CHAPITRE IX
LES ÉPISTOLIÊRES
MMB DE SÉVIGXÉ
De nombreux exemples nous ont prouvé qu'en plus d'un genre, les femmes rivalisent avec les hommes. Dans le style épistolaire, elles leur sont supérieures, et il faut le répéter, après la Bruyère : « Ce sexe va plus loin que le nôtre dans ce genre d'écrire. »
Les lettres devaient offrir aux femmes la victoire qu'elles remportent dans le domaine où nul ne leur disputera le prix. Elles y trouvent l'occasion de se livrer à leur besoin d'épanchement et de déployer leurs qualités.
r Elles n'y sont pas auteurs et sont écrivains;
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elles le sont ritaturellement, sans effort, sans étude, et la correspondance remplaçant la causerie, les lettres jaillissant, à la manière d'une improvisation, les femmes semblent vraiment les créatrices du genre; elles sont faites pour lui, il est fait pour elles.
Une lettre n'exige aucun ordre dans la composition ; elle se prête à tous les sujets, et ses meilleures inspirations viennent du cœur. Elle vise à la prétention par trop d'esprit. Le naturel en est le plus grand attrait.
Les meilleurs écrivains atteignent rarement la perfection du genre. Les hommes ont trop souvent la préoccupation d'être lus, et en s'adressant aux autres, ils songent encore à eux-mêmes.
Dans l'antiquité, Cicéron a été un modèle du style épistolaire ; il y apporte ce qu'on aime à y trouver. Loin de rechercher le succès, il ne voit que le plaisir d'un entretien rapide et familier. En écrivant ou en dictant ses épîtres, il se dédommage des servitudes du monde.
des soucis du pouvoir, du fardeau des affaires. Le causeur remplace l'oraleur.
Pline le jeune, au contraire, n'écrit que pour le public; il ambitionne les suffrages de la postérité. Ses lettres sentent l'apprêt; ce ne sont plus des missives destinées au cercle intime, des confidences, des propos échangés, la plume à la main, mais des compositions littéraires, et, si l'on veut, des exercices de style.
Nous revenons à cette forme ambitieuse, à ce goût de la rhétorique avec Balzac, au dixseptième siècle. L'épître est alors un discours qui traite des affaires publiques plutôt que des affaires privées. C'est le développement d'un sujet, d'une pensée, au lieu du récit de la vie quotidienne et des effusions qui trompent les regrets de l'absence.
Voiture, à la même époque, met dans ses lettres le bel esprit de l'hôtel de Rambouillet dont il est l'oracle. Ce n'est pas à lui qu'il faut demander le naturel, l'aisance, la simplicité.
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Pas plus que ceux de Balzac, ses défauts ne choquent ses contemporains dont le goût est tombé dans l'affectation des Précieuses qui, à force d'épurer le langage, dénaturent le génie français.
Une femme prend alors la plume; elle donne au style épistolaire son charme et lui restitue son vrai caractère. Mme de Se vigne est la personnification la plus éclatante du genre, et son nom sert à le désigner dans ce qu'il a de plus achevé.
Comment a-t-elle atteint la perfection que personne ne connut avant elle? Son instinct et son goût lui ont enseigné ce que n'apprendrait pas l'étude. Si ses lettres n'avaient pas eu le naturel qui est la qualité principale du genre épistolaire, elles auraient eu la vogue; elles n'auraient pas obtenu la durée. Leur succès n'aurait pas dépassé la faveur d'une époque.
Les lettres de Mme de Sévigné ont reçu la consécration du temps ; destinées pour la plupartàsa fille, elles sont allées à la postérité. Ces
feuilles légères, tracées par l'amour maternel, sont devenues une de nos gloires littéraires.
On admet difficilement qu'une femme d'esprit dont les lettres étaient recherchées de son vivant, ait pu les écrire naturellement, sans aucun souci de l'élite intellectuelle qui les lisait et les applaudissait.
Dans son œuvre, il faut distinguer les lettres adressées à des personnalités en vue, à des amis, à des parents dont le suffrage avait du prix, — comme les Coulanges et Bussy-Rabutin, — des missives que recevait sa fille et oii elle se livrait aux effusions de son cœur, aux caprices de sa plume.
Les lettres souvent citées sur la mort de Vatel, sur celle de Louvois et le mariage de la grande Mademoiselle ont la forme de la narration. Elles sont connues au point d'être classiques. Mais ce n'est pas là qu'il faut chercher la vraie Mme de Sévigné, celle qui dans l'enl'entraînement de l'improvisation a laissé échapper des chefs-d'œuvre.
