S MADEMOISELLE DE VALBELLE
— Le mieux du nu unie : la pente était douce... La drôle d'idée de sa Majesté! vouloir aussi (aire le voyage à cheval... Heureusement qu'elle n'a pu aller loin , et que le carrosse de l'évêque d'Angers était là : le roi a été tort aise de l'avoir... Mais je suis encore tout brisé de ce maudit voyage!
— Parbleu ! je t'en dis autant. . . J'aurais voulu voir M. de Beaufort sur le siège d'un cocher... curieux en vérité ! le roi des halles menant le soleil levant !
— Tais -toi donc!... Et ta maîtresse, mademoiselle de Valbelle?
— Toujours tigresse, lionne : elle me fera mourir, le diable m'emporte !
— C'est' étrange ! une fille d'honneur de la reine !
— La céleste femme !... Qu'est-ce que l'on fait ici ?
— On y bâille et l'on y meurt. . . Moi , je vais au cabaret : je courtise des bourgeoises et des paysannes, alors que je ne puis faire ma cour...
— Je te plains , mon pauvre Péguilhen ! . . . Et le surin tendant?
— Toujours là; le roi est fort aimable avec lin.
— J'irai lui faire ma visite.
— Il est indisposé : d'ailleurs il ne reçoitquede grands seigneurs. Ainsi tu auras tout le temps de songer à ta cruelle.
— Hélas! j'aimerais mieux m'en prendre à un des astres de l'hôtel de Rambouillet. J'en mourrai !... Quel est celui-là?
là parvenu. Tu ne le reconnais pas? d'Artagan le mousquetaire.
— Cela lait donc sa cour?
— On ne le voit guère ici.
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Ah ni ! mais, Péguilbed, quelle bicoque esl ce ohâteau?... J'ai été obligé d'arriver par une terrasse étroite el découverte,
Mais embaumée de ces belles giroflées d'or , dont la senteur a dû te rappeler l'haleine parfumée de ta belle,
— Le diable puisse-t-il t'occir !.. . Quelle antichambre pour des gens comme nous!
— Le roi n'a qu'une pièce, et son premier gentilhomme de la Chambre une chaise de paille... Cela commence à me consoler... Ou est le duc de Saint-Aignan"?
Près de sa Majesté... Il l'endort sans doute avec ses vers, ah ! ah !
— Que ferons-nous ce soir?
— Au cabaret , mort Dieu !
— Tope, monsieur de Péguilhen.
— Ravi de vous produire , monsieur de Chaverny . . . Mais, chut! le coucher est terminé... Voici le capitaine des gardes et M. de Saint-Aignan. <>
Alors le silence régna parmi tous ces seigneurs à vastes perruques , canons et rubans , qui se moquaient , dans le beau style , des éminents personnages de la ville et de la province. Mais bientôt ce silence fut troublé par un murmure d'étonnement , alors que chacun vit le premier gentilhomme introduire, dans la chambre de sa Majesté, ce même d'Artagan que l'on méprisait presque... On n'eut pas le temps de faire beaucoup de conjectures sur. cet incident subit, car celui qui en était le héros sortit bientôt de l'appartement royal, tout bouffi, le nez an vent, l'air impertinent , el se donnant déjà des airs de favori. Chacun le fêta, le choya, s'empressa; mais il prit un airdiscrel H si capable, qu'on
liO MADEMOISELLE DE VALBELLE.
<'ii fut réduit à reprendre l'interminable chapitre des conjectures.
« L'animal est-il heureux ! dit Chaverny.
— Ce qui me console, répondit Péguilhen, c'est que le duc de Gèvres en crèvera de dépit.
— Sa plate figure en est toute bouleversée. . .
— Mais c'est fini... bonne nuit au roi... Viens noyer ton chagrin dans le bon vin de Bordeaux.
