‹ Les femmesChapitre 52 sur 72 · MEMOIRES D UN 110. M .ME · texte numérisé non relu

MEMOIRES D UN 110. M .ME

Si je me raille un peu moi-même, c'est par amourpropre, et afin que vous ne me regardiez pas comme un être absolument vulgaire.

La vérité est que dans ces professions claustrales, où la mécanique et la routine tiennent tant de place, l'esprit finit par prendre des plis comme le corps. Un voile s'étend et s'épaissit sur l'intelligence. On n'agit plus que machinalement. La pensée s'est assoupie.

J'ai donc été de ceux — plus nombreux qu'on ne croit — qui ne pensent à rien.

Balzac a trop exagéré le drame dans les âmes d'en bas. Il les a dosées à sa mesure.

II vous a dit à quoi pensent :

Le paysan qui chasse à la loutre ;

L'invalide qui regarde jouer au cochonnet ;

La garde malade qui remue une tisane;

Le clerc d avoué qui feuillette un dossier.

A mon tour, si j'avais le temps, — moi, Duval, — je vous dirais à quoi ne pensent pas :

L'épicier qui casse son sucre ;

ï>i~2 LES FEMMES QUI FONT DES SCENES.

L'expéditionnaire qui taille sa plume ;

Le valet de pied qui attend ses maîtres sous le vestibule de l'Opéra ;

La sentinelle qui baye aux étoiles.

Accoutumez-vous à regarder comme immense le nombre des individus qui ne pensent à rien.

Penser à rien, — c'est peut-être le bonheur!

A coup sûr, c'est la santé.

... Vouiez -vous que je continue ï

lime serait peut-être arrivé quelque chose si je m'étais marié.

Que Ton ne prenne pas cela pour un mot de vaudeville.

Mais je ne nie suis pas marié.

Je n'ai pas osé.

Alors, le hasard s'est détourné de moi tout à fait, et j'ai été comme oublié dans la vie.

L'accident lui-même m'a dédaigné.

Pas de pot de (leurs tombant sur ma tête!

M KM 01 Ri- S i) l!N HOMME. Ht

Pas de querelle au café !

Pas de montre volée !

Les voyages m'auraient bien séduit ; mais oh aller? A quelle contrée donner la préférence? Pourquoi l'Italie plutôt que l'Espagne? Et pourquoi pas leFrangistan.

L'indécision m'a cloué surplace.

Et maintenant, quand un désir de locomotion s'empare trop vivement de moi, j'étends la main vers les trois ou quatre rayons qui forment ma bibliothèque.

Je prends et je relis mes deux ouvrages préférés.

L'un est le Voyage autour de ma chambre, par le comte Xavier de 3Iaistre.

L'autre, plus modeste encore, et sans nom d'auteur, est le Voyage dans mes poches.

Mais au moins j'aurais pu, comme citoyen ou même comme simple passant, assister à quelque tait considérable, approcher ou seulement apercevoir quelque personnage fameux.

Je l'aurais pu certainement.

L'ironique destinée m'en a toujours empêché. Un rhume de cerveau me tenait au lit lorsque éclata la révolution de février.

Quelques jours ensuite, je voulus voir M Ledru-

Rollin.

Il venait de passer.

J'ai également manqué l'ouvrier Albert d'un quart d'heure.

Ce n'est donc pas moi qui projéterai jamais des lueurs sur notre histoire.

De la légende du dix-neuvième siècle, je n'ai retenu que le refrain, un seul mot, que je répète à la façon du perroquet effrayé :

— Boum!... Boum!

... Voulez-vous que je continue?

Non. Je finis, — car la liste de tout ce qui ne m'est pas arrivé remplirait aisément cent voulûmes. Il ne m'est jamais rien arrivé, — même en rêve. D'ordinaire, cependant, la nuit est la revanche du

MEMOIRES D'UN HOMME. *>tr,

jour; les (êtes les plus calmes s'illuminent alors de mille féeries intérieures ; un régisseur invisible vient frapper les trois coups dans votre crâne pour une comédie aux cent actes divers.

Moi, je n'ai jamais rêvé que de choses indifférentes, de mon chapeau qui s'envolait ou (rime allumette chimique qui ne voulait pas prendre.

Qu'ajouterai-je encore ?

« Cache ta vie, » a dit un sage. Je n'ai pas de peine à cela.

La terre me sera légère, car je n'aurai pas beaucoup pesé sur elle.

Le monde aura été pour moi une feuille de présence où je me serai contenté de signer mon nom, — mon nom de Du val.

Une belle arme, la lance !

De beaux hommes, les lanciers !

La lance ! droite, reluisante, effilée, haute, avec un joli drapeau qui claque au vent !

Les lanciers ! les moins farouches de tous les cavaliers, coiffés élégamment, cambrés en selle, rianls et rapides !

