Les femmes
De temps immémorial, l'homme affiche une immense supériorité sur la femme; ses titres à la suprématie sont incontestables. Agriculteur ou guerrier, poëte ou savant, partout son génie se déploie, crée, invente; pour lui rien d'inconnu, rien d'impossible? D'ailleurs pourquoi si fort, si courageux, si fier? n'est-ce pas évidemmenl pour commander à un sexe faible et timide. De toute éternité, voilà ce qui se dit, s'écril même... Et pourtant rien de moins exact en réalité; or, il en faut bien convenir, une bonne fois, en toute humilité, dussenl lesZtbns de notre époque ne
rugir <lc colère': l'homme règne... oui sans doute, niais c'est la femme qui gouverne.
Un sage, non delà Grèce, mais de Rome, le fameux Caton disait : « Les Romains commandent à tous les peu- » pies de l'univers, mais les Romaines commandent aux » Romains. » Eh! n'est-ce pas à peu près là le privilège des femmes depuis Adam et Eve? et ne saurions-nous trouver, au besoin, dans l'histoire de tous les âges, la preuve plus ou moins irrécusable de l'empire que les femmes ont toujours exercé sur la civilisation , disons mieux, sur la marche des événements de ce monde.
D'abord, à n'en pas douter, l'histoire des vieux temps nous montrera les femmes vénérées partoul : aussi bien en Grèce qu'à Babylone , en Phénicie que chez les Celtes, les Scandinave.-,, les Bretons', les Germains, voire môme ( pour la plus grande édification de la génération qui s'élève ) chez les peuplades les plus barbares : les Hurons el les Scythes.
Mais pourquoi cette vénération, pourquoi ce culte pour ainsi dire universel? C'est qu'indépendamment des mille séductions en grâces, en esprit, en beauté, dont la nature a paré les femmes, elle leur a départi encore, à profusion, tous les mérites qui attachent, les perfections qui enchaînent; c'est qu'en un mot elle a lait, de leur àrne, un saint réceptacle de toutes les vertus: qu\ Ile y a allumé un foyer ardent, immense, d'amour pour chaque phase de leur vie, comme 11 II $t en ce triple amour,
intarissable et sublime, que se résume, à notre sens, toute l'histoire de l'humanité.
De nos jours, depuis Ségurel Legouvé, personne, plusque
LES FEMMES. x,
M. cii. Lai retelle, n'a consacré de pages éloquentes à la cause des femmes '. Toul à la fois philosophe aimable el grave, penseur riant et. profond, nul, mieux que lui, n'a percé tous ces mystères de grâce, de finesse, d'angéliques vertus qui sont comme leur essence, pour nous les dévoiler ensuite avec un tact plus exquis, une plus suave délicatesse. Organisation des femmes, secrets du cœur, beautés de l'âme, influence morale, il a tout étudié chez elles, tout compris, tout révélé.
Pour nous, hélas! pauvre adepte jeté, bien malgré nous, dans une même voie si ardue el si périlleuse, à qui la tâche est imposée d'esquisser, à grands traits , comme une espèce de programme à ce brillant Keepsake des femmes, une sorte d'ouverture aux douze petits drames différents et divisés par siècle, qu'il renferme : drames intimes où, sous chaque règne, une femme pose, est mise en scène, joue un rôle comme type ou symbole de son époque; de relier el fondre ensemble les nuances, éparses et délicates de ces douze esquisses si légèresen une seule pensée saisissante de vérité, idée-mère qui les inspira toutes, à savoir: L'influence îles femmes sur leiirs siècles... comment faire? où puiser désormais des inspirations fraîches et nouvelles, quand le maître a tout dit, quand il a tout moissonné. Glaneur infidèle, irai-je dérober quelques épis à ses gerbes si belles ; poète infime, quelques fleurs à sa couronne brillante ? Eh bien ! où serait le mal après tout? Fit-on jamais un crime au pauvre de se nourrir des miettes échappées aux tables du riche? Et si,: d'une analyse froide, in-
