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APRÈS LA VENDANGE

Le pain de Tâme, c'est Tamour ou la science. — C'est un pain de pur froment, quand la pâte est pétrie par les mains blanches d'une vierge de vingt ans. — La science ne sert qu'un pain amer» parce qu'elle y répand la poussière des livres.

J'aime les romans écrits en un jour et lus en une heure : il ne faut pas que le romancier, dans ses inventions gigantesques, me donne le loisir de pencher la tête et de chercher où il ira. Les passions tout à l'heure vivantes ne sont plus que jeux d'imagination; l'héroïne que j'aimais déjà, qui m'avait touché au cœur par

quelque sentiment profondément humain, n'est plus qu'un portrait de fantaisie; cette femme-là n'a jamais ▼écu ailleurs que dans l'esprit de l'artiste ; elle n'a jamais habité le monde où le cœur bat, si ce n'est dans le cadre d'or qui la suspend au-dessus de nos yeux. Hais les romans qui durent une heure sont presque toujours des pages arrachées à la vérité. Quel est le romancier qui n'a nulle fois en sa vie assisté au spectacle de ces petits romans familiers à tout le monde qui se font avec un sourire, avec un mot, avec une larme? rayon de soleil qui éclaire, nuage qui passe, orage qui traverse le ciel? Puisque le romancier a gardé en son souvenir les milles romans surpris au hasard autour de lui, pourquoi irait-il chercher dans son imagination des héros de fantaisie?

Ce n'est pas le premier pas qui coûte, c*est le dernier. Le premier, c*est la marge du chemin toute couronnée de primevères ; le dernier, c'est le rivage où pousse Vherbe amère que fauche le fossoyeur*

Les vagues se précipitaient tempétueusement contre les falaises ; on eût dit des cavales éperdues secouant leurs flamboyantes crinières. Je croyais voir les passions de l'infini s'ébaltant sur le cœur de la femme.

On croit que le poète est né pour faire des vers,

comme 8Î on avait au cœur un dictionnaire de runes. — Que do poêles fuient la poésie qui s'imprime dans les cœurs pour la poésie qui s'imprime dans les livres! Ce sont les voyageurs qui ne voient les beautés du paysage silencieux que quand ils frappent du pied le seuil de la ville bruyante. Mais le souvenir est toute la \ie : il semble qu'on ne dérobe aux fleurs de la route que le miel du souvenir.

Entre parenthèse ( — ). Que de fois on permet a fa parenthèse d'envahir sa vie! On trompe son marioa son amant presque toujours entre ( — ); mais on se trompe soi-même sans parenthèse.

Souvent une femme devient un ange dès que le diable l'emporte.

Dans une de ces soirées indécises où l'oh ne sait ni chanter, ni rire, ni danser, la maîtresse de la maison, ne sachant comment distraire son monde» s'avisa de passer son album et de demander à tous les désœuvrés qui étaient là une pensée intime sur le mariage (la dame est veuve et ne sait pas bien à quoi s'en tenir sur ce chapitre). Un célèbre général, qui n'a jamais écrit qu'avec son épée, prît une plume et traça ces lignes : « Le mariage ressemble à une armée qui marche à une action. I^'amour, ce sont les enfants perdus de l'armée,

ils sont tués dès le premier choc. Le sacrement est le corps de bataille, qui tient bon plus longtemps. Et le repentir en est Varriëre'^garde, qui tient ferme tant que le corps de bataille subsiste. »

Quand nous voulons regarder la mort, Tamour nous ibiouit.

11 faudrait n'avoir jamais que de jeunes espérances et de vieux souvenirs : les souvenirs de la veille sont empreints d'un prosaïsme qui s'évanouit avec le temps; au contraire, le temps, en passant sur les espérances, les ternit de la poussière de ses ailes.

L'amour est une larme du ciel ou un regard de lenfer — qui arrose ou qui brûle nos cœurs.

Le premier amour! — vague écho de la musique des anges — qui nous surprend un soir de printemps dans les détours du sentier!

Au parfum des premières roses du printemps, le souvenir ramène notre âme à travers les beaux jardins de la vie que nous avons dépassés sans retour.

Le premier irait d'esprit d*une femme, c'est sa figure; le dernier, c'est son cœur.

L'amour I songe charmant qui vient dans le sommeil.

L'amanlel coupe d'or où nous buvons la vie -*- et la mort.

11 faut savoir jeter à propos son bonnet par-dessus les moulins. Il faut savoir perdre la têle par Tenthousiasme ou par la passion. Ce ne sont pas des poètes ni des amants, ceux qui ne franchissent pas le Rubicon.

