‹ Les femmes d'aujourd'hui: esquissesChapitre 18 sur 31 · IDA · texte numérisé non relu

IDA

De la Bastille à la Madeleine, tout le monde connaît Ida. Naguère encore, elle était an nombre des quelques femmes de la société parisienne qui se font avant le mariage une réputation. On l'a vue avec sa mère, pendant des années, fréquenter les promenades publiques et courir les premières représentations des théâtres grands et petits, où la mère et la fille, le plus souvent mises de même, attiraient l'attention

Un jour, il m'en souvient, Lydie, vous me demandiez d'esquisser votre portrait. Je vous répondis alors que l'étude de votre caractère exigerait tout un roman, et je m'abstins.

Mais voilà que mon goût irrésistible pour la société des femmes m'entraîne au luxe d'une galerie, où je pourrai, plus tard, revivre dans le passé, avec celles qui, chemin faisant, m'ont

le plus frappé ou le plus charmé par quelqu'un

lOi LYDIE.

de ces dons qui font de la femme l'être le plus séduisant de la création.

Avec vos boucles blondes si fines et si légères, vos doux yeux bleus, pétillants de cet esprit dont vous ne donnez jamais que la moitié,

votre jolie bouche toujours riante, n'êtes- vous pas l'une des figures qu'on aimera le plus à regarder, et devant lesquelles je resterai de préférence en contemplation ?

C'est la promesse de cette jouissance future de mes vieux ans, qui me met la plume à la main. Mon cadre ne comporte qu'une ébauche, mais je sais que si vous lui prêtez la moitié de vos grâces, elle n'en sera pas moins l'une des perles de mon petit musée.

Bien que né la même année et bercé souvent sur les mêmes genoux que vous, Lydie, je ne vous revis que lorsque déjà vous étiez c< une demoiselle à marier. » Je n'oublierai pas ce jourlà, c'est celui d'un de mes triomphes !

LYDIE. i05

Comme je marchais fier en vous donnant le bras, sur la ravissante terrasse de Brulh, à Dresde, pendant que votre père et le mien devisaient de leurs souvenirs de la cour de Louis XYIII et de Charles X, premier théâtre de leur brillante jeunesse ! comme les officiers de (c la garde rouge » ou c< des chevau-légers » se retournaient pour vous admirer ! comme je vous regardais émerveillé jetant l'or français aux sujets du vieux roi, en échange de leurs porcelaines de Meissen ! comme, le lendemain de votre départ, il me fallut sur cette même terrasse, si admirablement située au bord de TElbe, en face des montagnes de la Suisse saxonne, répondre aux mille questions qu'on m'adressait sur cette étrangère, si belle, si séduisante, que jamais semblable apparition n'avait frappé les regards de ces honnêtes bourgeois attablés devant leurs pots de bière! et comme aussi je remarquai, à mon entrée dans le con-

cert du Belvédère, combien j'avais gagné dans Tesprit des douces Allemandes, qui deux jours auparavant ne songeaient guère à mettre à la mode le Français déjà à demi naturalisé !

Vous ne fîtes que passer, et cependant quel regret n'eus-je pas de votre départ? c< Elle va se marier à Paris, » me dit ma pauvre mère, qui sans doute ne voyait pas la séparation d'un œil aussi triste, sachant bien que le (ils d'un proscrit ne pouvait songer à votre main , que les élégants du vieux faubourg allaient se disputer.

Deux ans plus tard je quittais comme vous la Germanie. A peine arrivé à Paris, je courus place Beauvau. Tout respirait le contentement, le bonheur, dans Thôtel que vous veniez de choisir. A peine avais-je eu le temps de ressentir cette première impression, au milieu des fleurs du printemps qui ornaient votre salon, que vous entriez radieuse, pleine de joie et de beauté.

Pauvre graf^ que vous eussiez souffert de voir votre Lydie prenant place sur les genoux de son mari, dont elle paraissait amoureuse folle! Et vous, blondes filles des « Linden, » comme vous étiez bien vengéeis des dédains du beau cavalier qui, sans songer à sa trop modeste fortune, avait donné tout son cœur à Tombre insaisissable de la jeune fille de la ballade !

Pardonnerez-vous à votre vieux camarade, Lydie, s'il vous avoue que je vous trouvai trop rayonnante de cette joie qui rappelait celle d'un premier amour? s'il vous dit que j'eusse aimé surprendre, dans nos entretiens intimes d'alors, une pensée, un regard vers le passé? Je m'attendais à faire naître une douce émotion en vous parlant du bal delà pauvre comtesse Rossi, en vous rappelant telle c< sehensucht-walser », valse « d'après-souper, » que jamais vous n'aviez refusée à celui qui peut-être restait fidèle au souvenir d'un temps à jamais disparu?