1 Voir son Testament philosophique et Uttéraire . i vol. in-8°.
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colore, il surgit encore quelque peu d'intérêt, qiielli haute
idée ne concevra-t-on pas de l'œuvre qui aura pu de? 'eurer animée, palpitante, pleine de vie même sous les mutilations d'un scalpel bail une:
Un ouvrage bien curieux serait donc à faire sous ce titre : « Influence occulte des femmes sur la destinée des empires. » Que d'étranges secrets dévoilerait un pareil livre! Combien d'événements dont la cause, oubliée ou méconnue, se révélerait à notre intelligence ! Que de fils imperceptibles, dont la trame nous éebappe, dirigeraient alors, à l'œil nu, telle intrigue ou telle guerre, tel glorieux avènement ou telle révolution funeste! Que la femme soit tour à tour ange ou démon ! qu'elle ait ses Frédégonde comme ses Bathilde!... la question n'est pas là. Ce que nous prétendons, nous, seulement poser en thèse générale, c'est que la femme est le génie qui préside invariablement à tous les actes de notre vie, el les dirige d'une manière plus ou moins invisible.
Le témoignage de l'antiquité viendrait merveilleusement en aide à semblable croyance, si l'histoire du moyen âge et celle des temps modernes ne la confirmaient de reste. Mais nous laisserons prudemment à d'autres la tache de fouiller à loisir les annales de l'Europe, en Russie, en Espagne , en Italie, en Angleterre, pour y démêler le rôle triste ou brillant qu'y jouèrent les femmes de siècle en siècle ; nous nous en tiendrons ici, pour notre compte , à la France, par esprit de nationalité , peut-être aussi de galanterie.
Au moyen âge, nos aïeux subissaient un triple servage: dévot, mystique et féodal. Ah ! qu'il y a loin de notre siècle ,ï ci- moyen âge ! En armant les femmes d'un secours ce-
LES FEMMES. Mil
leste pour résister aux attaques de L'amour, La religion les entourait d'un prestige de fascination; leur pudeur s'embellissait encore sous une pareille égide ; il devenait si glorieux de s'enflammer pour une conquête qu'on étail censé disputer a Dieu même! Les dames grecques e1 romaines n'étaient, en vérité, que de pauvres novices en coquetterie auprès des femmes de celle époque. Agnès Sorel fait reconquérir son royaume à Charles VII: n'est-elle pas, en cela, mille fois plus habile que cette Cléopâtre, qui fait perdre à son amanl la moitié de l'empire du monde. —La sévère Blanche de Castille enchaine à ses luis, par ses rigueurs, Thibault, comte de Champagne, son grand vassal, et le dépouille.... tandis qu'Armide, l'enchanteresse, une fois convertie àl'aiiiûur, ne demandait plus qu'a suivre bumblemenl le char de son vainqueur.
Servir Dieu, sa dame et son roi, voilà la devise de ces beaux temps. Ali! c'est que les femmes s'étaienl posées eu véritables suzeraines du règne féodal ; c'est que l'empire des châtelaines, discours d'amour était absolu. l'as un lait d'armes où ne brillassent leurs couleurs, de cimier où leur chiffre ne lut inscrit, d'écharpe qui ne fui brodée de leurs mains. Les dames étaienl l'àme de toute poésie : tant de troubadours célébraienl leurs charmes, el jusqu'à leurs rigueurs, quoiqu'elles sussenl forl bien à quoi s'en tenir sur ce dernier point; mais, en revanche, il y avail chez elles un grand fonds d'inhumanité à l'endroil de leurs charmes. Habituées à des tournois sanglants où l'on guerroyail piaula prééminence de leurs beaux yeux, que de combats ridicules et meurtriers n'excitaienl pas ces rudes coquettes ! on n'y peut plus songer qu'avec effroi. Trouvez donc . *\r nos
jours, de complaisants chevaliers qui se lassent aussi niaisement estropier, occire pour leurs dames... Oh! nous n'entendons plus l'amour de la sorte, et peut-être n'avons-nous pas tout à fait tort.
Aussi bien tout n'était pas rose pour ces despotiques châtelaines, si passionnées de gloire, si jalouses, si fières de leur beauté. Il se trouvait parfois quelques petits inconvénients attachés à leur vie soit errante, soit sédentaire. Les unes, comme Éléonore de Guienne, suivaient-elles par héroïsme ou fidélité leurs maris aux croisades... elles s'exposaient à braver un ciel brûlant, le harem d'un vieux sultan, et pis encore, la famine et la peste. Les autres demeuraient-elles solitaires etsans défense dans leurs castels. . . elles se voyaient inévitablement en butte tout à la fois à la félonie des chevaliers noirs, aux embûches des bandits, aux doux et tendres chants des ménestrels. Trois périls pour un ! pauvres colombes! c'était pour en mourir... Et pourtant elles n'en mouraient pas, ni leurs maris non plus. Au reste, il n'est pas sans exemple que plusieurs de ces dames aient, en cas d'urgence, soutenu très-vaillamment des sièges, à l'unique intention de leurs seigneurs et maîtres. Oh! mais alors c'étaient de rudes châtelaines, toujours montées sur des palefrois, le faucon au poing, la lance en arrêt. Nos lionnes du jour ne comprendraient même pas une vertu ainsi bardée de 1er et cuirassée.