Les astrologues et les philosophes auraient dû trouver ceci : pour les amoureux, la terre tourne dans le ciel; pour les autres, elle tourne dans le vide.

L'amour de certaines femmes est doux à cueillir comme l'églantine : son parfum n'enivre pas, il charme; on sourit doucement, quand on se pique la main aux poétiques épines de Téglantier.

L*ainour ne vieillit pas, il meurt enfant.

Tous les hommes sont philosophes, toutes les femmes sont comédiennes. — Socrate qui va étudier chez Aspasic» — et Aspasie qui gouverne le monde sous le nom dePériclès; — . Abeilard qui donne des leçons à Héloïse, — et Héloïse qui lui dit tout bas : Ignorant! — Voltaire qui apprend la comédie à mademoiselle de Livry, — qui le lui rend bientôt.

Tout homme qui n'est pas doublé d'une femme n'est pas un homme.

Un poëte a dit : « Dieu commence Tartiste, et la femme Tachève, » et ce poëte a eu raison — sans vouloir faire un mot. — Eve est le vrai livre où étudie Adam .

A un certain diapason, parmi ceux et parmi celles qni ont mordu au fruit amer de la science, parmi les privilégiés de Tesprit et de la beauté, les artistes, les penseurs , les femmes à la mode, les gens de cour, la plupart sont philosophes, la plupart sont comédiennes. 11 n'y a qu'à la Sorbonne et au théâtre qu'il s'en rencontre peu.

I r LES FEMMES GOMME ELLES SONT

0^^ philosophe que cet Érasme, qui a fait l'éloge de U IK. «If r La lolie, c'est la sagesse humaine, puisque c^est U (\i5^>n. L^homme qui vit ayec la passion échappe 4111 «k«*$tRS, parce que la passion est un coursier gé- R;rv«x qui a le fianc marqué par Téperon d'or de Dieu. Li {sa^sMoa» c*est Tàme de la y\e, — c'est le Teut qui |K^tt:>55*f «m ataiU le naTÎre, — c'est quelquefois le vent do la lecnp^; mais qui n'aime mieux la mortdaas la ItnnpiMif que la vie sur le seuil du tombeau?

l>ieu a permis la philosophie à l'homme, mais il a eu^eùrné la comédie à la femme.

AVENTURES SENTIMENTALES

D'UN MONSIEUR QUI PERDAIT A LA BOORSE AVEC LA FEMME D'UN AGENT DE CHANGE

Je vais à Clicliy, ne vous déplaise, — non pas pour moi, mais pour un de mes amis — voire ami; car celui-là a été Tami de tous ceux qui oui des amis — Anatole 1 le dernier Anatole ! — 11 est là, depuis huit jours, qui réfléchit aux conséquences de Tamour et de l'argent.

Le Coran dit : Prêter, c'est perdre son argent et son ami. Le Coran a. raison. Tant pis pour ceux .qui ont de Vargent et des amis.

i54 LES FEMMES

Mon ami en question avait de l'argent et une mai-; tresse. Il a perdu la maîtresse et l'argent, l'un portant l'autre.

Une fois pour toutes, 'à serait bien temps de s'entendre sur ee mot, les gens riches.

Les gens riches sont ceux qui Tont à Clichy; c'est toujours par là qu'on rencontre la roue dorée de la Fortune. En effet, les gens riches ne sont pas ceux qui amassent le plus, mais ceux qui dépensent le plus.

Ceux qui dépensent chaque année vingt mille livres de dettes ne sont-ils pas plus à leur aise dans la vie privée que ceux qui jouissent de vingt mille livres de revenu, qu'ils ne dépensent qu'à demi?

Les premiers finissent par aller à Clichy, les seconds finissent par aller au Père-Lachaise. Prison pour prison, j'aime mieux la prison pour dettes.

C'est à Clichy que j'assiste à la comédie la plus vivante de notre époque, comédie éternelle dont le pauvre créancier fait encore les frais.

Je dis le pauvre créancier, car, s'il y a ici-bas une pauvreté poignante, c'est celle de Thonnêtc homme qui prête son argent pour que d'autres le dépensent.

Le pauvre créancier I ce n'est pas pour lui que le soleil luit, que le ruisseau coule, que les merles sifflent; ce n'est pas pour lui que la prairie s'émaille, que la forêt chante, que la nature se dore sous les moissons et s'empourpre sous la vendange.

