‹ Les femmes d'aujourd'hui: esquissesChapitre 10 sur 31 · NELLY · texte numérisé non relu

NELLY

sée ! Que j'aime à jouir de votre esprit incisif et moqueur, bien qu'il ne m'épargne^ cependant pas plusqu'un indifférent! Que j'aime à songer à votre bonté, mal déguisée sous un air sceptique I Que j'aime à me souvenir de votre confiance dans l'un de vos plus dévoués serviteurs !

Cent fois, dans l'hiver où Olga est arrivée à Paris, on m'a dit en la désignant : « Quelle est cette femme? » C'est, qu'en effet, elle a fait sensation dans les salons. J'ajoute que c'était son but apparent. Tout à l'heure je vous dirai son but caché.

Olga doit toucher à la quarantaine, si elle ne la dépasse, à en juger, non pas tant par ce qu'elle paraît que par l'âge de l'aîné de jscs quatre enfants.

Elle est d'une activité incroyable. On la rencontre partout : le jour en voilure, faisant des visites ou allant au bois ; le soir dans tous les salons, à la cour, chez son ambassadeur, chez les ministres, chez les dignitaires de l'Empire, chez tous ceux qui, tenant au château, ont salon ouvert, ce qui ne Tempêche pas de rechercher la société d'un ancien ministre du feu roi, dans l'espoir de glaner encore dans les champs moissonnés par une de ses compatriotes restée célèbre .

Olga est de taille moyenne, élégante de tournure et dans ses ajustements. Ses cheveux sont noirs et fins comme la soie, ses traits exquis. Son front pur, ses yeux bleu foncé, au regard mélancolique et tendre comme sa voix, son nez aquilin, du dessin le plus correct, son oreille petite et transparente, sa lèvre mince et biendécoupée composent, à mon sens, unebeauté parfaite , qu'un pinceau naïf et filial n'a point idéalisée, bien que cette mère^ pleurant sur

une tombe, que nous avons vueau dernier Salon, semble à tous un idéal de beauté. Un bras un peu trop fort et une main dépourvue de distinction contrastent avec cette taille mince et souple qui complète la femme qu'on voit dans les réve§ d'amour !

L'aspect moral d'Olga est plus difficile h décrire. Je dis aspect, car je ne me flatte pas de la bien comprendre. Ceux qui la voient le plus souvent la connaissent-ils beaucoup mieux que moi ? Je me permets d'en douter.

Toute femme douée d'intelligence, d'esprit, de finesse, de tact, de la connaissance du monde et de la vie, de quelque passion, de persévérance, d'un peu d'ambition, et à des degrés différents , mon modèle a tout cela , une telle femme, dis-je, assigne généralement à sa vie un but. Ce but n'est le plus souvent que la satisfaction d'un penchant ou d'une passion, but à la réalisation duquel viennent travailler

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toutes les ressources de son esprit inventif. Car, à défaut d'imagination, dans le sens le plus restreint du mot, toute femme est riche d'expédients, féconde en combinaisons, quand il s'agit de marcher à la réalisation de ses désirs. Olga a donc eu ses visées dans la vie. Elle aime, je ne dirai pas les intrigues, bien qu'elle ne les écarte pas toujours, mais l'intrigue; et c'est dans le monde de la politique qu'elle la place le plus ordinairement. Ce penchant, je le retrouve dans la plupart des femmes supérieures de sa nation. Le fait s'explique de bien des façons. Un grand pays, placé aux confins de la civilisation européenne, dont il est resté longtemps séparé par d'immenses solitudes, avait plus besoin qu'un autre d'une diplomatie active et multiple, pour entretenir des rapports internationaux et pour s'éclairer sur la situation générale des États. L'empire du Nord n'a négligé aucun moyen d'observation.

et parmi ces moyens on peut dire que l'élément féminin a eu sa large part. C'est ce qui explique comment en ce pays toute femme douée de capacité et d'habileté se croit appelée, quand elle est d'humeur voyageuse, à jouer un rôle politique.

