‹ Les Femmes auteursChapitre 3 sur 16 · CHRISTINE DE PISAN · texte numérisé non relu

CHRISTINE DE PISAN

Un seul genre n'a pas suffi à Christine de Pisan; elle a tour à tour abordé l'histoire, la poésie, la science militaire, la théologie. Elle a écrit sur tous les sujets, et son universalité est le défaut de son œuvre qui, plus restreinte, aurait gagné ce qu'elle a perdu en abondance et en prolixité. La mauvaise fortune est son excuse devant la postérité.

Née à Venise, vers 1363, son père, Thomas de Pisan, médecin, conseiller de la RépubHque vénitienne, fut appelé en France auprès de Charles V, en qualité d'astrologue.

Les fonctions d'astrologue auprès des princes ne se bornaient pas à l'étude des astres et à la science astronomique; elles con-

sistaient à prédire l'avenir, à annoncer des événements, d'après certains indices et, par là, elles dégénéraient en pratiques superstitieuses. On sait quelle faveur l'astrologie obtint auprès de Louis XI et auprès de Catherine de Médicis, précisément à cause de leurs sentiments religieux qui avaient le caractère de la superstition. Thomas de Pisan jouissait comme astrologue d'une réputation qui le désigna au choix de Charles V. Le crédit dont il ne tarda pas à jouir le décida à faire venir auprès de lui sa femme et sa fille, Christine. Elle n'avait alors que cinq ans. Ses premiers regards d'enfant tombèrent sur les pompes de la cour où elle fut élevée et où elle acquit de bonne heure l'usage du monde, dans la fréquentation de la haute aristocratie.

Son éducation fut loin d'être négligée. Elle apprit le latin et le grec ; aucune des sciences de son temps ne lui fut étrangère.

Mariée dès l'âge de quatorze ans à un jeune homme de bonne famille, Etienne du Castel,

« de qui, nous dit-elle, les vertus passaient la richesse w , elle resta veuve à vingt-cinq ans, avec trois enfants à élever.

Charles V était mort en 1380, et avec lui Thomas de Pisan avait vu s'évanouir les espérances de fortune qui l'avaient attiré en France, Il mourut vieux et pauvre. Christine n'eut pas seulement à lui venir en aide ; il lui fallut faire vivre sa mère qui atteignit un âge avancé. A ces devoirs se joignaient ceux de l'éducation de ses enfants. Des procès trouhlèrent sa vie et occupèrent les premières années de son veuvage.

On le voit, de lourds fardeaux pesaient sur cette jeune femme qui, avec sa plume, lutta contre les difficultés de l'existence. Dans l'espace de cinq années, de 1399 à 1405, elle n'avait pas composé moins de quinze volumes, presque tous en vers.

Ses succès avaient commencé par des dictiez, pièces de vers où se succédaient ballades, virelais et rondeaux. La Muialion de fortune

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qu'elle présenta comme étrenne, le 1" janvier 1403, au roi Philippe le Hardi, renferme six mille vers et Ton compte le même nombre de vers dans le poème intitulé Chemin de longue étude, offert au roi Charles VI. Il y aurait de quoi effrayer le plus intrépide lecteur.

L'imprimerie n'était pas encore inventée. Les ouvrages ne pénétraient dans le public qu'au moyen de reproductions manuscrites, et le métier de copiste était plus lucratif que celui d'écrivain. Les auteurs peu fortunés s'en tiraient avec les dédicaces qui attiraient sur eux les libéralités royales ou celles de puissants personnages.

Christine de Pisan, qui jouissait d'une grande réputation, dédia ainsi plusieurs de ses productions au duc d'Orléans, au duc de Guyenne, au prévôt des marchands.

On peut connaître sa personne par un portrait en miniature, placé en tête d'un manuscrit intitulé la Cité des dames, et conservé

à la Bibliothèque nationale. Il montre des traits réguliers, un visage agréable. Une autre miniature qui existe au Musée Britannique la représente offrant à la reine Isabelle de Bavière ses Epîtres du débat sur le roman de la rose.

Parlant de son extérieur, elle ne s'étend pas sur les attraits de sa figure et se borne à remercier Dieu de lui avoir donné « corps sans nulle difformité et assez plaisant et non maladif, mais bien complexionné » .

Elle gardait dans sa situation précaire le sentiment de sa dignité, s'efforçant de suppléer par l'ordre et l'économie à la modicité de ses revenus. Elle parle de son « mantel fourré de gris et soubs surcot d'escarlate, non pas souvent renouvelé, mais bien gardé » .

