CI.AMIS
vcnie/ île me sorror la nuiin, ol (]U0 joii avais iino joie qui alleiuirissail. toutes mes expressions, et qui m'aurait lait gracieuser ma bisaïeule si elle avait été là, La bonne dame a pris ma distraction pour un hommage, et s'est mise à m'aimer sans ajitre l'orint' de procès. Ainsi me voilà chargé do son cœur pour n'avoir su ce que je lui disais. Oue rerai-je de celte anliquaille-là'.' Défaites-m'en, je vous prie : car cette lenune-là vouilra que je l'aime de gré ou de force; elle le voudra, vous dis-je : vous ne savez pas ce que c'est que la coquetterie de ces feuunes-là ; il n y a rien de si opiniâtre, et jai bien peur, si vous n'y mettez ordre, qu'elle ne vienne relancer son inlidèle chez vous. Oh parbleu! épargnez-moi l'embarras de faire le cruel. Faudra-t-il que je lui demande quartier? Tout de bon, mon amour, brouillez-vous avec elle pour m en délivrer; et si cela ne sut'tit pas, dites-lui que je médis d'elle, et que je sais son âge. Bonjour, mes belles mains, je vous adore ; et j'irai vous le jurer dans un quart d'heure.
Je repliai le billet bien proprement après l'avoir lu, et m'en allai sur-lechanq) digérer mon aventure; et après bien des réflexions, bien des projets de vengeance, bien des soupirs et beaucoup de honte, je conclus... Hélas ! je ne conclus rien : je me couchai seulement triste , vaine et humiliée , mais un mois après je conclus quelque chose.
Un de nos amis nous avait invités à venir dîner chez lui, mon mari et moi : nous y allâmes au jour marqué. Le portier nous laisse entrer sans nous rien dire : je monte, je rencontre une femme de chambre qui pleure, et passe sans me voir : inquiétée de ce que cela signifie, je parviens jusqu'à la chambre de la dame avec qui j'étais fort liée, et de qui j'étais la confidente somme elle était la mienne : je la vois par derrière dans un fauteuil ; d'aussi loin que je l'aperçois, je cours à elle pour la surprendre et l'embrasser : je me jette à son col; dans l'instant j'entends des cris et des sanglots dans un cabinet prochain, je vois que c'est une femme morte, que je tiens embrassée.
Tout mon sang se glaça dans mes veines, et je tombai sur elle évanouie : le cri que je fis en tombant fit sortir les persoimes qui étaient dans le cabinet: c'étaient son mari et son fils, jeune homme âgé de dix-huit ans. Des prêtres arrivèrent, mon mari entra, on me fit revenir, mon évanouissement fut court: j'ouvris les yeux dans le moment qu'on emportait le corps de mon amie, j'en frémis encore : sa tète penchait, je vis son visage. Juste ciel ! quelle différence de ce qu'il était alors, à ce que je l'avais vu trois jours avant ! L'apoplexie, dont elle était morte, en avait confondu les traits. Ah ! quelle bouche et quels yeux ! quel mélange de couleurs horribles !
J'ai vu dans ma vie bien des figures que l'imagination du peintre avait tâché de rendre affreuses ; mais les traits qui me frappèrent, ne peuvent tomber dans l'imagination : la mort seule peut faire un visage comme celui-là ; il n'y a point d'homme intrépide que cela ne rappelât sur-le-champ à une triste considération de lui-rnéme. Toutes ces laideurs funestes on les trouve en soi, elles nous appartiennent. On croit être ce que l'on voit, et l'on frémit intérieurement de se reconnaître.
bZH I.I.S Ff'MMKS D'APRKS LES AUTEIRS FRANÇAIS.
Mais passons : il fallut presque me porter jusqu'à mou cairosse, et je me mis au lit dès que je fus arrivée chez moi.