Les coups de dague ou de lance n'ont au fond, jamais rien prouvé en l'honneur de la dame qui les permet ou les ordonne; aussi les femmes du moyen âge sont-elles notoirement coupables d'avoir abusé si longtemps de leur empire, en laissant impitoyablement se battre de pauvres chevaliers, pour
l'unique plaisir de disputer entre elles la prééminence de la beauté; mais aussi, par forme de compensation, gri leurs passions exaltées, elles auronl eu le mérite d'avoir prêté à l'amour une divinité nouvelle que les anciens avaienl à peine entrevue dans les jeux de leur mythologie; elles l'auront rendu inséparable delà gloire et des plus nobles sentiments du cœur.
Après cette trinité d'adoration, Dieu, dame et rot, où, soil dit en passant, la dame absorbait tout le culte, la chevalerie en vient tout à coup à se lasser de son espril aventurier ; puis successivement, sous Charles VII, Louis XII, i't François I , elle subit une sage réforme, se discipline, perd son caractère farouche pour revêtir la grâce , la fine galanterie; toutefois elle commence à obéir plus aux ordres du monarque qu'aux volontés de la dame. Voyez plutôt! L'histoire vous entretiendra hautement des nobles preux : Gaston de Foix, Lapalisse, La Trémouilleel Brissac, mais elle ne vous dira rien, ou tort peu dechose, des dames de leurs pensées. D'abord ceci prouve que les chevaliers d'alors se piquaient de discrétion ; puis on en pourra conclure, au besoin, que leurs belles étaient mieux inspirées que nos châtelaines du moyen âge.
Ali ! c'est qu'alors une grande révolution morale s'opérait es France; l'antiquité reprenait ses droits sur une civilisation qu'elle avait fondée. - La poésie sepril de belle passion pour des laits chevaleresques, pourdes mœurs héroïques que la religion semblait inspirer. I, 'amour tout mystique de Pétrarque pour Laure , de Dante pour Béatrix , se complaisait dans ses chaînes, ad, naît son martyre : or les femmes raffolèrent de cel amour, en France comme un Italie ;
il étail si séduisant ! L'Arioste el Le Tasse ae firent que
porter ce ravissement au comble; les chants des troubadours semblèrent désormais niais et monotones : car ce n'était plus en paradis, mais dans l'olympe, que la poésie nouvelle transportait les femmes; et ces dames se faisaient, on ne peut mieux, à l'idée d'être comparées à des déesses. Pourtant, par degrés [car tout dégénère), l'amour devint moins sérieux, la galanterie plus fictive, le culte moins idéal. Le genre de domination nouvelle, exercée par Aunes Sorel, laissait des souvenirs: Diane de Poitiers les recueillit, les appliqua à sa manière. Rien de contagieux comme l'exemple.
La religion avait été, pour les dames, au moyen cage, le prétexte d'un empire absolu. Sous Henri II, François II. Henri III. les guerres de religion au contraire détruisirent toute leur influence : c'est qu'on les vit se mêler, en aveugles, à des débats sanglants qui devaient leur demeurer étrangers; c'est que. perverties par l'exemple corrupteur de Catherine de Médicis, elles tirent servir jusqu'à leur esprit, leur beauté, leurs grâces, à dresser des pièges, exciter des fureurs. Triste rôle que jouaient là ces femmes... Passons vite.
Tout à coup, sous Henri IV, la galanterie redevient fine, gracieuse, délicate comme au temps de François I. Mais hélas ! cette retiaissance , ouvre du Béarnais, n'eut qu'une durée passagère : et . sous Louis XIII . l'amour subit la plus complète des métamorphoses : il se montre pédant, discoureur, prodigue de métaphores, de subtilités; puis, éclate la guerre de la Fronde, qu'on pourrait appeler, ajuste titre, la guerre des femmes, puisqu'elles prirent à tâche d'en
croiser et brouiller toutes les manœuvres, et que c'est à
leurs passions ardentes, à leurs caprices qu'on dûl les épisodes et les péripéties bizarres de cette tragédie galante.