L'intérêt, la sympathie, les faveurs royales avaient réparé les duretés de la fortune. Le comte de Salisbury, favori de Richard, roi d'Angleterre, était venu en France oii il apprécia le caractère de Christine dont il connaissait

seulement les ouvrages et la réputation. Il emmena avec lui son fils et le fit élever avec le sien.

Henri de Lancastre, devenu roi d'Angleterre, s'efforça d'attirer à sa cour Christine de Pisan; elle refusa ses offres et celles du duc de Milan qui lui offrait une situation brillante. Elle préféra rester en France, dans sa seconde patrie, où elle était entourée d'estime et de considération.

Philippe, duc de Bourgogne, avait pris à son service son fils aîné, revenu d'Angleterre. C'est à sa sollicitation qu'elle composa la vie de Charles V, le livre des fais et bonne meurs du bon roij Charles, dont la première partie était achevée, quand mourut le duc de Bourgogne.

Elle débute en ces termes :

« Sire Dieu, comme mes lèvres, enlumines ma pensée et mon entendement csclaires, à celle fin que ignorance n'encombre mes sens à expliquer les choses conceues en ma mé-

moiie, et soit mon commencement, moyen et fin à la louange de toy souveraine puissance et digneté incircumscriptible, à sens humain non comprenable. •'

Christine mettait ainsi sous la protection divine les pages qu'elle écrivait en l'honneur du roi dont elle pleurait la mort et auquel son souvenir restait fidèle. Et elle finissait son livre comme elle l'avait commencé, par ces Ugnes empreintes d'un profond sentiment religieux :

'■ Qii^ gloire soit rendue à Dieu, et que son saint nom soit loué, lui qui m'a donné l'intelligence, la santé, le temps et le moyen de traiter une matière si haute ! 5>

Ses dicts moraux, adressés à son fils, sont un petit traité de morale oii elle a renfermé les préceptes qui servent à bien vivre et à bien mourir. En voici quelques-uns :

Si tu as estât ou offlce Dont tu mêles de justice, Garde comment tu jugeras, Car devant le grand juge iras.

Si tu prends femme accorte et sage, Croy la du faict de son mesnage.

Adjoutes foy à sa parole.

Mais ne te confesse à la folle.

Ne rapportes parolle auculne De quoy il pust sourdre rancune; Ton amy rappaise en son ire, Si tu peulx, par doucement dire.

Xe laisse pas que Dieu servir Pour au monde trop asservir, Car biens mondains vont à défin Et r;ime durera sans fin.

Elle est aussi l'auteur à' Oraisons à Notre Dame. Ce sont des prières pour tous où les invocations rimées énumèrent toutes les classes, depuis les rangs les plus élevés jusqu'aux conditions les plus humbles, depuis le roi et la maison royale jusqu'aux simples laboureurs.

L'oraison pour le roi est conçue en ces termes :

0 nette, pure et entérine.

De toute bonté la racine,

Pour le roy de France je pri Qu'en pitié tu oyes le cry De ses bons et loyaux amis, A luy santé, paix et logis Oîi Dieu à tous ses élus mis.

Christine dv Pisan avait, avec courage, mené une vie de labeur. Ni ses vers ni sa prose ne l'enrichirent. On la voit recevoir un secours de 200 livres, en 1411, au nom du malheureux roi Charles VI, tombé en démence.

Un de ses fils avait rencontré sur son chemin d'illustres protecteurs. Un autre végétait sans emploi. Sa fille s'était retirée au couvent des Dames de Poissy où elle consacrait ses jours à la dévotion.

Christine continua-t-elle pendant de longues années sa carrière de femme auteur? On n'a pu fixer la date de sa mort. Elle dut s'éteindre avec sérénité, en murmurant quelques-unes de ses oraisons à Notre Dame, et ne doutons pas qu'elle n'ait obtenu le paradis qu'elle avait si souvent souhaité aux autres.

LOUISK LABÉ

Lyon passait à bon droit, au seizième siècle, pour être un centre littéraire. Cette cité, placée entre Paris et l'Italie, s'enorgueillissait de donner le jour à des beaux esprits, à des femmes de grand savoir. On y voyait briller Clémence de Bourges, Jeanne Gaillard, Peruette du Guillet qui réunissaient autour d'elles des hommes instruits, des intelligences cultivées. Les imprimeurs de Lyon étaient célèbres. Clément Marot, qui séjourna dans cette ville, en a vanté les attraits dans ses vers. Il l'appelle « cité de grand'valleur 5? et parle de ses « enfants pleins de scavoir (1) » . Il dit encore, en évoquant son souvenir :

(1) Adieux à la ville de Lyon (1536).

