DE LUCY A RACHEL
« D'Ostende, 15 août.
« J'ai fait le voyage gaiement comme ceux qui voya- « gent pour voyager. Je pensais à toi et à tes amours. « Or tu ne t'imaginerais jamais, ma chère, qui j'ai « rehcontré hier à Ostende? M. Henri des Feugeraies, « qui n'a pas trop l'air de s'ennuyer. »
Quand je fus au bout de cette dernière lettre, qui me semblait un dénoûment, mon ami Henri des Feugeraies me raconta ainsi la fin de son histoire amoureuse:
ioO LES FEMMES
« Eh bien ! vous avez vu par ces lettres précieuses, réunies à grand'peine, comment j*ai aimé Rachel, comment la confidente de madame de Mar — , n'ayant rien dans le cœur, mourant d'ennui en province, est venue à Paris, déjà amoureuse de moi, voir si j'étais digne du portrait extravagant tracé dans les confidences de Racliel. Moi, un peu froissé des grands airs fatigués et dédaigneux de madame de Mar — , je me suis laissé aimer sans trop de mauvaise volonté par madame de Ver—; je suis parti avec Lucy povir Ostende sans trop regretter Rachel. Cependant, à peine eh route, un souvenir opiniâtre, une espérance, yn pressentiment, que saisje ! est venu jusqu'à mon cœur. Tout en baisant la main de Lucy, j'entrevoyais dans un rêve furtif la pâle figure, dédaigneuse et touchante à la fois, de madame de Mar — ; tout en caressant les cheveux de madame de Ver — (dans son laisser-aller romanesque elle avait dénoué ses beaux cheveux blonds, sur le soir), oui, tout en caressant cette blonde chevelure éparse, j'enchaînais avec volupté mon âme ardente dans les tresses d'ébène de Rachel. Certes, j'aimais JLiUcy, je l'aimais pour ses yeux si doux, pour la fraîcheur de pêche de ses lèvres; enfin, je l'aimais pour son amour, par contre-coup et par ricochet, dirait Sterne. Mais Rachel n'était pas moins belle ni surtout moins attrayante, Rachel avait cette pâleur adorable qu'on s'imagine voir aux anges des rêves ; Rachel avait sur les lèvres je ne sais quel souvenir ou plutôt quelle science de l'amour qui troublait tous les cœurs: le sourire d'Eve après le péché. En un mot, on aimait Lucy avec des sourires, du soleil
et des fleurs : on devait aimer Rachel avec des larmes. Vous comprenez que, si j'aimais Lucy, j'aimais aussi Rachel. Vous est-il arrivé (cela arrive à tout le monde) d aimer deux femmes en même temps, le même jour, à la même heure? C'est un chapitre ravissant du roman de la Tie, mais c'est le chapitre qui finit le plus mal, — en nous déchirant le cœur.
« Le voyage de Paris à Ostende, quoique très-mono* tone, fut charmant pour nous ; quand l'amour est de la partie, le voyage est toujours gai ; on ne se plaint jamais de la lenteur des chevaux, on maudit les chemins de fer; l'amour donc nous égayait à propos, il animait le paysage, il'parfumait le vent. Je n'ai jamais vu si bien Verdoyer les peupliers, les colzas et les prés de lai Flandre. Jusque-là j'avais entrevu, sans y prendre garde, les belles vaches flamandes éparpillées sur l'herbe toufTue. Certes, si jamais le voyageur a rêvé que le bonheur était au fond de quelqu'une de ces silencieuses baraques, vues au loin et presque dans Tombre, ce voyageur ne passait pas en Belgique, qui est la prose du paysage : il faut au bonheur des rochers et des montagnes. Cependant je me souviens que, entre Gand et Bruges, j'ai bâti mon château, comme j'eusse fait en Espagne.
Après une halte de quelques jours à Bruges , nous partîmes pour Ostende.
« — A propos, dis-je à Lucy, nous n'avons rien vu à Bruges?
« — Je n'y pensais pas, mè répondit-elle.
