MENUS PROPOS
La femme aime jusqu'à en mourir, l'homme tue sa passion et ne se tue pas. ~
Les hommes politiques de toutes les nations ne seront amais si éloquents à la tribune que la mère de famille dans sa maison.
Quel beau traité de politique je lis au coin du feu de cette paysanne qui allaite un enfant, qui en berce un autre, qui encourage son mari et qui sourit à son pèrel Il y a là le passé et l'avenir pour couronner l'heure présente.
Il est bien malheureux, celui-là qui est heureux en femmes.
Les femmes ne trouvent pas toujours leur compte avec les mathématiciens. Témoin madame ***^ dont le mari est une des gloires de TAcadémie des sciences : « C*est, dît-elle, un excellent mathématicien qui ne m'a pas appris la multiplication. »
Artémise, celle-là qui a idventé les mausolées, avait voulu mourir pour que ses cendres fussent réunies à celles de Mausole ;. mais"", tout bien considéré, elle aima mieux vivre en buvant dans son vin les cendres de son mari, lui servant ainsi de sépulcre.
Les jsavants n ont jamais su si c'était le mausolée de chair ou le mausolée de marbre qui compta parmi les sept merveilles du monde.
L'amour malheureux porte ses peines jusque dans les enfers. Virgile a peint les campagnes pleurantes, c'est-à-dire toutes baignées de larmes amoureuses.
Hic quos durus amor crudeli tabe peremit,
Secreti celant calles, et myrtea circum
Sylva tegit : curœ jion ipsa in morte relinquunt.
Ainsi dit Virgile. Je ne sais rien de plus terrible que cet enfer dans les enfers.
C031MB ELLES SONT 211
L'amour heureux est la robe étoilée du ciel qui vient rafraichir la terre après le coucher du soleil ; Famour malheureux, c'est la robe de Nessùs qui dévore sans relâche-ni merci.
Salomon a adoré la sagesse. <k La sagesse, c'est moi, lui a dit la reine de Saba. — Voilà pourquoi je vous adorais, » a dit Salomon.
Faust a cherché la science : il a trouvé Marguerite agenouillée dans le temple.
En amour, les femmes cherchent midi à quatorze heures et vont toujours .par quatre chemins.
X. aime dans sa femme Tamour qu'elle a pour lui; Z. aime dans la sienne l'amour qu'elle a pour un autre.
Dans le Jardin des Roses^ Saadi console la femme en lui disant que le repentir après la faute la ramène à l'état d'innocence. Mais qu'est-ce que le repentir? C'est
un second amour, qui vaut mieux que le premier. On se repent toujours dans les bras de quelqu'un.
* * Quand une femme nie un homme qui se vante d'avoir été>son amant, c'est la femme qu'il faut croire, car celui-là n'a pas été l'amant d'une femme, qui n'a pas marque dans son souvenir.
11 y a dans l'amour des surprises dont l'homme ne doit pas s'enorgueillir : son seul avantage était d'être — le premier venu — pour un dépit ou pour une vengeance. Plus l'homme est nul, et plus il a de chances ; c'est le beau jour du coiiïeur.
L'amour donne une main à la vie, l'autre à la mort, et le cercle fatal est formé.
La femme ne craint que l'indiFTérence. Pourquoi ne méprise'-t-elle pas l'homme qui la bal? C'est que, drns CCS sortes de batailles, c'est l'amour lui-même qui po: te les coups.
Madame ***, un roseau, un lis, une colombe, tombant morte sous les coups de son amant, devenu jaloux après six semaines d'indifférence, disait avec des larmes
de joie : « Frappe encore, frappe toujours, je n'ai jamais été si heureuse! »
I/amour qui s'endort ressemble à Samson : Dalila loi coupera les cheveux dans son sommeil.
Platon n'a dit que le premier mot delà philosophie, le pâtre amoureux en a le dernier dans le cœur.
L'amour — s'il est l'amour — ne descend jamais jusqu'à l'amitié. Comment Rivarol, qui lisait dans le cœur à livre ouvert, a-t-il pu écrire k sa maîtresse : «( Il est temps de bâtir le temple de l'amitié. » La réponse de sa maîtresse lui prouva que les femmes ont plus qucs nous la science dç l'amour. En effet, voici ce qu'elle répondit :
a On ne bâtit pas sur des cendres. »
Fraiiçois V- a écrit quatre lignes de prose et deux vers sur les femmes:
Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie t
Les quatre lignes de prose sont plus poétiques : « Une cour sans femmes est une année sans prin*
a temps, un été sans roses, un aulomne sans raisins, « et un hiver sans fôles. »
Celte devise était inscrite sur un bracelet rive au bras de madame de Châteaubriant. On sait Thistoire du lingot d'or. François V\ pour complaire à la duchesse d'ÉtampeS; envoya un ambassadeur à sou ancienne maîtresse, pour lui redemander tous les bijoux donnés dans le beau temps. Elle les fit fondre et dit à l'ambassadeur :
if. Allez, porlcz cela au roi, et dites^lui que puisqu'il « lui a plu me révoquer ce qu'il m'avait donné si libéc< ralement, je le lui rends et lui renvoie en lingot d'or. « Quant aux devises, je les ai si bien > empreintes et c( colloquées dans ma pensée, et les y tiens si chères, « que je n'ai pu pcrmetlre que personne en disposât, « en jouît et en eût du plaisir que moi-même. »
Aujourd'hui j'en connais plus d'une qui renverrait au roi les devises et garderait le lingot.
L'amour, chez l'homme, c'est la tyrannie; chez la femme, c'est l'esclavage. Le jour où la femme ne subit plus le joug, elle n'aime plus.
Pour l'hotnme, la femme est tout à la fois l'art et la nature — un tableau vivant. — Pour la femme, l'homnie c'est l'homme, c'est un cœur, c'est une âme, c'est un corps. L'art n'y entre pour rien.
La loi salique n'a pas été promulguée contre les femmes, mais contre les hpmmes. ce A la cour d'une reine, ce sont les hommes qui gouvernent ; à la cour d\in roi, ce sont les femmes, » disait HoraceWalpole à Diderot. .
Les Français ne sont jaloux qu'au dernier acte. Ils laissent bénévolement filer la comédie du parfait amour, pourvu qu'ils empêchent le dénoûment* Les Allemands sont jaloux de Veau qui baigne leur maîtresse, les Espagnols ne permettent sous les )eux aimés aucun tableau représentant des figures d'hommes. Et les Italiens! Et encore ce ne sont plus des Bomains sur le chapitre de l'amour. Vous rappelez-vous le jaloux de Plante, qui obtient de sa maîtresse que dans ses prières elle n'invoquera point les dieux, mais seulement les déesses?
Un poète italien a dit que la femme s'était échappée trop vite des mains de la nature, quand il n'entrait encore dans sa création que l'air et le feu. Le poëte italien a oublié Veau.
Comme Henri IV aimait bien ses maîtresses I voyez cette lettre à la marquise de Verncuil :
a Mon cher cœur, vie mère et yte sœur sont chez « Beaumont, où je suis convié de diner demain. Un a lièvre m'a amené jusques aux rochers devant Hal- « herbes, où j'ai éprouvé que des plaisirs passés douce « o> t la souvenance. Je vous ai souhetté entre mes bras, c< comme je vous y ai vue. Souvene]t-vous-en, an lysaut <c ma lettre. Je m*assure que cette mémoire du passé <c vous fera m*épargner tout ce qui vous sera présent. « Pour le moins an faisiés ainsi en traversant les cheu mins, où j'ai tant passé vous allant voir. Bon soir, « mes cbers amours : si je dors, mes songes seront de c< vous ; si je veille, mes pensées seront à vous. Recevez « uni million de bézers de moi. »
lia marquise de V^rneuil alla chez un juif, et lui demanda à emprunter, sur le million de baisers du roi, cent écus au soleil, tant il est vrai qu'Homère a eu raison de dorer les flèches de Tauiour!
L'amour, c'est une chanson qu'on chante à deux ; après avoir chanté la chanson, on ne chante plus que le refrain -^ et quelquefois on le chante tout seul.
AVENTURES SENTIMENTALES
IIMTRB88B DÉLillSSÉB
POÈME DBS JOIES DU COEDII PERBOCS
Ma fenêtre est toujours la fenêtre où je suis. Comme I^loUère, je prends ma fenêtre où je la trouve. Dès que je reconnais que c'est une bonne stalle pour la comédie humaine, je m'y installe comme un portrait dans un cadre.