J'ai l'honneur de connaître un lancier, un ancien lancier, et de déjeuner quelquefois avec lui dans un café du boulevard.

V toutes les qualités de l'homme du monde et du militaire en retraite, ce lancier joint un appétit considérable.

Sa lance s'est changée en fourchette.

— Vous souriez de ma fière prestance à table, — me dit-il l'autre matin, après avoir exterminé une plantureuse entre-côte : — et vous avez raison de sourire.

» Je vous souhaite de portez un jour vos soixante ans comme je porte les miens.

» Et cependant, ce que je suis n'est rien en comparaison de ce que j'ai été.

» Je parle du temps oii j'avais l'honneur de servir dans les lanciers...

» Garçon ! qu'est-ce que vous allez nous donner maintenant?

» Dans ce temps-là, j'avais, comme à présent, cinq pieds huit pouces, bonne mesure. J'étais maigre, et je dévorais. Il ne me fallait pas moins de neuf livres de pain par jour; neuf livres, oui, monsieur.

» Ajoutez à cela que mon gousset était assez mal garni.

» Et vous comprendrez qu'un-' fois j e me sois laissé aller à manger un Saint-Mi hcl.

— Un Saint-Michel? répétai-je, ébahi.

— Tout entier... avec son dragon.

— Contez-moi donc cela.

— Volontiers, mais après les légumes, répondit judicieusement le lancier.

fil

Après les légumes, le lancier commença :

— C'était en 1818.

» De l'histoire, monsieur, de l'histoire !

» Je venais de passer un congé dans ma famille, aux environs de Rouen.

» La veille de mon départ, mon père me donna une lettre pour un de ses amis avec lequel il avait fait les campagnes de la Hollande, sous Pichegru, et qui habitait Gisors, où je devais m 'arrêter.

» Gisors, charmante petite ville, située dans le département de l'Eure, renommée pour ses matures et ses fabriques d'étoffes; 3,300 à 4,000 habitants.

» Je pris la lettre, et, le lendemain, une diligence de passage me débarqua à Gisors.

» Monsieur, je ne sais pas quel effet produit sur

vous la diligence, mais elle me creuse littéralement l'estomac, à moi.

» Le trajet m'avait mis sur les dents.

» Et comme c'était précisément l'heure de la dînée pour les voyageurs de la diligence, — qui avait sa destination plus loin, — j'entrai à l'auberge du Soleil d'Or où la table d'hôte était servie.

» Je crus cependant devoir m'informer à demi-voix auprès d'une servante :

» — Combien coûte le dîner ici?

» — Trois francs, me répondit-elle, et trois francs dix sous avec le café.

« — Voilà mon affaire, pensai -je.

» Et je m'assis.

» Je m'assis.

» Ne me faites pas répéter.

» Je m'attablai modestement, sans en avoir l'air, comme quelqu'un qui accomplit une chose toute simple, à côté des autres voyageurs, en disant à mon voisin de droite :

» — Pardon, monsieur!

LE DIISËK DU LANC1BK. ggj

» Et à ma voisine de gauche :

» — Pardon, madame !

» On ne se serait douté de rien.

» Ah ! il fuit être juste : la table était bien servie.

» Pou;- Gisors, c'était superbe !

» Il y avait de tout : poissons, entrées chaudes et froides, hors-d'oeuvre (je raffole des hors-d'œuvre; cela doit vous paraître singulier, n'est-ce pas?), pâtés, rôts, blanc-manger...

».Et tout cela était sur la table à la fois, dans des plateaux, sur des réchauds, à la portée de chacun, parce que les voyageurs ne pouvaient disposer au plus que de vingt-cinq minutes, et qu'il leur fallait se hâter à cause du proverbe : « La diligence n'attend pas. »

» Les voyageurs, à qui ce programme était connu, mangeaient gloutonnement et au hasard.

» C'était horrible à voir.

» Pouah !

» Moi, j'y mettais plus d'ordre et de discernement, Voulant épargner de l'embarras aux servantes, j'attirais à moi la plupart des plats et je les nettoyais avec une conscience véritablement exemplaire.

» Il arrivait de temps en temps que maintes bouteilles étaient, de ma part, l'objet d'une méprise ; mais avec quelle bonne grâce, reconnaissant mon erreur, je disais à ma voisine de gauche :

» — Pardon, madame !

» Et à mon voisin de droite :

» — Pardon, monsieur!

» On commença à in apercevoir et à s'inquiéter de moi vers lu fin du premier service.

» Ce ne fut d'abord qu'un léger murmure.

» — La fille ! dit un gros fermier rougeaud,- où sont donc les foies de veau sautés ?

» — Dame ! répondit-elle en me désignant, c'est monsieur qui les a finis.

