‹ Les femmes d'aujourd'hui: esquissesChapitre 17 sur 31 · ROSAMONDE · texte numérisé non relu

ROSAMONDE

La suite a prouvé que ma sympathie ne s'était point trompée de roule, et que si je présumais trop de vous compter, en un jour de procès, au nombre de mes avocats, nulle autre main que la vôtre ne savait mieux présenter une supplique et la faire agréer.

Mais aussi, quand la Fortune, vous prenant par la main, madame, vous condait du foyer à la fois le plus somptueux et le plus doux, jusqu'au palais d'une fée, comment resteriez-vous insensible? Aussi ne l'êtes-vous pas. Tendresse et fidélité: voilà ce que l'on devine dans le chatoiement de vos boucles blondes, voilà ce que promet votre regard langoureux.

On pourrait peut-être trouver en Angleterre une femme telle que Jeanne. En France, aucune ne lui sera comparée. Toutefois, deux ou trois grandes dames sont citées comme ses devancières. Mais on ajoute que Télève a dépassé ses maîtres. Jeanne, en effet, n'a point d'émulés chez ses compagnes dans les exercices du sport. On ne trouvera , même parmi les femmes qui font métier d'équitation , aucune écuyère réunissant les diverses aptitudes de Jeanne.

86 JEAJÎNE.

S'il y a (que la grande dame me permette ce rapprochement technique), s'il y a, dis-je, chez une Caroline, chez une Isabelle plus d'étude de manège, plus de science académique, on trouvera chez Jeanne autant de tact, autant d'énergie avec le jeune cheval, autant d'habileté à le faire briller, à mettre en relief ses qualités. Elle a, en outre, plus de cette élégance que donne la race, plus de hardiesse, plus d'intrépidité à la chasse.

Aucune , parmi les amazones les plus célèbres , n'a fait seulement une fois en sa vie ce ' que Jeanne accomplit chaque jour avec une parfaite aisance. Elle réunit et le talent de Técuyère de ménage et celui que Diane et Betty ont exercé avec moins de brio et d'audace. Un cavalier accompli, M. Mackenzie-Giieves, est le seul qui, de même que Jeanne, soit à la fois et à un si haut degré un cavalier d'école et un gentlemanrider tel qu'on le conçoit au delà de Manche.

Soit que Jeanne monte au boîs un hack nouvellement sorti d'une écurie d'entraînement, soit qu'elle dresse un poulain élevé dans les herbages renommés du duc son mari; soit qu'elle suive dans le pays de France, le plus coupé d'obstacles formidables, son pack de harriers , elle est sans rivale chez nous. Deux princesses, devenues Françaises par leurs alliances*, portent seules à l'étranger asusi loin que Jeanne, la gloire de leurs hauts faits dans le fox-hunting.

Il faut la voir sillonner à pied les guérets, ou, suivie de ses deux jeunes fils, leur montrer le chemin dans un débucher difficile , la voir aborder avec calme et assurance les barrières fixes, les doubles fossés , les talus hérissés d'épines du bocage qu'elle habite. Il faut la voir descendre seule de son himtery pour ouvrir une barrière infranchissable, remonter sans aide à cheval avec l'aisance et l'agilité d'un homme. 11

faut la voir accomplir tous ces tours de force, saluer d'un geste simple et d'une parole bienveillante le paysan ébahi dont elle traverse le champ, causer et traiter avec lui du prix d'un poulain qu'elle a remarqué daus la prairie, ou deviné sous le harnais devant les quatre bœufs qu'il dirige ; il faut la voir entrer dans tous les détails de cette vie de sport, qu'elle affectionne et qu^elle goûte par-dessus toutes choses, pour la bien connaître. Jeanne est la véritable sportlady qu'on rencontre parfois dans les Trois- Royaumes, mais qui n'est encore qu'une exception dans notre pays.

N'allez pas croire que les exercices du corps empêchent Jeanne de se livrer aux travaux plus délicats de la femme, de goûter les jouissances de l'esprit et de l'art, ou que son activité entrave ses devoirs de jeune et excellente mère de famille. Assise à son métier, à l'exemple d'une aïeule de son mari, qui, dit-on, « ne cou-

chait que dans des draps qu'elle avait filés, » et qui passait sa vie à faire de la tapisserie, Jeanne excelle dans l'imitation des plus fins ouvrages des Gobelins. Obtenez la faveur d'entrer dans son atelier, et vous jugerez que son talent de peinture est celui d'une artiste.

Dans le beau salon de marbre de son castel, Jeanne cause agréablement et soutient bien la discussion, qu'elle n'évite pas, de même qu'elle saura guider et surveiller ses enfants dans leurs études et leur enseigner la musique et les langues étrangères.

11 est aisé déjuger par ce portrait que Jeanne est insensible à la galanterie. Elle ne craint pas d'avouer qu'elle n'a jamais reçu une seule déclaration amoureuse ; elle s'en vante même à ses familiers. Aussi ai-je l'assurance qu'elle ne m'en voudra pas de dire d'elle ce que d'Aubigné écrivait de Jeanne d'Âlbret : « Elle n'a de femme que le sexe. »

Jeanne n'aime pas la vie du monde, les plaisirs de la ville. Elle ne se plaît qu'à la campagne. Elle sait s*y faire apprécier de ses voisins les plus proches, qu'elle fréquente trop pour ne pas négliger les autres. A cet égard, elle paraît se soucier médiocrement des exigences de la société. Aussi le plus beau jour de la courte saison qu'elle passe à Paris est-il pour Jeanne celui où elle regagne ses champs, où l'attendent ses métayers, qu'elle traite en héritière du noble nom qu'elle porte, et comme le veut la tradition des aïeux de son mari.

