MARIK DE FRANCE
Marie de France est la première de son sexe qui ait écrit des vers français; elle est l'aïeule de la longue lignée dans laquelle ont brillé, après elle, tant de femmes qu'attira la poésie. Un autre titre la désigne à l'attention des lettrés; elle a composé des fables dont quelques-unes ont fourni des sujets à La Fontaine.
Quelque chose de mystérieux enveloppe cette figure voilée par les siècles. On ne sait
rien de son origine. Elle prit ce nom de France qui la rattache à notre pays, comme d'autres s'appelaient alors du nom des localités où ils avaient vu le jour. On ignore jusqu'à sa patrie qu'elle ne nous fait pas connaître dans ses vers; mais on a des raisons de supposer qu'elle naquit en Normandie. Sa famille, comme beaucoup d'autres de cette province, passa en Angleterre dont la langue lui est familière.
Contemporaine de Philippe-Auguste, de Louis VIII et de saint Louis, son existence s'est écoulée au treizième siècle. Versée dans la littérature latine, elle a puisé beaucoup de ses inspirations dans les romans de chevalerie du pays de Galles et de la Basse-Bretagne. De son vivant, elle jouissait d'une grande célébrité.
Ses lais soleint as dames plaire
nous dit Pyrame, poète anglo-normand qui vivait à la même époque.
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Ces lais (1) où se rencontrent des mots anglais, durent être composes en Angleterre, et le roi auquel ils sont dédiés, pourrait bien être Henri III. Le sentiment y domine plus que l'esprit qu'on trouve dans ses fables, écrites dans un français qui dénote une langue encore à son berceau. Ses fabliaux et ses contes (2) seraient presque inintelligibles sans la traduction qu'en a donnée Legrand d'Aussy. Ses œuvres ont été publiées en 1820 par AI. de Roquefort.
« Les fables de Alarie de France, a dit Sainte- Beuve, touchent déjà au genre satirique, le plus riche sans contredit d'alors (3). 55
Ce genre correspondait à l'esprit gaulois, à l'humeur joviale et malicieuse de nos aïeux.
Marie de France a traduit de l'anglais des sujets qu'Esope avait fait passer du grec en latin. Les contes, les apologues s'inspiraient
(1) Du mot allemand lied (chant). Le lai était un genre de poésie en faveur au moyen âge.
(2) 2 vol. in-8°.
(3) La Poésie française au seizième siècle.
souvent des mêmes fictions, devenues le patrimoine de l'esprit humain, et que recueillirent tour à tour les poètes, les écrivains, en leur imprimant le caractère de leur époque, celui de leur talent.
Il y a dans l'œuvre de Marie de France de la finesse et une grâce piquante. Son recueil de vers : le dit d'Ysopet est remarquable en un temps oîi la langue, encore à l'état rudimentaire, n'offre pas les ressources dont disposent les écrivains des siècles suivants.
Sa fable d'un corbel qui prist un fromaige, dont le sujet est emprunté à Phèdre, est, avec peu de différence, celle de La Fontaine : le Corbeau et le Renard. Ce sont les mêmes personnages et la même idée. Entre la version du treizième siècle et celle du grand fabuliste, il y a presque identité.
Dans la fable de Marie de France, un corbeau a dérobé un fromage qu'il voyait sur une fenêtre. Il a été aperçu par le renard qui, pour s'emparer à son tour du larcin, a recours à la
flatterie. Le corbeau, en chantant, a laissé tomber son fromage. La leçon est donnée par les flatteurs à la vanité. C'est la moralité de la fable qui ressort également de celle de La Fontaine où :
Le corbeau, honteux et confus, Jura, mais un peu tard qu'on ne l'y prendrait plus.
Marie de France est redevable à Esope du sujet de sa fable d'un grésillon (grillon) et d'un fromi (fourmi) qui devient dans La Fontaine : la Cigale et la Fourmi.
Le chanteur, le grillon, que son imprévoyance a conduit à la mendicité, reçoit un dur accueil de la bonne ménagère. Elle refuse l'aumône à son visiteur. La fourmi de La Fontaine ajoute la raillerie à son refus et invite ironiquement la cigale à danser, après avoir chanté.
La fable le Renard et le Pigeon, imitée d'Esope par Marie de France, et dont j'emprunte la traduction à Legrand d'Aussy (1),
(1) Fabliaux et contes des douzième et treizième siècles.
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est le thème que développe avec tant d'esprit et de bonheur La Fontaine dans le Coq et le Renard.
