‹ Les femmes d'après les auteurs françaisChapitre 126 sur 194 · PARISIENNES ET PROVINCIALES · texte numérisé non relu

PARISIENNES ET PROVINCIALES

® Un jour la fée Bleue descendit sur la terre, dans l'intention courtoise de distribuer à toutes ses fdles, les habitantes des divers pays, leç trésors de faveurs qu'elle portait avec elle.

Son nain Amarante sonna du cor, et aussitôt une jeune femme de chaque nation se présenta au pied du trône de la fée Bleue. Toutes ces unités fmirent, on limagine, par former une foule assez considérable.

La bonne fée Bleue dit à toutes ces amies : « Je désire qu'aucune de vous n'ait à se plaindredu don que je vais lui faire. Il n'est pas en mon pouvoir de vous donner à chacune la même chose; mais une telle uniformité dans mes largesses n'en ôlerait-elle pas tout le mérite? »

Comme le temps est précieux aux fées, elles parlent peu. La fée Bleue borna là son discours, et commença la distribution de ses présents. Personne n'en parut fâché.

Elle donna à la jeune femme qui représentait toutes les Castilles des cheveux si noirs et si longs qu'elle pouvait s'en faire une mantille.

A l'Italienne, elle donna des yeux vifs et ardents comme une éruption du Vésuve au milieu de la nuit.

A la Turque, un embonpoint rond comme la lune et doux comme la plume de Teider.

A l'Anglaise, une aurore boréale pour se teindre les joues, les lèvres et les épaules.

A une Allemande, des dents comme elle en avait elle-même, et, ce qui ne vaut pas mieux que de belles dents, mais qui a son prix, un cœur sensible et profondément disposé à aimer.

A une Russe, la distmction d'une reine.

Puis, passant aux détails, elle mit la gaieté sur les lèvres d'une Napolitaine, l'esprit dans la tète d'une Irlandaise, le bon sens dans le cœur d'une Flamande, et, quand il ne lui resta plus rien à donner, elle se leva pour reprendre son vol.

— Et moi? dit la Parisienne en la retenant par les bords flottants de sa tunique bleue.

— Je vous ai oubliée?

— Entièrement oubliée, madame!

— Vous étiez trop près de moi, et je ne vous ai pas vue. Mais que puis-je maintenant? Le sac aux largesses est épuisé.

La fée réfléchit un instant; puis, rappelant d'un signe toutes ses charmantes obligées, elle leur dit :

« Vous êtes bonnes, puisque vous êtes belles. Il vous appartient de réparer un tort très-grave de ma part : dans ma distribution, j'ai oublié votre sœur de Paris. Que chacune de vous, je l'en prie, détache une partie du présent que je lui ai fait et en gratifie notre Parisienne. Vous perdrez peu et vous réparerez beaucoup. »

Comment refuser à une fée, et surtout à la fée Bleue?

Avec la grâce qu'ont toujours les gens heureux, ces dames s'approchèrent tour à tour de la Parisienne, et lui jetèrent en passant l'une un peu de ses beaux cheveux noirs, l'autre un peu de rose de son teint, celle-ci quelques rayons de sa gaieté, celle-là ce qu'elle put de sa sensibilité , et il se fit ainsi que la Parisienne, d'abord fort pauvre, fort obscure, Irès-eftacée, se trouva en un instant, par cet acte de partage, beaucoup plus riche et beaucoup mieux dotée qu'aucune de ses compagnes.

La fée Bleue était déjà remontée au ciel en souriant. Léon Gozlan.

Ce frais apologue n'est pas, en tant qu'hommage rendu, la traduction d'une opinion isolée, ou de l'engouement d'une époque.

Déjà Montesquieu disait :

ge (juaiul on a été feinnie à Paris on ne peut pas être femme ailleurs.

Regnard :

® On :i IxMii liiiic : il l'init prendre femme à Paris,

L'on y tiiillr ;"i plein dijiji. Nos fcrnnit's de piovinct*

Wadami: I(i:c\mii:u

MADAME KECAMIEK

JEANNC-FR^NÇOISe-JULIE-AOÈLA IDE QERNARÛ — 1 7 7 7 - 1 S '. fl —

Ouaiul inadamo Récainier vil s'avancer riiouro où la l)fiauté baissa et pâlit, ello fit ce que bien peu de femmes savent faire. Klle ne lutta point; elle accepta avec goijt les premières marques du temps. Elle comprit qu'après de tels succès de beauté le moyen de pai'aitre encore belle était de ne plus y prétendre. A ime femme qui la revoyait après des années, et qui lui faisait compliment .sur son visage : « \hl ma chère amie, répondait-elle, il n'y a ])lus d'illusions à se faire ; du jour où j'ai vu que les petits Savoyards dans les rues ne se retournaient plus, j'ai compris que tout était fini. » Elle disait vrai. Elle était sensible en effel à loul regard et à toute louange, à l'exclamation d'im enfant ou d'une femme du peuple, tout comme à la déclaration d'un prince. Dans les foules, du bord de sa calèche, qui n'avançait qu'avec lenteur, elle remerciait chacun de son admiration par un signe de lête et par un sourire...