» Elle aurait pu dire aussi bien que c'était moi qui les avait commencés.

»— Mademoiselle, voulez-vous me faire passer les navets au beurre ? disait une vieille dame.

» — Les nivels au beurre?...

b VA la savante s'arrêtait en me regardant.

« J'avais la tète penchée sur mon assiette. « E t j e mangeais t ouj o u rs .

« Je mangeais sans affectation et sans honte. « Je mangeais de bon cœur, comme on dit chez nous, a Une jolie table d'hôte, ma foi !

« — Allons, messieurs les voyageurs, en voiture, s'il vous plaît ! en voiture !

« Puisque vous êtes allé en diligence, vous connaissez ces fatales paroles ; elles sont toujours accueil lies par un sourd grognement de révolte et de résistance.

« On obtient quelquefois cinq minutes de répit.

« Mais bientôt la même voix, la voix du conducteur, s'élève plus sévère, plus pressante :

« — Allons, messieurs, en voiture! en voiture!

« Les voyageurs se lèvent alors, jetant un regard de regret sur le dessert à peine entamé.

« Les choses se passèrent ainsi à Gisors.

« Avec cette différence que, moi, je ne bougeai pas de ma place.

« Tous mes soins étaient appliqués cala destruction d'un fromage de Livarot.

« J'adore le Livarot !

« Le maître de l'auberge, qui était déjà entré sous divers prétextes et qui m'examinait avec inquiétude, vint me frapper sur l'épaule en disant :

« — Eh bien , jeune homme, vous n'entendez donc pas?

« — Quoi? fis-je la bouche pleine.

« — La voiture va partir.

« — Oh ! moi, je ne pars pas, répondis-je avec candeur.

« Et, étendant le bras, je groupai devant moi les plats du dessert.

Vit

« — Desservez ! desservez ! cria l'aubergiste du Soleil d'Or à ses gens.

a Ce fut un combat désespéré.

« Nous luttions de vitesse, eux pourôter, moi pour retenir.

« Pondant que d'une main je me cramponnais à un

saladier de fraises, de l'autre j'atteignais une assiette de macarons.

« La victoire leur resta.

« Malédiction!

« Il n'y eut plus sur la table que la nappe, deux vases de fleurs, et, entre ces deux vases de fleurs, une énorme pièce de pâtisserie fort compliquée. « Un objet d'ornement !

« Une chose faite pour l'œil !

« Cette pièce, qui figurait une espèce de montagne, était surmontée d'un groupe colorié représentant l'archange saint Michel terrassant un dragon et le perçant de sa lance.

« La lance, c'était ma partie.

« Les domestiques étaient sortis d'un air narquois, me laissant seul dans la salle.

« Seul, c'est-à-dire en tétc-à-téte avec le Saint Michel. .

« Évidemment ils étaient sans méfiance.

« Ce Saint-Michel me troublait et m'agaçait. « J'aurais voulu ne pas le voir.

« Je comprenais bien qu'il était là surtout iour la parade, pour le spectacle.

« Mais, d'un autre coté, je me disais que si Ton fait des pâtisseries, c'est pour qu'elles soient mangées.

« Et que le dîneur a droit de consommation sur tout ce qui se trouve sur la table.

« Mon hésitation ne dura que quelques minutes.

« Je fis taire mes scrupules.

« Je me penchai, et je portai une main sacrilège sur le Saint-Michel.

Le lancier continua :

— Je dois ce témoignage à la vérité d'avouer que cet archange était effroyablement dur; les parties de massepain en étaient absolument desséchées; bref, ce n'était pas bon.

« Pas bon du tout !

« Mais j avais faim.

« L'aubergiste du Soleil d'Or entra justement comme j'achevais la ruine de cet édifice.

« La stupéfaction le rendit immobile.

« — Mon Saint-Michel! s'écria-t-il.

« — Quelque chose de fameux, murararai-je.

« Et me dirigeant xqvs lui, qui demeurait les yeux

fixés sur mon assiette entièrement dépourvue de vestiges, je lui mis dans la main le prix de mon dîner, c'est-à-dire une pièce de trois francs.

« Ce que nous appelions autrefois un petit écu.

« Et je sortis fièrement.

« Il me regarda partir . . .

« A peine avais-je fait trois pas dans la rue que je revins vers lui, afin de savoir l'adresse de cet ami de mon père pour lequel j'avais une lettre de recommandation.

« — M. Maupral ? me répondii-il bourrument, c'est le cafetier de la place; mais je ne vous conseille pas de vous présenter chez lui aujourd'hui; toute la maison est sens dessus dessous.

« Et l'aubergiste me tourna le dos.

« Je ne jugeai pas à propos de faire mon profit de son avis désobligeant; j'allai au café de la place, qui était fermé en effet.