Par la fenêtre de Jules Janin, j'ai vu trois ou quatre fois sous les vertes ramures du jardin du Luxembourg errer une belle femme attristée, dont les regards sem- , blaient chercher autour d'elle, dans les ombres lointaines, parmi les promeneurs, à travers les feuilles, le fantôme d'un de ces rêves enchanteurs que le temps emporte trop vite sur ses ailes de flamme ou de neige. Cette femme était d'une beauté sévère et touchante :
un front légèrement découvert, des yeux noirs ombragés, une douce pâleur qui révélait encore plus d*amoar | que de souffrance, un sourire plus amèrement désenchanté que le sourire de Desdemona, des cheveux bruns qui retombaient en boucles sur ses joues — «i j'osais le dire — qui semblaient pleurer autour d'elle comme les branches plaintives autour de la tige penchée do saule. A coup sûr, cette femme renfermait une douleur profonde, une douleur qui demandait à grands cris la solitude, la Thébaïde idéale de sainte Thérèse. Un jour, je Tai vue s'appuyer contre le piédestal d'une statue. Il pleuvait un peu ; — que lui importail la pluie ou le soleil? — elle n*avait ni parapluie ni parasol. Son triste regard errait dans Tallée des Chartreux; mais les tristes souvenirs de Tâme lui cachaient les tableaux présents; cependant peu à peu le spectacle confus des promeneurs, les jeunes enfants -aux cris joyeux qui jouaient à ses pieds, les grisettes pimpantes, Tamour flottant et bon garçon de l'étudiant de deuxième année, chassa au loin les souvenirs; le sourire de cette femme fut moins amer, ses yeux fu;*ent moins tristes, Toubli des peines allait reposer un peu son pauvre cœur battu par la tempête. Mais tout à coup uoe plainte déchirante s'est mêlée aux gémissements do vent; son regard a brillé d'une ardeur sans pareille; elle a déchiré son mantelet pour ne pas tendre les bras. -^ Vers qui ses bras? je ne savais trop vraiment* Bo face d'elle, sous les arbres, il y avait un grand jeune homme qui s'avançait avec indolence, tout en jetant un œil distrait sur le Journal des Débats et sur un bel
épagneul qu'il menait en laisse. Ce jeune homme avait assez la mine d'un Lovelace du pays latin, mais avec des habits simples et élégants ; il était brun et pâle, il avait la figure dessinée mollement, Toeil doux plutôt que tendre, la lèvre trcs^cfTéminée. 11 n'est pas une femme de trente ans qui ne Teût trouvé à son gré, et qui ne lui eût ouvert son cœur à moitié adultère. Le beau chien suppliait son beau maître de lui accorder un peu de liberté, mais la pauvre bète perdait son temps. Il ralentit sa marche sous un tilleul pour achc- Ycr la lecture du journal. Il était à peine à vingt pas de la pâle attristée. Elle cependant, elle le suivait d'un œil inquiet, elle regardait le chien d'un air de reproche, et semblait lui dire : — Hclas! toi-même, toi aussi, tu m'oublies I — Cependant Tépagneul paraissait agité, il rêvait, le nez en Pair, la patte levée, — un souvenir, un tendre pressentiment, pressentiment de. chien^ que sais-je? — Tout à coup il crut l'apercevoir, il tendit le cou, il poussa un cri, puis, devenu Fort comme un lion qui se déchaîne, il arrache la corde de la main de son maître, et d'un bond le voilà dans les bras de la pauvre femme, qui Taccueille par des sanglots ; il pleure comme elle, il la caresse, et, dans le même instant, il retourne à son maître et lui dit avec ses grands yeux si tendres : — C'est elle, la voilà, notre maîtresse I mais accours donc I — Le jeune homme avait pâli, son cœur s'élançait déjà ; mais il retint son eœur à deux mains, il repoussa son chien du pied, et 's'éloigna comme un lâché qui craint de succomber dans le combat. Le pauvre chien eut Tair de ne pas
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comprendre, il retourna à son ancienne maitrcsse» il lui lécha la main et lui dit dans son regard : — Puisqu'il ne vient pas à toi, viens donc à lui ! — Et la pauyrc bète, si joyeuse tout à Tbeure, si désolée déjà, s'élance' vers le cruel qui s'en va ; il Tarrête^ il essaye de le ramener; l'amant irrité le repousse toujours du pied et poursuit son chemin. L'épagneul. retourne encore vers la délaissée* mais cette fois il penche la Iclc, il arrive tristement, il veut la caresser, mais il chancelle. La malheureuse femme s*incline^et cache sa douleur sur la tète de son dernier ami. Le chien ne songe pas à la quitter, mais bientôt — quel cœur le croira? — un coup de sifDet le rappelle : il faut partir! Il tressaille, il regarde sa maîtresse comme pour l'avertir» il lui lèche les larmes, adieu donc! et il tourne avec abattement la tête vers le cruel amoureux. — Va-t'en, ma pauvre bête, va-t'en, dit-elle en Tcmbrassant, tu seras battu si tu restes. Elle voulait parler encore, mais un sanglot brisa sa voix. Le chien partit lentement, à regret ; si elle lui eût dit de rester, il fût resté. Elle le perdit bicnlâ(t de vue sous les platanes, où déjà son maître avait disj)aru. — Pauvre chien! pauvre, pauvre femme !
J'ai su depuis toute cette histoire; elle est tristCi triste comme toutes les histoires d'amour qui ont 6fÀ
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sur la terre. Dieu vous préserve des déaoûments, mon* sieur, et des commencements, madame I
Êii 1845, à Paris, dans une des petites rues qui a voisinent le jardin du Luxembourg, M. et madame de Fontenay habitaient le rez-de-chaussée d'un vieil hôtel à peu près délaissé. Cet hôtel était d'un aspect plus que sérieux. Rien qu'à voir la façade noircie, les fenêtres voilées, l'herbe encadrant les pavés de la cour, on pressentait que l'ennui logeait là. Et, en effet, M. et madame de Fontenay, dans le monotone tèle-à-téte d'un mariage de raison, s'ennuyaient beaucoup malgré leurs chats, leurs chiens et leurs amis. Un procès quasi scandaleux les avait surpris on province ; ils s'étaient réfugiés depuis peu dans la solitude parisienne, la plus sombre de toutes. M. de Fontenay était un ancien garde du corps qui vivait en mécontent, qui n'espérait plus grand'chose du monde politique, et qui passait son temps à peindre, à fumer, a jouer avec ses chiens, et surtout à s'ennuyer avec sa femme. H la négligeait un peu ; mais elle ne s'en plaignait pas du tout. Il lui venait de temps en temps la visite de quel* ques fâcheux, de ces nmis importuns qui n'ont point d'amitié, qui se viennent chauffer les pieds à votre feu et qui TOUS apprennent qu'il fait froid. Tantôt c'était un héros anonyme de la guerre d'Espagne, tantôt un auteur inédit de mélodrames qui ne désirait pas garder Tanonymej ou bien un quasi substitut de procureur du roi, ou encore un de ces vingt mille avocats parisiens, Cicérons de pacotille que l'on rencontre partout, mais qui ne plaident nulle part . Ces messieurs n'étaient pas
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trop dangereux pour un mari. Aussi M. de Fonteuay, malgré le vent qui, once temps-là, poussait à FaduUère, se reposait le plus nonchalamment du monde sur la vertu de sa femme. Madame de Fontenay avait trente ans à peine; déjà Téclat de la jeunesse et de la beauté pâlissait un peu sur ses joues; mak, en s'efTaçant, cet cclat laissait des teintes plus douces, plus tendres, [ilus adoraUcs ; la verdure était passée, la fleur n'était pas morte. Madame de Fontenay avait, suivant le lan- ;;;agedcs poètes, une chevelure d'ébéne qu'elle peignait vingt fois par jour, pour se distraire et pour s'admirer. Elle avait en outre de beaux yeux, tantôt blous, tantôt bruns» selon les caprices du cœur ; une bouche char* niante, un pou trop coupée, mais qui savait admirablement les plus doux sourires ; des mains venues en droite ligne de Diane de Poitiers; enfin un cou superbe, mollement inclmé comme la mélancolie. Tout cela appelait un autre culte que celui de M. de Fontenay, il fallait brûler un pur encens à cet autel abandonné de l'amour et de la beauté. Comme je Tai dit, M. de Fontenay négligeait un peu sa femme. De son côté, celle^i n'allait guère au-devant de son mari. Dès les premières pages écrites sur papier brouillard, elle avait su par <^ur tout M. de Fontenay; elle ne voulait pas reUrc une seconde fois un livre ennuyeux. Elle caressait en silence quelque rêve caché : un souvenir d'adolescence, une espérance lointaine, que sais-je ? Peut-être ne caressait-elle que sa beauté. Cependant elle Usait des romans, et souvent, la nuit, près de son mari qui dornuûty elle t^dait les bras avec égarement, sans savoir
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vers qui. Le jour venait apaiser ces ardeurs insensées ; le sommeil du matin calmait un peu ce pauvre cœur qui demandait la vie. Quelquefois même elle s'avouait coupable; elle tombait agenouillée, toute repentante; elle rappelait avec amour Timage de son mari; elle pleurait et se croyait sauvée. Mais le serpent avait soufflé sur elle ; elle respirait partout le parfum de la pomme amcre; elle avait beau se détourner, le péché venait par tous les chmnins.
Un jour, un des premiers du printemps de Tannée 1846^ le doux soleil était revenu à Paris ; on commençait à mettre la tète aux fenêtres. Sur les boulevards, aux Tuileries, au Luxembourg, les femmes annonçaient la belle saison par leurs robes et leurs chiffons, par leur fraîcheur et leur gaieté. Tous les regards étaient en campagne, plus ardents que de coutume; le doux soleil versait Tamour par ses rayons. On était tout étonné de sentir battre son cœur comme au jour des plus jeunes et des plus chastes tendresses ; les oisifs cherchaient parmi les belles promeneuses quelque femme adorable, ou plutôt ils semblaient attendre avee une douce inquiétude que leur amante vint à pas* ser. A Paris, à Taurore du printemps^ il y a certain jour plus fatal aux maris que tous les romans do monde.
M. et madame de Fontenay se promenaient ce jourlà sans prétention — pour se promener — dans le jardin du Luxembourg. Ils s'étaient arrêtés devant le bassin pour admirer la grâce nonchalante des cygnes. Tout à coup madame de Fontenay pâlit : dans le m*
m LBS PEMMRS
rair de Teàu, à c6té des cygnes, elle avait vn Ttinage d'un élégant oisif de quelque vingt-trois ans qui la regardait avec ardeur. Elle ne put s'empêcher de lever les yeux sur lui, malgré ce pressentiment étrange qui vient aux femmes à l'approche du danger. Sans se l'aTOuer, elle trouva le jeune homme au gré de son cœur et de fes yeux. Elle entraîna son mari vers les arbres dans le vague espoir de cacher son rayonnemeût à l'ombre, et de s'abandonner avec extase à Tenchantement de l'amour. Le jeune homme la suivit; elle devina qu'il la suivait : les femmes les moins clairvoyantes savent là reconnaître, celte. ombre attrayante de l'amant qui passe. Elle se promena plus longtemps que de coutume, sans voir l'amoureux, mais sachant qu'il marchait près d'elle en re6{»rant la même bouttée de vent, en caressant les mémos rêves. Quand elle partit, elle se dit tout bas : A demain ; et l'amoureux, pareillement inspiré, se dit aussi : A demain. Cependant nul n'alla au rendez-vous; des deux côtés, les heures suivantes effacèrent en passant ces molles atteintes d'un naissant amour. Le jeune homme avait bien autre chose à faire; sans parler de ses amourettes, il lui fallait passer le surlendemain, sous peine dé perdre les bonnes grâces de son père, son second examen de droit ; car, il faut bien le dire, notre élégant œsif n'était rien autre chose qu'un étudiant qui s'appelait Eugène Lafare, mais un étudiant de bonne mine et de belle allure. Le cœur ne valait pus mieux pour cela, mais les dehors étaient plus attrayants. Il n'alla donc pas ail rendez- vous. 11 eut bien, de la rue de
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rOdéon, où il demeurait, quelques élans fers le jardin du Luxembourg, mdis il tint bon; ses vagues désirs s'éteignirent dans le Code de procédure. Madame de Fontenay, malgré Tattrait du péché, resta au coin du feu, si triste au printemps, se résignant à leniiui des autres jours. Il lui arriva mainte fois do regarder le bleu des nues avec un frémissement coupable^ de rêver avec une volupté mystérieuse à la pomme défendue : elle résista à toutes les séductions de la rêverie.