EnfinLouis M\ munie sur le trône; les factions se taisent devant ce fier monarque qui devait dire plus tard : La France, c'est moi. Les intrigues politiques ont passé de mode, c'est assez dire que les femmes y renoncent en lïain ; des séductions plus douces les attirent, les enivrent, car l'amour s'est épuré au cœur de La Vallière et sous la plume de Racine. Bientôt la brillante Athènes se voit transportée à Versailles avec ses arts, ses prodiges et son génie ; les femmes ne vont plus que d'enchantements en enchantements; les voilà devenues, toutefois après le monarque, les fées , les reines séduisantes de toutes ces fêtes, de ces bals . de ces carrousels où resplendissent l'or et les diamants, où tout s'anime de l'esprit galant de Benserade, des grâces du duc de Guiche , de l'ardeur passionnée de Lauzun pour exprimer l'amour, ou sinon pour le feindre. Le théâtre luimême est, transformé, grâce à Quinault, à Racine, à Molière, en une nouvelle cour d'amour où régnent encore les femmes. Dès ce jour, l'amour, transporté sur la scène, devient à jamais le prétexte et le nœud inévitables de toute œuvre dramatique ; et quoiqu'il date de loin , ce petit abus dure encore, et il se perpétuera, voyez-vous, en dépil de nous-mêmes : plus de monde, sans femmes; plus de théâtre, sans amour !
Et c'était peu encore, sous Louis XIV, des enivrements de la cour et du théâtre... La peinture et la sculpture vinrent enfanter, pour les femmes, des merveilles nouvelles. Au lieu de ces ridicules effigies des douzième et treizième siècles, voilà soudain leurs grâces les plus touchantes,
XMII I.KS FEMMES.
vouées à l'immortalité par les pinceaux de Poussin, de Lebrun, de Lesueur, de Mignard, par les ciseaux de Bonchardon, de Pnjet, de Coustou.
Un règne si prestigieux, si éblouissant, où tout était pompe, féeries, délices, dura jusqu'à ce qu'il prit, un beau jour, la fantaisie à certaine femme prude et sévère de jeter, sur ce riant âge d'or des femmes, le sombre manteau de sou austérité. Avec madame de Maintenon, reine anonyme et fantôme de reine, tout se désenchante, s'assombrit, s'éteint, s'évanouit. Plus de galanterie, d'amour, de vraie pitié, mais de la morgue, de l'ambition, de l'hypocrisie. Terrible influence de femme!
Aux austérités de Maintenon succédèrent les mœurs de la Bégence, ère fatale dont le poison devait tout flétrir. Cessant d'être appuyées du prestige de leurs vertus, du prisme de la religion, conséquemment moins honorées, les femmes n'eurent plus d'autre arme défensive que leur coquetterie; mais, comme l'art de la séduction avait, à cette époque, naturellement fait de très-grands progrès chez les hommes, la lutte devint inégale; il en résulta des conventions nouvelles dans les mœurs, assez peu morales sans doute, mais sanctionnées par l'usage, consacrées par le ton et la mode. Madame de Pompadour exerçait un si funeste empire : on sait à quel titre ; bien des femmes, à son exemple, trouvèrent charmant de régner aux mêmes conditions. Aussi les courtisans et les flatteurs prirent-ils grand soin de leur plaire. En effet, qui distribuait alors la gloire, les places, les bénéfices? Des femmes.
Pour consommer cette œuvre de démoralisation, vinrent bientôt d'Holbach, Diderot, Helvétius, Voltaire, c'est-à-dire
le bel esprit, la philosophie, l'athéisme , qui achevèrent de perdre les femmes. Il esl juste, toutefois, de dire que, sous Louis XVI, ramenées, un moment, dans une voie meilleure par le contact salutaire de madame Necker, de la princesse de Beauveau , de mademoiselle Lespinasse, de mesdames Riccoboni, Genlis, d'Houdetot, e1 par les ici Us de Bernardin de Saint-Pierre, leur esprit se retrempa, et leur cru pura. Mais alors il était trop tard; déjà leur voix avait perdu sa puissance; elle s'éteignait, de jour en jour, dans le tumulte des passions qi ig ient -de toutes parts.