C'est pour son insouciant débiteur, qui, n'ayant pas

à lui un seul arpent au soleil , possède tous les royaumes.

C'est pour cet insouciant débiteur, qui, n'ayant pas le souci de songer à sa fortune, a tout le temps que Dieu accorde à l'homme pour aimer l'œuvre du Créateur et s'y confondre avec volupté.

On vit à Clichy en grande liesse, on y trouve bonne compagnie, on s'y promène à l'ombre de grands arbres. C'est bien moins le prisonnier qui rêve à la liberté que le créancier lui-même; pour l'un tous les plaisirs, pour l'autre tous les soucis ; le débiteur n'attend pas pour vivre la maigre pension que lui fournit le créancier, tandis que le créancier a besoin de toute sa vigilance pour ne pas oublier le jour de payement de la pension; et, quelque minime que soit ce payement, il est bien cruel pour lui d'augmenter la dette à ses dépens.

Et quand on pense que trois ans peuvent s'écouler dans ces angoisses !

Et quand on pense qu'après trois années aussi poignantes — pour le créancier, — la dette est payée sans quittance I N'avons-nous pas vu un fameux fournisseur acquitter ainsi, dans une douce retraite, une dette de dix millions? On prononcerait à moins des vœux monastiques pour trois ans:

Je n'ai point parlé de tous les avantages que peuvent tirer les gens d'esprit de cette solitude : outre qu'ils gagnent l'argent qu'ils ont dépensé autrefois, ils gagnent encore de quoi vivre pour l'avenir.

Beaucoup de gens, amis de la solitude et de la rc-

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traite, bâtissent à grands frais des villas dans despap ingrats. Que ne vont-ils à Clichy ? On y joue à tous les jeux de Tamour et du hasard ; on y fait des armes; on y reçoit son ami et sa maîtresse ; et ce qu*il y a de charmant, c'est que les créanciers n'ont pas le droit de franchir le seuil sacré de ce logement qu'ils payent aux autres.

J'ai soupe ce soir à Clichy en belle cunipagnie : gentilshommes du boulevard et des princesses de théâtre ; on a eu de Tesprit et de la gaieté, mais on n'a pas abattu les murs de la prison. Une prison, c'est toujours une prison — la préface du tombeau.

En rentrant au logis, j'ai retrouvé la folle du logis, qui m'a dit avec son beau sourire : — Paye tes dettes! — et, si tu veux jeter l'argent par la fenêtre, que ce soit le tien et non celui des autres.

Anatole nous a gaiement raconté pourquoi il est à Clichy, Cette histoire vaut bien la peine que je vous la dise à mon tour.

Il y a cinq ans qu'un jeune gentilhomme de la Normandie vint à Paris pour apprendre à mettre sa cravate, pour faire son droit, pour quelques autres motifs aussi frivoles. M. Anatole de Genevay, qui n'était dans son village qu'un ruslre endimanché, devint à Paris,

en moins de deux ans, un garçon fort distingué dans le beau monde; mais ce chemin rapide lui avait coûté cher : son temps d'abord, car vous comprenez qu'il n'avait pas même songé à passer un premier examen de droit ; ensuite il avait fait une cruelle brèche à sa fortune. Au Jieu d'aller habiter la rue Saint-Jacques ou la rue de la Harpe, en esprit laborieux qui ne veut pas de distractions mondaines , il avait débarqué en pleine rue LafCtte, où demeurait un de ses cousins, un rusé Normand qui vivait sur les variations du trois et du cinq. Grâce à ce cousin, Anatole, dès qu'il eut mis de côté ses habits et son esprit de province, fut conduit chez les grands seigneurs de la banque. Les parchemins ont toujours été, parmi ces seigneurs d'un nouveau stjle, en fort bonne odeur de sainteté : la quantité aime la qualité (la qualité aime encore mieux la quantité). Anatole fut bien accueilli partout. C'était d'ailleurs un joli cavalier, non pas encore accompli, mais promettant beaucoup. Il comprenait à merveille qu'à Paris, dans ce beau monde-là surtout, les apparences de l'esprit sont mieux cotées qu'un bon cœur ; il comprenait à merveille que l'argent qu'on jette à propos par la fenêtre est une bonne semaille qui, tôt ou tard, produit une bonne moisson. 11 s'habilla chez Chevreuil, il monta à cheval chez Marx, il se fit, à rOpéra et à Tortonr, la gazette de l'esprit parisien. 11 fut bientôt fort recherché; les femmes commençaient à parler de son esprit et de son habit.