« Mais, en tournant autour de la maison, je trouvai une porte; je montai. Une grande agitation régnait dans l'escalier que remplissait une foule de personnes

très-bien mises; et j'eus quelque difficulté à être introduit auprès de M. Mauprat,qni me parât lui-même très-affairé.

« Cependant, lorsqu'il eut lu la lettre de mon père il m'embrassa cordialement, en me disant :

« — Parbleu ! vous ne sauriez arriver plus à propos : je marie ma fille aujourd'hui ; vous allez être du diner.

« — Mais, objectai-je timidement, c'est que je viens de diner à table d'hôte.

« — Bah ! bah ! s'écria-t-il, ces diners de table d'hôte, est-ce que cela tient au ventre? D'ailleurs venez par ici.

« Et me prenant le bras, il me conduisit vers un placard, d'où il tira une bouteille d'eau-de-vie et un grand verre, qu'il remplit jusqu'aux bords. .

« — Avalez-moi cela, me dit-il, et vous aurez bientôt oublié votre diner.

« Avait-il tort? avait-il raison ?

« Toutefois est-il qu'après avoir bu je me laissai

placer à une immense table en fer à cheval, au milieu d'une centaine d'invités.

« Les parfums d'une soupe homérique achevèrent de me faire perdre la mémoire; et, lorsque le bouilli se présenta, je m'en servis moi-même une énorme tranche en contre-fil.

« — Comme vous venez tard, cher ami ! dit derrière moi M. Mauprat à un nouvel arrivant.

« - Ne m'en parlez pas ! j'ai été retenu jusqu'à présent par un animal, une espèce d'anthropophage... Un peu plus, il engloutissait ma table et mes chaises.

« A cette voix, je me retournai, et j'aperçus l'aubergiste du Soleil d'Or.

« Il me reconnut, et pensa défaillir en me voyant aux prises avec le bouilli.

« — Qu'avez-vous? lui demmda M. Mauprat.

« — C'est lui ! dit l'aubergiste d'une voix étranglée.

« — Qui, lui ?

« — Celui qui a mangé mon Saint-Michel.

« On le plaça h côté de moi ; et pendant tout le

festin, il ne cessa de pousser des exclamations d'étonnement en me regardant.

« Je finis par ne plus nvoccuper de cet imbécile et par faire honneur au repas, qui fut magnifique comme la plupart des repas de noce en province.

« Vous en savez quelque chose, vous aussi, mon gaillard.

« Et maintenant que je vous ai conté l'histoire du grand Saint-Michel, à votre santé !

Une belle arme la lance !

De beaux hommes, les lanciers !

Tout enfant, lorsque ses petits camarades, animés d'un noble enthousiasme, suivaient, en marquant le pas, la musique des régiments, lui demeurait planté, pendant des heures entières, devant les affiches de spectacles.

Il épelait les noms des acteurs :

A, r, ar, n, a, 1, nal; Arnal.

B, o, u, bou; t, i, n. tin; Boutin.

G, a,ca; c, h, a, r, char, -cachai1; d, y,dy ; Cachardy. Et ainsi de suite depuis A jusqua Z, depuis les Funambules jusqu'à la Comédie française.

Ce fut de cette façon qu'il apprit à lire,

Le reste de son éducation s'acheva sur le trottoir de l'ancien boulevard du Temple, entre les marchands

de coco et les marchandes de sucre d'orge. Posé là dès quatre heures de l'après-midi, il voyait arriver un à un les acteurs se rendant à leurs théâtres, et il recueillait des observations du genre de celle-ci :

— Tiens ! M. Francisque a une redingote neuve !

— Mademoiselle Léontine ne sera jamais prête pour son entrée; elle ne sera trompée d'heure, bien sûr!

Le soir, après la représentation, il ne manquait jamais, avec quelques fanatiques de son espèce, d aller attendre 1 1 sortie du premier rôle, pour lui faire une ovation et l'escorter jusqu'à son domicile.

Ce fut une heure mémorable dans son existence d'enfant que l'heure où il osa dire à M. Albert, qui venait de jouer Atar-Gull :

— Monsieur Albert, voulez-vous que je porie votre parapluie?

Et où M. Albert daigna lui accorder cette faveur.

Oh! marcher derrière un acteur!

Quel bonheur c'était pour lui!