« Nous rencontrâmes à Ostende de blanches bai-
gneuses de Londres, trois ou quatre Allemandes pIo8 ou moins baronnes, enfin quelques Françaises , entr« autres la belle madame Th— -, la comtesse D — , madame d'O — . Dès la première promenade, Je fus accosté sur la jetée, s'il m'en souvient, par quelques-uns de ces amis de passage qui ne donnent que la main ; on a plus ou moins bien soupe avec eux ou avec leur maîtresse, mais voilà tout. Pourtant je rencontrai à Ostende un brave et loyal ami, le marquis de R — ; mais avec celuilà, au lieu de souper avec lui, je m'étais battu. Malgré notre désir de vivre à l'ombre, presque en sauvages, au bord de la mer, dans quelque hôtel dépeuplé, nous fûmes entraînés au Casino. — Après tout, me dis-je, je puis bien me promener au grand soleil avec une belle femme qui a Tair d'être amoureuse de moi pour la saison (ici, c'était la vanité qui parlait); d'ailleurs (reprit la raison), un tête-à-tête infiniment prolongé devient infiniment ennuyeux, surtout au bord d'une mer toujours endormie qui n'est qu'un étang moins les saules. Puisque tout le monde veut de nous, vivons pour nous, mais dans Tivresse du monde. — Nous fûmes de tous les petits plaisirs d'Ostende. Après midi, à l'heure du bain, la mer offrait un coup d'œil charmant, c'était là notre seul théâtre : on voyait les jolies baigneuses sortir des baraques, — du moins on voyait leurs têtes presque toutes blondes nageant sur Teau agitée ; çà et là on voyait un bout d'épaule, mais au même instant un flot jaloux passait mal à propos. Et puis, c'étaient de petits cris effarés, celle-ci qui perdait le pied, celle-là qui perdait la tête, l'une qui s'élevait trop haut, l'autre
jui recevait un jet d'eau d'une rieuse voisine. Et puis, les promeneurs qui peuplent le rivage, le rayon du soleil, les nuages qui passent, Toiseau qui rase les flots. Enfin, vous savez comme moi quel tableau ravissant c'était là , plein de distractions pour les promeneurs [jui n'avaient rien à faire, — si ce n'est l'amour.
« Nous étions descendus à l'hôtel d'Angleterre , où Lucy s'ennuyait un peu en dépit de moi-même. Mais comment ne pas s'ennuyer dans un hôtel quand on voyage, même quand on voyage à Cythère? Nous sortions toujours entre onze heures et midi, nous allions sur le rivage, nous revenions déjeuner en tête-à-téte, comme deux ramiers qui becquètent au-dessus du nid. L'après-midi se passait au bain, à la promenade, je ne sais plus comment. Le soir venu, après un dîner babillard, nous allions au Casino. Les oisifs de cœur lisaient les gazettes.
<(. Hélas I au bout de quinze jours, je les lisais, moi. (( Lucy s'en plaignit d'abord, mais bientôt les œillades anglaises ne lui laissèrent plus le temps de se plaindre. Je me plaignis à mon tour; mais, dès la première plainte, elle étouffa ma voix par un baiser et par un . éclat de rire.
« — Je m'amuse bien avec vous, me dit-elle d'un air de charmante moquerie; je puis bien m'amuser àe tous ces gentlemen.
(( Nous nous aimions de bonne foi , qu'avais-je à dire? Cependant je me mis de plus belle à lire les galettes.
<( A peine un mois s'était-il écoulé depuis notre ar-
rivée, qu'on vint à parler au Casino d*une étrangère peu farouche qui voyageait seule. Elle s'était promei durant deux après-midi sur la rive, mais voilée, solitaire. On ignorait encore si elle était brune o| blonde.
« — Elle est jolie, dit le marquis, car elle fuit tôt jours.
« Là-dessus on parla à perte de vue et d'esprit d^ femmes délaissées, des tristesses de l'amour, de la mai vaisc foi des hommes, des peines du cœur, le tout sai mettre de côlé ses moyens de séduction, si bien qu'à fin de la séance il y avait plus d'un cœur de pris non pas à la leçon.
<x Le lendemain, comme nous allions prendre le tl avec Lucy :
« — Aujourd'hui, me dit-elle, j'espère bien qi nous serons seuls. Décidément il y a trop d'importui àOstende; c'est à peine si on nous laisse un peu nous-mêmes.
a Nous nous mîmes à table ; le thé n'était pas vei quand une servante de l'hôtel nous vint avertir qu'uni dame en grand deuil demandait madame Lucy d< Ver—.
« — Le nom de cette dame ?
« — Elle me l'a dit, monsieur, mais elle me Ta si mal dit...
c< Lucy se mit soudainement à rire.
« — A coup sûr, dit-elle, c'est lady M — qui vient nous tirer les cartes.' Dites-lui que je l'attends.
« La servante sortit.
c< — Lucy, vais-je rester dans votre chambre? Suisle digne du jeu de cartes ?
[ « — Oui, oui, restez malgré vos pantoufles ; je vous le dis tous les malins, de ne pas venir en pantoufles Éhez voire voisine, mon cher; mais enfin restez tel que rvous êtes.
L ce A cet instant la porte s'ouvrit :
r m — Ciel ! s'écria Lucy.
