ROMANS
£S3 Nous accordons que j)lusieurs romans offrent de beaux exemples aux jeunes persomies; que des senlimenls nobles, généreux, vertueux même, y sont exprimés; nous avouons aussi (junn certain raffinement de délicatesse et de dignité peut résulter de cette lecture, mais tout cela disparaît devant la grave considération qui nous frappe. Le fait, le grand fait, est que les romans rendent plus probable latleinte de la passion qui perd une multitude de femmes.
Toutes les passions sans doute font du mal aux âmes, mais celle-là seule prend quelijuefois, dans la classe aisée, une force telle que l'existence extérieure en est renversée, et celle-là est la seule aussi qui se communique au moyen des livres. Parcourez toutes les histoires d'ambitieux, de joueurs, d'avares, vous ne serez pas plus enclins à leurs vices qu'auparavant; mais qu'une jeune fdle lise le récit de l'accroissement graduel d'un sentiment tendre, et mille désirs confus s'agiteront dans son cœur; et (pii peut répondre que telle image encore indécise ne revêtira pas des couleurs si vives qu'elle seule occupera sa pensée à l'avenir?
Si nous prenons ainsi le mal à sa racine, il nous devient difficile d'admettre des distinctions entre les femmes mariées et les jeunes fdles, relativement à l'effet que produisent sur elles les romans. Le mariage n'est, dans son essence intime, un lien sacré que lorsqu'on l'honore avec un cœur pur et un esprit chaste. Auprès des femmes mariées, je le sais, l'interdiction n'est pas praticable : quel mari prendrait la peine d'avoir un avis? Mais on peut persuader une àme honnête et pieuse; et si la mère, durant les jours de son pouvoir, a essayé de motiver la privation qu'elle a imposée, sa fille une fois mariée sentira que les émotions étrangères à sa destinée ne lui valent rien. Préserver son imagination de tout écart, n'est qu'un simple calcul de bonheur pour une femme vertueuse.
L'indulgence des parents et des époux pour ce dangereux emploi du temps prouve une vérité bien triste, c'est que l'àme des femmes n'est guère comptée, c'est que leur bonheur même l'est bien peu, et qu'on n'a de souci que de leur conduite ; et quand une surveillance convenable, les habitudes prises ou la peur du blâme répondent de leur conduite ou à peu près, ce qui se passe dans leur cœur a peu d'importance. Les longues heures consumées à rêver l'amour inquiètent peu ceux qui savent si souvent que, dans la position particulière où elles sont, l'amour innocent leur est impossible. Ah! combien la morale religieuse dan.s sa sévérité est plus délicate ! combien elle protège, elle honore les femmes
ne, LKS FKJniKS D'APRES LES AUTEURS FRANÇAIS.
jihis v(''ii(altlomont que celle du monde ! Ne voit-on pas (ju'une iiidifli'rence méprisante pour leurs sentiments se cache bien souvent sous l'air de la confiance ?
On dira, j'imagine, qu'en proscrivant les romans, on userait d'une rigueur inulile; que l'idée de l'amour arrive aux jeunes ]icrsonnes de partout; qu'elle est lépaiidtK^ dans l'air, indiquée dans la conversation, exprimée dans les livres de toute espèce ; (jue Tliistoire la suppose ou la donne; que les cliers-d'œuvrc de la poésie et de la scène, dont la connaissance est coiiune exigée dans l'éducation, sulfiraient seuls à la développer. Ces objections sont fondées jusqu'à un certain point, mais la détermination de ce point est la grande affaire.
H est vrai, l'existence d un sentiment ajqielé amour n'est pas ignorée des jeunes personnes, mais qu'importe! Ce qu'elles apprennent ])eut n'être rien, mais ce qu'elles éprouvent est toujours quelque chose. Dans l'histoire, elles n'ont vu de l'amour que ses écarts, qui ont plutôt été un épouvantail. Le danger, pour elles, c'est de suivre les progrès de la passion, de s'associer à toutes ses phases, d'être soi-même, en imagination, la personne passionnée. Les romans exposent seuls à ce danger. La haute poésie, les chefs-d'œuvre tragiques ne présentent sans doute que trop en beau l'exaltation de l'amour, mais ils n'en offrent pas l'accroissement insensible; mais la ponqic des vers, mais la majesté de la scène tiennent les héros à distance du connnnn des mortels; ils ne se montrent semblables à nous que de courts instants, et se dérobent bientôt enveloppés d'un brillant nuage. Rien là n'a une influence aussi durable que ces représenlalions familières de la vie domesticpie dans lesquelles une jeune personne se reconnaît à chaque instant. M""" Nrcurn de Saussi^re.
ACRIFICE
® Le sexe s'entend surtout en sacrifices; il en a le mérite et la science, il semble que le besoin de vivre pour les autres soit le conq)lément de son existence. Même sans avoir éprouvé son dévouement, on en a le doux et secret pressentiment: on se rapi)ro(he des fcrmnes par le calcul rapide de tout ce (pie l'on peut en attendre. Sûrs d'elles pimr nos |)laisirs, nous les désirons dans nos peines, et leur règne p(!ut rcconmienccr à l'instant nicme (pii Vdit finir noire bonheur.
De Skiiiu.