‹ Les femmes comme elles sontChapitre 21 sur 45 · DE LUCY A RACHEL · texte numérisé non relu

DE LUCY A RACHEL

« 24 juillet.

(( Âhl coquette I que je te reconnais bieni Tu fais « semblant de m'envoyer les deux lettres mises à la c( poste du hasard ; tu dis que tu ne sais qu'en faire, et c< pourtant, pour les garder, tu te donnes la peine de « les copier à mon usage. Tout cela commence d'une « façon ravissante, c'est presque un écho des romans « de la bibliothèque bleue. Sais-tu qu'il écrit à merce veille. Mais il n'a pas Tair d'un homme à écrire des « volumes pour l'amour de Dieu. Prends-y garde! il « commence à ne plus mettre la tète à la fenêtre, il est « capable de ne plus mettre son style à la poste restante. c( Ne fais pas tant la superbe, ce serait bien dommage « de rebuter un amoureux de si bonnes façons, de si <' bon style et de si bon cœur.

« Adieu, je retournerai peut-cire à Paris avant l'hi- « ver. M. de Ver — est toujours consul au bout du « monde; aussi je l'aime par-dessus tout. Mon beau « cousin n'a pas le sens commun ; cependant il com- « mence à m'ennuyer; les amoureux de Paris sont plus « drôles. Adieu, méchante. Plus j'y pense, plus je « trouve que ton aventure est amusante. »

DE HENRI A EllKEST.

ft 25 juillet.

« Rien de nouveau sous le soleil des amours. La « !)elle vicomtesse n'a pas répondu, si ce n'est qu'elle

« se promène toujours. Pour moi, je n'ouvre plus ma a fenêtre que pour l'amour du ciel. Ce soir, en regar- (( dant au travers des rideaux, j'ai vu madame de Mar — (( qui regardait ma fenêtre du coin de Tœil au travers « des branches. En attendant mieux, c'est presque une « réponse. Ce jardin est le chef-d'œuvre de l'horticul- « ture ; on dirait que le bon Dieu va y passer le jour de « sa fête. Le parfum qui me vient du parterre des roses (( est à coup sûr pour quelque chose dans mon amour. « Tout au fond j'y vois un petit cabinet de verdure des a plus attrayants. Y passer une demi-heure avec elle « dans l'oubli du monde et de moi-même, comme disent « les romans — et puis mourir par-dessus le marché « — voilà tout ce que je rêve. Tout à Theure je vais ence core écrire, mais autant en emporte le vent I

« La présente n'est à autre fin que de m'informer de « l'état de ta bourse. Que vas-tu faire de tes betteraves, a mon pauvre ami? J'ai imaginé un nouveau moyen de « se ruiner en peu de temps, mais je n'ai garde de te « l'enseigner. Je pense qu'en faveur de cela tu m'en- « verras un millier d'écus, dont reconnaissance d'au- (( tant. Sans ce millier d'écus, je suis un homme perdu « dans le cœur en question; car, depuis que je n'ai plus a d'argent, je n'ai plus d'esprit qui vaille; cette lettre « en fait foi. Tu sais que, pour complaire à ma famille, « je vais par-ci par-là porter mes lumières au ministère a de la justice. Je fais des rapports sur des pourvois en « grâce; ainsi dépêche-toi d'assassiner quelqu'un. »

DE RACHEX JL LUCY.

« 26 juillet.

« Comment ne pas te regarder, ma chère belle , « comment ne pas le regarder un peu pour Tamour de <( son prochain, après ces vers adorables que j'ai reçus « ce matin, toujours par le même courrier :

« Dans mon 5me il est un bocage, Un bocage aux abords touffus ; D*un bel oiseau bleu c'est la cage.

Et j'écoute ses cbants couius.

Dans mon âme il est une source Qui ravage fleurs et gazons ; Au bruit funèbre de sa course, L'oiseau s'endort : adieu chansons I

A travers la feuille ondoyante Il vient souvent un soleil d'or Pour tarir la source bruyante Et réveiller l'oiseau qui dort.

L^oiseau bleu, c'est l'amour, ma belle, La source est celle de mes pleurs ; Le soleil que mon âme appelle, C'est ton regard semant des fleurs. »

« N'est-ce pas que ces vers sont charmants ? Mais « sentais bien de lui? Te souviens-tu de *ce sous-préfet « de je ne sais où qui t'adressait avec feu des vers de « Sainte-Beuve?

« Je sais — par hasard, bien entendu — qu'il va « ce soir se promener au bois ;^ sans cela, j'y serais « allée moi-même. 11 n'est pas encore l'heure de nous

(( rencontrer; d'ailleurs, je ne suis pas du tout belle ce c< matin. Mais serai-je belle demain? La beauté passe a vite, comme les moits de la ballade. En Térité, d'a< a près mon babil, ne dirait-on pas que j'ai été belle ? « Je ne sais plus ce que je dis. Adieu. Ah I que je vais « m'ennuyer aujourd'hui I Pourtant le bois de Boulogne c( doit être charmant : du silence, de l'ombre, un cœur « agité, un souvenir, une espérance, que sais-je? Et c( puis fout d'un coup Tapparilion toute romanesque <c d'un cavalierqu'on altend... Je n'irai pas... »

. pE RACHEL A LUCY.

