des individus. Chaque instant du présent est problématique, et je défie qu'on essaie même de se former une idée de l'avenir. Voilà où conduisent les devoirs méconnus ! Comme le disait très bien le comte de Pontécoulant à la Chambre des Pairs, et certes celui-là n'est pas suspect : des droits seuls peuvent constituer des droits. Cela est profondément vrai ; on ne peut ni les improviser, ni suppléer à leur absence; la force matérielle peut bien les remplacer, mais dès qu'une sorte de calme est rétablie, les vides paraissent bientôt et deviennent des abîmes (1).»

Elle ne croit pas cependant qu'une régence

(1) A la comtesse de Messelrode. 12 septembre 1830.

eût sauvé la couronne, au milieu des passions déchaînées, et elle ne voit le retour à la légitimité que dans le retour à la raison.

L'aventureuse expédition de la duchesse de Berry est jugée alors par des observateurs comme un anachronisme, à une époque où survit seul le sentiment de l'intérêt. Mme Swetchine partage cette opinion, en constatant l'indifférence de l'esprit public pour tout ce qui a le caractère d'un temps héroïque et chevaleresque. A la situation incertaine et précaire du trône de Louis-Philippe, elle ne voit pas d'issue. Elle rapporte un propos de Talleyrand : « Nous faisons du présent; la Russie fait de l'avenir. »

Les plus grands obstacles au rétablissement de la monarchie légitime lui semblent venir des exagérations de ses partisans. «L'idolâtrie, dit-elle, ne devrait jamais se mêler à nos affections, même les plus respectables. » Et elle souscrit à l'opinion exprimée dans un salon de Paris : « Ah ! que le duc de Bordeaux revien-

drait aisément, s'il n'avait en France que ses ennemis (1) ! 55

Dans la chute de la royauté de juillet, elle voit une expiation, et la Révolution de 1848 est pour elle l'aveugle instrument de la Providence dont elle reconnaît partout l'intervention.

Cette révolution lui causa peu de surprise. « Les gens qui l'ont faite, dit-elle, encore bien moins que ceux de 1830, ne s'y attendaient pas ; trois heures ont suffi, non pas seulement à briser, à faire disparaître une sorte de monarchie, mais encore à faire arriver à la surface la lie impure de la population et à la laisser seule maîtresse de la destinée générale ! Après le saisissement et la stupeur, on cherche à s'expliquer un si monstrueux bouleversement. En fait de raisons assignées, chacun a la sienne, c'est l'obstination pour les uns, la peur pour les autres, cette sucession de scandales criminels qui ont achevé de dégrader la classe élevée aux yeux du peuple. Tout cela aurait suffi

(i) A la comtesse de \'esselrode. 4 avril 1883.

peut-être pour faire descendre lentement, amenerdes perturbations, mais non frapper le coup terrible et solennel . Dans les circonstances des deux événements, avez-vous jamais rien vu de plus différemment semblable, de plus propre à nous montrer le second comme l'expiation du premier, et la justice s'appesantissant sur la faute (1)?«

La république naissante ne lui paraît avoir aucune chance de durée, quoiqu'elle n'ait pas un caractère irréligieux, et n'ayant vécu que dans les commencements du second Empire, elle put seulement prévoir qu'après le besoin d'aulorité se ferait sentir celui de la liberté, dans lin pays partagé sans cesse entre des aspirations contraires.

Son salon ne cessa pas d'être ouvert à tout ce que la société, la littérature, la politique renferme de plus élevé, et sa correspondance est l'écho des idées qu'on y échange comme celui de ses pensées intimes.

(1) A la comtesse de Nesseirode, 3 mars 1848.