Olga, en se regardant dans la glace qu'elle consulte souvent, en analysant ses facultés morales, en s'escrimant dans les joutes de l'esprit, où elle brille d'un vif éclat, en s'essayant dans une correspondance étendue et même en quelques travaux littéraires que la publicité n'a point déflorés , mais qu'une intimité séduite d'avance devait admirer; Olga, en considérant sa situation sociale , celle de son mari, qui lui a permis de pénétrer les secrets de la politique, soutenue peut-être aussi par un penchant naturel, devait tourner ses aspirations vers cette diplomatie dont on peut toucher les fils derrière le paravent d'un boudoir. La tâche

d'ailleurs n'est pas sans agrément, et je ne doute pas qu'Olga n'en connaisse tous les charmes, sans vouloir jurer cependant qu'elle n'y ait point essuyé de défaites.

Olga ne méprise pas les ressources de la coquetterie pour accroître et fixer son entourage. Mais je ne sais pas jusqu'à quel point ses plans sont bien ordonnés ou bien exécutés, ses inspirations heureuses. Pendant le temps qu'elle a passé à Paris, on a vu son cercle se restreindre lorsqu'il aurait dû s'étendre , les plus fanatiques au début' se calmer tout à coup, les plus touchés de sa beauté et de son esprit se refroidir. Encore aujourd'hui, je me demande comment tant de séductions apparentes ont pu faire desravages si peu durables? Gela tient peut-être à ce qu'elle n'inspire guère que des curiosités ou des désirs trop éphémères. Toutefois je ne la crois pas insensible à la souffrance morale où physique; j'ai même lieu de supposer qu'elle

ne se croirait poilit engagée pour avoir appuyé sa main sur un front brûlant, ou pour avoir consolé par une émotion fugitive un amoureux éconduit.

Je croîs, du reste, iju'Olga tient davantage aux hommages de tous qu'à l'amour d'un seul. Cet amour, s'il devenait sincère, la gênerait. Ce qu'elle aime, c'est la représentation, c'est le marivaudage, lorsque, étendue sur son sopha, artistement parée, une rose retenue sur sa tête par un nœud de dentelle noire, elle reçoit vers cinq heures quelques hommes distingués. L'homme du monde ne l'intéresse guère ou ne lui suffit pas. Au défaut de quelque personnage important , d'un ambassadeur, serait-ce le plus exotique, il lui faut des gens de lettres. Des poêles, des philosophes, des journalistes, voilà ceux qu'elle aime, voilà ceux qu'elle attire, sans délaisser les hommes de la politique, orateurs et autres.

Olga, bien que fort du monde, est trèslettrée. Je la soupçonne d'accorder bien peii de temps au sommeil , à voir tout ce qu'elle a lu, tout ce qu'elle lit , depuis la Gazette des étrangf^rs jusqu'aux ouvrages de nos philosophes et de nos savants. J'ai vu tour à tour sur sa lable Vidée de Dieu^ et elle paraissait l'avoir méditée •longue;nent, un ouvrage de zoologie, les Questions demontemps^ des romans français et anglais, et enfin la Vie de César. On l'a entendue discuter avec les auteurs de tous ces livres, sauf avec un seul, et, en l'écoutant, on s'étonne de sa facilité à comprendre et à s'assimiler toutes choses. Elle ne craint pas la discussion et la conduit bien. Quoique beaucoup de sujets lui soient familiers, l'amour est celui qu'elle préfère. Sans parti pris, elle défend tour à tour avec ses interlocuteui's les thèses les plus opposées. En somme, elle ne semble guère apprécier l'amour que s'il peut servir ses projets.

Sa conversation est brillante , et je n'hésite pas à ranger Olga au nombre des femmes les plus distinguées que j'ai rencontrées. Cependant il me serait impossible de citer un mot, une pensée qui m'aient frappé et qui me soient restés gravés dans la' mémoire. Mais peut-être est-ce ma faute? L'esprit de repartie, le mof, n'est pas non plus son fait ; c'est là, d'ailleurs, un des monopoles de nos femmes françaises, qu'elles ne cèdent point d'ordinaire aux étrangères, fussent- elles les mieux douées du monde.

Plus jeune , Olga était une sirène qui vous retenait sous son charme au gré de ses caprices Aujourd'hui elle attire encore; mais n'ayant pas oblenu la victoire décisive qu'elle eût considérée comme le couronnement de sa vie, elle se donne parfois des airs de forteresse inexpugnable.

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