Quelques jours après, une amie d'enfance étant venue de Nevers, elle sortit avec cette amie pour l'accompagner chez une marchande de modes de la rue de la Paix. Comme les deux promeneuses allaient dépasser la grille des Tuileries, Eugène Lafare s'arrêta tout d'un coup à leur rencontre. Quoiqu'il eût ce jour-la Tair un peu fanfaron et ricaneur, il rougit et lai>'sa tomber un cigare tout allumé; il se détourna, mais, madame de Fontenay ayant fait un pareil mouvement, ils se retrouvèrent face à face, «c Nous avons beau faire, madame, » dit-il en s'inclinant et d'une voix troublée. Cela n'était pas mal trouvé. Madame de Fontenay fit semblant de ne pas entendre; elle passa fièrement sans s'apercevoir qu'elle coudoyait le pauvre diable de soldat de garde, qui ne s'en plaignit pas. Elle rejoignit son amie de Nevers et lui demanda d'un air distrait comment die trouvait ce jeune homme; ce à quoi l'amie de Nevers répondit que, pour un Parisien, il n'était pas mal. Les provinciales ont si peu d'enthousiasme I
Ce jour«là , la petite comédie sentimentale commença
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dans cette rencontre qui amène toujours un dénoûmenl quelconque. C'est un opéra qui se répète au piano en attendant les grands bruits de Torcbestre. Eugène Lafare avait glorieusement passé son examen; madame de Fontenay chancelait plus que jamais dans ses mauvais désirs, si bien qu'ils saisirent ensemble avec ardeur ce beau fil d'or que Tamour nous donne à retordre. Madame de Fontenay était fataliste, surtout dans les affaires du cœur; elle s'imagina bien vite que la destinée avait écrit pour elle, en lettres de feu, le so.mmaire d'un roman d'amour qui débutait si fraîchement avec le printemps. Pour Eugène Lafare, il augurait bien des deux rencontres. — Cet amour^là ne peut manquer de faire son chemin, dit-il en suivant du regard madame de Fontenay. Et il alluma un autre cigare.
Le lendemain, madame de Fontenay s'habilla avec une négligence toute féminine pour aller se promener au Luxembourg. -—^ Cependant, dit-elle avant de partir, •c'est presque aller à un rendez- vous. — Après tout! reprit^dile en dépassant le seuil de sa porte» ne faudrat-il pas pour ses beaux yeux me priver de la promenade? — A peine fut-elle arrivée aux premiers arbres 4u jardin qu'elle entrevit Eugène. — Il m'attend, pensa-t-elle avec un tressaillement. Elle se détourna «n faisant d'être appelée à l'autre bout du jardin^
bientôt elle revit ramoureux devant elle. Il lui fallut faire des zigsags sans nombre. Enfin elle arriva saine et sauve à l'ombre d'une de ces statues ébréchées où se reposent les promeneurs, au-dessus du bassin. Là« elle ferma son ombrelle, elle s'assit sur une chaise de bois, elle mit coquettement ses jolis petits pieds sur une autre chaise, elle prit dans son sac un petit livre doré, et elle fit semblant d'y lire : la vérité, c'est qu'elle lisait dans son cœur; quant au livre, elle devait le lire plus tard : c'était ce rude consolateur qu'on appelle Ylmitation de Jésus-Christ. J'oubliais de vous dire que madame de Fontenay n'était pas venue toute seule au Luxembourg : une femme de chambre l'accompagnait, au grand dépit d'Eugène Lafare. Lui-même n'é.lait pas venu seul ; il avait à ses côtés un grand épagneul haletant et bondissant, assez maigre, qui dînait par hasard, et le plus souvent pour tout de bon avec des articles du Code ou avec le mauvais style des livres de droit.
Eugène Lafare alla s'asseoir à quelques pas et tout en face de madame de Fontenay. Le chien se coucha à ses pieds sous un rayon de soleil. Eugène Lafare regarda devant lui — naturellement; — il n'osa pas d'abord voir madame de Fonlenav; il vit la femme de chambre, mais peu à peu son œil s'éleva jusqu'à la maîtresse. — C'est cela, dit-il, voilà bien l'image que j'ai dans le cœur. — Et involontairement il fit une caresse à son chien. Madame de Fontenay lisait toujours dans le livre en question. Cependant le théâtre ne s'animait guère, les acteurs apprenaient encore leurs rô-
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le», la femme de chambre lorgnait un éludiant de premièro année, Tépagneul sommeillait déjà . Par bonheur pour les amants et pour Tépagneul, la femme de chambre prit dans son cabas un petit pain au lait, et elle y mordit à belles dents; le chien ouvrit un œît mélancolique et se lécha les lèvres. La femme de cham^ bre essaya découdre en mangeant; elle se piqua, le pain lui échappa des mains, elle voulut le rattraper, mais elle ne fit que le lancer plus loin, tout juste devant le nez de Tépagncul, qui n'y regarda pas à deux fois, et qui y mordîe gaiement en sa qualité de chien qui étudiait le droit. Eugène Lafare vou/nt que cette bonne forlnne de son chien servît à la sienne ; il or* donna à l'opagneul de porter cette proie à la pauvre fille, qo' ouvrait une bouche ébahie; et, comme l'épagneul n'entendait pas trop de cette oreille-là, Eugène Lafare l'entraîna vers la statue dont le piédestal servait d'appui à madame de Fontenay.
— Je vous amène un coupable, madame, dit-îl en s'adressant tour à tour aux deux femmes.
Il fallait bien répondre un peu : la femme de chambre répondit à Phomme, la maîtresse répondit au chien; c'était s'avancer beaucoup. Que répondirent-elles ? Ew vérité, je n'en sais rien, elles non plus. Ce que je sais à merveille, c'est que madame de Fontenay caressa Tépagneul de sa blanche main. Que vous dirai-je en^ core? le chien mangea le petit pain, et les soupirants s'enivrèrent du premier sourire de l'amour. La femme de chambre seule y perdit. Après quatre paroles absur* deS; Eugène Lafare s'inclina et s'en alla sous les ar*
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bres respirer à loisir je ne sais quel feu et quel parfum. ]} se mordit les lèvres pour avoir si mal parlé, et pourtant madame de Fontenay le trouva fort éloquent; tant est vrai ce proverbe vulgaire que je répète à regret : « C'est Tair qui fait la chanson. »
Le lendemain, pareille cérémonie ou à peu près. Le surlendemain, Eugène Lafare ramassa le mouchoir do madame de Fontenay, qui ne fut pas trcs-surprisc d*j trouver un billet : — « Mudame^ votis êtes belle et je vous adore, etc. La vie m'est ouverte et le ciel est sur la terre, etc, » Au bout de huit jours, madame de Fontenay avait entre les mains un roman intime qu'Eugène Lnfare avait lu tout exprès pour elle, c'est à-dire que Tamourcux avait marqué par une croix tous les beaux passages, les tristes surtout. Madame dé Fontenay, aveuglée par son cœur, n'y regarda pas à deux fois. Elle se laissa aller en étourdie à tout rallrait de sa passion romanesque. L'amoureux était charmant : dans tout l'éclat de la jeupesse, dans tout Tenjouc* ment de l'esprit; et puis, il demandait si peu — d*a« bord — pour être le plus heureux entre les hommes. Connnent ne pas s'attendrir quand on a le cœur oisif? Au bout de quinze jours, madame de Fontenay sortait toute seule, après avoir dit à son mari qu'il marchait à pas de géant dans Tart de la peinture; au bout de six semaines — madame, «— permettez-moi, s*il vous plait, de faire une croix sur ce passage-là. Pcrmettezr moi surtout de plaindre madame de Fontenay !
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En effet, au commencement de Tautomne suivant, on s'égayait beaucoup à Paris, grâce aux beaux esprits de la Ga%ette des Tribunaux, sur la séparation de M. et de madame de Fontenay ; on racontait mille jolis détails à ce propos; la chronique scandaleuse ne disait pas autre chose. Au moins, en ce temps-là, madame de Fontenay cachait son front tout rouge de honte sur le oœur de son amant.
La pauvre égarée ! elle qui croyait, comme toutes les femmes romanesques, aux amours étemelles, elle s'était réfugiée, au bout des six semaines, avec Eugène Lafare, dans un hôtel de la rue de T Université. Dans son aveuglement, elle pensait y rester toujours ; du moins, si quelquefois elle regardait au delà de l'hôtd, elle voyait en province, dans le pays d*Eugène Lafare, quelque adorable oasis au fond d'une solitaire vallée.
Enfin le voile tomba de ses yeux; elle s'aperçut qu'Eugène Lafare avait, dans ses premières ardeurs, dévoré son amour. Quand elle s'appuyait sur son coeur, elle ressentait un frisson glacial comme aux ap« proches de la nuit et de l'hiver; quand il lui parlait, sa parole était plus brûlante, mais sa voix était moins ten« dre; quand il la regardait (il la regardait peu, comme s'il eût craint de se dévoiler), son œil n'avait plus cette
flamme pure qui s'allume dans le cœur. Madame de Fmitenay pleurait amèrement, mais elle pleurait en secret, car elle espérait encore. Çà et là elle cherchait à s'aveugler; tout en assistant à l'agonie de rameur d'Eugène Lafare, elle ne croyait pas à la mort. Si» par hasard, la voix de son amant redevenait tendre, elle se croyait, comme au bon temps, souveraine de ce cœur volage. Je ne vous dirai pas tous les rayons d'espérance qui traversèrent son désenchantement jusqu'au triste jour où Eugène ne Taima plus du tout.