Pauvres femmes! l'heure est venue où le torrent d'une révolution qu'elles n'avaient su prévoir, 'dont quelquesunes d'entre elles même avaient aveuglément caressé les prémisses, les devait impitoyablement entraîner comme des èlies faibles, délaissés, sans valeur. Dès ce moment fatal, quel rôle leur restera-t-il à jouer? l'n seul : relui de victimes. - De victimes, ai-jc dit! Or, je vous le demande , l'histoire d'aucun peuple offrit-elle jamais position plus inouïe faite aux femmes? Tout un sexe indignement foulé aux pieds, livré en holocauste aux fureurs sanguinaires de l'autre!... lui que nous avions constamment vu, au moyen âge, sous François I, Henri IV, sous le grand roi luimême, tour à tour souverain despotique, adulé, honoré, enivré' d'encens... le voici, divinité déchue, repoussé tout à coup du pied, jusqu'au dernier degré de l'échelle sociale : bref, il n'y a plus de femmes; partant, plus d'amour, de morale, de liens de famille, d'humanité; tout est détruit : voilà pourtant ce que c'est qu'une révolution.
Mais unis croyez peut-être que ces femmes vont subir, avec nue lâche résic talion la condition étrange a laquelle
on les réduit! Non, non. On 1rs terrassait faibles el suppliantes, elles se relèveront héroïques el fières. De cette boue qu'on leur jette au front, de ce sang dont on arrose Inir tête, elles se composeront une couronne de vertus immortelle; 00 les traîne à l'échafaud, elles feront de cet échafaud un trône de gloire pour leur sexe... C'est ce qu'ont fait les Roland, les Cazotte, les Sombreuil, les Rosambeau, les Lavergne, les Larochefoucauld ! Anges régénérés en dépit des persécutions, ces femmes puiseront, dans le loyer d'amour qui est leur âme, cette tendre pitié qui soustrail des victimes à la mort, cet esprit ingénieux qui délit l'œil des inquisiteurs, cette sécurité feinte qui brave jusqu'au péril le plus imminent, ce tact admirable enfin qui sait trouver de secrets appuis, même parmi des sicaires.
Mais suflit-il de sauver des innocents; une jeune fille ose un jour davantage; et, par son dévouement sublime, Charlotte a mis tout son sexe hors la loi. Les tyrans du jour ne voient plus que des Corday dans toutes les femmes; les voilà devenues suspectes de pitié, d'amour pour leurs parents, pour leurs frères; et, à leur tour, elles peuplent les prisons; mais là, toujours fidèles à leur mission sainte, elles feront hure, en entrant, un rayon du jour dans ces ténèbres; elles souriront au malheur, sèmeront la parole de Dieu, la persuasion touchante; par elles, l'infortune portera plus légèrement le poids de ses souffrances et de ses alarmes. Aussi l'horreur des tyrans pour les femmes ne fait que s'accroitre ; les maudits frissonnent à l'aspect de ces anges mortels... C'est qu'ils avaient déjà le pressentiment qu'une femme renverserait enfin leur œuvre monstrueuse. El cette femme, à qui la gloire était réservée, pur sa constance,
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son courage, sa piété intrépide, de rendre à la vie nu peuple à l'agonie, de sauvertoul ce qui restail dé l'élite de la France, cette femme lui madame Tallien; la mort nous l'a ravie récemmenl sous le nom de princesse de Chimaj . Eh ' qui le pourrait croire; malgré l'immensité du bienfait, un silence ingrat a pesé sur sa vie : il plane encore sur sa tomlti'.
Depuis la Révolution, les femmes n'ont cessé, jusqu'à l'époque actuelle , de voir toujours insensiblement, de jour en jour, s'affaiblir leur influence ; et les choses en sonl venues même au point qu'aujourd'hui l'œuvre de destruction esi consommée.
Demandez d'abord au Consulat! Quelle pouvait être la puissance morale des femmes sous un dictateur quijetail le mouchoir avec la fierté d'un sultan ou la rudesse d'un soldat, en un temps où tout .était à refaire, à régénérer?