KAROLA

D'où venez-vous, Karola? quel est le soleil quia doré votre chevelure, l'esprit qui a soufflé sur vous, le sang qu'on voit courir sous votre peau transparente?

Vous n'avez fait que traverser noire ciel, et vous y avez laissé comme un rayon lumineux.

Là où vous avez passé, on vous cherche comme on aspire au soleil, à la lumière. Votre apparition a été si courte, qu'on se demande si réelle-

92 KAROLA.

ment VOUS appartenez à notre monde, et si vous ne venez pas du pays des elfes?

On ne retrouve erî vous ni la langueur des femmes de l'Orient ni leur placidité, ni leur indolence, ni ce teint mat que donne Tombre des harems, ni la coquetterie, ni la vivacité, ni les grâces apprises, ni les regards étudiés, qui tour à tour se montrent et se cachent derrière l'éventail de l'Espagnole. On ne voit chez vous ni les attitudes compassées, ni le ton craintif, ni le regard modeste qu'on enseigne à nos jeunes filles c< comme il faut » ni le « bagoul, » ni l'insolence, ni le nez au vent, ni l'œil éhonté, ni le goût banal, ni le culte de l'or et des bijoux, qu'un trop grand nombre de nos bourgeoises imitent des célébrités exotiques et de nos modernes Laïs. Vous n'avez ni la mélancolie, ni l'accent tendre et doux, ni le charme naïf des femmes delà Germanie. Vous rappelleriez plutôt les allures aristocratiques, la démarche libre et

KÂROLA. 95

fîère, l'éclat incomparable des filles nobles d'Albion, qui cependant ne vous donna pas le jour.

Je le répète, d'où venez-vous donc, Karola?

qui vous a donné cette grâce victorieuse, cet esprit vif et aventureux, cette beauté triomphante ? quelle est la souche antique qui a poussé un rameau si vivant, la race qui vous a transmis la fougue du coursier qui vous emporte à travers les plaines et les forêts?

Dites-moi, n'êtes-vous pas celle que je voyais jadis dans mes rêves, armant les bras héroïques de vos pères vaincus aux combats immortels de l'indomptable Magyar?

En province, Hélène ne serait plus jeune; à Paris, elle est aussi séduisante qu'à vingt ans. Dans le monde, où vous l'avez dû rencontrer il y a quelques années, elle apportait chaque soir son tribut de grâces et de sourires prodigués à tout venant. Elle fut un instant Tune des conquêtes les plus précieuses et les plus choyées de la nouvelle cour, comme elle est Tidole des rares salons où elle se montre encore.

96 UÉLËNE.

Si, dans les promenades, au théâtre ou dans les concerts qu'elle fréquente assidûment, vous apercevez une femme dont la taille frêle et gracieuse vous frappe tout d'abord, dont l'œil noir et lumineux va, sans nul doute, s'arrêter sur vous, dont la physionomie étrange brille d'intelligence, c'est elle. Prenez garde! •

Mariée très-jeune, et comme la plupart des jeunes filles du monde, par simple convenance, Hélène fut jetée dans le tourbillon de la vie parisienne, où tous les hommages l'entourèrent bientôt. Le type tout particulier de sa beauté, son élégance exquise, son esprit brillant et caressant, étaient autant de séductions auxquelles nul ne songeait à résister. Elle se laissa aduler par tous, aimer par quelques-uns, et sut, diton, préserver son cœur de la divine contagion qui l'eût fait vivre, mais souffrir.

Qu'en sait-on?...

Les années s'écoulèrent. Hélène poursuivait

son chemin, souriant toujours et détournant les yeux devant les larmes que parfois elle faisait couler... Quelques cœurs profondément blessés cherchèrent asile, les uns vers le mariage, où elle ne répugnait pas de les pousser, les autres dans des refuges moins sérieux.

Si Hélène marche radieuse dans la lumière, des trésors de sensibilité, de bonté généreuse, s'échappent aussi de ses mains blanches et fines, aux heures de calme et d'ombre. Quittant alors son burnous blanc et abaissant son voile, elle montera mystérieusement pendant des jours et des jours à la plus pauvre mansarde, laissant à la misère, N qu'elle ignorait encore la veille, tous les secours que peut suggérer l'imagination servie par la fortune.

C'est ainsi que la jeune malade s'éteindra sous un de ces rayons du cœur, qu'Hélène tout à l'heure refusait dans son salon ! Vous voyez bien que vous ne la connaissiez pas, et j'ai voulu

VOUS faire voir, à vous qu'elle a fait souffrir, qu'elle savait aussi consoler, et à vous qui l'aimiez et Tadmiriez déjà, que vous ne l'admiriez pas assez !

Un jour la belle enchanteresse, soit par lassitude, soit par mélancolie, abandonnant le théâtre mondain de ses séductions, où les femmes seules ne la regrettent pas, se renferma dans un petit cercle d'amis et d'intelligences sympathiques. Elle y révèle les ressources multiples de son esprit à la fois sérieux et léger, qui sert si bien les ambitions politiques de son mari, parlant tour à tour finances, arts et belles-lettres, avec le ^ charme irrésistible qui la résume tout entière. L'astre touchant à son déclin brille de lueurs moins ardentes, mais toujours belles. Le soleil va disparaître ; mais, avant de se perdre à l'horizon, il vous apparaît plus majestueux encore, vous laissant immobile et pensif au spectacle de ses splendeurs adoucies.

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