Ce jour-là, elle baissa la tète sous le repentir, elle suivit d'un œil sec le convoi de son bonheur, elle demanda à Dieu la grâce de mourir avec son cœur. Mab Bieu, qui n'est pas toujours bon à tort et à travers, se 6t prier un peu. . ^
— Cejpendant, se disait-elle un matin que le ciel était gai, si Eugène m^accordàit seulement la tendresse d'un frère pour sa sœur, je sens que j'aurais la force d'oublier le bonheur passé.
Eugène Lafare, qui la voyait tant souffrir, eut presque la compassion d'un amant; il releva d'une main amie cette pauvre femme toute brisée; il lui cacha par un sourire les ennuis de son cœur ; il passa tout un soir à pleurer sur son épaule. Hélas I le Icnde» main, elle le surprit qui riait sur l'épaule d'une autre plus jeune, sinon plus belle.
— Je ne suis plus que sa sœur, dit-elle ; mais elle eut beau se dire cela, son cœur ne raisonnait pas ainsi; la douleur dépassa la résignal ion; elle se plaignit comme une amante qui a le droit de se plaindre ; Eu-
gène Lafarè, qui avait son troisième examen el son sixième Bubicon a passer, déchira pour toujours ce pauvre cœur malade par ces paroles horribles : — Madame, vous m'obsédez! — Madame de Fontenay, pâle, sombre, chancelante, sortit en silence de l'hôtel et ne revint pas.
Elle ne savait où aller. — Où aller en effet? Dans son égarement, elle passa devant la porte de son ancienne maison, de cotte maison où elle avait goûté sinon les joies ardentes, du moins le bonheur calme et facile de la vie. Elle baissa la tête et passa outre. Elle alla habiter un hôtel de la rue de Touraon. Eugène Lafare passait une fois par jour dans cette rue; elle espérait le voir aussi, elle restait toute la matinée à ses fenêtres. Hélas! elle voyait passer son ancien amant, mais il n'était jamais seul.
Un soir, elle voulut écrire ; elle écrivit une lettre à attendrir les marbres antiques. Vous savez tous comme ces pauvres femmes délaissées écrivent avec leurs larmes! La lettre écrite, elle la brûla. — Silence! ditelle à son cœur.
Dans Taprcs-midi, elle allait au jardin du Luxembourg revoir le berceau de ses songes amoureux, respirer le paifum d*un meilleur temps, écouter aviM; Tâme les chansons perdues.
Un' jour pourtant madame de Fontenay ne put imposer silence à sa jalousie. Elle se promenait dans les tristes allées de l'Observatoire. Tout à coup elle vit à la grille du Luxembourg le volage Eugène Lafare, ou plutôt die vit une femme accrodliée au bras dé son
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amant. — Oh va-t*il? se deiiianda4-elle en appuyant la main sur son cœur.
Elle ne put sVmpéeher de le suivre de loin. Eugène Lafare allait à la Chaumière, ce bal éternel de la pas* sion au grand joun Elle voulait le suivre jusqu'au bout; mais comment dépasser le seuil de ce jardin des plus folies gaietés? Elle s'éloigna rapidement, la roU'geur au front et le désespoir dans Tâme. Elle erra à V aventure jusqu'à la nuit venue, sur ces boulevards déserts^ où le regard se détourne en vain des tableaux désolés* Elle écoutait en soupirant la joyeuse musique et la bruyante gaieté de la Ghaumia*e ) de temps en temps elle allait s'appuyer contre une petite porte du fond du jardin, d'où elle entrevoyait ça et là, à fravers le feuillage, les amoureux de première année fuyant les lumières. Elle espérait voir passer Eugène, mais sans doute Eugène s'épanouissait an gaz dans les enivrements de la valse.
La nuit était sombre; madame de Fontenay s'effraya d'être ainsi seule en ce désert bruyant; elle voulut revenir sur ses pas; mais, en revoyant la façade dansante et chantante, elle s'arrêta avec un vague désir; elle regarda entrer les arrivants; sans se l'avouer, elle envia toutes ces filles éperdues, toutes ces filles perdues qui entraient là avec tant d'heureuse insouciance. Cependant elle ne s'en allait pas; la tentation d'entrer la ressaisit avec plus de violence. -^ Tu passeras vite comme une ombre, lui disait son cœur ; tu te. cacheras danfi un bosquet, tu verras Eugène, tu verras si sa joie est pure comme celle qui vi^t du cœur; tu verras-
s'il aime sa maîtresse comme il t'aimait, et si sa maitresse l'aime comme tu l'aimais; tu verras enfin, tu verras, tu verras, tu verras I
Madame de Fontenay ne put résister : elle passa vite, avec dignité pourtant; elle alla se jeter dans le premier bosquet venu, toute défaillante, comme si elle allait mourir. A peine eut-elle levé les yeux qu'elle vit Eugène Lafare au milieu des quadrilles, mais non pas souriant et voltigeant comme elle le craignait; il dansait avec ennui; il avait Tair d'aller à l'Ecole de droit. Madame de Fontenay respira. « Je ne l'ai jamais vu si ennuyé,»» dit-elle en se berçant dans ses doux souvenirs.
La danse finie, il sortit du cbamp de bataille (on peut appeler cela un champ de bataille) ; il laissa sans inquiétude sa inaitresse au bras d'un ami, et s'avança tout en rêvant dans les sentiers obscurs du jardin. H passa, il repassa devant le bosquet où pleurait madame de Fontenay, perdu dans sa rêverie, allant et venant sans savœr pourquoi .
— Il pense à nos amours passées, murmura madame de Fontenay*
Elle avait deviné juste; les femmes ne se trompent guère sur ce chapitre. Eugène Lafare était las de ces bruyantes amours qui flétrissent l'âme et qui ne la font jamais fleurir, de ces amours passagères qui ne prennent pas le temps de descendre dans le cœur ; il était las de toutes ces femmes qui n'ont ni feu ni lieu, qui se chauffent et s'abritent chez le premier venu. Il songeait à s'en détourner pour jamais ; son cœur se i^ouvrait i cette douce saison que madame de Fontenay
avait tant embellie 1 — Il faut aimer ainsi ou ne pas aimer du tout, pensait-il. Et il ajoutait bientôt : — Ah I si Henri pouvait me prendre Anna ! — Henri, c'était son ami; Anna, c'était sa maltresse — et, chose étrange I c'était fait depuis la veille.
Madame de Fontenay sortit du bosquet ; elle suivit Eugène en silence. Peu à peu elle s'approcha de lui, elle Tatteignit, et, à demi égarée, elle glissa lentement sa petite main tremblante au bras de l'infidèle. 1\ ne fut pas'très-surpris de cette action ; il savait plusieurs coutumières du jardin capables de cela. l\ s'arrêta pourtant, et, malgré le voile qui la cachait un peu, il reconnut madame de Fontenay.
— C'est vous I s'écria-t-il. Toi ici, mon cher angel Et il l'étreignait sur son cœur, son cœur tout brisé
par cette rencontre. Il l'embrassa au front à travers son voile.
— Ah! reprit-il, si tu savais comme j'ai le cœur content I Mais comment es-tu donc venue ici?
Madame de Fontenay ne pouvait répondre. Il voulut détourner le voile pour l'embrasser encore.
— Non, non, dit-il, je n'en suis pas digne.
Et il lui donna un second baiser à travers le voile.
— C'est le ciel qui nous réunit! repril-il avec feu; ne nous quittons plus Jamais, — jamais! — Ma pauvre belle, comme elle est pâle! comme elle a souffert ! Oh I Madeleine, pardonne-moi! Mais ne restons pas ici. Si vous vouliez venir à l'hôtel? je t'en supplie.
La voix d'Eugène n'avait jamais été plus tendre : il entraîna madame de Fontenay. Une fois hors de la Chau-
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mièrc, elle le pria de ixiourner à ses nouvelles amours et de la laisser seule; mais il fit si bien parler son cœur, que la pauvre femme se laissa séduire eneore; sa jalousie résistait; mais son amour, plus violent que jamais, renchainait au bras d'Eugène.
Après bien des débats, elle rentrait enfin en ce petit logis obscur où sa vie avait si bien rayonné. — Hélas! dit Eugène Lafare en entrant» une autre a profané le sanctuaire de notre amour, mais du moins nul n'a pro*fané mon cœur ; vous n*en êtes pas sortie un seul instant.
Madame de Fontenay balança la léte en signe de doute. — Qu'importe, dit-elle, je suis résignée à tout. Vous croyez m'aimer encore, me voilà pour vous répondre; vous vous fatiguerez encore de moi : di bien, je sais le chemin de Texil.
Eugène Lafare redevint adorable comme autrefois. Madame de Fontonay le revit à ses pieds* tendre et passionné, sans masques et sans mensonges. Durant près de deux mois, il sortit à peine de Thôtel ; il passa doucement les heures de la journée à rêver tout haut avec sa mélancolique maîtresse.
Comme on était aux plus beaux jours de rannce, il l'emmena aux portes de Paris, dans une de ces amoureuses retraites qui bordent la Seine au pied d*Auleuil. Là, dans l'oubli du monde, ils s'aimèrent comme des anges tombés» mais sans craintes et sans regrets. Us s'aimèrent plus tendrement, mais plus tristement que jamais, comme s'ils se souvenaient qu'ils s'étaient déjà séparés, comme s'ils pressentaient qu'ils allaient se se-
parer encore, et peut-être pour toujours; I^ matin, ils s'embarquaient sur la Seine, et ils s'abandonnaient mollement, les yeux fermés, nux flots et à Tamour; ils passaient l'après-midi dans leur retraite, recherchant un peu, durant les mauvais jours, les distractions de la musique et des romans ; enGn, ils allaient goûter les heures amoureuses du soir dans les avenues de Boulogne ou de Passy. Eugène Lafare ne sortait seul que pour revenir avec un bouquet : c'était alors presque tous les jours la fête de la pauvre madame de Fontenay.