I « — Mon Dieu I m'écriai-je moi-même en regardant bnes pantoufles.
« Rachel venait d'&trer.
« — Soyez la bienvenue, dis-je en lui tendant la main, sans trop savoir ce que je disais; vous arrivez à propos, vous allez prendre du thé.
« Lucy, toute chancelante de ce coup si imprévu, alla pourtant se jeter sur le cœur de son amie ; elles s'embrassèrent, mais comme deux comédiennes au théâtre. Pendant cette accolade, où leurs cœurs n'étaient pas à l'aise, Lucy eut le temps de se remettre un peu.
« —Comme te voilà tout en. deuil, ma toute belle Parisienne, ni plus ni moins qu'un corbeau; mais tu I n'es pas un oiseau de mauvais augure, toi.
« — Qui sait? dit tristement Rachel. E11& se laissa tomber sur un fauteuil, elle pencha son front abattu et nous regarda l'un et l'autre à la dérobée. Qu'elle était pâlie depuis notre départi Sa beauté n'avait rien perdu, car ce n'était plus le dédain qui dominait sa figure, c'était la douleur.
« Moi, je ne savais que dire, j.e ne savais que faire ;
j'étais là muet et immobile. Ah I si j'avais écouté mon cœur, comme je me serais jeté de bonne foi sur le sein agité de Rachell Gomme j'aurais éclaté dans ma passion I Comme j'aurais versé de douces larmes sur ce cœur attendri I
« — Enfin, reprit Lucy après un silence fatigant pour tout le monde, tu me diras cependant pourquoi ces habits funèbres ?
« — Je suis veuve j répondit Rachel d'une voii brisée.
« — Ah I voilà donc le secret de celte grande douleur?
a — Oui, voilà le secret, reprit Rachel avec amertume. Dans ma douleur, n'ayant près de moi nulle âme charitable et compatissante, je suis revenue à toi, toi, ma meilleure amie, toi, ma confidente.,,
« — Je te remercie, ma chère, de ce souvenir et de cette confiance. Tu tombes ici à merveille : Ostendeesl une vraie ville de deuil ; le plaisir y met un crêpe à son bonnet.
« — En vérité, reprit madame de Mar — d'un air de doute, tout en nous regardant; je vous croyais ici dans la joie la plus radieuse, car vous n'êtes pas veufs, vous autres.. . Est-ce que vous prenez sérieusement les bains de mer?
« — Très-sérieusement.
« — Je veux me baigner aussi.
« — Eh bien, ma chère, prends donc tout de suite du thé; dès cette après-midi nous irons nous baigner ensemble. J'ai pour voisines de mer deux Anglaises
charmantes, un peu rieuses et un peu folles , qui finiront par t* égayer.
« Vous savez la lettre cruelle que Lucy avait écrite Rachel. Cette lettre, ce chef-d'œuvre de raillerie amère et d'impertinence féminine, fut un coup de feu pour la pâle et dédaigneuse Rachel. Jusque-là elle avait dt)uté, jusque-là elle avait joué avec Tamour, sans prendre la peine de descendre dans son cœur; mais cette lettre, comme un éclair qui illumine et qui brûle, lui avait appris tout d*un coup qu'elle m'aimait et que j'aima Lucy.
« Je ne vous dirai pas mot à mot tout ce qu'elles se dirent ce jour-là; je vous en apprendrai bien plus, à coup sûr, en vous disant ce qu'elles ne se dirent pas. Avant le soir, vous devinez qu'elles étaient jalouses, sous ce ciel flamand, comme deux amoureuses de Grenade ou de Séville; jalouses à faire*pitié : car, si mes paroles étaient pour Lucy, mes regards étaient pour Rachel i si mon cœur était pour l'une, mon âme était pour r autre. Enfin, il s'élevait entre elles une lutte terrible, sauvage, désespérée; un combat à outrance, commencé avec l'amour, mais qui devait finir avec la tnort.
« Ce qui vint encore donner plus d'ardeur au combat, ce fut la jalousie delà beauté, qui pour les femmes est pire que la jalousie de l'amour. Au bain, au dîner, ^ la promenade, au Casino, Rachel et Lucy, Rachel 3vec sa beauté et sa tristesse, Lucy avec sa grâce, son charme et son esprit, étaient le point de mire des madrigaux des quatre parties de l'Europe. Elles faisaient
bon marché, toutes deux de Tesprit des Anglais, de la sentimentalité des Flamands, de la raison des Français et de la grâce des Allemands. Mais quelle femme en ce mauvais monde se résigne de bon cœur à voir Tenceasoir lui passer devant le nez pour les beaux yeux d'une autre, Tencens fût-il des plus grossiers? L'amitié de Lucy et de Rachel s'était perdue dans l'amour, bientôt la haine s'alluma dans la jalousie.