Mille tristes pensées vinrent m'assaillir alors, et pour la première fois, je sougeai que j'étais destinée à mourir. Hélas! mon amie uavail [tas eu le temps de faire cette réflexion-là. Je savais que lorsqu'elle mourut, il y avait bien loin des idées qui l'occupaient à l'idée do la mort, et je me denwndais ce qu'elle était devenue par inquiétude pour ce (|ue je pourrais devenir moi-même. Où était-elle alors? Ne restait-il rien d'elle que ce corps sans mouvement, que j'avais vu emporter? Cette âme subitement enlevée à tant de chimères, quel était son sort? Etmoi je mourrai donc aussi, me disais-je, et j'ai vécu jusqu'ici sans le savoir; mais qu'est-ce que mourir? Et quelle aventure est-ce que la mort? Qu'elle est terrible, si j'en crois ma religion! A Dieu ne plaise qu'on me soupçonne d'avoir un seul instant de ma vie douté de ce qu'elle nous dit : je rapporte simplement la manière dont se tournaient alors mes pensées. Eh ! y a-t-il quelqu'un parmi nous qui puisse douter de la vérité de sa religion? L'esprit pourrait-il s'égarer jusque-là? Est-il de perversité du cœur qui puisse entraîner tant de bêtise? Non, je ne l'imagine pas. Kt s'il y a même des impies, qu'ils fassent les incrédules là-dessus tant qu'ils voudront ; mais qu'ils ne se flattent pas de l'être : car ils se trompent et confondent les choses; qu'ils s'examinent bien sérieusement ; je ne suis qu'une femme et je leur assure qu'ils ne trouveront en eux qu'un |)rol'ond oubli de Dieu, qu'un violent dégoût pour tout ce (pji peut les gêner dans leur libertinage et qu'une malheureuse habitude de vivre à cet égard là, sans réflexion : c'est tout cela qu'ils prennent pour incrédulité , il ne peut pas y en avoir d'autre. Quand on n'aime pas ses devoirs, en sentant qu'ils sont incommodes, on croit voir ([u'ils sont inutiles. Voilà la méprise funeste qu'un cœur corrompu fait Jaire à l'esprit ; voilà ce qui fournit aux libertins toute leur philosophie : mais, grâce au ciel, toute folle et toute dissipée que j'avais été pendant ma vie, Dieu ne m'avait pas abandonnée jusque-là. J'avais eu plus de négligence que de haine pour mes devoirs ; et quand je pensais que la mort était terrible, si j'en croyais ma religion, c'est que je me reprochais de l'avoir crue cette religion, comme font une inlinité d'honnêtes gens dans le monde, qui n'ont jamais songé à la révoquer en doute, (jui frémiraient de le voir faire; mais qui, contents de s'ap[)('ler chrétiens, vivent avec ce nom-là (pi'ils professent tout aussi traïupiilles (pie s'ils |)rofcssaicnt la chose. Je passai |)lusieurs jours dans les ré- Ih'xioris, pciidiiiit les(pu:lles le inonde prit à mes yeux une autre face.
Mon m;ii i tomba malade et mourut (pichpie temjis après, plein d'uiK' amitié |)our moi, (pic je devais à sou hou cœur |)lus (pi'à mes soins. Je lui demandai mille fois |)ardon de ne lui avoir pas donné d'assez vifs témoignages de la mienne : je versai un torrent de larmes, il m(> serra la main cl mourut.
Je lus (pu hpies jours ensevelie dans la doiil(!ur la |)lus profonde. Il ne m'avait point laissé (rciifauls. Sa nièce, qui était orithcline, me tint lieu de lille ; je me cliarg«!ai d(! s(ni éducation et de sa foitiiiie, et j(! rompis sans retour avec tout (■<'(pi'i»ii iipjMlIc plaisirs du monde, et avec lontc^s les pcisouncs (pii les ainiaiciil.
GLANKS. 539
Je 110 rro(]iiontai pins qu'un certain nombre de feunues retirées qui m'associèrent à leurs fonctions dévotes ; uuiis jeme rebutai bientôt de leur commerce : je ne leur entendais parler que de leur directeur ; leur vie se passait en scrupules, qui demandaient cpi'on le revît quand on venait de le quitter et puis (pion V retournât après qu'on l'avait vu ; et puis qu'on l'envoyât prier de revenir, (piand on ne pouvait 1 aller clierolier : cela ne ine plaisait point, je trouvais beaucoup d'imperrection dans le besoin éternel qu'on avait de la créature pour aimer le Créateur. Je croyais voir là dedans que la chair était plus dévote que res|uit, et il me j)araissail onlin que le violent amour pour Dieu pouvait fort bien ne servir au cœur que de prétexte pour une autre passion.
In de ces directeurs mourut et la dame à qui il a[)partenait en pensa devenir folle. Son pieux désespoir me scandalisa. Dieu qui lui restait, ne lui suffisait pas pour la consoler : je quittai tout à fait ces compagnes, qui ne pouvaient s'accommoder de ses volontés, pour me retirer à la campagne, où je fais mon séjour ordinaire et où mon curé prend soin de ma conscience, sans avoir rien à démêler avec mon cœur. Marivaux.