Demandez encore à l'Empire, qui prétendait, par ses conquêtes, improviser, en vingt ou trente ans, une monarchie universelle que Rome a rêvée cinq siècles! Quelle influence pouvaient exercer des femmes sur ces masses guerrières qui se niaient toutes au dehors, avides qu'elles étaient de richesses, d'honneurs et de gloire, sous un règne d'ailleurs où les nobles héritières s'adjugeaient, comme fiefs, aux généraux, aux courtisans du maître?
Demandez enfin à la Restauration, qui vint mettre en présence deux Frances au lieu d'une, opposer l'un à l'autre deux régimes, (l'ancien e1 le nouveau), inconciliables de
leur nature, l.es fem s ne sont-elles pas appelées à jouer
un rôle en toutes choses. Qu'advint-il? Les duchesses de l'ancienne cour s'accordèrenl mal avec celles de rempile;
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l'étiquette fut, sous les deux derniers rois, une source continuelle de guerres intestines, de rivalités sans fin pour les
vanités féminines. Et ce n'était là encore qu'une cause accessoire de discrédit pour les femmes. Savez-vous bien ce qui les a tuées en réalité, ce qui a détruit à jamais leur empire? C'est cependant une chose bien excellente en soi... le système représentatif.
Pour les femmes, il n'y a donc plus de suzeraineté possible, plus d'influence sur le siècle. Leur règne est fini. Cela est cruel à dire, mais cela est vrai. Le système représentatif est une barrière puissante contre l'anarcbie ; il fut la sauvegarde de Louis XVIII et sera celle de toutes les monarchies qui se succéderont en France; mais ce régime a neutralisé à jamais toute l'action des femmes ; il les tient à part, en un isolement forcé, les éloigne de la scène du monde, ôte ainsi tout charme à la conversation, toute fleur à la galanterie, toute illusion à l'amour. Il est d'ailleurs, pour elles, trop sévère dans son calme, trop alarmant dans ses agitations ; en un mot , le système représentatif a desséché les cœurs, rendu tous les esprits lourds, glacés, positifs.
Étonnez-vous donc, après cela, que les femmes ne soient plus que faiblement honorées ; que leur beauté soit exi à. de froids regards, leurs grâces à l'indifférence, leur espril à des calculs de Bourse ; qu'une foule distraite froisse jusqu'à leurs toilettes les plus fraîches, ou les coudoie, ou les beurte. Oh ! c'est là une bien triste chose !
Doutez-vous encore que le culte de la femme ait disparu de nos jours ! Contemplez un peu notre matérialisme, le sans-façon de nos formes, l'aigreur de nos esprits, l'âpreté de nos mœurs, notre soit incessante de l'or, le cynisme de
IIS KBMMKS. Wlll
nus imaginations, et, par-dessus tout, nos passions politiques... Ne voilà-t-il pus des témoins irrécusables?
Eh ! que faudrait-il cependanl pour que ces pauvres fem-
mes pussent vivre encore un peu de cette douer vie, à. elles, qui est tout amour? Il ne nous faudrail qu'un peu moins
de glace au cœur, de prosaïsme dans l'esprit, de puritanisme moins affecté, de sauvagerie moins diogéniqne; il faudrait enfin nous montrer, par quelques hommages, meilleurs jiiLes de leurs charmes el de leurs grâces; par nuire
respect, de leurs vertus touchantes qui, après tout, sont la source de nuire bonheur. Vous voyez bien, à la marche rétrograde de ce siècle, que tout cela est impossible.
Mais alorsque voulez-vous que fassent de tristes femmes, ainsi délaissées, pour lutter contre ce siècle de ter, qui les étreint et les emprisonne d'une manière si impitoyable? El ne le comprenez-vous pas! mais une réaction formidable i loi il vous riez pourtant, une croisade en règle contre nousmêmes. Et cette croisade d'affranchissement féminin a pour chef suprême une femme célèbre, pour sentinelles perdues des lionnes et des femmes libres ; el les sommités de cette ligue s'élancent déjà, d'un pas rapide, dans toutes les carrières ouvertes aux talents , dans les arts de la peinture, de la musique, de la sculpture, de la poésie. Ah! le siècle n'aura pas impunémenl déshérité les femmes du doux empire que l'amour leur donnait sur nous... De désespoir, (lies se sont faites hommes ; c'est par le talent qu'elles aspirent désormais à marcher nos égales, a nous forcer à l'admiration; et qui sait, peut-être s'essaient-elles ainsi, en secret, à ressaisir un jour toute l'influence qu'elles mit perdue.