A Paris, la chronique mondaine, les bruits de la cour tiennent une grande place dans sa correspondance ; elle est un élément pour l'histoire dont on aime à recueillir les détails. Mais elle fait moins vivre dans l'intimité de Mme de Sévigné, moins pénétrer dans son âme et son caractère que les lettres écrites en Bretagne, dans la solitude des Rochers dont elle arpente les allées, et où l'hiver ne parvient pas, malgré la tristesse du ciel, à troubler la sérénité de cette nature chez laquelle se montre la santé morale, unie aux dons de l'esprit le plus étincelant et de l'intelligence la plus cultivée.
Jamais elle n'est mieux inspirée que par le spectacle de lanature et par les petits événements de la vie de province. Elle éclaire de sa bonne humeur les jours sombres, et si sa vieillesse a la gravité de l'âge, elle n'en a pas l'amertume.
Trente ans s'étaient écoulés depuis sa mort lorsque parut, en 1725, un volume imprimé à Troyes. Il renfermait seulement trente lettres
de Mme de Sévigné, et des recueils encore bien incomplets furent publiés à Rouen et à La Haye, en 1726.
Le chevalier Perrin fut le premier éditeur de la correspondance de Aime de Sévigné que lui confia sa petite-fille, Mme de Simiane.
Ce ne fut pas sans bien des entraves apportées par des scrupules et des susceptibilités que cette publication vit le jour, en 1734. Elle fut suivie de plusieurs autres, et l'importante collection des Grands écrivains de la France, placée sous la direction de M. Ad. Régnier, a réuni, dans leur texte définitif, ces pages consacrées par le suffrage de toutes les générations.
Mme de Sévigné n'a imité personne et elle , reste inimitable. Elle est moins l'image d'un temps que celle d'un esprit dont l'agrément n'exclut pas la solidité. On trouve en elle les grâces du style épistolaire qui fuit la recherche et la prétention pour ne garder que le charme et l'abandon.
MM« DE MAINTEXON
On ne pourrait comparer Mme de Alaintenon et Mme de Sévigné que pour les opposer l'une à l'autre. Leur esprit et leur caractère sont aussi différents que leurs vies.
Mme de Sévigné est une femme de l'aristocratie qui va quelquefois à la cour, et dont l'existence indépendante s'écoule tantôt à Paris, tantôt en Bretagne, dans son château des Rochers, et dont l'occupation favorite fut cette correspondance qui l'a rendue si célèbre.
Mme deMaintenon, élevée de la condition de la noblesse pauvre au trône de France, sans avoir eu le titre de reine, n'a pas quitté la cour, depuis quCr distinguée de Louis XIV, elle dut partager les soucis et distraire la vieillesse
ennuyée du grand Roi. Si elle écrit beaucoup, elle a peu de temps à consacrer à ses lettres, presque toujours brèves, et comme retenues par les contraintes /et les servitudes que lui imposaient les devoirs de sa situation brillante, mais équivoque, privilégiée mais pleine d'ccueils.
D'un caractère positif, d'une nature prudente et réservée, le jugement, la raison dominent, chez elle, l'élan et l'imagination. Son style est grave comme sa personne ; il a de la justesse dans l'expression, mais sa précision n'est pas sans sécheresse.
Mme de Maintenon, fondatrice de la maison de Saint-Cyr, — c'est son plus beau titre à l'estime de la postérité, — est pédagogue; elle aime à enseigner, à moraliser. Elle est dévote; ses lettres tournent facilement aux lettres de direction. D'ailleurs, elle correspond avec des évèques, s'inquiète du salut du roi; elle a le goût de la retraite et le dégoût de la cour. Si les lettres sont le miroir de la vie et du carac-
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tère, comment les siennes auraient-elles pu refléter la nature expansive, la verve malicieuse et l'inépuisable bonne humeur de Mme de Sévigné?
Avant de remplacer l'épouse légitime de Louis XIV, elle avait connu les souffrances de la pauvreté, les aspérités d'un mariage de raison, quand elle accepta l'offre généreuse du poète infirme Scarron. Sa haute fortune lui apporta des obligations difficiles et des soirs mélancoliques. Elle ne régna sur le cœur du monarque vieillissant qu'en se soumettant à la servitude, exposée à l'envie qui poursuit toujours une élévation rapide et inattendue.
Aussi les ombres de la tristesse enveloppentelles cette figure austère, et rien ne sourit dans les lettres écrites au milieu des splendeurs de Versailles, à la fin du grand règne sur lequel s'appesantissent les revers et les deuils.
M"K DU DEFFANDET L.A DUCHESSE DE CHOISEUI, '
Les cpistolièrcs sont nombreuses au dix-huitième siècle, à cette époque où l'on écrit avec facilité, et où la société met la correspondance au nombre de ses plaisirs. Elle songera surtout alors à montrer de l'esprit et retombera ainsi dans les écueils du genre. Plus cette société est artificielle, moins elle apportera le naturel et les grâces négligées qu'on aime à trouver dans les lettres.