« Quelle jalousie , mon Dieu ! Mon cœur en saigne encore.
« Cette jalousie s'accrut de jour en jour comme un incendie battu par les vents. J'avais beau faire pour l'apaiser ; je n'avais qu'un bon parti à prendre, c'était de m'en aller loin d'Ostende, sans mot dire. Mais, je vous le demande, comment partir quand le cœur veut rester? Comment prendre la force de me séparer violemment, par bonne volonté,-de ces deux femmes adorables, de ces deux femmes adorées qui étaient toute ma vie, tout mon tourment, toute ma joie ? Je me laissai aller au fatal enchaînement des choses, espérant du temps qui calme tout. Mais, mon Dieul ce n'est pas le temps qui calme tout, c'est la mort. 11 y a un an que le temps passe en vain sur mon cœur.
(( J'aimais donc Rachel, j'aimais Lucy, tantôt l'une, tantôt l'autre ; Lucy avec passion, comme le souvenir, corame la femme qui a dénoué. sa ceinture pour vous; Rachel avec adoration, comme l'espérance, comme la femme qui est plus qu'une femme, qui n'a pas encore mordu avec vous à la pomme de l'amour.
« J'étais entre deux feux ou plutôt entre deux sour-
COMli^p ELLES S01XT .iZ9
ces de larmes, entre deux douleurs de plus en plus profondes. Moi, je souffrais par contre-coup de ces deux douleurs. Je n'étais pas jaloux, moi , mais toutes les angoisses de la jalousie ont déchiré mon âme. Racliei, toujours plus pâle, se renfermait dans sa tristesse comme dans un tombeau ; elle pleurait en silence, elle gardait un sourire pour cacher son mal ; mais que pour moi ce sourire était éloquent I Lucy, toujours plus belle, éclatait par dss sanglots, des sarcasmes , des évanouissemenls. Elle voulait partir avec moi seul; moi, je ne voulais pas. Elle voulait fatiguer Rachel; mais la pauvre femme ne se voulait pas fatiguer, tant elle recherchait le fatal tableau de notre amour !
(c Elles se baignaient à la même heure et du même côté. Plus d*une fois , mon Dieu ! j'avais pensé qu'il n'était pas sans danger de laisser ainsi à peu près seules au-dessus deVabime deux jalousies , deux haines, deux douleurs si profondes. Çà et là, tout en me baignant au loin, je cherchais à les voir. Je les voyais alors allant, venant, se mêlant aux autres baigneuses. La mer les apaise, me disais-je ; la mer est bonne pour ceux qui souffrent; elle berce toutes les douleurs.
c( Une après-midi, elle^ se baignaient comme de coutume; moi, je me baignais plus loin sans inquiétude pour elles, me reposant sur Dieu, sur les matelots, sur Tinsouciance. Cependant depuis deux jours Rachel était plus sombre encore, elle semblait pencher le front sous un dessein sinistre, elle avait des distractions étranges. Ce jour-là le soleil éblouissait les baigneuses , la rive était presque déserte, à peine si quelques nouveaux
venus se promenaient sur la jetée. M' étant tout d'un coup, peut-être par pressentiment, soulevé sur une lame, j'entrevis Rachel et Lucy en tête de toutes les baigneuses, s'éloignant de plus en plus dans la mer. Lucy se coiffait quelquefois d'un petit cachemire bleu et rouge; ce jour-là je la reconnus à ce cachemire, dont un pan flottait au vent, -^ hélas ! en signe de salut ! — Surpris de les voir si loin dans la mer, je m'avangai un peu de leur côté, regardant toujours.
« Ah I mon ami I irai- je jusqu'au bout de cette triste histoire? vous dirai-je que tout à coup j'entendis un cri d'effroi, qu'au même instant je perdis de vue les deux baigneuses? — Est-ce une lame qui a couvert leurs têtes? dis-je en volant sur l'eau. — Hélas I quand la lame fut passée, je ne vis plus que la surface verte un peu agitée.
« J'appelai au secours: toutes les baigneuses poussèrent des cris d'épouvante et revinrent à leurs barques; quelques baigneurs s'avancèrent sur mes traces. Moi, je me débattais comme un furieux avec les flots ; j'étais comme dans ces horribles songes où Ton ne peut avancer, où Ton n'arrive que trop tard, et, comme dans les songes, j'arrivai trop tard ; j'arrivai tout ruisselant et tout ensanglanté, la mort dans le cœur, résolu de ne pas reparaître si je ne pouvais reparaître avec elles, avec toutes les deux, car je n'eus pas une seule fois l'idée de sauver Tune sans l'autre. Un homme du bain, sorti d'une baraque quand j'avais crié au secours , arriva avant moi vers l'endroit fatal. 11 plongea deux fois en vain.