Sainte-Rfuve.

FlUNCM^KS, PVRISIKNNKS ET PROVINCIALES. TiOI

()nt l'as^tot'l ivpoussimt, la niiiu> plate et miiioc,

I, "esprit sec et boiulié, le regard de hilwu,

l, entretien discourtois, et l'aconeil loup-garou.

Mais le sexe à Paris a la nune jolie,

L'air attractiL..

Mais il est diablement sujet à caution.

On dit qu'à l'orliyuer il a propension.

Si lions ouvrons loMivre capitale de Mercier, nous y trouvons ce chapitre intitulé :

nKS FRMMBS DE l'ABI-i

La remarque de Jean-Jacques Rousseau n'est que trop vraie que les femmes à Paris, accoutumées à se répandre dans tous lieux publics, à se mêler avec les hommes, ont pris leur fierté , leur audace, leur regard et presque leur démarche.

Ajoutons que les femmes, depuis quelques années, jouent publiquement le rôle d'entremetteuses d'afiaires. Elles écrivent vingt lettres par jour, renouvellent les sollicitations, assiègent les ministres, fatiguent les commis. Elles ont leurs bureaux, leurs registres ; et, à force d'agiter la roue de la fortune, elles parviennent à y placer leurs amants, leurs favoris, leurs maris, et enfin ceux qui les payent.

On voit beaucoup de femmes qui disent, d'après Ninon : « Je me suis fait homme. » Aussi une insultante galanterie ne rend plus aux belles qu'un culte ironique et oflensant.

Jamais autrefois, en parlant du sexe, on ne disait les femmes : on aurait proféré une expression grossière.

Jean-Jacques Rousseau a dit des choses si dures aux femmes de Paris, que je n'ose même le combattre. Il avoue que l'on peut et que l'on doit y chercher une amie. Je pense, en effet, qu'il s'y trouve beaucoup de femmes sensées, véritablement sensibles aux nobles procédés , et capables de la plus grande constance en amitié. Mais en amour... Oh 1 je n'ai pas le droit de leur dire, comme Jean-Jacques Rousseau, de terribles vérités. Lui seul a su leur plaire en ne les flattant pas,

Milord Chesterfield, après avoir encensé de son mieux notre nation, a fini par dire à l'oreille de son fils que les femmes parmi nous sont de grands enfants qu'il faut amuser avec deux hochets, la vanité et la galanterie.

Nous avons des mines charmantes, des yeux vifs et malins, des physionomies gracieuses et fines, des têtes spirituelles ; mais on compte les belles têtes et elles sont excessivement rares.

Pourquoi les femmes aiment-elles la capitale? Parce qu'elles y sont environnées d'un plus grand nombre d'adorateurs. Parlez-leur de la campagne, elles ne

déguisent pas l'aversion qu'elles ressentent pour ce séjour solitaire, oii elles se sentent bien moins puissantes.

PENSEES DETACHEES DI! MEME AUTEDR

^ Quelque impérieuse que puisse être une femme parisienne, elle reconnaîtra toujours l'ascendant de l'homme sur elle, si celui-ci sait être ferme et prudent. Cest le mari qui fait la femme. Mais comme les trois quarts des hommes sont sans caractère, sans force, sans dignité, il y a une foule de femmes dissipées, dépensières, galantes et insolemment altières.

® C'est le principal défaut de nos femmes que l'orgueil, le rang et l'opulence ont enivrées de trop bonne heure. Rien ne choque plus que ce ton étrange, parce que la femme, quelle quelle soit, ne peut jamais imprimer à son regard l'insolence ou l'injure sans perdre de ses grâces, de sa dignité et de son empire réel. La nature a voulu qu'elle ne pût jamais s'élever au-dessus d'un homme par son geste et son accent, sous peine, à l'instant même, de paraître odieuse et ridicule. Rien ne la dispense de cette subordination éternelle, fût-elle sur le trône du monde. Elle peut commander, faire agir toutes les passions despotiques, et même orgueilleuses, mais il ne lui est pas permis d'être insolente envers un homme, c'est-à-dire d'oser mépriser son maître.