"" Si ce n'est l'esprit, c'est la passion qui s'exprimera dans les missives comme celles de Mlle Aïssé au chevalier d'Aydie, de Mlle deLespinasse au comte de Guibert,de la comtesse de Sabran au chevalier de Boufflers.
On n'écrit pas seulement alors des lettres,
mais des billets agréablement tournés, et les femmes y excellent comme dans un art qui fait partie de l'existence mondaine.
Mme du Deffand est celle qui se distingue le plus dans le genre épistolaire au dix-huitième siècle. On l'a rapprochée de Mme de Sévigné, dont elle n'a ni les croyances, ni la sérénité. Sa jeunesse avait connu les corruptions de la régence ; son âge mùr et sa vieillesse n'éclvappèrent pas au scepticisme du siècle de Voltaire.
Marie de Vichy-Chamrond, d'une noble race d'Auvergne, naquit en 161)7; elle épousa le marquis du Deffand dont elle ne tarda pas à se séparer, et n'avait guère plus de cinquante ans lorsqu'elle fut atteinte de la cécité. Ses yeux, en se fermant à la lumière, lui firent éprouver le besoin de chercher des distractions dans la société qu'elle ne cessa de rassembler autour d'elle jusqu'à sa mort, arrivée en 1780, et les choses de l'esprit remplacèrent pour elles les consolations religieuses qui manquèrent à cette
nature aigrie, déçue par le monde dont elle ne pouvait se passer, d'une pénétration tournée à la critique, à la malveillance, d'une intelligence très cultivée, d'un goût littéraire très sûr. S<^
La correspondance occupa une grande place dans sa vie et en adoucit l'amertume, par l'échange de lettres fréquentes, dictées par elle ou que lui adressaient Horace Walpole, pour lequel son cœur desséché ressentit une affection durable ; Voltaire qui rivalise avec elle d'enjouement et d'esprit sarcatisque; la duchesse de Choiseul que par un renversement des rôles et des âges, elle appelait grand' maman, et qui la nommait sa petite-fille, s'eflorçant de lui communiquer sou égaUté d'humeur et sa bonté souriante envers tous ; l'abbé Barthélémy, ce familier des Choiseul dont la verve intarissable anime tous ses récits et dissipe la mélancohc des pensées de l'aveugle solitaire au milieu du monde.
Par son salon et son esprit, Mme du Defland apporte à ses lettres les échos de toute
une sociclc, rima<jc d'une époque le style en est naturel et facile; on n'y sent plas l'apprêt, la préoccupation de briller, quoiqu'elle ait le talent des narrations, et sache conter à merveille une anecdote, rapporter une nouvelle, commenter un événement. Elle condamne la prétention dans le genre épistolaire.
« Toute lettre, dit-elle, où l'on ne parle pas à cœur ouvert, où l'on ne dit pas tout ce qu'on pense, tout ce qu'on voit, tout ce qu'on fait, où l'on n'écrit que pour écrire, où l'on démêle de la réserve, de la contrainte, devient une lecture fade (1). »
Le naturel est ce qu'elle loue dans Mme de Sévigné dont elle est l'admiratrice, et qu'elle met fort au-dessus de Mme de Maintenon dont elle dit :
« Ses lettres sont fort réfléchies ; il y a beaucoup d'esprit, un style fort simple; mais elles ne sont point animées et il s'en faut de beau-
(1) Correspondance complète de lamarquise du Deffand, publiée par M. de Lescurk, II, 365.
coup qu'elles soient aussi agréables que celles de Mme de Se vigne. Tout est passion, tout est en action dans cette dernière; elle prend part à tout, tout l'affecte, tout l'intéresse : Mme de Maintenon, au contraire, raconte les plus grands événements, où elle jouait un rôle, avec le plus parfait sang-froid ; on voit qu'elle n'aimait ni le roi, ni ses amis, ni ses parents, ni même sa place (l). ■>■>
Pleine d'admiration pour Corneille et Racine, elle trouve Voltaire inférieur dans la tragédie et loue les épîtres où il déploie la vivacité de son esprit.
Ses jugements font honneur à son goût.
Elle n'hésite pas à déclarer que la Nouvelle Héloïse « renferme un océan d'éloquence verbiageuse « , et considère Jean-Jacques Rousseau comme « un sophiste, un esprit faux et forcé (2) » . Elle n'a pour la mort de Voltaire
(1) Correspondance complète de la marquise du Deffand, piiblire par M. dk Lbsclrb, II, 466.