La mobilité parisienne ne lui laisse pas d'illusion sur la durée des choses et des hommes. « Cette loi générale de l'affaiblissement des regrets et des souvenirs, écrit-elle, ne reçoit nulle part plus de sanction que dans le léger, rapide et mobile Paris.

u Les météores passent, s'éteignent sur nos têtes, et à peine a-t-on eu le temps de les observer, que d'autres phénomènes y succèdent. La première leçon que je reçus ici du faible sillon que laisse après soi tout ce qui meurt, m'a été donnée à la mort de Mme de Staël qui occupait, animait si vivement l'esprit de tout ce qui la connaissait; deux jours après, Paris n'y songeait plus. Je n'étais pas faite à une telle promptitude d'oubli; il se grava en moi en traits aussi sombres qu'ineffaçables (1). »

Mme Swetchine ne justifiait pas le mot de M. de Maistre : « A Paris, passé huit heures du soir, il n'est plus permis d'être chrétien. » La pensée religieuse n'était jamais absente de sa

(1) A la comtesse de Nesselrode, 18 janvier 1830.

LES FEMMES AUTEURS 25r

vie et planait au-dessus des préoccupations qui s'agitaient autour d'elle. Levée de bonne heure, elle consacrait au travail de longues heures et en appréciait le bienfait en le recommandant aux autres.

« Après la prière, écrit-elle dans une de ses lettres, je ne connais pas de force plus grande que cet attrait pour l'étude, qui, bien dirigé, sert aussi bien Fàme que l'esprit (1). »

Si l'âge diminue ses forces, il n'éteint pas son ardeur reHgieuse et intellectuelle. Elle s'en exprime ainsi à une de ses correspondantes :

« On ne craint tant la i^ieillesse que parce qu'on la sépare de Dieu ; la mienne ne fait plus de rêves, mais de tous ceux qu'elle pourrait faire, le repos est encore ce qui la séduirait le moins. Assurément l'activité en nous change de nature et voit circonscrire son terrain; elle est bien obligée de ralentir son pas par le déclin des forces corporelles; mais puisant dans l'âme son principe et visant au même but,

(1) A la princesse de Wittgenstein. 1851.

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son instinct reste inaltérable. Ce sont les mêmes notes touchées quelques gammes plus bas. Ce que j'ai compris jusqu'ici et même toujours davantage, c'est que la volonté établisse une lutte entre elle et l'affaiblissement de la vitalité matérielle (1). »

Elle apporte dans ses amitiés, dans ses affections une chaleur d'âme que ne refroidissent pas les années :

a Ah ! que vous avez raison de croire, écritelle à Mlle de Virieu, que je sais m'identifier à ceux que j'aime ! Je suis cent fois plus sensible à leurs joies, à leurs peines, qu'ils n'oseraient l'être eux-mêmes (2) . v

Le général Swetchine, souvent menacé d'être rappelé en Russie et d'y subir les rigueurs du pouvoir impérial qu'on avait cherché à lui rendre hostile, avait fini, après plusieurs voyages entrepris avec sa femme, dans le but de désarmer ses ennemis, par rester en France

(t)A Mlle de Virieu. 8 novembre 1852.

(2) IV juin 1824.

et ne plus la quitter. Sa surdité ne l'empêchait pas d'apparaître dans le salon de la rue Saint- Dominique, toujours si fréquenté. Il fut frappé subitement, à quatre-vingt-douze ans, et cette mort que faisait prévoir son grand âge, afûigea profondément Mme Swetchine, en la privant du but laissé à son dévouement. Elle écrit, à ce sujet, à une de ses amies :

« D'instinct, je crois que vous me connaissez mieux que la plupart de ceux qui croient me connaître, et alors vous avez mieux qu'eux la mesure de ma souffrance qui eût été intolérable sans le secours divin, aussi rapide que la foudre qui me frappait. Une demiminute, chère amie, et tout était fini, tous les moyens étaient impuissants, pour ceux qui confirmaient mon irrévocable malheur, cet effroi de toute ma vie! Comme dans tous ceux dont je porte le poids, nulle consolation n'est venue s'y joindre. Cependant, le comprendrczvous, chère amie? Je vivais de menaces ; aujourd'hui je vis de confiance, d'espoir en la soli-

darité de tant de prières, de tant de mérites ajoutés à ceux qui me manquent, et aussi de ma foi, seule chose dont j'aie pour deux... Ce que je repousse le plus de moi, c'est l'abattement. Si Dieu me rend des forces, je les mettrai au service d'une volonté plus résolue, plus dévouée que jamais. La douleur est au rang des choses saintes (1)... »