Quelle émotion il éprouvait à se dire ceci, — ou à peu près, — en le suivant :

— Cet homme qui n'a Pair de rien, qui va, les mains dans ses poches, qui est habillé comme vous et moi, et dont la chaussure commence même à s'user, c'est d'Artagnan, c'est le duc de Villaflor, c'est Cartouche, c'est Monte-Cristo, c'est Ruy-Bl as, c'est le maréchal de Saxe, c'est Salvator Rosa! Tout cà l'heure, cet homme quittera son pantalon à carreaux et son paletot noisette; il s'habillera de soie et de velours; son valet de chambre lui passera au cou le collier de la Toison-d'Oi1 ! Tout à l'heure, l'homme que voici et que personne ne regarde, sera acclamé par une foule immense accourue exprès pour le voir; les mains battront à son aspect ; les esprits voleront au-devant de lui ! Tout à l'heure, cet homme, que chacun coudoie sans lui demmder excuse, et à qui la première grisette venue dirait en ce moment : « Tassez votre chemin ! » cet homme tiendra toutes les femmes haletantes sous sa parole; elles le trouveront beau, elles lui jetteront des fleurs, et il n'en est aucune qui ne souhaitera d'être aimée par lui ! Il se roulera dans le crime et dans l'orgie; il escaladera des murailles, il enlèvera des jeunes filles, il soustraira des testaments, il se battra en duel, il deviendra fou, il assistera à des bal-

26i LES FEMMES QUI FONT DES SCENES.

lets, lui, ce passant, cet homme si simple et si calme d'allures, l'homme dont j'emboîte le pas!

Oh ! marcher derrière un acteur !

Devenu jeune homme, il se décida, après bien des timidités et des hésitations, à franchir la barrière qui le séparait des acteurs et à 'entrer dans leur intimité.

Entrer dans l'intimité des acteurs, c'est entrer dans leur café.

Il choisit, pour commencer, le plus modeste, le café Achille, qui était surtout fréquenté en ce temps-là par les pensionnaires du Petit-Lazari; il alla s'asseoir non pas à la place de tout le monde, parmi les consommateurs ordinaires, mais dans l'endroit réservé aux acteurs, dans le coin des acteurs, à la table des acteurs, sur le divan des acteurs.

Je me doute que le cœur lui battit d'une violente sorte à cet acte d'effrayante audace.

Un gros homme, qui fumait la pipe, le regarda d'un air étonné, et lui dit :

— C'est la place de Saint-Prosper.

Il se recula respectueusement; et, quand, cinq minutes après,il aperçut Saint-Prosper, il prit texte de sa tentative d'usurpation pour lui offrir une canette de bière de Strasbourg.

Le gros homme en eut sa part.

Tels furent les commencements de l'ami des acteurs.

L'ami des acteurs a employé plusieurs années pour arriver du café Achille, cette ombre, au café des Variétés, cette splendeur, — en passant par le café de la Gaité, par le café du Cirque, par tous les cafés dramatiques, sans compter les caboulots.

Aujourd'hui, il est arrivé.

Ce que cela lui a coûté de canettes, je ne dirai pas que lui seul le sait; mais il y aurait de quoi mettre à flots trente galiotes avec leur équipage hollandais.

Il est arrivé ! c'est-à-dire il connaît tous les acteurs. une armée! depuis les généraux jusqu'aux simples soldats, et les tambours, et les cantinières; il a barre sur eux, il a le droit de les apostropher dans la rue, de leur taper sur le ventre, de les arrêter par un bon-

ton d'fiabit, de leur demander des billets de faveur, de leur donner des conseils, de faire leur partie de domino !

Les connaissant, il a pris insensiblement leurs manières, leurs habitudes, leur costume ; il est rasé de bleu; il boit l'absinthe à trois heures, il dineà quatre.

Il leur a emprunté leur langage, en l'outrant et en l'employant cà contre-sens.

Il appelle mademoiselle Boisgontier la Bois-bois.

Il trouve à Gourdin du galoubet (une bonne voix).

Il déplore qu'on n'ait donné à Orner qu'un rôle de cent cinquante (lignes).

Il dit d'une pièce ennuyeuse qu'elle est crevante.

Il déclare que Deshayes est un bénisseur;

Et que Montdidier colle des affiches, c'est-à-dire qu'il joue, les mains étendues (1).

(lj L'ami des acteurs aura beau faire avec son demi-argot, il n'approchera jamais de la puissance d'expression des deux titis que j'ai entendus l'année dernière.

Ils sortaient du Théâtre -Français, où l'on venait de jouer le Verre d'eau et la Joie fait peur.

Un de leurs camarades les accoste et leur demande ce qu'ils ont vu.

— Le Glacis de lance et la Rigolade /'... le taf, répondent-ils. iXotc de fauteur.)

Ses façons de complimenter n'appartiennent à aucun vocabulaire et sont pleines de contorsions :

— Non, vois-tu, tu m'as fait plaisir. . . Non, ça y est, c'est complet . . . Non, tu crois peut-être que je blague. . . Non, parole d'honneur! tu ne sais pas tout le bien... Non, mais tu es d'un nature...

Voulez-vous le voir dans son élément ?

Voulez -vous le surprendre en plein rayonnement et en pleine extase?