Il s'était lié par rencontre d'une amitié toute parisienne avec un agent de change que j'appellerai ici par

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pseudonyme M. Dumarsais. II Tayait chargé de ses alTaires d'argent. Malgré les remontrances de M. Dumarsais, qui pressentait la déconfiture de son ami et de 8on client, Anatole poursuivit de plus belle ses bri^ lantes folies, se disant ensuite en lui-même, pour consolation, qu*un homme d'esprit n'est jamais ruiné.

L'agent de change était marié depuis quelques années à une des plus jolies femmes de Paris. On n*a pas une belle femme sans qu'il en coûte — çà et là. — Madame Dumarsais, qui aimait beaucoup le monde, donnait des soirées charmantes, qui réunissaient un grand nombre de moyennes célébrités ,'demi-céléb ri tés financières, demi-célébrités élégantes, demi-célébrités artistiques. Anatole, par ses façons légèrement insolentes et son esprit toujours à Tordre du jour, Anatole, par son nom sonore et sa jolie figure, fut le héros de ces soirées Jusque-là madame Dumarsais, toute préoccupée d'elle-même, des compliments de la veille et des parures du lendemain, n'avait guère remarqué Anatole; mais, dès qu'il fut de notoriété publique que c'était un beau et spirituel cavalier, elle daigna jeter sur lui un regard distrait.

A partir de ce jour, Anatole fut plus assidu chez son agent de change. Comme ils avaient toujours ensemble des affaires à régler, M. Dumarsais ne pouvait se plaindre des visites d'Anatole ; il était d'ailleurs loin de penser que sa femme fût pour quelque chose dans les visites de son client. Mais, au bout de quelques mois, quoiqu'il fût, soit par orgueil, soit par ignorance, un homme des moins clairvoyants, il vit bien à

pii il avait affaire: — Diable, diable! dît il d'an air )énélréy voilà Técbeveau du mariage qui s'embrouille. 11 demanda sans plus tarder à régler son compte avec Anatole. Une fois ce compte r^lé, le pauvre Anatole calcula pour la première fois de sa vie.

— Il est un peu tard pour faire des calculs, lui dit V agent de change; il ne vous reste pas grand'chose, mon pauvre ami.

— Allons donci dit fièrement Anatole. Et toutes les dettes que je puis faire, les comptez-vous donc pour rien ? A propos, prêtez-moi dix mille francs, poursuivit-il avec beaucoup de laisser aller; vous aurez par là l'honneur, mon cher Dumarsais, d*ètre mon premier créancier.

— Sur quelle hypothèque? dit l'agent de change en souriant.

— D'abord, reprit Anatole, à la mort de mon père, je recueillerai une succession fort alléchante. Je sais bien que mon père n'entendrait pas raison avant sa mort; mais, en attendant, est-ce que vous n'avez pas hypothèque sur ma personne? Tôt ou tard, je ferai mon chemin.

A Clichy, se dit en lui-même l'agent de change. — Soit, dit-il tout haut en ouvrant son portefeuille. Et après une réflexion machiavélique : — Voilà dix mille francs; souscrivez-moi tout de suite un billet à ordre. Un bienfait n'est jamais perdu, dit le proverbe.

Anatole écrivit un billet à ordre, comme s'il eût écrit un billet à Rosine ou à Fanny.

— C'est bien, c'est bien, murmura l'agent de chapge

quand Anatole fat parti. Voilà Técheveau qui se débrouille ; comme le diable, je tiens mon homme par OO' chereu*

M. Dumarsais était un mari spirituel, voulant à tout prix conserver le cœur de sa femme; dix mille francs pour cç coup d'État conjugal, ce n'était pas ti^p en vérité, surtout si Ton songe que H. Dumarsais jouait avec l'argent. Il avait surpris plus d'une Fois des traits de Lonne volonté de madame Dumarsais pour M. Anatole; il savait fort bien qu'on nedétruit pas Tempire d'un beau garçon dans le cœur d'une jeune femme par des attaques vulgaires. Le billet à ordre était à trois mois. Au bout de trois mois, Anatole ne pourrait rembourser; il surviendrait un jugement contre lui; par ce jugement, saisie et prise de' corps. En un mot, ce billet à ordre n'était autre chose qu'une lettre de recommandation pourClichy.