J'ay trouvé plus d'honnesteté Et de noblesse en ce Lyon Que n'ay pour avoir fréquenté D'autres bestes un million (1).

C'est dans ce milieu propice aux belleslettres, dans cette ville accueillante aux savants et aux poètes que naissait, en 1525, Louise Charly ou Charlin, connue sous le nom de Louise Labé, et que ses contemporains surnommaient « la Belle Cordière " .

Rien de plus étrange, de plus romanesque que sa jeunesse. En 1542, — elle avait alors dix-sept ans, — elle se sent entraînée par une ardeur belliqueuse et s'enrôle dans l'armée où elle revêt l'armure guerrière. C'était l'époque de la rivalité de François I"et de Charles-Quint. Louise Labé se signala par son courage au siège de Perpignan qui fut levé après trois mois de résistance et oii cette nouvelle amazone étonna les assiégeants dont elle partageait les

(1) De la ville de Lyon (1538).

fatigues et les dangers. On la désigna sous le nom du « capitaine Loys » .

Elle sembloit parmi l'armée Un Achille ou un Hector,

nous dit un poète du temps. Elle reçoit alors plus d'un hommage en vers. Le spectacle, offert par elle, était, certes, peu banal. La présence d'une jeune fille dans les camps pouvait prêter à la médisance. Ses admirateurs nous assurent cependant que sa réputation fut intacte, et nous ne demandons pas mieux que de les croire sur parole. 11 paraîtrait cependant qu'elle aurait ressenti une inclination pour un homme de guerre dont on ignore le nom.

Ces débats promettaient des aventures qui n'eurent pas lieu. Le roman de cape et d'épée se termina prosaïquement par un bon mariage. Louise Labé épousa un homme beaucoup plus âgé qu'elle, un marchand cordier de la ville de Lyon qui s'appelait Ennemond Perrin. Il était riche, ce qui ne gâte rien, et s'il n'égalait

pas sa femme, sous le rapport de l'esprit, il eut le bon goût, lorsqu'il la laissa veuve, en 1565, de l'instituer son héritière. C'était la meilleure preuve qu'il ne croyait pas avoir eu à se plaindre d'elle, et au ténioignagne des contemporains, cette union, malgré la différence d'âge, semble avoir été heureuse. Les succès d'esprit et de beauté de Louise Labé l'exposèrent à de méchants propos, et des écrivains jaloux cherchèrent à ternir sa bonne renommée. Mais son mari prit toujours parti contre eux, et bon nombre de ses concitoyens expriment l'opinion la plus favorable sur son compte.

L'un d'eux nous dit qu'elle avait « la face plus augélique qu'humaine. Mais ce n'était rien, ajoute-t-il, en comparaison de son esprit tant poétique, tant rare en scavoir (1) ».

Ce savoir était en effet très étendu. Elle avait appris le latin, écrivait en italien et en espagnol. L'Histoire lui était aussi familière que la

(1) Pahadin, Histoire de Lyon.

poésie, et elle était bonne musicienne. Il y avait de quoi justifier les louanges qui ne lui manquèrent pas.

La fortune qu'elle devait à son mariage lui permit d'exercer une large hospitalité. Son hôtel à Lyon ressemblait à ce que fut plus tard à Paris celui de Mme de Rambouillet. Les hommes de lettres s'y donnaient rendez-vous, et les entretiens y étaient à la hauteur de la maîtresse de maison et de ses visiteurs.

Clémence de Bourges, dont les poésies ne furent connues qu'après sa mort prématurée, était assidue à ces réunions. Louise Labé s'était liée avec elle, doublement attirée par la sympathie des caractères et la communauté des goûts. Elle protestait contre le préjugé qui condamne les femmes instruites, en les confondant avec les femmes pédantes. « Estant le tems venu, écrivait-elle à Clémence de Bourges, que les sévères lois des hommes n'empêchent plus les femmes de s'appliquer aux sciences et discipUnes, il me semble que

celles qui ont la commodité, doivent employer cette honneste liberté que notre sexe a autrefois tant désirée, à icelles apprendre, et monstrer aux hommes le tort qu'ils nous font en nous privant du bien et de l'honneur qui nous en pouvaient venir, j'

Le Chrysale de Molière, s'il avait vécu alors, n'aurait pas manqué à Lyon de femmes capables de lui tenir tête. Louise Labé n'était pas la seule, parmi elles, à ne pas se contenter de bonne soupe, et à aimer le beau langage. Ses talents et son savoir s'étaient développés dans le milieu littéraire qu'elle trouvait à Lyon; ils étaient aussi le fruit de son éducation, et cette éducation avait été très soignée.