Avant de composer les Récits d'une sœur qu'on devait lire avec avidité, Mme Craven avait communiqué les papiers dont elle était dépositaire à Mme Swetchine qui, après en avoir pris connaissance, lui adressa ces lignes :

« Quand vous voudrez toucher une âme ou presser son pas, contiez-lui ce trésor... Jamais le contraste de beautés éparses dans la vie et de son profond néant ne m'est apparu plus frappant que dans ces pages. Toutes les conditions et toutes les aptitudes du bonheur s'y trouvaient, et pourtant que de retours de la nuit sombre!... Le malheur même, chère

(1) A Mlle de Virieu. 9 janvier 1851.

madame, prend dans votre famille l'aspect de je ne sais quelle faveur singulière, et dans les coups les plus poignants, il y a de divins honneurs rendus... Je ne puis vous rendre assez de grâces de tout ce que vous m'avez fait connaître, apprécier, chérir. Quel rare bonheur que la rencontre d'éléments qui s'assimilent si bien! Et vous tous, comme il me semble que j'ai vécu au milieu de vous! Chère madame, veuillez prendre cette grande bonté que vous avez eue pour une date que j'inscris et qui ne s'effacera plus; si j'osais, je dirais qu'elle vous engage, car je crois fermement aux devoirs contractés envers ceux pour lesquels on a beaucoup fait (l). "

La correspondance ne fut pas la seule occupation de Mme Suetchine; elle écrivit des j)ensées, fruit de la méditation et de l'expérience, composa des traités sur la Vieillesse et sur la Résignation, deux sujets qui s'inspirent l'un de l'autre.

(1) 12 août 1852.

Dans tout ce qu'elle écrit se retrouve la gravité, la pénétration d'une femme à l'esprit singulièrement aiguisé, chez laquelle un peu de la sagesse antique se mêle à la foi chrétienne la plus profonde.

C'est en se faisant lire encore, en causant avec ses amis qu'elle vit s'approcher la mort, et le 9 septembre 1857, à l'âge de soixantequinze ans, elle expira près de la chapelle oîi elle avait placé la Vierge en argent dont le voile brillait de l'éclat des diamants qui composaient son chiffre, lorsqu'elle était demoiselle d'honneur de l'impératrice de Russie. Parure des années de jeunesse dont sa piété avait fait hommage au sanctuaire où le souvenir de sa patrie s'unissait à son pays d'adoption.

Nous avons terminé par les épistolières cette étude sur les femmes qui, à des époques diverses et avec des caractères différents, tinrent la plume et répondent victorieusement à ceux dont la sévérité voudrait leur interdire le domaine des lettres.

Le talent et le succès suffiraient pour justifier un grand nombre d'entre elles.

Dans la poésie et le roman, nous avons vu qu'elles réussissent par les dons de l'imagination, inhérents à leur sexe. Leur vivacité d'impression est une qualité dans les Mémoires où les récits familiers, les souvenirs personnels font de pages écrites sans ambition, des livres d'Histoire vécue.

Le genre épistolaire ne plaît qu'à la condition de n'être pas un art. Il appartient aux femmes; elles y surpassent les grands écrivains.

« C'est un métier que de faire un livre comme de faire une pendule, a dit La Bruyère. Il faut plus que de l'esprit pour être auteur. »

A ce difficile métier, les femmes ne sont généralement préparées ni par leurs études, ni par leur éducation. Elles peuvent y être appelées par des aptitudes, des dons naturels, et aussi par les milieux où la culture de l'esprit et les talents sont, en quelque sorte, une hérédité.

On aurait tort de vouer les femmes à la carrière des lettres qui ne leur est pas destinée ; mais il serait injuste de les frapper d'une exclusion contre laquelle s'élèvent des noms célèbres.

Souhaitons que la plume reste entre leurs doigts, non pour les détourner de leurs devoirs essentiels, mais pour offrir un but à leur acti-

vite, occuper des loisirs, employer utilement des dons précieux, et ajouter de nouvelles fleurs à la couronne dont s'enorgueillit la France littéraire.

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