Elle ne voyait pas venir le lendemain; elle était toute nux ivresses coupables du présent. Quand on a dit que l'amour était aveugle, on a voulu dire que l'amant et la maîtresse ne voyaient plus rien du monde qu'euxmêmes. Tout rhorizon, c'est lui, c'est elle, c'est le ciel et la terre, c'est le ciel sur la terre, c'est Adam et Eve après le péché, mais non pas chassés du paradis. Un peintre de mes amis se rappelle avoir vu madame de Fontcnay en cette belle saison de son amour. Elle ne quittait Eugène Lafare que pour le retrouver en elle : ainsi on la pouvait entrevoir dnns son parc, assise sur l'herbe, son chien à ses pieds, ouvrant un roman vingt fois commencé, jamais fini, parce que, au lieu de lire le roman ouvert sous ses yeux, elle lisait le cher roman de son cœur.
Hais la joie va vite, comme les morts de la ballade; on la voit passer à peine; on veut la saisir, elle est déjà trop loin; et, chaque fois que la joie est passée, on rencontre la tristesse, qui va lentement. A peine de^e*
tour à Paris, madame de Fontenay retrouva le dêserl dans le cœur d'Eugène Lafare : Tamour avait perdu son charme en revenant d'Auteuil, c'est-à-dire de la solitude.
L'inconstant fut moins amer que la première fois, mais sa générosité fut plus cruelle encore pour la victime. Paris avait ranimé les gais et folâtres instincts d'Eugène Lafare; il lui fallait reprendre un peu sa joyeuse et brillante folie; il lui fallait recommencer le gai roman qui débute à la Chaumière et qui finit plus ou moins. Madame de Fontenay comprit que le temps était venu de s'éloigner à jamais, sinon de son amour, du moins de son amant : Eugène Lafare avait beau lui cacher son cœur par de doux sourires et de tendres paroles; elle était, hélas! trop savante là-dessus.
Un dimanche, sur le soir, Eugène Lafare s*étant endormi au coin du feu, elle écrivit quelques mots à la hâte ; elle embrassa — pour la dernière fois — le front ennuyé de son amant; elle laissa tomber une larme sur lui — et elle s'en alla.
En s'évoillant, Eugène Lafare, qui n'avait pas rêvé d'elle, la chercha des veux. — Madeleine! murmuratril. Mais elle ne vint pas comme de coutume lui sourire et l'embrasser. Il se leva, il passa dans la chambre voisine, il la chercha partout, jusque sous les rideaux du lit. — Elle est partiel dit-il en soupirant. Et il la chercha encore. Enfin, revenant à la cheminée, il aperçut ce root d'adieu, qu'elle lui avait laissé :
« Adieu, mon ami; il fallait partir, et je m'en suis « allée. Loin de vous, du moins, je vous retrouverai
« s€lan mon cceur. Hélas I où aller? Si j'ai la forco a de vivre loin de vous, je reviendrai plus tard. « Adieu. »
Eugène Lafare pleura comme un enfant. — Je Tai iroulU) dit-il avec douleur; je Tai voulu , me voilà seul.
Son chien vint à lui et se mit à hiirler, II ne put se coucher; il tourmenta le feu sans re* lâche durant presque toute la nuit. Malgré les flammes ardentes, il avait froid, — vous savez, ce frojd terrible qui vient par le co^ur. Il se rappelait un certain soir de décembre où, sur une montagne solitaire et dé* pouillée, après le coucher du soleil, la bise avait soufflé sur lui. — Oui, le soleil est couché, disait-il en frissonnant.
Celte fois, madame de Fontenay se réfugia chez une ancienne amie dont le mari venait de mourir. Les deux veuves pleurèrent ensemble, mais Tune d'elles se consola. Il faut bien le dire, on se console plutôt de celui qui est mort que de celui qui est parti ; car ce n'est pas sa faute si celui qui est mort no revient pas. Madame de Fontenay se demandait parfois pourquoi elle aimait tant Eugène Lafare, cet insouciant gargon qui ne prenait rien au sérieux, pas mémeTamour. Ses souvenirs lui répondaient qu'Eugène Lafare l'avait aimée avec toute son âme et avec toute son imagina* tion. Ses souvenirs lui peignaient encore cette belle pâleur, cet œil noyé de volupté qui ne regardait pas une seule femme en vain, (^te figure à la fois fière et douce, enfin cette lèvre efféminée ombragée de mousla*
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cbcs qui élait lo chef-d'œuvre de la sodttctton. — Un étudiant, disait-elle, gâté par les folles amours, le cœur ouvert à tout venant I — C'est vrai, reprenait-elle, mais tous les hommes sont ainsi. El puis celui-là est une nature privilégiée, une noble nature tombant quelquefois, mais s'élevant presque toujours au-dessus des aetres par son esprit et par son cœur. Elle avait beau dire et beau faire, elle s'enfonçait tous les jours plos avant dans sa peine et dans son amour, comme dans une forêt touffue d'où elle ne pouvait sortir qu'avec la mort.
Un jour (trois mois s'étaient écoulés depuis qu'elle vivait, du moins depuis qu'elle mourait loin d*Eugèae I^fare), je vous l'ai déjà dit, elle s'était appuyée contre le piédestal d'une statue, comme un spectre contre un tombeau. Eugène Lafare, qui lisait un journal, vint à passer à côté d'elle, ayant son chien on laisse. Comme il tombait quelques gouftcs de pluifit <' s'arrêta sous un arbre voisin pour achever de lire un feuilleton. L'épagneul, ayant reconnu madame deFontenay, se détacha des mains de son maître, courut à clic, retourna à lui, enCn fit tout ce que pouvait faire un digne chien pour réunir d'anciens amants. Eugène Lafare s'était attendri, — comme son chien; — ^ mais la vue de deux amis, qui naguère s'étaient beaucoup moqués de sa constance et de sa sensibleriei l'arrêta dans son élan. Pour se consoler de cette mauvaise œuvre du cœur, il se dit que c'était pour ne pas renouveler des douleurs saignantes encore ; il s'éloigna, et (sans doute sans y penser!) il sifBa son chien.
COMME ELLES SONT Ml
— Adieu doncl se dît madame de Fontenay en s'en aUant.
n loi avait sotrvcnt parlé, dans le beau temps de lears amours, des doux et tristes paysages de son pays — la Thiérache — petite province qui s'étend entre la Champagne, riIc-de-France et la Picardie. Ce pays avait pour elle un fatal attrait.
— Si j'allais y mourir? dit-elle un jour avec une amcrc roluptc.
En Thiérache donc, au-dessus du village d'Ârgilly, dans Tescarpement d'une petite montagne brisée, je suis allé, au temps des chasses, voir une maison d'aspect lugubre. Cette maison, connue sous le nom dé Nid de Corbeaux^ fut bâtie en 1824 par un cabaretier qui, las des joies de la bouteille, était devenu misanthrope. Résolu de se retirer des ivrogues, il avait imaginé celte solitude sauvage ou s'arrêtent les corbeaux pour leurs prédictions sinistres, celte Thébaîdc austère, dont le seul a^^pect donne aux âmes rêveuses la mélancolie des anachorètes. La façade, en briques grisâtres, se détache à peine des grandes roches qui coupent la montagne; dechétifs arbustes balancent tout alentour leurs tètes chauves ; sur le sol stérile, de maigres épis de seigle et d*orge s'élèvent çà et là comme par miracle. L'été, cependant, la clievdure. ondoyante db
t» LBS FSMMBS
qodques bouleaux, les touffes d'herbe qui encadrent les grandes roches, les fleurs des aubépines et des bruyères, animeiit un peu ce morne paysage. D'an côté, un mur d'enceinte, de l'autre, une haie de sureaux plantée sur le bord d'un ravin à peine visité par les troupeaux, cachent à tous les yeux ce qui se passe dans la solitaire maison. Du haut de la montagne, on pourrait voir la porte et une des fSenétres, sans un gros bouquet de chênaie qui garde son voile de feuillage pendant toute Tannée. Un parviendrait pourtant, en gravissant le ravin, à violer le mystère de ce triste refuge; mais un sentiment de respect pour le malheur aiTêtc les plus curieux.
Le baptême pittoresque de la Thébaide du cabaretîer fut une prophétie que la fortune humaine s'nmusa â confirmer. Le Nid de Corbeaux a été un refuge d*ânies en deuil ou un gîte de malheur, il serait curieux de raconter les drames et les tragédies qui l'ont eu pour théâtre; mais le livre serait trop long; j'en veilx seulement détacher un chapitre, — le dernier I
L'an passé, vers la fin de juill^, madame de Fontenay descendit, aune demi*lieue d'Argilly, de la diligence de Reims, comme entraînée par l'aspect du paysage. Elle était seule et elle cberehait la soKtude* Les premiera qui la rencontrèrent furent frappés de sa
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Iriste pâleur cl de sa sombre beauté. Elle souriaîl, mais son sourire était plus attristant que ne sont les larmes; il confiait mille douleurs cachées, il révâait une ftme couronnée d'épines. Madame de Fontenay étab vêtue avec une élégance toute parisienne : son chapeau était d'une oi^ueilleusc simplicité, sa robe avait un amoureux abandon. Comme le soleil était ardent, elle s'ombrageait nonchalamment d'une ombrelle de moire blanche, que de temps en temps elle laissait retomber a ses pieds d'une main abattue. Quand die eut, durant quelques minutes, contemplé tous les accidents du paysage, elle se mit à marcher plus vite vers ArgiUy. En attei* gnani la première masure, elle demanda le presbytère, et, sur l'avis d'un pâtre, elle s'avança du côté de l'église, dont elle voyait depuis une heure le docher flamand. Elle s'arrêta devant une petite porte grise surmontée d'une croix de far. A peine eut -elle sonné, qu'elle vit apparaître M. le curé d' ArgiUy, jeune rêveur, naturellement gai, légèrement attristé par la solitude.
— Monsieur le curé, lui dit*elle d'une voix émue, je cherche une solitude où je puisse mourir en paix; dites«moi où il me faut aller.
Le curé, tout abasourdi, regardait silendeusement madame de Fontenay.
-*- Hélas! reprit-elle en souriant de son triste sourire, vous ne me comprenez pas; je vais vous parler phis simplemrat : je suis lasse du monde, ou plutêt le monde est las de moi. Je suis condamnée à vivre seule, toute seule I Je suis condamnée à pleurer jusqu'à la fin
nu LBS FIHMKS
de ma vie. Eb Lien, monsieur le cure, il me bat un asile, quelque cliose d'un peu moins noir et moins étroit qu'une tombe : trouverai-je cela dans votre pays?