— Une fois à Clichy, disait l'agent de change, j'aurai le temps de respirer tout à mon aise; ma femme me demandera des nouvelles de mon client; je répondrai naïvement à ma femme : Tu ne sais donc pas? Ce grand fou vient tle partir pour l'Italie avec une duchesse de rencontre ou une comédienne de pacotille. Ma femme se mordra les lèvres pendant huit jours ; elle aura du dépit pendant trois semaines ; après quoi elle redeviendra madame Dumarsais comme devant. Voilà qui n'est pas mal raisonné, j'imagine. J'en sois donc quitte pour la peur« J*ai vu le commencement de cette intrigue, mais, Dieu merci ! je n*cn verrai pas la fin.

Les Irqis mois se passàrent trop ki^lement aa gré du

mari. Il força sa femiiie à se distraire de temps en temps, en dehors de sa passion naissante. Comme c'était rhivcr, il la conduisit dans les bals, les concerts et les spectacles; il dépensa beaucoup en parures et en propos galants ; enfin, il redevint un jeune mari.

Le jour de l'échéance, il reçut une lettre de son élégant débiteur; il fit la sourde oreille; il répondit qu*il n'était plus rien dans cette affaire; qu'il regrettait bien d'être empêché de disposer d'une Houvelle somme de dix mille francs pour tirer son ami de ce mauvais pas ; mais, après tout, ajoutait-il, ce devait être une leçon profitable. Reculer pour cette créance, c'était se créer mille embarras futurs. ËnGn il conseillait à Anatole de faire une fin : grâce à son nom, à son esprit, à ses espérances, il pouvait trouver une femme, c'est-à-dire une dot.

En lisant la lettre de l'agent de change, Anatole vit bien qu'il était persiflé.

— C'est, dit-il, d'un jaloux qui me ferme sa bourse pour me fermer sa porte; mais il aura beau faire, il ne peut rien sur mon cœur ni sur le cœur de sa femme. Je suis son débiteur, soit ; je trouverai bien de la monnaie pour le payer.

Le billet à ordre alla au tribunal de commerce, qui ordonna la saisie et la prise de corps. Anatole trouva moyen de sauver son cheval et de se sauver lui-même. Il alla habiter un hôtel de la rue de Rivoli.

— Prise de corps, disait-il pour se cacher son dépit, qu'importe? N'est-il pas du bel air de ne sortir qu'après le soleil couché ?

Il arrangea sa vie en conséquence. Cependant, pour montera cheval, il se moquait de tous les gardes du commerce : son cheval anglais était merveilleusement dressé pour la course, même pour la course au clocher. C'était un noble animal» toujours prêt à tous les périls sur un seul mot de son maître ; aussi Anatole Taimait mieux que son meilleur ami. Il se fât résigné de fort bonne grâce à aller à Ciichy, pourvu que Bajazet y fut enfermé.

Ainsi Anatole ne sortait plus guère le jour, honnis à cheval; car, grâce à son cheval, il était encore de toutes les courses et de toutes les fêtes. Vinrent les promenades de Longchamp. Le second jour, au premier rayon de soleil, il fit seller Bajazet et partit, gai comme le printemps. Depuis près d'un mois, il avait à peine entrevu madame Dumarsais dans sa logea l'Opéra; il lui avait écrit, mais en vain : M. Dumarsais était le directeur des postes'dans sa maison. Anatole espérait revoir la jeune femme à Longchamp. I/espérance d'Anatole ne l'avait pas trompé : à peine dans les Champs- Elysées, il reconnut madame Dumarsais, qui était seule avec ses sœurs dans sa calèche bleu tendre. Comme Anatole ne craignait jamais rien dès qu'il était sur son cheval, il ne craignit pas d'aborder Amélie; il piqua des deux et fit caracoler Bajazet en cavalier qui veut entrer dignement en conversation. A sa vue, Amélie rougit et détourna la tête; mais, après tout, comme entre eux il n'y avait point de billets à ordre, elle lui fit, quoique froidement, assez bon accueil. Elle eut l'air d'ignorer la brouille survenue entre lui et son mari.

— n y a bien longtemps que vous n'êtes venu nous voir, monsieur. Notre dernier bal a été très-brillant ; il n'y manquait rien, si ce n'est vous. Je vous croyais en Egypte ou en Chine.

— Ou à Clichy, comme disent les mauvaises langues, murmura tout bas la jeune sœur.

— Vous ne savez donc pas, répondit Anatole, que je n'ai le droit d'aller vous rendre visite qu'après le coucher du soleil? Je serais bien allé à votre dernier bal, mais M. Dumarsais n'aurait pas eu la charité de m' avertir à temps pour partir; je serais resté jusqu'au grand jour, et c'était fait de ma liberté. Pour la liberté de mon cœur, madame, il y a longtemps que...

