LE CHICARD
Minuit sonne.
^ Par une belle gelée de lévrier, enveloppé d'un paletot insuffisant, le menton perdu dans un cache-nez, il arpente le trottoir du boulevard des Italiens.
Une femme en domino est à son bras.
Arrivés au coin de la rue Le Pelletier, où se tiennent des gardes à cheval à côté des ils lumineux, ils jouent des coudes à travers la foule; ils pénètrent tous deux jusque sous l'auvent de l'Opéra.
De son costume, à lui, on ne distingue encore qu'un gigantesque plumet et des bottes à la russe.
Il se redresse devant le contrôle ; il se débarrasse de son cache --nez, et, comme pour essayer ses moyens, il lance d'une voix de stentor ce nom aux employés :
— Monsieur Guizot !
Les employés ne sourcillent pas.
Ils connaissent toutes les charges, surtout celles de feu Wafilard et de Tivoli,
Sans même le regarder, le contrôleur lui demande, en tendant le bras :
— Votre billet ï
— Dumoilard ! articule notre individu, heureux de cette seconde plaisanterie.
— Oui, oui... votre billet? Dépêchons-nous... vous empêchez le monde d'entrer.
— Hommes de peu de foi ! murmure-t-il en s'exécutant, et se sentant poussé par le flot.
Au vestiaire, il s'arrête pour ôter son paletot. 3Ioment d'éblouissement ! La chenille se change en pa pillon. Le bourgeois devient un chicard.
— Viens, Sophie ! dit-il en montant majestueusement le grand escalier.
LE CI1I GARD. ii'JT
Il est coiffé d'un casque en carton doré, d'où jaillit ce prodigieux plumet dont il a été question plus haut. Un catogan de postillon sème la poudre sur ses épaules, auxquelles est attaché un sac de soldat. Sa figure est atrocement tatouée, mi-partie jaune et verte, avec des croissants et des lunes en papier découpé. D'énormes besicles de marchand d'orviétan sont a cheval sur son nez. Les ordres les plus fabuleux s'étalent sur sa poitrine presque nue : dromadaire du bey de Tunis, onagre bleu du grand Mogol, ciron ailé du roi d'Étrurie, condor du duc de Roussillon. À sa ceinture est pendue une cuiller à pot, ainsi qu'une corde d'oignons en guise de breloques. Il a un habit vert d'incroyable, dont les pans balaient le sol; un maillot d'Alcide du Nord en tournée départementale, des gantelets de cuir, des bottes à cœur et à gland. Il balance négligemment de la main droite un lorgnon large comme une fourche.
A peine son pied s'est-il posé sur les tapis du premier étage, qu'il s'annonce par des effets de grelots, et qu'il s'affirme (un mot à la mode) par une explosion de cris et d'apostrophes.
Il pénètre dans les groupes à la façon d'un boulet de canon; les uns le rudoient, les autres rient.
Il saisit toutes les femmes à la taille, disant à l'une :
— Chère belle, vous venez de laisser tomber votre extrait de naissance !
Disant à l'autre :
— Vaporine ! sois à moi. . . dut la justice des hommes nous poursuivre jusque clans les savanes du nouveau monde!
Et les femmes de se rejeter en arrière et de crier à l'horreur.
Une seule qui cause avec un Anglais, se retourne froidement et lui dit :
— Eh bien, après?
LE CHICAUI). 299
Il danse.
Il appelle cela danser.
Avec ses grands bras et ses grandes jambes il a vite fait d'organiser le vide autour de lui.
Enveloppant sa danseuse d'une étreinte enthousiaste, il s'avance avec elle, en imprimant à sa boite gauche des balancements égaux.
Puis, il la rejette brusquement aux bras de son visà-vis.
Il passe en cinq minutes par toutes les nuances du vertige et de l'indifférence, de la furie et du dédain.
Il marche, — il bondit.
Il ondule comme un navire, il tourne comme un moulin cà vent, il piaffe comme un cheval.
Et le cavalier seul !
Les mains brandies, le talon épileptique, la voix luttant avec l'orchestre, l'œil plein de gaz et de sang.
Il se tord en sautant, et saute en se tordant.
Il se jette à plat ventre, — et il se relève.
Et, en se relevant, il imite le geste gracieux d'un homme qui offre une rose à sa danseuse.
Il a perdu Sophie, ou plutôt Sophie l'a perdu, — que dis-je? perdu! servons-nous donc des mots de notre temps : Sophie l'a lâché. — Un chicard est trop gênant pour une femme. Un chicard doit toujours aller seul, comme le bourreau.