Le pauvre curé, violemment troublé, pensa d ab<^ que madame de Fontenay était folle; mais, &ï la voyant si pleine de tristesse et de dignité, il pensa qu'elle était malheureuse; il devina une pécheresse repentante, une brebis égarée qui demandait le chemin du bercail; il sentit couler en son cœur ces divines sources de compassion que Jésus-Christ a si bien trouvées : il voulut consoler Taflligée et sauver la pécheresse.
— - Prenez garde, madame, dit-il avec attendrissement, la solitude est plus noire que la mort. Vous serez plus agréable à Dieu en consolant les pauvres qu'en vous ensevelissant ainsi. Saint Antoine, saint Bernard, saint Jean-Baptiste, ont quitté leur ermitage pour remplir de saintes missions; demeurez dans le monde tant qu'il vous restera un grain de charité. Le monde vous a couronnée d'épines; mais le Calvaire n'est-il pas icibas la place du chrétien? Les passions vous ont peutêtre éloignée du Seigneur; lisez tous les matins la ]mirabole de l'Enfant prodigue, et vous retournerez au Seigneur : son joug est le plus doux. Oui, madame, la charité vous consolera; vous passerez sur la terre comme la rosée du ciel, et on dira de vous : Tran&it benefaciendo.
Madame de Fontenay souriait avec une l^;ère ii-onie. — Monsieur le curé, maintenant que vous avez égrené votre chapelet, vous allez sans doute me répondre. Trouverai-je un asile dans votre pays?
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Le jcimc curé sembla se raviser. — Puisque vous persistez, madame, à fuir le monde, je dois vous encourager dans votre dessein de chercher un refuge au milieu des champs; car là tout vous parlera de Dieu : lo ciel, les montagnes, les fontaines; vous verrez sans cesse rimage du grand consolateur; après les larmes, la prière; avec la prière, Fespérance...
— Vous allez trop vite, monsieur le curé. L'esporaiice! l'espérance I AIil ne me parlez pas de Tespérance; la plus belle fleur de ma vie est moissonnée ; je ne veux plus que pleurer.
— Je commence, madame, à vous comprendre, dit le euré en souriant tristement; vous êtes lasse des voluptés de la joie, vous voulez savourer celles des larmes; c'est peut-être irriter le ciel, mais que votre volonté soit faite sur la terre. — Vous cherchez un paysage austère, une nature sauvage, une solitude profonde, je n'en sais pas le chemin ; les hommes ont si bien fait, ou plutôt les hommes ont si mal fait, qu'aujourd'hui les grandes douleurs ne peuvent plus se cacher; les pieux solitaires sont forcés de vivre dans la solitude du monde.
Madame àe Fonlcnay eut un mouvement d'impatience. ^
— Enfin, il n'y a donc pas dans toute la France un coin de cette terre inculte où je puisse vivre, c'est-àdire mourir seule?
— Je vous l'ai dit, madame, le t^nps des solitaires est passé. Aujourd'hui il n'y a plus de respect pour rien, pas même pour la douleur; les eurioix vous trou*
su LIS FEMMES
bleroot Mnf pilié, el, û yow leor Cennex TotiTe poile, Uidironl..*
— ik diront que je sais folle ; peoi-élre ils aonml raison. Mais qu'importe, pounru que leurs dameurs ne me viennent point à Toreiile. Aina, monsiesar le curé, il faut que je cherche plus loin.
<^- Il y a, madame, de l'autre côté de la montagne, le donjon en ruine de Saint-Rémy, qui est à vendre depuis longtemps; c'est une Thébaîde grandiose, où votre douleur serait à Taise ; mais je p^se que les héritiers de madame la comtesse de Vieil^Arcy ne détacheront pas le château des dépendances; d'ailleurs, il faudrâil des pourparlers...
-— Je veux un asile plus humble et plus ignoré. — J'entrevois au-dessus de ces arbres une petite maison presque ensevelie dans les rochers...
— Je songeais à vous en parler, madame; mais c'est un mauvais gile, tout le monde vous le dira . Quoique je ne sois point superstitieux, je dois pourtant vous avertir que c'est une maison de malheur, fatale à tous eoux qui l'habitent. A peine fut*elle bâtie, que, par un présage vraiment étrange, on lui donna le nom lugu^ bro do Nid de Corbeaux.
Une joie sinistii) brilla dans les yeux de madame de Fontenay.
— Je suis sauvée ! dit-elle en s'animant.
Une heure après, madame deFontenay, suivie d*mie
kmme d*Argilly, gravissait le sentier de la montagne. Quand otte s'arrêtait pour rcqprendre haleine, elle e^veasait d un regard donloiircux Fermilage do cabare*
tîer. En airivant au mor d'enceinte, elle pria la femme <iui la suivait de lui remettre les dcfs et de l'attendre à la porte. Le jardin, tout ravagé par les derniers orages, eut pour elle un charme funèbre. En passant dans la maison, elle vit avec une sombre joie que le lichen, l'ortie et le blé sauvage avaient envahi le sçuil. Les murailles nues, les fenêtres désolées, la cheminée rustique, les solives brunies, parlèrent à son imagination; elle eût désiré plus de misère et de délabrement, moins de lumière et de solidité; cependant, à chaque pas, elle murmurait : — Voilà mon gitel — Et elle respirait en rêvant le parfum humide et sépulcral. Elle ouvrit à grand'peine une croisée et s'appuya sur là pierre de la fenêtre pour revoir le paysage; malgré les bienfaits de la saison, malgré le luxe du jeune feuillage, l'or des froments, l'éclat des sainfoins en fleurs, la richesse des pr6s, le paysage était morne, rien ne troublait le calme de l'horizon; — partout une ligne grisâtre, coupée çà et là par des arbres chétifs : — madame de Fontenay croyait voir l'océan de sa douleur. Le ciel était zébré par des nuages fauves, les bruits silencieux de la vallée s'éle* valent en rumeurs plaintives, le vent gémissait dans la montagne; enfin, ce jour-là, tout sembla flatter le mal de la pauvre femme. En se détachant de la croisée, elle essuya des larmes de volupté. — Vous savez quelle volupté I
A la tombée de la nuit, madame de Fontenay reprit la diligence qui l'avait amenée. Elle emportait une promesse de vente signée par l'un des héritiers du ca* baretier misanthrope ; environ huit jours après, elle
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envoya cinq mille francs au notaire d*ArgiDy pour acheter la aolilaire mauon.
A la fin «la mois, elle rerint poor Thabiler. Avant de a enfermer pour toujours dans ce linceul de pierre, elle s'arrêta longtemps sur un rocher de la montagne. Il était midi; le soleil rayonnait sur une nature tout agitée: le ciel était bleu, le paysage presque attrayant, la brise légèrement parfumée ; l'alouette chantait dans Tair, les ramiers roucoulaient aux bois, riiirondelle caressait la verdure : partout une chanson ou un frémissement. Madame de Fontcnay se rappela les fêtes du monde ; son morne regard plongea dans l'horizon où se cachait Paris, et, souriant avec des larmes, elle murmura d'une voix éteinte : — Adieu !
Avant son retour, un tapissier de Saint-Rémy avait meublé l'ermitage avec une grande simplicité : un lit dû chôno, une armoire brunie, une vieille table à colonnes, une lampe de fer, un fauteuil vermoulu et uu escabeau, — voilà tout. — Elle s'arrangea avec une fermière voisine pour sa nourriture. Le matin et le soir, une servante lui apporta silencieusement du pain, de leau, des fruits et des légumes. Madame de Fontenay ne parlait pas à cette fille; elle la remerciait par un morne regard» et tout était dit.
Durant le premier mois, malgré les séductions de la
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belle saison au dehors, Tcxilée ne dépassa pas la porte du mur d'enceinte qui la séparait du monde. Elle se promenait lentement, lentement comme un spectre, dans la sauvage allée du jardin; loin de cultiver cette terre ingrate, elle foulait d'un pied jaloux les humbles ravenelles qui s'élevaient de tous côtés; elle ne voulait que des débris, des ruines, des images de mort. Elle ne creusait point sa fosse, comme font les trappistes, car elle était déjà dans sa tombe, mais tous les jours elle détachait une pierre au mur du jardin. Elle avait coutume de passer ses après-midi à Tombre des sureaux, dont elle aimait le parfum amer; elle arrêtait son regard sur la haie et s'abandonnait à ses songes infinis. Qui pourra dire jamais les sombres tristesses qui l'enivraient, les mélancolies ardentes qui dévoraient son cœur, les souvenirs amers qui traversaient son âme comme autant de flèches empoisonnées? Pendant que les yeux du corps s'égaraient sur l'horizon restreint que leur formait le mur grisâtre, les yeux de l'esprit, ne rencontrant pas de bornes pour leurs regards, traversaient le monde, mais seulement comme des oiseaux de passage. — Mon âme, disait-elle souvent, est une pauvre hirondelle que Thiver chasse de tous les pays. ,
A quelques pas de Termitage, un peu au-dessus du ravin, un torrent s'échappait, durant les orages, d'une carrière abandonnée, et se dispersait en bruyantes cascades sur des roches blanchies ; quelquefois, au miUeu de la tempête, madame de Fontenay, jalousant les agi^ tations de la nature, s'élançait tout éperdue contre le
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Tcat et la pluie en priant Torage de la battre et de la briser comme les jeunes arbres; elle s'arrêtait devant les noires cascades du torrent, et, les cheveux éparpillés par le ycnt, la gorge soulevée, les jouea ruisselantes de pluie et de larmes, elle demeurait en contemplation au-dessus de Tabime, insensible aux fureurs de la tempête comme une statue de marbre. Quand Vorage avait passé, quand Tarc-en-ciel réveillait les oiseaux en annonçant le soleil, madame de Fontenaj retournait au logis en maudissant ses forces ; elle s*enfermait en elle-même comme sainte Thérèse, elle tombait agenouillée devant son lit, voulant prier Dieu, mais ne sachant que dire à Dieu.