Allez au café des Variétés, et, dans la partie vitrée, regardez cet homme à l'œil mobile, à la bouche pleine de sourires, qui se tient debout, afin de se transporter plus promptement d'un groupe à un autre. C'est lui. Il causiravec tout le monde, disant bonjour ou adieu, à la bordelaise ; reconduisant ceux qui partent, encombrant le seuil, empêchant le service. Il se précipite au-devant d'Alexandre Michel, qui ne l'aperçoit pas; il secoue la main de Parade, droit, roide, indifférent; il interroge Munie, aux petits yeux clignotants et attendris ; et Munie, qui est bon comme le bon pain, lui

268 LES FEMMES U L l FONT DES SCENES.

répond avec sollicitude. Il parie canut à Berthelier; à Raynard, il dit : « La claque! la claque! » Par-dessus le nez de Grenier, il cherche à distinguer Colbrun, son cher Colbrun. Bien qu'occupé dans le café, il a cependant un œil sur le boulevard. Crosti passe, imposant comme un treizième César ; il le hèle d'un psit amical; il salue également du geste Dieudonné et Blaisot. Il fait rapporter de la bière, et trinque avec Ballard; il ne dédaigne pas la compagnie de Ballard, parce qu'il y a toujours quelque chose à gagner dans la conversation des personnes sensées, Mais Bâche 1 inquiète et l'offusque avec ses grands saluts, ses courbes cérémonieuses, ses obséquiosités, son nez et son œil questionneurs, ses lèvres pincées et son habitude de faire répéter : « Monsieur me fut l'honneur de me dire?... Monsieur m'a adressé la parole? » Il aime mieux la brusquerie militaire de Christian, qui, vêtu de noir, boutonné jusqu'au menton, la poitrine effacée, lui crie d'une voix exercée au commandement : « Vas-tu te taire, crétin! Quel grelot, mes enfants! Asseyez-vous donc dessus, et muselez-le après! »

L'ami dés acteurs est enchanté.

Il fait rapporter de la bière.

l'ami DES ACTEURS. 269

II a trois formules d'invitation, dont l'insistance varie selon l'importance de celui à qui il s'adresse. La première, banale et presque négative :

— Tu ne prends pas quelque chose?

La deuxième., plus précise, avec un caractère d'affabilité :

— Prends-tu quelque chose?

Enfin, la troisième catégorique, et qui ne tolère pas de refus :

— Prends donc quelque chose !

L'ami desacteurs a cela de particulier qu'il connaît lotit le monde et que personne ne le connaît.

Là est la nuance originale.

On ne sait pas son nom.

On ignore ce qu'il fait.

La plupart du temps, on le désigne par un prénom qui n'est pas le sien : on l'appelle Auguste, et il se laisse appeler Auguste.

Plusieurs prétendent que c'est un tapissier., d'autres que c'est un fabricant de peignes.

Quoi qu'il en soit, c'est un fort galant homme.

Je lui demandai une fois pourquoi, avec le goût si déterminé qui le pousse vers la vie du théâtre, il ne s'était pas fait acteur.

Il demeura un instant immobile et frappé d'un coup de lumière.; puis il me répondit comme M. Prud'homme, à qui l'on conseillait de prendre un bain pour se débarrasser d'une mauvaise odeur dont il ne cessait de se plaindre depuis l'âge de sk ans.

— Je n'y ai jamais pensé !

Corfou! — En rangeant des papiers anciens, je retrouve ce nom singulier au bas de plusieurs lettres. C'est le nom - ou le sobriquet, je ne sais plus au juste — d'un camarade de jeunesse, d'un ami de fredaines. Où est-il à présent ? qu'est-il devenu? Certainement il existe toujours. Il va des personnes dont le souvenir éloigne toute supposition funèbre; Corfou est de ce nombre. Il était trop grand, trop fort, trop superbe, à l'époque ou je l'ai connu, pour n'être pas encore grand, fort et superbe maintenant. Allons, allons, Corfou se porte bien; Corfou va à merveille! Pensons à autre chose.

Penser à autre chose? Et pourquoi? Cette physionomie très-distincte m'arrête, me retient. Je veux

essayer de la fixer sur le papier. Cette mémoire bourdonne à mes oreilles, au point de inimportuner; — débarassons-nous de cette mémoire. Parlons de Gortbu aujourd'hui ; c'est le moyen le meilleur de n'y plus songer demain.

