‹ Les femmes d'aujourd'hui: esquissesChapitre 13 sur 31 · BATHILDE ET SOPHIE · texte numérisé non relu

BATHILDE ET SOPHIE

Et toi aussi, Mutze, je te regardais ce matin encore dans cette aquarelle où Sophie t'a représenté franchissant la fenêtre du petit salon. En voyant réunis sous la tente et Taimable châtelaine, et les deux marquis, et la bonne Susien, et Anselme, et Ernest, tu t'arrêtais sous la fenêtre de ta jeune maîtresse. Tu jappais de ton mieux, rappelant ainsi à la paresseuse Sophie, à Tinexacte Bathilde, que la cloche du déjeuner se taisait depuis longtemps.

Et puis, le repas à moitié terminé, on vous voyait arriver, mesdemoiselles, donnant à chacun le guten morgen. Pauvre papa, comme il semblait heureux d'avoir de si jolies filles ! Et vous, Anselme, et vous, Ernest, comme vous étiez fiers de vos jeunes amies !

Vous souvenez-vous, Bathilde, de nos excursions dans les grottes de Sauge, de nos promenades dans le droshky, de cette chasse où vous suivîtes en poste l'équipage des chasseurs ange-

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vins, de voire postillon improvisé, qu'on accuse de vous avoir laissée dans une fondrière, tandis que, remontant sur son hunter, il galopait déjà loin dans un débucher vertigineux?

Vous souvenez-vous, Sophie,- de nos charades, de nos déguisements, de nos invasions dans les armoires de la vieille Perrotte? Je vois toujours vos grands et beaux yeux noirs, à demi cachés sous le voile d'une sultane, voire taille élancée dans les plis du manteau de la princesse Schéhérazade. Vous étiez fort belle dans ce costume oriental, et c'est aussi ce que trouvait Témir Anselira. Il doit vous en souvenir encore.

Et vous, Bathilde, combien vous étiez charmante, soit que dans un fantastique accoutrement vous laissiez flotter vos magnifiques cheveux blonds, soit que, sous la poudre, vous prissiez, avec le panier et le corsage d'une de vos grands'mères, la beautéd'uneChâteauroux!

Oui, vous étiez ainsi à ravir, et je confesse

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que, n'y tenant plus, j'osai vous le dire, sous rindigne travestissement d'un cuisinier!

Cependant, toutes ces joies devaient finir, et seule la roue du moulin devait égayer un jour l'antique manoir,, témoin de tant de rires, de tant de forces d'un autre temps, de tant de sauteries, où, sans trêves, la polka succédait à la valse, la ronde à la contredanse! On s'asseyait essoufflé, halelant, et, pendant que Susien préparait le thé, l'ex-hussard de la garde se mettait au piano, et, se tournant vers la marquise, lui chantait une de ces tendres romances de l'époque, que la jolie voix du marquis de C... mettait à la mode.

Oui, toutes ces joies ont fini! l'heure de la séparation est venue, et chacun a pris un chemin différent. Vous n'êtes plus, Sophie, la sultane de l'émir, et vous, ingrate Bathilde, vous avez changé de cuisinier! Mais non, je me trompe, lui enlevant seulement son bcrrct et sa

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veste blanche, vous lui avez conservé votre confiance. Merci pour le cuisinier d'il y a bientôt vingt ans !

Et, pendant que toutes deux vous montiez les degrés du palais où vous appelaient à la fois le vieux blason de vos aïeux, des titres plus récents et les grâces héréditaires, dont les princes et les simples mortels ont également accepté l'empire, le compagnon de votre enfance achevait dans de stériles combats une vie déjà trop longue!

Pauline, née aux derniers jours de la Restauration, essaya ses premiers pas à Tombre des arbres de la terrasse du palais de Meudon. Elle grandit au milieu des serviteurs du trône et de l'autel, élevée par une mère aussi connue par le grand nom qu'elle tenait de son mari, que par son esprit et ses habitudes de méditations religieuses, méditations qui ne devaient pas être perdues et qu'on a livrées à la publicité.

Le jour de ses dix-sept ans, Pauline reçut en présent un époux qui, bien que très-jeune aussi, m'a toujours sembler jouer, près d'elle, le rôle d'un tuteur.

Douée du plus heureux caractère, Pauline à peine sortie de l'enfance, dont elle conservait les plus charmants dons, ne s'effraya ni de son éloignement de Paris, ni des habitudes sévères de la maison de sa belle-mère, petite habitation sans style, sans élégance au dehors comme au dedans.

