LES TEUX NOIRS ET LES BLANCHES ÉPAULES
J'avais depuis la veille — ni plus ni moins — une charmante maîtresse qui m'était Venue je ne sais trop pourquoi — je ne sais encore comment. — Elle devait. . . la langue a failli me fourcher, — ne vous offensez pas d'un peu de gaieté, madame, ou bien tournez le feuillet. Ceci est une chaîne de folles aventures qui dansent et qui chantent comme de belles filles épçrdues dans les enivrements du bal de l'Opéra; toutefois la volupté n'a pas étouffé le dernier battement de cœur; — c'est un tableau vénitien où les galanteries s'ébattent gaiement sur le premier plan; mais çà et là, dans les lointains, l'âme découvre quelque échappée attrayante; — ce sont de gaies chansons qui vont mieux à l'esprit qu'au cœur; pourtant, par intervalle, entre les couplets, le cœur en écoute Técho attendri.
Ma maîtresse devait donc venir voir lever l'aurore dans mon palais : — deux chambres dans le chemin du ciel, mais avec des fenêtres fleuries et d'admirables coups d'œil, comme des cheminées, des ar-
breSy'descloebers, des passants, et, par-dessus tout, la montagne de Montmartre, entêtée de ses moulins à vent. Sylvia (son parrain l'appelait Alexandrine, mais depuis ses premières amours elle s'était baptisée à son gré), Sylvia donc m'avait quitté le matin toute sautillante et tout égayée par les ivresses de> notre amour. Je ne l'avais laissée partir qu'à regret. « Ne me faites pas trop attendre, Sylvia! — A huit heures je serai là; ayez donc des oranges pour apaiser mes lèvres, d Et là-dessus un malin sourire. Je lui avais baisé les cheveux, et elle s'était envolée.
Avant sept heures j'attisai mon feu. J'avais, suivant ma coutume, passé ma journée à ne rien faire. J'étais sorti pour me distraire et j'avais perdu mon temps. Je fus enchanté de me retrouver au coin du feu, dans Tat- ; tente amoureuse, tisonnant dans l'âtre les bûches enflammées, tisonnant dans mon cœur les désirs qui s'allumaient. Je n'avais point oublié les oranges: une belle demi-douzaine était éparpillée sur ma cheminée.
— La gourmandcl me disais-je, elle est bien capable de donner aux oranges son premier coup de dents; après tout, ce péché-là promet beaucoup. D'ailleurs, je lui pardonne tous les péchés commis et à commettre, en faveur de ses yeux noirs et de ses blanches épaules. J'entendis sonner huit heures à foutes les horloges d'alentour.
- Voilà, dis-je, le plus aimable carillon du monde^ Hélas! à neuf heures je n'en disais pas autan Ben de me chanter l'amour, chaque horloge alors tintait l'air d'une épigramme. J'avais beau écouter ae
toutes mes oreilles, de celles de Tâme comme des autres, je n'entendais pas venir la folle Sylvia.
— Où êtes-vous, Syl?ia? — où es-tu, paresseuse? Si je savais où aller te chercher !
Et, tout en devisant ainsi avec moi-même, je sentais venir Tamour. Jusque-là je n'avais aimé Sylvia que du bout des lèvres,' je commençais à l'aimer de tout mon cœur. J'oubliais ses dehors de grisette et son esprit de hasard. Je ne me rappelais plus déjà que sa verdeur attrayante, sa jeunesse épanouie, sa voix si gaie, que j'avais écoutée comme de la musique en dépit de son babil, enfin ses blanches épaules et ses yeux noirs. — Ah! Sylvia! m*écriai-je en ouvrant les bras.