— Nous boirons à mademoiselle de Valbelle. »
Ils sortirent comme deux étourdis, deux marquis qu'ils étaient ; et, réunis à d'autres raffinés, dandys de race, incroyables du temps, ils s'en allèrent à loisir pinterau cabaret.
C'était la mode.
Le surintendant , glorieux de voir que le roi prenait un intérêt si vif à sa santé, qu'il envoyait toujours M. de Brienne s'informer de sa fièvre tierce, paraissait tout gaillard; il avait dans sa joie , très-naïve à coup sur pour un ancien procureur général au parlement, fait ouvrir ses salons à la foule des seigneurs qui courtisaient assidûment son argent et sa personne.
Nous ne croyons pas devoir dire au juste la tonne du ne/, de M. Fouquet , ni la couleur de ses yeux , ni décrue exactement son costume de ce jour; cependant nous sommes sûrs que la surintendante s'appuyail sur une pile de carreaux de velours vert , et que la chevelure du i\\\v de l.a
Feuillade était forl ample, el son air on ne peul plus avan-
HADEM0ISE1 LE DE s ILBELLE. (il
tageux : ce seigneur parlait haut el ferme, luisait mille protestations de dévouemenl au surintendant , dont il s'honorail d'être l'ami. Mais un autre courtisan plus remarquable encore el plus remarqué, c'était M. deGèvres; il obséquiail Fouquet de tous côtés > riait aux moindres paroles de madame la surintendante : cel homme, que pensionnail le niinistre, devait toucher le lendemain une grosse somme , et de crainte sans doute de ne la pas tenir encore, il s'était l'ait le chien du logis. Les courtisans, par métier, l'appelaient eux-mêmes un plat duc el pair; mais le tout, sans doute, par pure convoitise. Toujours est-il que rien n'était si gai , si remuant que toutes ces ligures jeunes ou vieilles , ridées ou enfantines, sottes ou spirituelles, après tout fades, insignifiantes, encadrées dans des flots de cheveux qui n'étaient pas les leurs, el s'agitant, se mouvant, s'empressanl pour plaire à un homme... parce que cet homme avait de l'argent...
Péguilhen et vingt jeunes gentilhommes , à demi ivres, étaient là, et surtout Chaverny : ils encensaient l'idole...
Tout à coup , à un signal donné , les portes d'un salon s'ouvrent...
« Veuillez bien voir danser mes paysannes de Belle-Isle ; elles viennent me rendre hommage, dit le surintendant.
— Peste! elles sont bien ces petites, s'écria Péguilhen...
— Sautez , jolies vassales du haut et puissant seigneur de Belle-Isle, grommela, d'un ton presque insolent, certain homme noir que personne ne connaissait ... »
Elles étaient réellement G >rl j< (lies les vassales du ministre avec leur jupe écarlate à bandes de velours noir : leurs jambes fines, leurs jolis pieds, leurs yeux vils, leurs dénis
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blanches, leuss joues fraîches, leur air mutin, charmaienl la noble assemblée.. . Il était si charmant de les voir danser, voltiger comme de petites fées sur les lourds tapis du parquet ! Avec leurs corsages étroits et souples , leurs petites manches à ornements d'or , elles étaient , d'honneur , à croquer ! C'est au moins ce que disaient tout bas plusieurs courtisans...
«Ah! mais, regardez donc , s'écria soudain Péguilhen.
— Bravo ! bravo ! la magicienne , la sorcière !
— La devineresse de Belle-Isle ! bravo ! bravo ! . . . » C'était une femme , non de ces vieilles qui ont comme
accaparé le domaine de la démonologie et le genre grotesque dans tant de drames , mélodrames , romans ou poëmes ; ce n'était ni une Norma, ni une Merrillies, non; elle n'avait ni cheveux roux, ni goitre, ni yeux rouges; elle avait une forme humaine ; elle était môme fort bien pour une sorcière ; elle faisait le grand jeu , lisait dans la main gauche , vous faisait voir l'avenir dans du marc de café, et le diable à huit clos : c'était une de ces tètes que Greuze aurait voulu dessiner, une femme brune à formes grêles, mais délicates. Elle fit sensation dans le salon de la surintendante , la belle devineresse de Belle-Isle.