Son lit de chêne, chastement recouvert d'une blanche draperie, lui rappelait plus souvent la mort que l'amour, la tombe que le berceau ; elle s'y jetait avec une sombre volupté en appelant les songes désolants pour tourmenter son sommeil. Elle avait sauvé de son naufrage mondain quelques livres de piété. Elle éprouvait un charme funèbre à relire les psaumes de la pénitence, trouvant d'étranges émotions dans ces paroles étranges. Souvent elle se surprenait à psalmodier ce verset, qu'elle aimait par-dessus tous les autres : Laboravi in gemitu meo, lavabo per singulas noctes lectum meum, lact-ymis meis stratum meum rigabo. — Oui, mon Dieu, disait-elle, je laverai mon lit de mes larmes. Et, comme le prophète, elle songeait que les larmes sont des fontaines qui coulent sur la pierre où l'ange du Seigneur inscrit nos péchés.
Les pauvres seuls étaient bienvenus au seuil de sa
porte. — Ceux-là, disait-elle, ne sont pas importuns, ils m'empêchent de mourir à la compassion comme je je suis morte à tous les beaux sentiments; grâce à eux, mon dernier passage ne sera pas aride, je le sèmerai de bienfaits. — Un soir du mois de novembre, par un temps de bise et de neige, une vieille mendiante alla frapper à sa porte ; elle Taccueillit à sa cbemince. La vieille était laide connue la mort; on ne voyait que ses os; elle tendait au-dessus du brasier des mains brunes et sèches ; elle hochait lugubrement sa tête blanche, comme le balancier de Tborloge du temps; elle avait Toeil louche, la bouche édentce, la voix sépulcrale. Madame de Fontenay, égarée par ses rêveries mystiques, s'imagina pour un instant que c'était la mort, et' elle fut près de s'écrier : — Ouvrez-moi vos bras, ma mèrel — Revenue à sa raison, elle se mit à contempler celte ruine humaine qui avait été, comme toutes les femmes, verte et fleurie pour Tamour. Ce tableau désolant la jeta dans une douleur horrible; elle eut peur de la vieillesse; elle eut peur de cette mort corporelle qui vous ravit à chaque heure un attrait. Et toujours elle regardait la vieille, qui marmottait une oraison. — Voilà donc mon image future? pensa-t-elle en frissonnant. Faudra-l-il que je passe par cette métamorphose? mon Dieu ! renversez-moi tout d'un coup ! — Et jetant son manteau sur le dos de la mendiante: — ^Ma bonne vieille, allez-vous-en, car j'ai peur en vous voyant.
L'hiver cependant avait mille attraits pour madame de Fontenay; les nues frissonnantes, les glaces de
Sn LES FEMMES
la vallée» les neiges de la montagne, les bois dépouillés, étaient les théâtres que recherchait son imagination. Elle aimait sartout à voir les tombées de neige ; le front appuyé contre les vitres, elle passait des jours entiers à suivre des yeux les flocons indécis; et, comme le vieux poète Théophile, elle pleurait, sans doute en se souvenant, elle aussi, qu'au beau temps passé le ciel plus doux alors avait neigé sur elic un jour d*attente.
Cette âme, couverte de nuages, avait encore de fàîhles rayonnements ; ça et là le passé lui cachait le présent, les roses de sa couronne refleurissaient sur les épines; une espérance lointaine verdoyait dans le désert, mais vague encore comme Toasis que le voyageur pressent. Et puis Dieu, qui s'offense des larmes infinies, ne laissait pas écouler un seul jour sans distraire Tagonie de cette orgueilleuse pécheresse; ainsi, tous les matins et tous les soirs, les oiseaux affamés venaient par troupes sautiller sur sa fenêtre, becqueter les vitres et deman* der Taumône par leurs cris. Elle ouvrait la porte et jetait sur le seuil, avec un plaisir mélancolique, du fr^ ment pur, qu'elle achetait à la ferme pour de pareilles semailles. Durant tout le repas de la peuplade aérienne^ elle restait sur le seuil de la porte, admirant la légèrelé fabuleuse et la malice diaboli(iue des moineaux.
Un jour, en môme temps que la servante de la ferme, le curé d*ArgiHy parut à la porte de Termilage. Il s'înclina tristement et s'avança en silence jusque devant h cheminée. Madame de Fontenay ne put réprimer un mouvement de dépit; cependant, d'une main q'ui re*
l^omba tout de suite, elle indiqua sou fauteuil au jeune prêtre. Et comme il ne bougeait pas : — Asseyez- ^oas, murmura-t-elle d'une voix glaciale.
— Non, madame je reste debout, ou je m'agenouillerai devant votre douleur. Pardonnez-moi de profaner votre solitude; je sens bien que je n'ai point assez soufTert pour assister à vos saintes austérités; je suis tout à Dieu...
— Mais la foi ne purifie pas comme la souffrance et la solitude, dit madame de Fontenay.
— Hélas! madame, je suis seul aussi; et malheur à l'homme seul I dit rÉcriture; — malheur à celui qui ne mêle pas la vie agissante de Marthe à la vie contemplative de Marie! celui-là se fanera dans la tristesse. Ma gaieté s'est envolée à votre passage ; vous m'avez caché ce soleil qui épanouit l'âme et en chasse les nuages. Je suis plus à ploindre que vous, madame ; je suis triste et n'ai rien à pleurer. Vous pleurez un rêve détruit ; vous arrosez de larmes votre douleur, comme vous arroseriez un lis ou une marguerite; moi, je n'ai point de fleur à arroser ; je suis condamné à pleurer sans larmes. Depuis six mois, j'essaye en vain de combattre ma tristesse ; je suis venu pour vous la confesser : la confession sera peut-être une délivrance. Les rôles sont changés, c'est le confesseur qui montre son âme.
— Dieu sème pour tous ses enfants la fleur de Tinfini dont ils aiment le parfum amer; votre fleur est semée, l'herbe la cache encore, demain peut-être vous la verrez. Demain vous reviendrez ici voir une sœur do
souHirancc; — maïs, non, ne revena jamais. Je me suis réfugiée dans une tombe : ne troublez plus le si* leiice des morts.
Le curé f egarda madame de Fonlenay de ce r^ard ardent des peintres qui veulent se souvenir; quand son flme, comme un pur crislal, eut réfléchi la belle et pâle figure de la solitaire, il s'inclina et sortît en murmurant :
— Adieu donc, madame.
Le printemps ramena la vie autour de Termitage: les oiseaux chanlërent Tamour, Thcrbe déploya ses touffes abondantes, la violette parfuma la montagne, la pervenche parfuma les bocages, la primevère parfuma les près : madame de Fontcnay ne reverdit et ne rrflcurit pas; la neige couvrit toujours son âme, la bise souffla encore dans ses cheveux. Elle fut irritée par les premiorcs joies de la nature ; c'était pour elle un air gnt après un chant de mort. La nature, par son deuil et ses gémissements, lui avait semblé pendant quatre mois une compatissante amie à qui elle eonfiait tous les jours ses peines; maintenant ce n'était plus qu'une importune avec ses chants d'allégresse, SCS rires amoureux et ses habits de fêle. Çà et là cependant elle se laissait prendre aux séductions
du printemps ; son âme, enivrée par les brises odorantes (lu matin, déployait encore ses ailes brisées pour revoler aux cieux; mais, à peine au début de sa course, l'âme retombait à terre plus malade que jamais.
Dans un de ces moments d'oubli où la nature reprenait encore le dessus, ayant aperçu une violette dans r herbe, madame de Fonlenay la cueillit soudain avec la joie d'un enfant; mais, la douleur revenant tout d'un coup, elle rejeta la fleur et voulut l'écraser du pied. — Elle n*en eut pourtant pas la force, elle se détourna généreusement. — Une autre fois que la pauvre exilée se laissait séduire au spectacle du soleil levant, la servante de la ferme arriva près d'elle, portant d'une main son panier, et traînant de l'autre un joyeux enfant tout cbouiifTé. Madame de Fontenay admira les yeux bleus et les joues roses de cet enfant ; et, malgré son vœu de ne point distraire sa solitude par des histoires du monde : — Est-ce à vous, ce joli enfant? demanda-t-elle à la servante.
Celle fille rougit et inclina silencieusement la tcte. Dans sa physionomie naïve madame de Fonlenay lut toute une histoire d'amour.
— Vous avez été séduite et abandonnée, mais il vous a laissé un enfant.
— Oui, ma chère dame. Le monde a beau dire, j'aime mieux un enfant que rien du tout. Les uns me chanlenlque, si je n'étais pas devenue mère, le mal ne serait pas si grand; chacun son goût. Pour moi, je trouve qu'on n'est pas si malheureuse quand il vous
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lards d'une mourante. — Moi! s'écria-t-cUe avec stu* peur. — Elle s'agenouilla et pencha son front sur la surface de la fontaine; et, comme la coquette qui craint de surprendre un cheveu blanc dans ses Iresses d'él^ne, un ver rongeur aux roses de ses joues, elle ferma d'abord ses yeux ef&rés; mais bientôt, s'armant d'une force sauvage au souvenir de sa douleur, elle ouvrit de grands yeux, et contempla avec un orgueil superbe les ravages corporels. — Dieu soit louél je me suis vengée de moi-même, dit-elle de la voix voluptueuse* ment lugubre des trappistes qui parlent de la mort. — S'il venait, reprit-elle, comme je serais Gère de lui étaler cette laideur qui est son ouvrage ! — Non, non, dit-elle aussitôt en redevenant femme ; s'il venait, je me cacherais...
Alors toute sa vie repassa devant elle. D'abord elle vit une joyeuse adolescente que la mort d'une sœur attristait à jamais; ensuite c'était une insouciante jeune fille qui donnait follement son cœur à un mari en« nuyeux ; et puis une épouse ennuyée qui se consolait du mariage dans les enchantements de l'amour. ^- Alors, dit-elle en se contemplant toujours dans le fatal miroir, alors j'étais belle... j'attendais l'amour; au« jourd'hui.. . j'attends la mort. Malheureuse folle! et je me demandais si la vie ne me gardait plus rien ! La vie n'est plus pour moi qu'un désert où je trouverai la tombe pour oasis.