« Pourquoi te tiens-tu ainsi à l'écart? disait un renard à certain pigeon qu'il voyait perché sur un toit. Descends, viens près de moi, sans défiance. Eh! quoi! Ne sais-tu pas l'ordonnance qui vient d'être publiée? La paix est faite entre les quadrupèdes et les oiseaux; les deux monarques l'ont signée mutuellement, et sous les peines les plus graves, ils ont défendu toute hostilité entre leurs sujets. J'ai lu moi-même l'édit; pigeons et renards peuvent désormais jouer en toute sûreté. Viens donc; ne te fais pas attendre.
«J'y vais, répondit la colombe; mais dismoi auparavant ce que nous veulent ces deux chasseurs que je vois là-bas avec leurs chiens? — Sont-ils bien éloignés? — Non, ils accourent
1781. 4 vol. in-S". Je continuerai de me servir de cet ouvrage pour la traduction des fables de Marie de France que j'aurai l'occasion de citer.
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vers nous au galop, et ils nous auront bientôt rejoints. — Adieu, nous nous reverrons une autre fois ; je crains que les hommes, de leur côte, n'aient publié une ordonnance contraire à la nôtre. ?>
La Fontaine a substitué au pigeon
Un vieux coq adroit et matois.
Il est, en effet, par les instincts de sa race, plus méfiant et mieux qualifié pour éviter le piège du renard lui disant :
Xous ne sommes plus en querelle.
Paix générale, celte fois!
Je viens te l'annoncer. Descends, que je t'embrasse.
\e me retarde point, de grâce.
Je dois faire aujourd'hui vingt postes sans manquer.
Fies tiens et toi pouvez vaquer
Sans nulle crainte à vos affaires.
Le dialogue, prêté aux deux animaux par La Fontaine, rappelle beaucoup celui qu'imagine sa devancière. Le coq use du même stratagème pour mettre en fuite son ennemi :
... Je vois deux lévriers Qui, je m'assure, sont courriers Que pour ce sujet on envoie :
Ils vont vite, et seront dans un moment à nous.
Je descends : nous pourrons nous entre-baiser tous.
— Adieu, dit le renard; ma traite est longue à faire
Nous nous réjouirons du succès de l'affaire Une autre fois...
Deux fables nous offrent encore un sujet de comparaison : celle de Marie de France ayant pour titre cViin homme qui avait une femme tencheresse et la femme noyée où La Fontaine s'est souvenu de l'œuvre de sa devancière.
Voici dans sa traduction, le texte de la première fable :
tt Un vilain, qui avait une femme contrariante et acariâtre, faisait couper les blés. Les moissonneurs fatigués lui demandèrent un peu de vin. C'est ma femme qui le garde, dit-il, adressez-vous à elle, et surtout ne manquez pas de dire que je vous ai refusés.
«L'épouse, pour contredire son mari, leur
en accorde. Mais tout le monde s' étant mis à rire, elle soupçonne qu'on se moque d'elle, prend de l'humeur et s'en retourne. Il y avait un pont à passer; elle tombe dans l'eau, les moissonneurs aussitôt volent à son secours et cherchent au-dessous du pont, en suivant le cours de la rivière.
« Non, cherchez au-dessus, leur crie le mari; par esprit de contradiction, elle aura remonté le courant. »
A sa mort ne fist-elle mie Ce que ne volt faire à sa vie.
Cette fable est la satire de l'esprit de contradiction personnifié dans une femme. La Fontaine s'en empare, mais il passe sous silence Texplication donnée de celte mort par Marie le France. Il se borne à nous dire que la femme d'humeur contredisante
Avait fini ses jours par un sort déplorable.
Le mari de la femme noyée cherche à retrouver son corps et demande aux prome-
neurs qu'il rencontre s'ils ont aperçu sa trace :
Nulle, reprit l'un d'eux, mais cherchez-la plus bas.
Suivez le fil de la rivière.
Un autre repartit : non, ne le suivez pas;
Rebroussez plutôt en arrière :
Quelle que soit la pente et l'inclination
Dont l'eau par sa course l'emporte, L'esprit de contradiction
L'aura fait flotter d'autre sorte.
