HERMINIE
achèvement d'une mission qu'elle a remplie avec le dévouement et la simplicité d'une âme d'élite.
Aujourd'hui, à considérer son regard si bienveillant et si doux, sa grande et noble taille qui n'a rien perdu de l'éclat des formes de la première jeunesse, son esprit primesautier, caustique sans médisance comme sans bégueulerie, ses brillantes et vives reparties, sa gaieté, son activité dans le monde, son abord facile et bienveillant, qui pourrait croire jamais qu'Herminie serait en droit d'en vouloir à la vie? Il semble, au contraire, qu'elle n'ait eu qu'un but : celui de la rendre facile et douce à ceux qu'elle aime.
En effet, si elle est dévouée à sa famille, elle ne l'est pas moins à ses amis, auxquels elle resté fidèle ainsi qu'à ses engagements. Elle est franche jusqu'à faire naître l'étonnement, vraie, discrète, serviable, généreuse, et plus sage
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qu'enthousiaste. Herminie est ce qu'on nomme une femme essentielle, ce qui ne Tempêche pas d'être fort du monde, où son cercle. est toujours nombreux. Elle aime la cour plus par sentiment d'affection et de dévouement que pour ses plaisirs ou pour ses honneurs. Elle a l'esprit plus ouvert que raisonneur, acceptant les formules, les pratiques, les dogmes de la religion comme les usages de la société, sans les discuter et sans jamais enfreindre ni les uns ni les autres. Son âme a plus de sensibilité que de passion, ce qui la rend plus accessible à Tamitié qu'à l'amour.
Le genre de vie que mène Herminie suffit en effet pour faire voir que ce sentiment ne l'occupe guère. Ses journées sont réglées à l'avance et remplies par des devoirs multipliés, qu'elle inventerait s'ils lui faisaient défaut. A la campagne comme à la ville, aucune heure n'est jéscrvée à l'imprévu. Elle n'a jamais songé à
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faire de Tordre dans le désordre. C'est toujours l'ordre dans Tordre le plus désespérant, la régularité dans la régularité. Comment expliquer avec de telles habitudes le goût d'Herminie pour Alfred de Musset? Et ne serait-ce pas ici le lieu de dire que, dans cette grande lutte de la vie, h femme s'est vaincue elle-même?
Son esprit réfléchi, plein de finesse et d'observation, est rompu aux discussions d'affaires aussi bien qu'aux chasses-croisés d'une conversation de salon. Chez son homme d'affaires comme à ses jours de réception, elle peut trouver des rivales, mais personne qui la surpasse pour la vivacité de l'entendement, pour la souplesse de l'esprit. Aucune autre femme ne sait mieux qu'elle « faire les honneurs » d'un dîner, présider son cercle, le rendre intéressant en mettant chacun à son aise sur le terrain qui lui convient .
La belle âme d'Herminie ne connut point de
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faiblesses et ne recula jamais devant la défense d'un ami, fût-il le plus attaqué. Son cœur droit ignore ces petites lâchetés auxquelles les natures faibles se laissent aller parfois. C'est dans son dévouement à toute épreuve, dans sa fortv fiante affection qu'on retrouve la nature méridionale d'Herminie. Elle sent aussi vivelnent la moindre atteinte à l'amitié ou à la confiance que la plus légère marque de sympathie dans un moment de chagrin. La vivacité de ses impressions n'irait pas jusqu'à la vengeance, mais la mort de son affection suivrait irrévocablement la blessure qu'elle aurait reçue. En un mot, Herminie s'attache profondément, de même que lorsqu'on la connaît on est à elle pour la vie.
Pour peu que vous soyez du monde, vous avez rencontré Berlhe. Je ferais même volontiers la gageure que vous avez été amoureux d'elle, que vous Têtes encore ou que vous le deviendrez, dût cet amour n'avoir duré ou ne durer qu'un seul jour. C'est qu'en effet, avec sa couronne de cheveux noirs, ses grands yeux aussi brillants que les étoiles, ses dents étincelantes, Berthe est encore un démon d'esprit et de coquetterie.
