‹ Les femmes d'aujourd'hui: esquissesChapitre 11 sur 31 · HERMANCE · texte numérisé non relu

HERMANCE

La chronique des salons a tant de fois prononcé votre nom, madame, que peut-être me pardonnerez-vous de Tinscrire aussi sur mes tablettes.

Cette chronique, toujours admirative de vos élégances, de voire taille de nymphe, et de vos conversations piquantes, n'a cependant jamais parlé de votre jolie main. C'est un impardonnable oubli que je veux réparer.

52 IIERMANCE.

Pourquoi faut-il que celle main si petite, si fine, si bien moulée, si douce au toucher, laisse parfois ses ongles roses se changer en griffes acérées?

Une nuit de bal mslsqué, j'en fis, chez le prince, la pénible découverte. Voici comment :

Jusque-là, je n'avais encore qu'admiré ma voisine de table, lorsque, tout à coup, vous me lîtes remarquer chez une jeune et belle Levantine certains défauts que sans doute j'eusse ignorés longtemps.

Je sais bien que, sur ma réflexion, vous ajoulâles que la vôtre était toute de sollicitude pour ma tranquillité ; mais à partir de ce moment , madame, je ne cherchai plus à pénétrer votre masque. Mon voile aussi était tombé, et je me mis à craindre pour moi-même ces ongles séduisants, mais que parfois vous faites un peu trop sentir.

Je ne sais comment vous peindre Odette, et je crains que personne ne s'imagine qu'une telle femme existe. A vrai dire, est-ce bien une femme? La physiologie répond oui, moi je dis non. Vous alliez juger.

Odette est Parisienne; elle n'est ni grande ni petite, ni brune ni blonde, ni absolument jolie ni tout à fait laide. Elle n'a ni esprit, ni cœur, ni âme. C'est une poupée, mais une poupée très-

compliquée, une femme d'un nouveau genre, désignée par un mot nouveau dans Targot parisien .

La toilette est sa seule occupation sérieuse; toutefois, comme elle n'a ni assez de goût ni même assez de culture d'esprit pour imiter l'art sous quelqu'une de ses plus heureuses manifestations, ni assez d'imagination pour inventer des modes nouvelles, elle s'en remet à ses fournisseurs du soin delà parer. Aujourd'hui, Odette se résume tout entière dans son chapeau, demain ce sera dans sa robe. Sa vie se passe à s'habiller et à se déshabiller. Dans l'intervalle, je pense qu'elle se couche dans une boîle, de peur de se casser.

Odette n'a point de couturière, mais un tailleur qu'elle appelle ce mon cher » dans le téteà-tête. Elle se rend chez ce couturier, tous les jours à cinq heures, prend place à côté de lui sur le canapé où il donne ses audiences, et ne

craint pas, quand les délibérations sont terminées, d'accepter une tasse de thé dansTarricrebou tique. Mais je rends à Odette la justice qu'elle n'est point ingrate, et je sais qu'elle s'acquittera de cette politesse en sollicitant pour le nouveau Supplis une carte d'invitation à la prochaine fête, où il pourra, à la faveur d'un masque, passer la revue de ses clientes.

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Odette n'a point d'amants. Qu'en ferait-elle? Elle n'a pas non plus d'amis, et pas davantage d'adorateurs, car que pourraient bien aimer et admirer en elle les uns et les autres? Aurait-elle donc simplement des amuseurs, des Triboulet? J'incline à le croire, et cependant je ne l'ai jamais vue rire, ce qui s'appelle rire!

Quel peut bien être ton salaire, pauvre Triboulet? Je l'ignore, mais j'opine pour une cra vate ou un gilet taillé dans une des robe d'Odette ! Triboulet a si peu d'ambition !

Odette ne fait pas, à proprement parler, partie d'une société bien tranchée; elle va partouf, à la cour, chez les ministres et dans le noble faubourg. Elle dédaigne toutefois la finance; c'est peut-être qu'elle la connaît ou qu'on l'y connaît trop ! Mais elle a une coterie.

Le soir, dans les salons, Odette se montre fort décolletée; le lendemain, sur le turf, vous la verrez portant paletot avec lorgnette en sautoir, chapeau de chasse, bottines à lacets, gants de peau de chien. Elle protège la bouquetière du Jockey-Club j qui lui réserve ses fleurs les plus rares.

Chez elle, Odette cause peu, pour plus d'une raison. En revanche, dans sa loge au théâtre, où elle n'arrive qu'à dix heures, elle occupe la galerie par ses airs évaporés et trouble même le spectacle de son caquetage. En la voyant arriver un provincial demandera à son voisin si ce n'est pas quelque demoiselle célèbre. Le Parisien seul

ne s'y trompe pas. Il connaît Odette et ses allures, et la nomme à Thabitant de Châleau- Thierry, qui regarde de plus belle.

Au bal du sous-préfet, le Champenois sera le lion de la fête en décrivant à madame la mairesse, à la tille du marguillier, et invariablement à toutes ses danseuses, je ne l'en blâme pas, la robe d'Odette, la coiffure d'Odette, l'éventail d'Odette, la lorgnette d'Odette, qu'elle tient d'une façon tout à fait inusitée à Château- Thierry! ^

Singulière destinée ! Odette vise à la royauté de la mode à Paris, royauté que lui enlèvent chaque jour celles qu'elle cherche trop souvent à copier, et c'est à Château-Thierry qu'on la couronne et qu'elle fait des héros ! '

Page 1