LE CHICARD
— Sophie, as-tu ton châle?
Il n'en peut plus; sa tête penche, appesantie, sur son estomac; ses bras sont inertes; ses genoux fléchissants. Son plumet s'est cassé à toutes les portes ; un pan de son habit vert est resté aux mains d'un garde municipal. Ce n'est plus un homme, c'est une ruine qui s'écroule.
— Sophie, as-tu ton châle?
Tout le monde défile devant lui depuis une demiheure. Il ne voit personne, on le heurte, on lui rit au nez ; tout lui est égal. Il n'a de conscience que pour répéter toutes les cinq minutes :
— Sophie, as-tu ton châle ?
Une bande de pierrots et de pierrettes descend ou dégringole l'escalier. L'un d'eux, qui n'a plus de chapeau, plus de farine, plus de gants, s'écrie en apercevant le chicard :
—Tiens, c'est Tolbiac ! emmenons déjeuner Tolbiac !
On prend sous le bras le chicard, qui n'entend rien, et on l'emmène à la maison Dorée.
Arrivés à la maison Dorée, le chicard tombe, la ligure la première, dans un homard.
— Mais ce n'est pas Tolbiac ! s'écrie une des femmes en l'examinant.
— Alors, c'est bien plus drôle, dit un pierrot.
— Si c'était Tolbiac, où serait le plaisir? ajoute un autre.
— Dites donc, vous î fait une pierrette d'un ton féroce, en secouant le chicard au collet, est-ce que vous allez nous empêcher de manger le homard ?
Le chicard se contente de grommeler :
— Sophie, as-tu ton châle ?
Houspillé par tous, il retrouve cependant une lueur de gaieté; il commence une chanson qu'il n'achève pas; il essaie de jongler avec deux bouteilles; il pique des cure-dents dans les cheveux des femmes.
Puis tout à coup, comme saisi d'une idée, il se lève et appelle le garçon.
— Qu'est-ce que tu veux, Tolbiac?
LE CHICHARD. 307
— Garçon! l'almanach Bottin! dit le chicard, rempli d'une émotion étrange.
— Pourquoi foire? lui demande- t-on.
— C'est que mon patron m'attend ce matin pour opérer une saisie dans le quartier Vintimille.