« Allons , Gitanettine , dit gracieusement madame , dites la bonne aventure à M. le duc de Gèvres. »
Gitanettine s'approcha. « Oh ! l'heureuse ligne ! vous serez toujours heureux courtisan , monseigneur.
— Bravo! bravo! la bohémienne!... Oui, ce sera toujours un courtisan spirituel, dit Chaverny à l'oreille de Péguilhen.
— A mon tour : voyez cette main , ma belle, el lisez-v
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un heureux et prochain avenir, lit celui-ci en s'approchanl brusquement de la devineresse.
Iivec votre permission , Péguilhen . s'écriaM. deGèvres; votre tour viendra après'celui de monsieur le surintendant. » \ la manière donl le capitaine des gardes prononça ce mol moruieur, Chaverny dit à un sien voisin : « Je gage L'amour de cette belle personne qu'il doit toucher demain du surintendant un quartier de sa pension. »
Gitanette s'approcha de monseigneur Foùquet , et lui prédit une suite non interrompue de prospérités , de fortunes et de grandeurs peu communes ;, tous ses souhaits, comme de juste, devaient s'accomplir bien vite, et les lignes de la main gauche étaient des plus favorables : on n'est pas ministre pour rien. Tout le monde d'applaudir" et surtout les deux dues , à qui , du reste, la maîtresse des destins promit monts et merveilles... Bref, chaque membre, de l'honorable compagnie eut sa part de bonheur et de jours filés de soie et d'or. On l'applaudit à tout rompre.
Seulement , j'aurais voulu que vous pussiez voir la figure sardi inique de l'homme vêtu de noir, et son rire silencieux rentré.
« Bravo! déesse du destin ! s'écria Chaverny.
— Si ce qu'elle a dit au surintendant est la vérité , c'en est fait de M. de Colbert.
- Allons donc , Pégnilhen , dit le duc de La Feuillade , madame la surintendante vous attend. . . elle veut voir votre main... »
Et Pégnilhen courut en faire admirer les lignes heureuses à la souveraine de Belle-Isle.
Pauvre Péguilhen! il ne se doutait guère qu'un jour il
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habiterai! la mémejprisoD d'État que le malheureux Fouquet !... C'esl ce que la magicienne n'àVail pas devint''.
Cependanl Fouquet, resté seul enfin , goûtait un calme délicieux. Assis sur un lit de repos, content, heureux, il récapitulait dans sod espril tous les faits si rassurants pour Sun pouvoir, qui s'étaient accomplis dans cette riante journée!, Le roi lui témoignait tous les jours plus de confiance, d'égards et d'intérêt : d'ailleurs, il était si nécessaire au conseil, si utile au bien-être de l'État!... Il était si bien servi ! . . .
Le ministre se prit à rêver à l'arrestation de M. Colhert. . . et, dans un arrière-plan du tableau qu'il prenait tant de plaisir à revêtir de couleurs si roses, il se vit le premier siège au conseil ; il vit la place de Mazarin... de Richelieu peut-être. . . Au fait , pourquoi pas *?. . . Le roi est jeune , ami des plaisirs... Alors le premier ministre ne voyait plus de bornes à sa puissance ! . . . Et toutes les femmes de la cour. . . Ici un sourire passa sur ses lèvres , et ce sourire semblait dire : Au reste, il n'est pas absolument nécessaire pour cela d'être premier ministre.
Il prit une carte géographique , y chercha Belle-Isle , et parut méditer. « Pure précaution, pensa-t-il; je n'aurai jamais besoin de m'y cantonner. . . » Il fut interrompu par un ■ le sesaffîdés, commis aux finances, homme adroit, qui lui avait donné maintes fois preuve de savoir-faire.
« Monseigneur, sa Majesté mande que vous veniez de-