Sophie l'a lâché pendant qu'il s'obstinait à demander à un Chinois sa photographie; elle a pris le bras d'un jeune monsieur, tout émerveillé de ce commencement d'aventure, et elle a disparu avec lui dans les couloirs faits pour la causerie. Quand le chicard s'est retourné, il n'a plus vu personne.
Il s'informe, il s'inquiète, il s'alarme; il prend à gauche ; il revient sur ses pas ; il monte sur les banquettes ; il fouille de son nez toutes les loges ; il explore les galeries; il inspecte les buffets; il se penche par-dessus les rampes d'escalier en appelant à tue-tète :
— Sophie ! hé ! Sophie !
Un être barbu, fagoté en nourrice, se jette à son cou, en lui disant :
- Me voilà! rassure-toi!
LE CHICAR1). 301
Il parlemente avec un des huissiers qui défendent l'entrée du foyer aux personnes travesties, car l'idée fixe de tous les chicardsest de forcer ou d'éluder cette consigne :
— Je vous entends bien... on n'entre pas... mais écoutez-moi : j'ai un rendez-vous devant l'horloge... ah! c'est un. motif, un rendez-vous... Au moins, n'abusez pas de cette confidence, il y va de l'honneur d'une marchande de tabac. ... Si vous me laissez entrer, je vous rapporterai une orange... Hein? vous dites qu'il y a un règlement? Voilà ce qui vous trompe; il n'y a pas de règlement... qu'on me montre le règlement, ou qu'on me ramène à la féodalité !. .. Voyons, mon ami, laissez-moi me faufiler. . . je serai la décence même... Chaque minute que vous me faites perdre me déshonore aux yeux de cette femme. . . Faut-il vous prier à mains jointes, cœur de roche? faut-il me mettre à vos genoux, cruel?
Et le voilà aux genoux de l'huissier.
Assis près de l'orchestre où les quadrilles l'ont refoulé, il se tourne vers son voisin, un monsieur cravaté de satin noir, et dont le nez est tout en sueur, par suite de l'attention passionnée qu'il prête à la danse.
— Monsieur, lui dit-il, n'est-ce pas une chose à la fois anormale et pénible, à l'époque où nous sommes, au degré de civilisation où nous voilà parvenus, et dans la voie de progrès où nous nous engageons chaque jour... de voir des nations policées s'égorger entre elles, à l'instar des peuplades barbares, et comme en ces temps primitifs où les trois quarts du genre humain étaient plongés dans la nuit de l'ignorance et de la superstition ?
Le monsieur ne bronche pas.
— N'est-ce pas votre opinion ? continue le chicard. Visiblement contrarié, le monsieur affecte de regarder d'un autre côté.
— Observez que je ne prétends en aucune sorte vous imposer ma manière de voir.
LE CHÏCARD. 303
Le monsieur fronce le sourcil et pince les lèvres; son nez suait tout à l'heure, il fume à présent.
— Êtes- vous éclectique?
— Laissez-moi tranquille, gronde sourdement le monsieur.
— Pas poli, ditchicard.
Et posant amicalement la main sur son épaule :
— Mais considérez donc, mon bonhomme, que... Pour le coup, le monsieur n'y tient plus :
— Je vous défends de toucher à mes vêtements ou je vous fais mettre au poste.
— Excusez ! Dis tout de suite que tu es Fouché, alors.
Il se rue dans le café qui communique avec l'Opéra.
Il a trouvé un compagnon, il a mis la main sur un autre chicard, tout pareil à lui-même, même plumet, mômes bottes.
Tous deux font leur entrée en s'étayant mutuellement, en culbutant les tables, en accrochant les tabourets.
Le premier chicard dit au second :
— Laisse-moi faire !
Le second chicard répond au premier :
— Vive la charte ! 4 Les garçons de café, qui ne vont jamais aux gens
qui les appellent, se précipitent en échange au-devant des deux chicards qui ne les appellent pas.
— Qu'est-ce que désirent ces messieurs?
— Comment', ce que je désire? hurle le premier; désire est joli! Je ne désire pas... je veux, j'exige 1
— Qu'est-ce que veulent ces messieurs?... du punch?
— Oui, du punch! toujours du punch! mugit-il.
— Et un solo de harpe, murmure mélancoliquement le second, en se laissant couler sur un tabouret.
— Sophie, as-tu ton châle ?
C'est lui qui, ahuri, avachi, adossé au mur, à quelques pas du vestiaire, adresse machinalement cette question à une femme imaginaire. Il est quatre heures du malin.