L E S V É I É R A N S DE C Y THE R E
core les bonnes fortunes; plus que personne, il croyait aux Eglé, aux Phrosine, aux Zélide, aux Delphire, aux Agatilde, aux Claudine qu'il avait chantées. Un matin qu'il sortait du boudoir de l'une d'elles, après s'y être couronné d'un nombre trop considérable de myrtes, (il est heureux que nous ayons le style mythologique pour exprimer ces choses-là), Gentil-Bernard alla se présenter au lever de madame d'Egmont, « Mon poëte, lui dit-elle, puisque vous voilà, vous allez écrire pour moi à madame de T*** et la remercier d'une invitation qu'elle m'adresse. » Bernard s'assied, mais il paraît égaré. « Eh bien, qu'avez-vous donc, mon cher Ovide? — Madame... excusez-moi... — Comment, dit-elle, vous ne sauriez écrire ce billet?— Madame... madame... — Vous m'étonnez; je n'imagine pas qu'il faille votre talent pour une semblable misère. » Mais Bernard ne répond point ; la plume demeure entre ses mains; il regarde; la volonté l'abandonne ; il n'a plus conscience de luimême ; il n'est pas fou, il est hébété. On le ramène chez lui.
Depuis celte heure, Gentil-Bernard n'a plus traîné qu'une existence idiote; on le conduisait à la comédie,
H n'y comprenait rien et n'y reconnaissait personne; on lui récitait ses propres vers, peine inutile! Le poète n'avait pas survécu à l'homme. De loin en loin seulement, il relevait sa tète appesantie, et promenant autour de lui un regard respectueux, presque craintif, il répétait comme un perroquet : « Que dit le roi?... Comment se porte madame la marquise de Pompadour? »