C'est, à peu de différences près, la fable de Marie de France et le même trait final. La femme poète du treizième siècle garde le mérite de l'invention. Elle n'est pas créatrice d'un genre qui existait bien avant elle et remonte à une haute antiquité. Esope et Phèdre en avaient offert des modèles, et il devait être particulièrement goûté du moyen âge où les fictions obtenaient la faveur populaire. Il semble fait pour les siècles soumis à l'empire de la poésie et de l'imagination. Marie de France appartient à cette époque d'esprits simples et de croyances naïves où l'Histoire tient moins de place que la légende.
Les vérités morales y prennent la forme du conte et de l'apologue, et ces vérités pénètrent à la faveur de l'ingénieux mensonge des récits fiibuleux.
\ous venons de citer des fables de Marie de France qui ont eu l'honneur d'inspirer La Fontaine. Il en est d'autres où se retrouvent son imagination et sa verve conteuse.
Voici, dans la prose du traducteur, une de ces fables dont le texte original ne serait pas compris de tous les lecteurs :
D'un chevalier et d'un vieil homme.
« Il y avait un vieillard qui avait beaucoup voyagé. Comme d'ailleurs il était plein de sens, on le considérait à la ronde et l'on écoutait volontiers ses conseils. Ln jour, certain chclier du voisinage vint le consulter.
'. Prud'houHue, lui dil-il, je n'ai rien qui me fixe ici, et je veux vivre heureux. Ditesmoi quel est le pays où je dois me retirer pour cela. — Dans celui où l'on voudra vous aimer,
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répondit le vieillard. — Et si je ne trouvais point de gens qui voulussent m'aimer? reprit le gentilhomme. . — Dans ce cas, Sire, je vous conseille d'aller où l'on vous craindra. — Mais enfin si le peuple chez qui je m'établirai n'avait point de raisons pour me craindre. — Eh bien, allez alors où l'on ne vous craindra pas. — Si par hasard je ne pouvais encore trouver ce pays-là, lequel choisirai-je, je vous prie? — Celui, Sire, où vous ne trouverez personne et où personne ne vous trouvera. »
La fable suivante met en scène non plus des hommes, mais des animaux.
Le parlement des oiseaux pour faire un roi.
« Les oiseaux ayant perdu leur roi s'étaient assemblés dans un grand bois pour lui donner un successeur. Tous se trouvèrent à la Diète, excepté le coucou. On l'entendit chanter à quelque distance de là; sa voix forte et sonore frappa tout le monde. On crut qu'un oiseau
qui annonçait tant de vigueur était fait pour gouverner un grand empire, et en conséquence, il fut unanimement élu roi.
« Cependant, avant de lui jurer obéissance, on voulut connaître plus particulièrement ce qu'il était. On dépêcha vers lui, pour s'en assurer, la mésange, renommée entre toutes les volatiles pour être sage et prudente. Celle-ci alla se percher sur l'arbre oii il était; elle vola, tourna autour de lui, l'examina bien et fut choquée de l'air niais et ignoble qu'elle lui trouva.
« Ce n'est pas tout. Dans le dessein de l'apprécier plus positivement, elle se plaça au-dessus de sa tête et laissa tomber sur lui son ordure. Le coucou, sans en être plus ému, se contenta de secouer ses plumes.
« Alors, la mésange s'en retourne et va raconter à l'assemblée ce qu'elle a fait. Ce roi-là n'est pas ce qu'il nous faut, dit-elle, car s'il n'a pas osé se venger de moi, que fera-t-il donc quand un autre plus fort l'insultera?
Nous avons besoin d'un chef, robuste et courageux, qui soit en état de faire trembler tous ses sujets et de n'en redouter aucun.
« En parlant ainsi, elle jeta les yeux sur l'aigle et admira la force qu'annonçait cet oiseau, sa haute taille et son regard fier.
« Voici, ajouta-t-elle, le maître qui nous convient. Il porte des armes formidables, il sait supporter longtemps la soif et la faim. Il ne craint pas les combats, et nous pouvons être assurés d'avance qu'il ne redoutera pas de punir l'injustice.
« On crut la mésange; on choisit l'aigle pour roi, et depuis ce temps, il n'a point cessé de l'être. 55
Par quelques citations nous avons pu juger l'œuvre de Marie de France qui, en son vieux langage, a su se faire une place dans le genre où La Fontaine est resté sans rival. Elle est la première que nous rencontrons parmi les femmes poètes. Elle a réjoui ses contemporains par des fabUaux, chers au moyen âge.
La morale et la sagesse y empruntent le charme des fictions et le sel du badinage pour réussir auprès des hommes qui veulent être amusés par la fable et bercés par la chanson.