A cet instant Anatole vit à deux pas de lui une figure qu'il crut reconnaître. Comme il ne tenait pas à renouveler connaissance, il fit demi-tour de l'autre côté de la voiture.

— Ah çà, monsieur, reprit Amélie, est-ce que nous jouons aux propos interrompus?

— Oui, oui, madame, répondit Anatole, qui avait toujours Tœil sur le nouYeau venu.

A cet instant même, madame Dumarsais et sa sœur furent très-surprises de voir Anatole s'élancer sous les arbres, à travers les promeneurs, avec la rapidité d'une flèche. Le nouveau venu, qui avait pour monture un jeune cheval très-fougueui, eut en une seconde dé-* passé Anatole.

— C'est un pari! — C'est un steepte-ehase! — C'est Qoe course au clocher I s'écria-l-on de toutes parts au

milieu de la confusion que venaient de répandre les deux cavaliers.

Tous les regards tournèrent vers eux. Les plus curieux voulurent les suivre; plus d'une vingtaine de jeunes gens se détachèrent du groupe des promeneurs et se mirent sur les traces d'Anatole et de son compagnon de voyage. Des paris se formèrent, qui pour le cheval blanc, qui pour Bajazet. En moins d'une minute, des paris furent ouverts. Anatole était reconnu pour bon cavalier; on n'avait jamais vu Tautrc, mais l'autre avait un cheval plus ardent. On fut bientôt à l'Arc de Triomphe; on traversa d'un saut les fortifications; dans le bois de Boulogne, ce furent des détoulrs sans nombre; l'un déchira son habit, l'autre perdit son chapeau. Les deux héros s'enfonçaient le mieux du monde dans les halliers, ils dédaignaient les routes battues, ils semblaient regretter de n'avoir point quelque petite rivière à traverser, enfin ils étaient dans toute la féroce ardeur du courre. Ils s*élanccrent vers Saint-Cloud et se jetèrent dans la montagne de Bellevue ; ils se trouvèrent bientôt en pleine campagne. La victoire, jusque-là si longtemps disputée, était encore incertaine. Bajazet regagnait en détours ce qu'il perdait en vitesse. Anatole, tout ruisselant, le flattait de la voix et de la main ; Bajazet obéissait toujours sans broncher; il sautait sans y regarder à deux fois les haies et les ruisseaux ; mais il était toujours suivi de près.

Les deux cavaliers arrivèrent en même temps devant le petit mur en ruine d'un parc.

Le soleil, près de se coucher, vint jeter un rayon sur ce tableau. Anatole, désespéré, s'écria : Bajazet ! BajazetI

A la voix de son maître, Bajazet s'élance, prend son vol, et disparaît au même instant de l'autre côté du mur.

— Bravo I bravo! Bajazet! s'écrient ceux qui ont parié pour lui et même quelques-uns de ceux qui ont parié contre lui, tant le triomphe était beau I

Les deux cavaliers avaient fait tant de zigzags, que les curieux et les parieurs, qui allaient en droite ligne, ne les avaient pas perdus de vue.

Le cheval blanc s'est rebuté ; en vain son maître ÏSi lancé deux fois, il s'est arrêté au pied du mur. L'inconnu, loin de se dire vaincu, semble en prendre son parti : il se détourne, voyant une entrée plus favorable au parc. En effet, du côté opposé, le mur est plus ruiné; en moins de quelques secondes il arrive près de Bajazet, près du pauvre Bajazet qui est expirant. L'inconnu saute à terre, et, sans s'arrêter à ce spectacle lamentable d'un noble cavalier roulé dans la poussière, embrassant son cheval qui va mourir, versant une larme sur ce noble ami qui ne lui a pas fait défaut, il saisit Anatole au collet et lui dit avec un sourire moqueur :

— Enfin je* vous tiens, monsieur I

— Oui, dit Anatole en cherchant à se débarrasser des étreintes du garde du commerce ; oui, je suis atteint; mais voyez, monsieur, le soleil est couché!

Anatole prit sa cravache, et vengea à lourde bras la

i((6 LES FEMMES GOMME ELLES SONT

mort de Bajazet, aux applaudissemeuts de la galerie.

Mais le lendemain il sortit sans Bajazet, et, quand se coucha le soleil, Anatole se coucha à Clichy.

Anatole de Genevay reverra-t-il madame Dumarsais après le coucher du soleil?

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