Ce nom, retrouvé par hasard, me remet sous les yeux tout un passé dont je ne suis ni fier ni attristé ; un passé endetté, dévoré dans les délires du quartier Latin. J'ai « fait la noce » avec Corfou, voilà ce qu'il y a de clair. Le café de l'Europe, le café Belge, le restaurant Dagneaux,les bals masqués de l'Odéon, les bosquets de la Closerie des Lilas, et cette partie du Prado qu'on appelait la Chaussette-d'Antin ont retenti de nos bruyances. Mais je n'étais qu'un simple conscrit dans cette armée de jeunes gens oh Gorfou avait rang de colonel. D'abord, ma taille n'offrait rien d'imposant, tandis qu'il rappelait le cèdre des chœurs de Racine. Pour donner une idée de la stature de Corfou, il faudrait amalgamer les types de Nadar, de Privât d'Anglemont, deMolin, deMarc-Trapadoux, de Pothey, de l'acteur Bignon, — race des géants, avec lesquels, d'ailleurs, il s'est souvent rencontré sans désavantage et sans rivalité.

Tout était excessif en lui. Il avait trop de cheveux, trop de sourcils, trop de barbe. Il avait la voix trop forte, la poignée de main trop rude. Il faisait tout trop vite. C'était une nature en dehors, — débordante, ruisselante, obéissant à son premier mouvement. La matière le menait beaucoup, je suis forcé d'en convenir. Après un festin, il devenait ivre d'impertinence. Je l'ai vu monter sur une table, chez Bullier, et là, déchaînant le tonnerre enfermé dans sa cravate, hurler par trois fois : « — À bas les étudiants! » Corfou s'est battu à tout ce qu'on a voulu, comme on a voulu, autant qu'on a voulu : et il s'est toujours retrouvé sur ses jambes.

Corfou a connu la pauvreté, — parbleu ! Mais il l'a traitée fièrement, de haut en bas. En ce temps-là, s'il avait froid, il descendait sur les boulevards extérieurs, sciait un jeune arbre et l'emportait sous le bras, dans sa chambre.

Un trait inouï et sublime de probité domine l'exisence de Corfou.

Gela devrait être raconté au bruit des harpes par un poète coiffé d'or.

Il avait un tailleur, comme tout le monde, — et, comme tout le monde, il devait de l'argent à ce tailleur.

Le tailleur avait épuisé tous les modes de réclamations ; il en était arrivé à la période exaspérée et aux visites quotidiennes.

Corfou, lui, se montrait imperturbablement exquis; il avait toujours une parole d'espoir — et une chaise — à offrir à son créancier.

Un matin, pourtant, le drame fit explosion.

Le tailleur eut un mot de trop.

Corfou devint pâle; il aurait pu aisément le jeter par la fenêtre, mais il se contint.

Il boutonna sa redingote et prit son chapeau.

— Monsieur, dit-il, attendez-moi un instant; je vais chercher votre argent et je vous le rapporte.

— Je vous suis, fit le tailleur.

— Non pas, reprit Corfou, l'injure a eu lieu ici; c'est ici que doit avoir lieu la réparation. Vous allez [n'attendre.

— Je préfère vous accompagner.

— Je n'ai pas besoin de vous. Restez.

— Mais, moi, j'ai affaire au dehors, murmura le tailleur commençant à s'inquiéter.

— Gela m'est bien égal.

— Monsieur ! •

Vous ne sortirez pas d'ici que vous ne soyez payé! s'écria Corfou.

D'un geste impérieux, clouant le tailleur au plancher, il partit après l'avoir enfermé à double tour.

Il était midi alors.

À quatre heures, Corfou n'était pas encore rentré; — il dépêchait vers son prisonnier un commissionnaire chargé, non pas de le rendre à la liberté, mais de lui faire passer par-dessous la porte un billet ainsiconçu:

« Se n'ai recueilli que la moitié de la somme; je vais me mettre en route pour le reste. Vous trouverez de quoi manger dans le petit buffet à côté de la fontaine. Il y a une moitié de pâté, veau et jambon. A bientôt. »

Le tailleur écumait.

Pourtant, l'appât d'un remboursement total l'empêchait de se livrer à aucun scandale et d'appeler par la croisée. Il prit son mal en patience.

A neuf heures du soir, nouveau commissionnaire

de Corfou; nouveau message par dessous la porte.

« Mauvaises nouvelles! La plupart de mes amis sont absents. Je vous écris du café de Paris, oii je viens de dîner pour m'étourdir. Tout à l'heure, j'irai tenter le jeu, afin de parfaire la somme qu'il vous faut. Voyez à quelles extrémités vous me poussez ! Couchez-vous, car je rentrerai peut-être tard. Mes draps sont blancs. »

Le tailleur faillit avoir une attaque d'apoplexie. Il ienta d'ébranler la porte; il introduisit la pointe d'un couteau dans la serrure : inutile !

Sur ces entrefaites, un mauvais petit bout de bougie qu'il avait découvert à grand'peine s'éteignit et le laissa plongé dans de ridicules ténèbres.

Il se jeta tout habillé sur le lit.

... Le lendemain matin, il se sentit secoué au collet ; c'était Corfou qui rentrait.

— Dites donc, vous auriez bien pu quitter vos bottes, ce me semble !