« — Où sont-elles? me cria-t-il tout en colère pour me cacher son imprudence.
« — Elles sont là, dis-je en me jetant au fond. « Je m'étais trompé; je ne trouvai comme cet homme qu'un peu de sable et de gravier. Je reparus seul en levant au ciel un regard désespéré. J'avançai au hasard, perdant la tête et voulant perdre la vie. Rachel, Lucy, où êtes-vous?murmurai-je d'une voix étouffée. Je redescendis encore dans cette tombe iniPmic; enfin je son* tis une femme qui* se débattait avec la mort ; — mais seule I
« Je fus presque tenté de laisser celle que j'avais trouvée. Pour l'amour du soleil, je remontai avec elle, a Toute cette scène terrible se passa en quelques secondes. Mille pensées, mille images, mille rêves traversaient mon esprit. Ainsi, pendant que je revenais sur Veau — l'espace d'une seconde — j'eus le temps de me demander si c'était Rachel ou Lucy, si l'une avait entraîné l'autre, si j'aimais mieux sauver celle-ci que celle-là. Ah! dans les moments suprêmes, la pensée de Thomme est celle de Dieu.
« Celle que j'avais trouvée, c'était Rachel. — Pourquoi n'est-ce pasLucy? dis-je en la voyant. — Pourquoi n'est-ce pas Rachel ? eus-je dit en voyant Lucy.
a Et, tout en baisant les cheveux épars de Rachel, je
la jetai avec colère au premier marin venu.
« — Allez, dis-je, elle n'est pas morte, celle-là.
« J'avais à peine achevé ces mots que j'étais déjà au
fond de la mer. Mais, hélas ! vingt fois je recommençai
en vain ce douloureux voyage. La pauvre Lucy était
« J'allai à elle tout chancelant; un soupir, un regard profond et douloureux , une main touchée d'une mainf prêle à caresser et prête à déchirer : voilà tout notre adieu. En m'en allant, je l'entendis qui murmurait d'une voix étouffée :
« — Henri I me pardonnerez-vous d'être venue ici?
« Elle partit ; moi, je retournai sur le rivage.
« On ne cherchait plus Lucy. Lucy était perdue pour moi, pour le monde, pour la terre. Ah! vous ne saurez jamais quelle est l'amertume des larmes versées sur cette tombe sans fond. Dans un cimetière, les larmes pieuses font éclore des fleurs et pousser des herbes consolantes où Ton respire Tâme des morts; mais dans la mer!
« La mer cependant venait par moments sourire à mes souffrances; elle avait comme moi ses plaintes et ses agitations, ses colères et ses larmes. Ah! que je prenais une sombre joie à la voir le matin dans son flux, quand chaque flot venait bruyamment se brisera mes pieds ! Je voulais sans cesse me laisser engloutir; mais sans cesse j'espérais voir revenir dans une lame la blanche dépouille de ma pauvre maîtresse. Je reculais peu à peu l'œil égaré sur chaque nouvelle vague ; je reculais ainsi jusqu'à l'heure du reflux, et, plus que jamais désespéré, je tombais presque mort sur la grève.
c J'épuisai mon cœur, mon âme, ma vie, mais non pas ma douleur, à ce spectacle cruel. La mer fut avare de mon trésor. Un jour, cependant, à l'heure du flux, ayant cru entrevoir dans une vague encore lointaine un
vêtement de femme, je m'élançai comme un fou, avec des cris de fou, au-devant de cette espérance; je me jetai^ tout éperdu et tout défaillant sur cette vague, comme si elle eût renfermé Lucy. Cette vague était comme le dernier adieu de la morte, car elle m'apportait le petit cachemire dont s'élait coiffée Lucy le jour fataL I^ pauvre et chère coquette I
c( Je saisis avec ardeur ce cachemire, qui avait touché ses cheveux adorés, qui a gardé un parfum d'elle-même, qui est pour moi la plus sacrée des reliques I
ce Que vous dirai-je encore ? Le marquis m'entraîna loin d*Ostende. Plaignez-moi et pardonnez-moi mes heures de profonde solitude. Je sais bien que le temps nous éloigne toujours des morts, c'est une loi de la vie; mais il est de grands malheurs où le temps ne peut rien. Mon grand malheur, à moi, le devinez-vous? — J'aime Rachel I »