L'air était froid, et madame de Fontenay, frissonnant sous une robe de mousseline à peine attachée à la ceinture, se sentit tout à coup défaillante et glacée ;
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Ltt mti'vnnUj norlit en silence; sa première pensée /itlill <riivn lir In fermière du liîste étal de madame de Fuhlmttfy i main^ nprés avoir réfléchi, elle aima mieux lu<ii|mi*Uu' la volonté do la mourante. Elle revint sur HMM piiN, d'itHNit sur la seuil, afin de pouvoir la secourir ni (tllti roiitondnit lu plaindre.
lai null MO [)\\m\ sans que madame de Fontenay se plniHilll i M^ out lo force de souffrir en silence, comme mm inMilyrs «uhlinios qui se détachaient de leur corps ii V\m\\v du itaorillco humain. La pauvre servante s'en IH^IMUNIM «u \mi\tk, à demi morte de froid. Vers le soir, Im lU^Udi» (Ut |vrè« de son agonie; comme son corps, tm AiU0 »uv\H>inhaU i^ d«« faiblesses sans nombre : tan-
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tôt elle voulait fiûr oette amère solitude ou elle expiait les mauvaises joies de Tadultcre; tantôt elle voulait gâter l'austérité de cette sépulcrale demeure par des frivolités mondaines : elle voulait des tentures et des tapisseries ; elle voulait des fleurs et des parures, des livres et de la musique; enfin, des souvenirs de son bonheur passé. Mais elle se releva glorieusement de ces fautes : indignée d*elle-méme, elle jeta dans les cendres un médaillon orné de diamants que, depuis ses beaux jours, elle gardait sur son cœur. Ce médaillon renfermait un portrait : en lej^ant dans les cendres,. elle accomplissait le dernier sacrifice.
Le lendemain, madame de Fontenay n'avait plus qu'un souffle; chaque instant la voyait mourir, elle était plus flétrie que la rose que le vent balaye; et pourtant, dans sa pâleur de morte, dans son •dépérissement, dans son agonie, elle était belle encore, belle de cette beauté rêvée par les vieux peintres allemands : son âme resplendissait au travers de son corps comme une lumière divine au travers d'un nuage; son âme errait sur ses lèvres, dans ses y eus, aulour de son front. Ses longues mains desséchées et diaphanes étaient souvent tendues, et alors son regard Annonçait
tanl de sentiments divers, que la femme la pins savante n'aurait pu dire si ces blanches mains à demi glacées demandaient le ciel ou la terre, la mort ou la vie. Voulaient-elles saisir l'espérance funèbre d'une délaissée ou le souvenir souriant d'une bien-aimée? Hormis ces aspirations inconnues, elle était pleine de calme et de sérénité ; à la voir dans son lit aastère, chastement vêtue de mousseUne blanche, on se fût imaginé voir une vierge antique dormant au sépulcre et agitant son linceul pour la résurrection. Ses yeux, égarés dans le tableau changeant du ciel qu'encadrait sa fenêtre, s'en détachaient quelquefois pour le spectacle des misères de sa solitude ; quelquefois aussi son regard s'arrêtait sur les cendres de l'âtre où gisait son dernier trésor; elle songeait qu'il serait doux de s'endormir du sommeil sans fin, avec ce portrait sur son pauvre cœur; — et toujours elle se soulevait pour aller le reprendre — et toujours elle avait l'héroïsme dé le laisser dans l'âtre.
Une heure avant le coucher du soleil, comme elle relisait d'un œil égaré les psaumes de la pénitence, elle jeta le livre loin d'elle avec un majestueux dédain; puis elle regarda à ses pieds comme si elle devait y voir tous les grands prophètes de Dieu. — Ah ! si je voulais écrire des psaumes ! dit-elle avec une ironie amère.
En disant ces mots, elle s'était agitée et soulevée, elle retomba lourdement et commença à s'endormir dans la mort : ses lèvres blanchirent, son front illuminé s'éteignit, ses paupières bleuâtres s'abaissèrent. . Tout à coup, miracle du ciel ou de la nature! die
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se leva sur son séant, toute ranimée par une étrange divination. Elle s*en?eloppa dans son linceul et courut à la fenêtre, — et, l'ayant ouverte d'une main sûre, elle jeta un regard avide sur le revers de la montagne.* — Oui, s'écria-t-elle toute délirante. Et elle tendit ses bras amaigris avec tant d'élan, qu'elle sembla prendre son vol.
* En ce moment solennel, sur le revers de la montagne, à l'ombre d'un vieux buisson d'épines, un jeune homme, velu en chasseur, dessinait le sombre paysage du Nid de Corbem$x.
C'était Eugène Lafare. Un ennui douloureux Tavait chassé de Paris au moment du carnaval. Le souvenir de madame de Fontenay était peu à peu revenu le charmer; plus d'une fois il avait regretté les belles sai* 3ons passées avec elle, tantôt en poétiques promenades, tantôt au coin du feu; il s'accusait de barbarie, il avait uni par écouter son cœur plutôt que ses amis, et il tendait les bras avec un sentiment mêlé de tendresse et de compassion vers l'image adorée du passé. — Ahl disait-il souvent, que ne puis-je la revoir pour lui demander pardon à genoux et pour l'embrasser encore une-fois !
Il la croyait au fond de la Bretagne, dans son pays et dans sa famille. En Thiéraclie, dans la solitude agreste, ses regrets avaient plus d'amertume; c'était presque en vain qu'il cherchait des distractions dans la chasse et dans la peinture. Cependant son cœur commençait à se calmer; encore qudques jours, et l'oubli passait dessus ; encore quelques jours, et Paris
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ses LBS FEMMES
le ressaisissaît par ses mille coqneUerics. Déjà il son* geait au retour, et, voulant emporter quelque chose de ses montagnes bien-aimées, il ballait le pays avec Tardeur d'un chasseur de gibier et de paysages. L'ermitage de madame de Fonlenay l'avait doucement ravi, et il s'était arrêté sur le versant de la montagne i>ouf le dessiner sur son album.
Quand, par une grâce de Dieu, madame de Fontenay repoussa la mort qui la touchait déjà, et courut se pencher à sa fenêtre, il levait son regard pour bien distinguer le caractère de la solitude. A l'apparition de cette ombre gémissante, il pâlit et chancela comme si la foudre l'eût éclairé ; il s'élança dans la montagne, et en moins d'une minute il arriva à la porte du jardin où pleurait la servante de la ferme. Il passa sur cette fille sans la voir et se précipita comme un fou vers la maison. La porte résista, mais il la jeta hors de ses gonds avec une force surhumaine. Et d'un bond franchissant le seuil : — Madeleine I Madeleine! cria-t-il.
Un silence funèbre lui répondit. Il vit du premier regard madame de Fonlenay agenouillée devant la fenêtre, les bras levés sur la pierre, la tête inclinée sur l'épaule. Elle avait la suprême attitude de la Madeleine de Canova. Il s arrêta surpris et craintif, son cœur battait à se briser, ses genoux fléchissaient, ses yeux se couvraient d'un voile. Il voulut parier, le nom de son amante mourut sur ses lèvres; il avança en silence et se jeta à ses pieds. — Pardonnest-moi I lui dit** il d'une voix pleine de larmes.
Il leva lentement la tête, et, voyant la pâleur de
GOMME ELLES SONT âOS
madame de Fontenay : — Pardonnez-moi vos souffrances I reprit-il tout défaillant.
Le soleil s'était couché, Tombre tombait dans la vallée, déjà la chambre était obscurcie. Eugène Lafare prit d'une main tremblante la main de madame de Fontenay. En touchant cette main glacée, il tressaillit, il chancela, il tomba à terre : — Mortel murmura-t-il'.
Et tout d'un coup, étreignant sa maîtresse sur son cœur : — Madame I madame I pardonnez-^noi votre morti
Tout égaré par la douleur et par Tamour, Eugène Lafare embrassa le front tiède encore de madame de Fontenay, en murmurant de ces mots enchanteurs imaginés pour les anges et pour les femmes ; il la caressa amoureusement de son triste regard, il la pressa des mains et des lèvres avec une tendresse évangélique, il Tappuya doucement et violemment sur son cœur éperdu : la mort était venue, Tâme revotait au ciel, il arrivait trop tard .
11 demeurait agenouillé sur la dalle; comme au beau temps de sa vie, il soulevait avec amour cette am^mto adorée, dont les bras souples encore s'enchaioaient aux siens; il contemplait avec une douleur înfiiiîe cette pâle figure flétrie par ks larmes. Et, penchant la
lète pour Fcmbrasser, il essayait encore de lui donner son âme.
— PauTfe femme I je Tai tuée lentement; j'ai été plus méchant qu'un tigre, plus barbare qu'un sauvage. Je l'ai chassée de mon cœur et du monde, je lui ai donné la douleur pour compagne, et la douleur l'a dévorée. mon Dieul faites-moi .mourir mille fois! faites-moi souffrir tous vos châtiments I
Il déposa doucement madame de Fontenay sur le lit. Puis, d'un pas rapide, il fit plusieurs fois le tour de la chambre, jetant des plaintes lamentables, interrogeant d'un œil sec les meubles et les murs de plus en plus as* sombris par les teintes du soir. — Yoilà donc le désert qu'elle a choisi pour pleurer! Mon Dieu, qu'elle a souffert ici — toute seule !
11 se rapprocha du lit, s'inclina avec respect et contempla encore les traits altérés de sa maîtresse. Du premier regard, il crut voir que madame de Fontenay était morte dans la joie : un demi -sourire errait encore sur sa boucbepâlie. Mais, en- regardant mieux, il crut reconnaître le sourire de la victime. Cependant madame de Fonteiïay, s'élançant de sa couche funèbre pour revoir son amant, n'avait-elle pas eu un dernier rayonnement d'amour?
Le lendemain, les premiers rayons du soleil surprirent Eugène Lafare agenouillé devant sa blanche maitresse» voulant mourir aussi sur ce lit de douleur. Il 7 eut pourtant A Ârgiliy un homme qui pleura plus longtemps que lui.
Par son testament, madame de Fontenay voulait
que son corps demeurât à jamais dans rermitage, afin que Termilage tombât en ruines sur ses ossements blanchis. Eugène Lafare a accompli avec religion le dernier vœu de la délaissée : grâce à sa sollicitude, madame de Fontenay n'est point soi tiède la tombe qu'elle s'est choisie. Elle y repose à cette heure dans un linceul qu'elle a lavé de ses larmes. Sa tête seule est découverte ; les jours de soleil, Dieu Téclaire encore de divins rayons. Sa main droite soutient son front qui penche ; sa main gauche est appuyée sur son cœur.
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