‹ Les femmes comme elles sontChapitre 22 sur 45 · DE HENRI A ERNEST · texte numérisé non relu

DE HENRI A ERNEST

< 5 août.

« Tu sais l'histoire du bois de Boulogne ; mais voici « bien une autre histoire. J'en perds la tête et le cœur. « Ecoute.

« Je n'avais presque pas revu madame de Mer — <( depuis notre promenade. Il semblait qu'elle se morte dît les lèvres pour le baiser i^rpris. En vain je fumais a sans cesse àma fenéire, je dévorais le jardin du regard: « ce n'étaient que flammes et fumée perdues. La belle « Rachel voulait sans doute que le prologue traînât en « longueur, car je la crois savante sur la comédie d'à- « mour. Moi, je n'écrivais plus; j'avais mes raisons pour 'f parler au lieu d'écrire. J'attendais l'heure de parler, « mais j attendais toujours. Ça et là je l'entrevoyais au <( jardin ; mais elle passait comme une ombre. Un soir, « devenu tout à fait l'esclave de mon cœur, je descends à (( son appartement^ je sonne d'une main agitée. La fille « de chambre vint m'ouvrir.

« — Il faut que je parle à madame de Mar — , dis-je « d'un air décidé.

« Cette fille m'annonça ayec un peu de contrainte.

« — Je n'y suis pas, dit avec empressement madame «de Mar — .

« La porte se referma à mon nez. Ne sachant que « faire, je m'en allai, jurant à mon pauvre cœur qu'il « serait vengé. La nuit, je ne dormis pas ; mon amour

c< n'était plus que de la colère. Rachel serait venue, que «c je ne sais si elle eût été la bienvenue. Dans la matinée, c< je reçus par la poste ce petit billet, qui m'expliquait ce un peu l'énigme :

c( Les rêves n'ont pas de suite ; il faut se contenter de tt ce qu'ils nous donnent, sans troples poursuivre quand c< nous sommes éveillés. »

« Après avoir relu ce billet étrange, je tombai d'aca cord sur ceci, à savoir que j'avais affaire à une femme « curieuse, qui se donnait toutes les peines du monde « pour ne pas suivre le chemin battu, au risque de ne a pas arriver. Je ne perdis pas la carte, je résolus de « jouer mon mauvais jeu.

<( Comme je m'étais mis à la fenêtre, suivant la coua tume, je vis tout à coup près des dahlias une femme « que je n'avais pas vue encore. C'est ici que l'autre « histoire commence.

« Cette femme est jeune, c'est-à-dire qu'elle a trente « et un ans ; elle e9t belle comme les roses de juin ; « elle est blonde comme les épis d'or ; elle est noncha- « lante comme les cygnes qui s'abandonnent aux flots. « Un poëte ne dirait pas mieux ; mais le cœur n'est-il « pas un grand poëte? En un mot, mon cher, cette « femme est adorable.

« De temps en temps elle levait les yeux à ma fenêtre « un peu languissamment, si j'ai bien vu. C'était aussi « de la curiosité, mais de la curiosité plus tendre et « plus voilée. Or, que diable cette femme venait-elle «faire là? Mais ses regards surtout, pourquoi dai- « gnaient-ils monter jusqu'à ma fenêtre?

<x Surje soir, je suis allé au bois, à coup sûr entraioé « par la fatalité. Comme je côtoyais Thorrible petit mur « de Boulogne, je vis tout à coup flotter en avant Vama- « zone; cette amazone que j'ai pressée sur mon cœur! « Le petit monsieur qui m'a si bien remercié l'autre « fois était là , fidèle au poste. Comme alors j'étai& c( aussi plus curieux que passionné, je parvins àdomic< ner mon cœur, je résolus d'aborder la cruelle madame

« de Mar — , à mes risques et périls. En face du petit « monsieur cependant, je ne savais quelle figure faire.

«Enfin, j'anime mon cheval, qui s'élance léger « comme une flèche à côté de l'amazone.

^< — Madame...

(( Madame se retourna ; mais juge de ma surprise, « ce n'était pas Rachel : c'était l'inconnue , ou plutôt « la belle nonchalante du jardin.

« Elle tourna la tête avec une grâce charmante.

« — - Eh bien, monsieur, que voulez-vous me dire, « s'il vous plaît ?

« Le petit monsieur* jugea à propos de passer en c( avant ; aussi je le saluai de l'air du monde le plus « aimable.

« — Madame, pardonnez-moi si je viens sans façon. . .

« — C'est à moi, monsieur, de m'excuser d'avoir i( pris un cheval et mis une amazone qui vous a trompé, « j'imagine.

« ^ — Je ne m'en plains pas, madame.. .

c( Ici elle sourit avec toute la douceur angélique de* « vierges de Pérugin. J'étais troublé au point que je lui « parlai du beau temps.

« Tout en parlant du beau temps avec moi, elle s'éa cria tout à coup :

« — Oh 1 la jolie petite fleur bleue !

« A peine eut-elle dit ces mots, que je fus à terre pour « cueillir la fleur,

« — La voilà, madame ; ne la refusez pas, quoique « ma main Tait profanée. C'est un myosotis. Souvenez- « vous de moi, dit le myosotis ; le myosotis parle touf w jours pour quelqu'un !

« — Monsieur, je n'oublierai pas, dit-elle en glis- « sânt la fleur sur son sein , je n'oublierai pas que le « souvenir^ le souvenir seul de madame de Mar — m'a « valu ce myosotis.

« — Madame de Mar — , croyez;^ bien, madame , (( n'est pour rien dans tout ce qui se passe ici.

« Cette fois, au lieu de sourire, l'inconnue pencha « son front rougissant.

« Enfin, mon cher, je ne puis te dire tout mot à mot. « Sache seulement que durant plus d'une heure nous « fûmes à ce chapitre charmant. L'inconnue fit si bien « son compte, qu'à l'instant du départ elle me dit d'une « voix adorable :

« — A revoir, monsieur Henri des Feugeraies.

« Comment sait-elle si bien mon nom ? Elle s'ap- « pelle madame Lucy de Ver — . Elle a passé le prin- « temps dans la Bretagne , au château de M — ; elle « est revenue à Paris ces jours derniers, je ne sais « pourquoi. »

ns LES FEMMES

LETTRE AKONYME A U. HENRI DES FEUGERAIES

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