CE 26 juillet, onze heures du soir.

u J y suis allée, ma chère. Tu t'y attendais bien, « n'est-ce pas? Le petit marqiiis de V — m'a accomc( pagnée; mais, une fois au beau milieu du bois, je f< l'ai prié d'aller à Auteuil avertir madame de T — ic que nous dînerions avec elle. Je lui ai donné rendez- « vous pour nous retrouver.

« Il y avait un autre rendez-vous ; je ne savais pas « où, mais je m'y suis trouvée. Or ceci vaut bien la <i peine que je taille ma plume.

« Dès que je fus seule, mon cheval prit un galop su- « perbe ; il fit des zigzags sans nombre, il parcourut le c( bois à tort et à travers en moins d'une demi-heure. « J'étais heureuse plus que jamais ; sans métaphore, je « volais sur les ailes de l'amour Pourtant j'avais peur; « car^ ainsi que le voyageur hors de son chemin, je ne

GOMME ELLES SONT lâl

ce savaiâ pas Irop où j'allais. Tout à coup j'entends

« qu'on me poursuit , je me retourne un peu , c'était

« lui!

ce — Madame, pardonnez à ma sollicitude, je vous

« croyais emportée par votre cheval.

ce Je ne savais que répondre, car* en6n je ne pouvais

c< pas lui dire après qui je courses si follement, puisque

a c'était après lui. Le plus facile était de ne pas répon-

« dre; mais si jamais il passait son chemin sans dire

«un mot de plus !

c< — Monsieur, répondis-je avec un sourire desplm

« doux, je cherche mon compagnon de voyage.

« — Eh bien, madame, en attendant, accordez-moi

« la grâce de veiller sur votre cheval. Est-ce vers Au-

« teuil qu'il nous faut aller?

« — Oh non I dis-je tout de suite, peut-être avec un « peu trop de précipitation, tant j'avais peur de retrou- « ver l'autre.

« Cependant nos chevaux s'étaient mis au pas, côte « à côte, ouvrant les yeux et les naseaux en chevaux « de bonne compagnie qui se rencontrent pour la pre- « mière fois entre Auteuil et Boulogne. Le temps était (< magnifique : un nuage çà et là, des petits oiseaux qui « chantaient, des petites fleurettes sauvages qui mon- « traient leur aigrette ou leur collier sur le bord du « chemin , un peu de rosée encore dans la chênaie « touffue. En vérité, c'était partout un air de fête. Tu « sais comme j'aime ces nuages perdus dans le bleu du « ciel. Mon cœur battait malgré moi; j'avais beau faire, « mon regard s'attendrissait beaucoup. Qu'allais-je

a devenir? M. Henri àes Feugeraies reprit la parole :

« — Puisque je suis en si bon chemin, madame^ « permettez-moi de ne pas passer à côté, permettez- « moi de vous dire... Mais ne savez-vous pas tout ce a que j'ai à vous dire ?

« Les femmes ont toujours Tair de ne rien savoir « quand il est question de ces choses-là. Aussi je répoa- « dis nonchalamment à mon cavalier :

« — En vérité, monsieur, je ne sais pas ce que vous « voulez dire.

« La réponse, comme tu vois, pouvait s'entendre de « deux façons. M. Henri des Feugeraies répliqua : *

a — Madame, vous le savez un|)eu mieux que moi.

<( Il y eut un silence plein d'amour. Je ne parle pas « de son regard. Après quoi, comme son genou tou- <c chait mon amazone, il s'imagina que ma main n'était « pas loin de la sienne, et, en| effet, ces deux mains, ((jusque-là étrangères, se touchèrent — comme par <( miracle.

« — Ah ! madame I dit-il en se penchant vers moi « et en m'attirant à lui, si bien que nos cœurs étaient à « deux battements l'un de Tautre. — ^ Madame ! dit-il « encore.

« — Je m'appelle Rachel, dîs-je, entraînée malgré « moi.

« Je n'eus pas plutôt dit cela, qu'un baiser — pris ce au vol, mais un baiser pourtant — frappa mes lefc vres agitées comme le coup d'aile d'un oiseau. J'en c( demande pardon à Dieu et à qui de droit,

« Sur ces entrefaîtes, le marquis de V — est survenu

c< à bride abattue. II a remercié fort galamment « M. Henri des Feugeraies pour avoir veillé sur moi. « Adieu, toute belle. Quand viens-tu? »

D£ RAGHEL A LUCY.

« 27 juillet, le matin.

<i En toute chose il faut considérer la fin ; or, en (( amour surtout, la fin est toujours mauvaise. En « amour, il faut s'arrêter à propos ; crois-m'en, j'ai été « à bonne école, je suis savante là-dessus. Dans le cœur « de la femme^ même la plus passionnée, c'est toujours « la curiosité qui domine l'amour : U Amour de la ^ Science, comme dit l'Écriture. Eh bien, quand on <( sait d'avance le lendemain, il ne faut pas se risquer « plus loin. Voilà pourquoi je ne veux plus revoir « M. Henri des Feugeraies. Qu'il fasse de la passion « tout à son aise à sa fenêtre ; je ne m'en plaindrai pas, « mais je n'y répondrai pas. »

DE LUCY A RÂCHEL.

« 50 juillet.

« Tu ue comprends rien de bon à l'amour, ma chère « Rachel. N'en parlons plus.

« Je pars après-demain pour Paris, où je dois prena dre qtielquun pour aller aux eaux d'Ostende. J'irai «l'embrasser, ma belle ennuyée; j'irai respirer les « roses de ton jardin, »

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