Entourée d'honneurs, d'hommages de considération, son sort pouvait paraître digne d'envie. Son existence ne se prolongea guère au delà de celle de son mari qu'elle suivit dans la tombe, en 1566. Par son testament, écrit un an avant sa mort, elle demandait à être inhumée sans pompe, « à la lanterne >' , c'est-à-dire

la nuit, avec quatre prêtres. Elle léguait une somme de mille livres aux pauvres, dotait trois filles indigentes de 50 livres chacune, et n'oubliait pas ses serviteurs.

Ses œuvres ont été réimprimées en 1823 à Lyon (1). Elles renferment des élégies et des sonnets. Le Débat de folie et d'amour est une pièce à six personnages avec cinq actes en discours. Le sujet a inspiré une des fables de La Fontaine (2).

Dans une de ses élégies, Louise Labé se vante d'avoir éconduit ses nombreux soupirants :

Maints grans seigneurs à mon amour prétendent, Et à me plaire et servir prêts se rendent. Joutes et jeux, maintes belles devises, En ma faveur sont par eux entreprises, Et néanmoins tant peu je m'en soucie.

Que seulement ne les en remercie.

Ce superbe dédain fait honneur à la vertu de

(1) Un vol. in-8°. Une notice, composée d'après les précédentes, est placée en tête du volume.

(2) L'amour et la folie.

la « Belle Cordière " . Elle exprime de tout autres sentiments dans ses sonnets où respire la passion. Ce n'était, sans doute, qu'un thème poétique, et Louise Labé, en les imprimant (1) du vivant de son mari, prouvait que celui-ci n'avait aucun sujet d'en être offensé. On a même supposé qu'il était lui-même l'objet de ces vers enflammés.

Dans un de ses sonnets, elle prend son luth pour confident de ses rêves et de ses peines :

Lulh, compagnon de ma calamité, De mes soupirs témoin irréprochable, De mes ennuis contrôleur véritable, Tu as souvent avec moy lamenté.

Et tant le pleur piteux t'a molesté

Que commençant quelque son délectable,

Feignant le ton que plein avoit chanté.

Et si tu veux efforcer au contraire, Tu te destens et si me contreins taire : Mais me voyant tendrement soupirer,

(1) Ses œuvres, imprimées pour la première fois en 1555, ont atteint, en 1824, leur sixième édition.

Donnant faveur à ma tant triste pleinte : En mes ennuis me plaire suis contreinte, Et d'un dous mal douce fin espérer.

Louise Labé fut tout à la fois une femme savante et une femme poète; elle posséda le double empire de l'esprit et de la beauté. Son ascendant sur la société de son époque est justifié, et l'on ne s'étonne pas que, supérieure à tant de titres, elle fût un astre qui devait toutefois pâlir avec le temps. Si elle n'est pas du nombre des oubliées, elle n'apparait plus que comme une figure voilée parles siècles.

Un de nos grands critiques lui rend la justice à laquelle son rôle et son influence lui ont donné droit.

" Nous avons trop négligé Louise Labé, dit Sainle-Beuvc, parce qu'en étudiant au seizième siècle le mouvement et la succession des écoles, on la rencontre très peu. C'est une gloire et un charme de plus pour une muse de femme de ne pas avoir rang dans la mêlée et de ne pas intervenir dans ces luttes raisonneuses.

58 LES FEMMES AITEIRS

« Louise Labé fut un peu de son temps comme Mme Tastu, comme Aime Valmore du nôtre. Sont-elles classiques, sont-elles romantiques? Elles ne le savent pas bien; elles ont senti, elles ont chanté, elles ont fleuri à leur jour. On ne les trouve que dans leur sentier et sur leur tige (1). "

(1) Portraits contemporains, t. V. — Sur Louise Labé, voir aussi Faglet, Histoire de la littérature française depuis ses origines jusgu'à nos Jours; t. I", Ronsard.

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