Et, après avoir aligné devant le tailleur plusieurs piles d'argent en échange de sa facture, il le guida vers son seuil, et il lui indiqua — du bout du pied — l'escalier de service, où, pendant quelques minutes,

on entendit un bruit sourd, pareil au bruit d'un quartier de roche qui roulerait et bondirait dans un ravin.

S'il est galant ?

C'est la galanterie dans toute sa (leur, dans tout son imprévu, dans toute sa fascination, dans toute son audace. Audace heureuse! irrésistible audace!

Corfou, à Lyon, voit passer sur le quai Saint- Antoine une femme richement parée, une femme du monde. Il la trouve jolie, et il s'arrête, ne dissimulant pas son admiration. Puis, il s'approche d'elle, et, rassemblant dans un salut toutes les grâces du dix-huitième siècle, il lui jette ces paroles :

— Hôtel de l'Europe, chambre 4. de trois à cinq heures.

Et il s'en va, sans attendre la réponse.

S'il est galant?...

1 est même croustilleux.

La tête enflammée par le punch (car il est resté fidèle au punch; c'est sa date), Corfou se rend au bal de la Préfecture de N***. Il fait le tour des salons,

rouge, l'œil attendri, avec de vastes effets de poitrine et des fredons de satisfaction.

Comme cela : — Bromm ! hromm ! Ti la la, ti la (a... Viens, gentille dame!... Broum!

Devant une porte, il se trouve face à face avec la femme du receveur général, dont une immense crinoline ne dérobait pas — l'état intéressant.

Corfou cligne l'œil d'un air d'intelligence et de malice, et lui dit de son plus aimable ton :

— Voilà ce que c'est que de n'avoir pas été sage ! En présence de deux cents personnes.

Corfou s'est marié. — Qu'est-ce que je dis donc là ? — On a marié Corfou, et il s'est laissé faire.

Il n'en a pas moins continué d'être — un mari en dehors.

Trois jours après la noce, il a conduit sa femme au café, à son café.

Et, appelant le garçon par son nom :

— Joseph ! ma canette!

Le garçon lui a demandé :

— Vous allez bien, monsieur Corfou?

Le mariage peut être envisagé de diverses sortes.

Il voit des tortues à l'étalage d'un marchand de comestibles; il en achète une, et il la porte dans la main jusque chez lui.

Sa domestique; l'entendant rentrer, accourt en criant :

—Monsieur ! monsieur ! madame vient d'accoucher !

— Est-il possible ! exclame Corfou; —tiens, Julie, je viens d'acheter une tortue...

Le médecin arrive ta son tour, et lui dit :

— Réjouissez-vous, mon cher, c'est un fils que vous avez, un fils magnifique!

— Un fils, docteur! un fils! quel bonheur! — Regardez donc celte tortue que je viens d'acheter...

On le pousse dais la chambre de l'accouchée.

— 0 ma chère amie ! s'écrie-t-ii en se précipitant sur elle; ma pauvre Éléonore, comme tu as dû souffrir ! — Voila une tortue que je t'apporte...

Sa femme n'a que la force de lui tendre la main.

— Trente sous! murmure-t-il.

— Ah! que je suis heureuse! parvient enfin à dire la malade avec sensibilité.

— Chère femme !

Mais,, toujours préoccupé par sa tortue, Corfou ajoute :

— Et quand nous en serons las, nous en ferons un excellent potage.

Corfou, mon camarade; Corfou, mon ancien compagnon d'entre onze heures et minuit, si tu viens à lire ces quelques lignes, — où que tu sois, en Californie, chez les Turcs, ou dans un riant village de la basse Bourgogne, ton pays natal, je crois; écris-moi, mon cher Corfou. Dis-moi que tu es toujours le même, que tu as encore ta verve d'autrefois, que tu es plus que jamais une nature en dehors. —Ah! quelle peine et quelle déception pour moi, si, comme tant d'autres de mes amis, tu allais me répondre que les temps sont changés, et que tu en as fini résolument avec le passé, et que d'autres idées te sont venues, et que desprojets nouveaux ont germé dans ta tète ! —car

UNE NATUKE EN DEIIOKS. 281

voilà leur refrain aux jeunes gens d'hier et d'avanthier, à nos connaissances vieillies du quartier Latin. L'esprit de suite et de gaieté leur a manqué absolument. Si, par malheur, il en est advenu ainsi de toi,. monbonCorfou, si tu es actuellement un homme sérieux, — alors ne me réponds pas, fais le muet et !e mort. Tu m'obligeras, vrai. Je ne tiens pas à connaître un autre Corfou que celui que j'ai connu; je ne veux pas défaire le roman de ma jeunesse, si complet comme cela, et oii s'encadre si bien ta tête résolue et joyeuse.

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