® Les femmes, qui ne comprennent guère une idée politique, pour peu qu'elle soit vaste et un peu compliquée, ont des notions admirables sur l'ordre et l'économie domestiques. Elles sont précieuses chez un peuple qui vient de naître, et en même temps chez celui qui est entièrement corrompu. Elles réparent à Paris, dans l'intérieur des maisons, le mal que la législation fait au dehors.

^ Les femmes, dans la capitale, jouissent non-seulement de la plus grande liberté possible, mais encore du plus incroyable crédit. Par des manœuvres secrètes et particulièies, elles sont l'âme invisible de toutes les affaires ; elles réussissent sans presque sortir de chez elles; elles déterminent la voix publique dans des circonstances où elle semblait d'abord demeurer indécise.

Qu'il y ait une rixe entre mari et femme, le mari commence par avoir tort, et au bout de trois jours il est peint des plus affreuses couleurs. La ligue offensive et défensive se manifeste de tous côtés; en vain les avocats, les lois, le jugement sont pour le pauvre éi)oux; tout cela est cassé à un autre tribunal. Les femmes soutiennent leur parti, malgré les démonstrations les plus nuthenlicpies, et, après avoii- ameuté les ('S|)rits, Unissent par les entraîner.

^ Les Parisieinics achètent (piatre ajuslemenls contre une chemise; on a de la toile en province et des blondes dans la capitale.

KUVNCAISES, PAlUSIKN.NtS ET IHOVINCIALES. 505

JUUKMBMS DIVEHS

® Les femmes .-;onl, à Pari};, les premièies législatrices du code moral, bien plus puissant que le code légal. B. De Saint-Pierre.

^ Feiniuos de Paris

SavoiU tioiu|>er, mais servir leurs maris.

J. Chénier.

SB Si les femmes sont partout les Heurs de la nature, c'est Paris qui reçoit leurs plus douces exhalaisons. De Livry.

® Une des tatalités qui pèsent sur la femme de province est cette décision lirusque et obligée dans les passions qui se remarque souvent en Angleterre. La vie est déBnie ei> province ; elle est observée, elle est à jour. Cet état d'observation indienne force une femme à marcher droit dans son rail, ou à en sortir vivement comme une machine à vapeur qui rencontre un obstacle. Les combats stratégiques de la passion et les coquetteries y sont inconnus. Une femme de province vous a parlé trois fois, et elle vous a serré dans son cœur. Vient une partie de campagne, une promenade, tout est dit, et, si vous voulez, tout est fait.

® (juand une pauvre petite provinciale conçoit une passion excentrique pour une supériorité, pour un Parisien égaré en province, elle en fait quelque chose de plus qu'un sentiment : elle y trouve une occupation et l'étend sur toute sa vie.

&B A Paris, il y a plusieurs espèces de femmes : — il y a la duchesse et la femme du financier, l'ambassadrice et la femme du consul, la femme du ministre qui est ministre et la femme de celui qui ne l'est plus ; il y a la femme comme il faut (le la rive droite et celle de la rive gauche de la Seine. Mais, en province, il n'y a qu'une femme, et cette pauvre femme est la femme de province.

® Il y a des femmes qui passent à travers Paris comme les fils de la Vierge dans l'atmosphère, sans qu'on sache d'où elles viennent ni où elles vont, aujourd'hui reines, demain esclaves.

® Si les Parisiennes sont souvent fausses, ivres de vanité, personnelles, coquettes, froides, il est sûr que, quand elles aiment réellement, elles sacrifient plus de sentiments que les autres femmes à leurs passions. Elles se grandissent de toutes leurs petitesses et deviennent sublimes.

® Estrce qu'une femme de province a eu jamais le pied marin à Paris ?

B.\LZACi

® A Paris, toutes les femmes jouent un rôle; c'est que le besoin de produire

Mii LES FEMMES D'APRÈS LES AUTEURS FRANÇAIS.