Une cour nombreuse ne lui déplaît pas, et, si elle a songé à vous admettre parmi ses adorateurs, ne fût-ce qu'au dernier rang, n'essayez pas de lui résister, ce serait inutile.
Cependant si vous avez quelque souci de votre repos, ne vous avisez pas de devenir épris d'elle.
Qui que vous soyez, duc ou bourgeois, ambassadeur ou sous-lieutenant, poète ou ingénieur, spirituel ou mélancolique, grand ou petit, blond ou brun, elle ne répondra pas au sentiment qu'elle a fait naître, et qu'elle encourage, mais encore j'affirme qu'elle se moquera de vous avec le premier venu, quand ce ne sera pas avec son mari.
S'il est vrai que chacun de nous ait sa mission dans le monde, Bèrthe a certainement reçu celle de guérir les hommes d'un défaut trèsrépandu chez eux, — la fatuité.
Qu'un homme profondément épris d'une
femme insensible, sincèrement dévoué, prêt à tout sacrifier, espère un jour, sous Tempire d'une grande passion, vaincre l'indifférente et s'emparer du cœur qui doit le faire vivre, il n'y a rien là que d'honorable. Je dirais volontiers que la sincérité de cet homme le mettra toujours au-dessus de la déloyauté d'une coquette. Mais il existe une classe de fats qui se donnent des airs victorieux, qui se croient irrésistibles, pourfendeurs de cœurs par état, fanfarons d'amour par contenance, bellâtres sans cervelle' et sans cœur, quelquefois même prétentieux ridicules, quoique rustres mal tournés, qui s'en vont, poursuivant de leurs impertinences toute femme spirituelle et jolie, tendre et fidèle. C'est sur ceux-là que je souhaite voir tomber les œillades enchanteresses de Berthe ; c'est au bras
d'un de ces hommes que je voudrais voir s'attacher son bras, lorsque dans un bal masqué du grand monde elle perce sa victime de cet esprit
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diabolique, de cette verve intarissable, de celte imagination brillante à laquelle Berthe n'a jamais coupé les ailes, c'est sur un de ces fats, dis-je, qu'il serait désirable de voir s'escrimer l'impitoyable coquetterie de celle qu'on a surnommée c( la Reine des bals masqués. »
Rentrée à son foyer, elle est tout entière à sa mère, dont elle diffère essentiellement aux yeux de l'observateur attentif, à son mari, dont la fortune est au fond la grande affaire de Berthe, à son frère, auquel elle a donné mainle preuve d'un dévouement sans bornes.
Dans les moments de liberté que lui laissent ses occupations de famille, qui ont une trèslarge part dans sa vie, Berthe, dès qu'elle a payé sa dette aux devoirs du monde et à ses instincts de grande coquette, se consacre à une ou deux amies et à un cercle assez nombreux d'hommes dont elle s'est fait le centre indispensable. C'est là que je l'aime, c'est là qu'on
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l'apprécie. Entourée d'anciens camarades d'enfance, d'amoureux désabusés, devenus ses amis, elle se montre simple dans ses discours et dans ses façons, gaie et spirituelle, douce et compatissante, bonne et serviable pour tous. Par sa simplicité , par son entrain , elle fait les délices de la vie de château. Dans son costume de chasse, prête à faire feu sur un lapin ou sur un perdreau, elle rappelle la comtesse Diane de Brého, cette figure si originale des Gentils^ hommes chasseurs.
Berlhe ne place la passion ni dans les choses du cœur, ni dans celles de l'esprit. La coquetterie, qui est cependant , il faut le dire, le trait saillant de son caractère, n'est p#ur elle qu'une occupation, qu'une joie dont elle abuse souvent.
Cependant cette beauté cruelle abdique parfois sa royauté, et aux privilégiés offre une amitié franche et plus solide que l'amour qu'elle fuit.