Bien que placés au milieu d'un nombreux voisinage, les habitants de cette demeure patriarcale avaient vécu dans la solitude jusqu'à la mort du chef de la famille, vieillard bon et aimé des siens, quoiqu'il tolérât à peine qu'on élevât la voix en sa présence, usage fort répandu jadis dans la noblesse.

Élevé dans cet intérieur austère, loin des jounes gens de son âge, le mari de Pauline,

d'un naturel aimable, bien que peu expansif, d'une volonté ferme, d'une capacité étendue et variée, hardi en affaires jusqu'à la témérité, actif et entreprenant, secondé aussi par une mère douce, bonne et bienveillante, comprit de suite qu'il fallait se relâcher d'habitudes peu. sociables, lorsqu'elles n'étaient plus imposées. On voisina donc, et la province apprécia bientôt l'heureuse acquisition qu'elle venait de faire,

A quelque temps de là, les jeunes mariés s'installaient dans un beau château, héritage d'un oncle, situé au milieu d'un parc magnifique, enlacé par deux rivières, dont l'une est peut-être la plus pittoresque de France.

La première fois que je vis Pauline^ elle ne m'apparut point comme une beauté, mais elle me charma, comme elle séduit encore tous ceux qui l'approchent. D'une taille moyenne et un peu épaisse, elle brillait par une abondante chevelure châtain clair. Son regard était expressif,

doux et limpide, son nez fort; sa bouche ne s'ouvrait que pour laisser voir les plus belles dents du monde, et échapper les paroles les plus gracieuses.

Elle était d'un caractère enjoué, de cette gaieté franchequisecommunique,d'unehumeurégale, d'un esprit vif, original, plein de saillies toujours piquantes et imprévues, d'une bonté exquise, d'un naturel parfait, d'un accueil bienveillant, qualités aimables qui n'ont, à cette heure, rien perdu de leur vivacité et de leur charme.

Je ne puis citer les traits qui peindraient cette nature à la fois si naïvement enfantine et si sérieuse. Ils sont à l'infini, et d'ailleurs, ce n'est point une biographie que j'ai entreprise, c'est une simple ébauche d'une des individualités les plus charmantes et les plus accusées qu'on puisse rencontrer.

Vous ne trouverez, en effet, dans Pauline, ni la banalité de certaines femmes du monde avec

leurs conversations à bâtons rompus sur le bal de la veille ou le spectacle du lendemain, car elle n'a jamais valsé, pas plus qu'elle n'est entrée dans un théâtre. N'espérez pas la rencontrer à cheval suivant une chasse, ou assistant à une course, elle ne sort de son parc que pour aller visiter ses voisins, dont elle est l'idole, ou pour se rendre au chevet des malades et des indigents, dont elle est la Providence. Ne cherchez pas davantage, en Pauline, la femme habituée

aux affaires, occupée d'intérêts matériels, toutes ces choses n'étant ni dans ses goûts,, ni dans son éducation. Elle n'a pas non plus l'esprit tourné vers les arts, vers les sciences ou vers les travaux agricoles qui ont fait un renom à son mari.

Mais ce que vous trouverez en elle, c'est la réunion de toutes les vertus chrétiennes, dont la pratique a été le but de sa vie, se montrant ainsi Tiniage vivante et parfaite d'une grand'-

mère célébrée pour ses précieuses qualités el les plus solides vertus.

Pauline a fait de son château un couvent où elle mène la vie des saints de TÉ^flise. C'est là qu'elle pratique sans ostentation la charité la plus étendue et la plus généreuse, se faisant, comme jadis son aïeule l'était à Fonlenay, à Ploen et à Wilmold, la consolatrice des affligés et la bienfaitrice des malheureux. C'est là aussi qu'elle exerce une hospitalité sans égale, plus encore par l'attrait et le charme qu'elle lui imprime, que par les magnificences du lieu.

Elle est amie sûre et serviable, parente d'un dévouement sans bornes. Entouréed'une famille nombreuse, elle se montre la gardienne la plus tendre, la plus ingénieuse, la plus vigilante du bonheur des enfants de ses sœurs.

Pauline n'a pas été mère, et, s'il est une lacune en elle, n'en accusez que le destin, qui lui a refusé la seulecouronnequi manquât à son front.

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