Non, vous ne m'en voudrez pas, car ce n'est pasTOtre âme que j'accuse, mais votre imagination éprise à ce moment-là des châteaux, des équipages de chasse, des chevaux, de la fortune, du nom, de la distinction, des succès mondains, de l'esprit, de la situation d'un homme à la mode.

Votre imagination ne l'a-t-elle pas toujours emporté sur votre cœur? là-bas, n'est-ce pas plutôt votre amour-propre qui avait été flatté, lorsque vous vous êtes vue recherchée par le plus bel homme de la cour, comme il s'est ici laissé séduire par les hommes les plus en vogue? n'ai-je pas vu votre esprit inventif et plein d'illusions composer les personnages dont les adulations vous étaient agréables. ," ajouter à leurs mérites personnels votre brillant esprit, vos vives reparties; inspirer les admirateurs de votre goût pour toutes les élégances ? et encore êtcs-vous bien certaine que, même en leur

prêtant tous ces dons, de les avoir trouvés tels que votre imagination insatiable les désirait? Je ne le crois pas !

Laissez-moi donc^ Lydie, vous féliciter d'avoir plus vécu en imagination qu'en réalité, d'avoir plus rêvé que raisonné! Vous me direz que le verre grossissant à travers lequel vous regardez la vie devrait vous faire voir plus de vilaines choses que de tableaux agréables, et aigrir par là votre caractère si aimable par nature ; mais je vous répondrai que vous savez détourner la tête des objets attristants. Le papillon passe vile au-dessus des marais et ne s'arrête que sur les fleurs qu'il enâbellit encore en les animant!

Vous avez un tel besoin de créer à votre image ce qui vous entoure et de donner aux choses qui vous intéressent les vives couleurs de votre imagination, de hâter les événements désirés, de croire à la réalisation de vos vœux, qui chez vous sont autant d'espérances, que les amitiés

les plus souples, les plus complaisantes, n'en font point encore assez. Il vous faut la société des a esprits, » des somnambules. Pour vous, les tireuses de cartes, les diseuses de bonne aventure se transforment en devins, dont vous ne voulez suspecter ni la prescience ni la bonne foi! Votre imagination est tellement insatiable, que ce qu'elle peut inventer ne vous suffit pas; il vous faut à tout prix du surnaturel !

Vous avez épousé, Lydie, un gentilhomme de distinction, un homme d'autorité, d'intelligence et d'esprit caustique, un seigneur de belles façons ; mais j'eusse voulu davantage encore : je l'eusse voulu, si ce n'est roi, prince régnant d'un pays d'outre-Rhin, ou tout au moins ambassadeur. Car pour quiconque vous a vue faire les honneurs de l'une des fêtes que vousordonnez si bien, soit à Paris, soit dans l'un de vos castels, faire votre entrée chez les autorités du département, recevoir les députations de vos vassaux,

LYDIE. m

écouter les aubades en votre honneur, vous êtes vraiment reine ! Pour quiconque vous a vue accueillir dans votre salon l'homme le plus à la mode comme le plus modeste sous-lieutenant ou votre plus ancien ami, laissant croire à chacun d'eux, avec cette séduction de la grande dame, avec ce charme de beauté et de grâce qui vous caractérisent, qu'il est le plus avant dans vos bonnes grâces; pour quiconque, dis-je, a pu vous voir dans ces différents rôles, je le répète, vous êtes vraiment reine!

Vous entendez à merveille la popularité, que vous conquérez plutôt par la souplesse que par de grands moyens. C'est ainsi que vous savez vous montrer impérialiste dans les salons du Luxembourg et royaliste chez les a chouans », visitant les fermes du Maine avec un chapeau de feutre vert, orné d'une plume blanche. J'ajoute que là-bas comme ici vous restez sincère, croyant accomplir un devoir, sacrifier au culte du passé

tout en rendant justice au présent. En Limousin et en Normandie, vous subjuguez les bourgeois de mille manières, si bien que par instant les uns se croient comme vous descendants des croisés, et que les autres vous considèrent comme des leurs, chacun selon ses instincts et ses préférences.

Vous êtes insinuante et hardie tout à la fois. Vous saisissez vite les caractères. Vous avez le gentiment des nuances, l'expression juste, le don de savoir vous plier aux circonstances, Tamour de la famille, le talent d'exalter le mérite des vôtres, en rehaussant leur situation. Vous leur êtes dévouée, ainsi qu'à vos amis, et ne reculerez devant aucune preuve d'affection, devant aucun service. Les entreprises les plus difficiles sont mêmes celles qui vous sourient davantage. Vous aimez l'extraordinaire et fuyez la banalité, les voies battues, et faites volontiers du jour la nuit, et de la nuit le jour.

Pour VOUS le temps semble ne pas marcher ; la même flamme brille toujours dans vos yeux et dans votre conversation, le feu et Tardeur de la jeunesse ne s'éteignent point en vous. Aussi dites-vous toujours « demain, » comme ce héros de miss Edgev^orth .

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