de l'cH'et leur compose une seconde nature qui détruit toute la noblesse de la première; c'est que la vanité, à Paris, est stérile, tandis que la vanité, à la campa j^ne, est féconde. A Paris, une fenmie ne songe qu'à briller, son orgueil n'osl qu'égoïsme ; elle, toujours elle sur le premier plan; sa pensée est d'être la plus belle, la plus entourée, la plus spirituelle, la plus riche, la première enfin, toujours la première; et vous tous, vous ses enfants, vous son mari, vous sa stevu', vous sa mère, vous êtes sacrifiés à ce besoin d'el'let qui est le mobile de toutes les actions de sa vie. A la campagne, au contraire, sa vanité se repose, ou plutôt elle vous appartient; ses prétentions, bien loin de vous être hostiles, vous deviennent favorables, car maintenant son orgueil, c'est vous, c'est votre bien-être, ce sont vos plaisirs; elle s'occupe devons du matin au soir; elle vous est rendue tout entière; plus de préoccupation mondaine; elle n'a plus qu'un rôle à jouer, celui de bonne maîtresse de maison, et ce rôle lui sied à merveille. Sa vanité est votre joie ; cette vanité qui vous séparait d elle à Paris, là vous réunit à toutes les heures; vous lui devez vos plus doux moments^ et vous découvrez dans celte femme nouvelle mille qualités dont vous n'aviez aucune idée; vous lui trouvez de l'esprit, et jusqu'alors vous aviez cru sincèrement qu'elle en manquait ; vous découvrez qu'elle est très-bonne musicienne, qu'elle chante bien : talent gracieux qu'une rivalité de famille lui fait modestement cachei-. « Ma cousine a une si belle voix, dit-elle, que je n'ose jamais chanter quand elle est là. » Vous lui découvrez enfin deux petits enf^ints adorables que vous n'aviez jamais vus et qu'elle élève parfaitement. Cette femme si moqueuse, si médisante à Paris, dans son château est bienveillante pour tout le monde. Si l'on vient à pai'Ier d'une de ses amies absentes, elle en fera l'éloge, elle rendra justice à sa beauté; à Paris, elle en est envieuse, elle ne peut lui ])ardonner ses beaux cheveux, ses admirateurs et ses diamants; à la campagne, elle l'aime, elle convient qu'elle est jolie, elle oublie ses succès qu'elle ne voit pas et ses diamants (jui sont dans leur écrin , elle lui écrit mille choses affectueuses, et elle est sincère. 0 prodige ! qu'est-ce que cela prouve? Que l'air de Paris ne convient pas aux Parisiennes. La vanité et l'envie composent l'atmosphère ici, et cela suffit pour corrompre les plus belles natures. M'"" E. de GnuiiDiN.

^ A Paris, les femmes ont plus ou moins de grâce ; ainsi tous les rangs sont lapprochés et confondus. De cette cause dérive une sorte de bienveillance universelle, charme particulier de notre ville. Saint-Prospek.

Laissons clore cette série par le charmant écrivain qui l'a si gracieusement ouverte :

^ La nature fait presque tout pour la Parisienne : enfant, elle lui donne cet air pâle et lose, cet air de santé et de distinction que n'ont pas les enfants étiaugers, pas même les enfants anglais; jeune lillc, (îIIc lui souille cet esprit précoce dont la pénétration et la gentillesse sont un sujet d'ébahissement et souvent d eflroi |)()ni' l(!s bons piovinciaux. Elle est curic'use, fine, spirituelle à huit ans,

FRANÇAIv^ES. PARISIENNES ET PROVINCIALES. 505

et sensée, si l'oorasion I exiije, connue on ne lest pas et comme elle ne l'est plus elle-inènie à vinul ans. Il v a là nn point île r(>ssemhlanceà remaripier entre elle cl la créole; on dirait que le soleil liàtif de la civilisation produit exactement les nuMues elïels (pu^ le soleil trop fécoiul des colonies. Le Crnit n'est jamais aussi dou\ que la llcur est belle chez, la Parisienne connue chez la créole. L'enfance et la vieillesse sont, je crois, les deux époques les plus caractéristiques de la vie d'une Parisienne. Elle a prodii,Meusement de l'esprit lorsque sa beauté n est pas encore nn\re: et, quand tout son esprit lui revient avec la fermeté de l'expérience, la variété des épisodes qu'elle a parcourus, elle a perdu toute sa beauté. Cela équivaudrait à dire que l'âge intermédiaire chez elle n'est pas celui où elle a le plus d'esprit, si c'est celui où elle a le plus de ^ràce.

OPIMOX hlN JEIXE ÉT0DIANT EN MÉDE(^INE SUR l..\ PARISIENNE

Elle est la meilleure valseuse du Prado et de la Chaumière , la femme sans pareille pour sou|>er toute la nuit ou se coucher sans souper; l'être qui résiste le plus loniitemps quand il est plongé dans la fumée du tabac: la créature qui relire le plus facilement trois choses : ses gants, son châle et son cœur.

OPINION DES ÉTRANGERS, ET PARTICULIÈREMENT DES RUSSES, SUR LA PARISIENNE

C'est un composé d'esprit, de grâce et de sensibilité; une intarissable source de séductions; la justilication éclatante de la supériorité de la France sur les autres nations ; la femme qu'on rêve à seize ans, et la seule dont on se souvienne à soixante.

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