BETTINA
caractère, elle a encore des qualités solides, à en juger par son cercle toujours fidèle, par ses amitiés constantes et par le long et respectable attachement qu'elle a inspiré et qu'elle ne désavoue pas. Car, au fond, Bettina, tout en restant coquette, est plus sentimentale qu'elle ne le paraît. Dans son intimité, simple et affable avec tous, . elle plaît par sa conversation variée et son esprit plein de souplesse. Après une scène de marivaudage, elle entamera volontiers une discussion philosophique ou religieuse. Sur ce point, elle se montrera hésitante, flottant entre le catholicisme qui parle à son imagination, et le protestantisme dans lequel elle est née. D'un naturel plutôt timoré, avec une apparence contraire, elle préférera toujours un compromis à un coup d'éclat.
Eu un mot, Bettina n'est point un caractère, mais elle a toutes les qualités qui font la femme d'un diplomate.
La gazette nous l'apprend, Catherine est dans nos murs. Hier, autour du lac, on la vit, empanachée, parader sur son cheval. Qui nous l'en voie? Alexandre ou Franconi?
En admirant les quatre orloff de la dame, la chronique affirme que c'est Alexandre ; mais en voyant les allures de cirque , les courbettes et le piaffer de son isabelle aux crins blancs, d'autres parient pour le second.
Mais qu'importe? dirn-t-on. Mnriée au fils
de rintendanl de son père pour rentrer dans une fortune, dont ce dernier avait été habilement dépouillé, Catherine n'entretient guère avec son mari que des relations de notes à payer. Celte situation, ce me semble, ne manque d'ailleurs pas de logique.
Catherine, il y a quelques années, entreprit son tour d'Europe, qu'elle ne finit jamais que pour le recommencer. Rendons-lui du moins cette justice, qu'en aucun lieu elle ne se pose en énigme, à l'exemple de sa compatriote Olga. Catherine est d'une autre école. Chez la première, c'est l'art, c'est .l'artifice; chez la seconde, c'est l'abandon des manières, la suppression des formules et des barrières. En effet, l'abord de Catherine est facile; elle ne pratique pas les surprises, et , au physique comme au moral , elle se montre tout de suite telle qu'elle est.
Si, pour être belle, il suffisait d'être grande,
Catherine serait irrésistible assurément. Avec son nez de kalmouk, que dans ce pays de France la mode n'accepte guère, avec son humeur entreprenante, ses façons un peu sauvages, son accoutrement de reine de théâtre, son accueil plein d'abandon, son œil curieux, sa bouche audacieuse, cette « Vénus tartare » a conquis quelques thuriféraires. Mais elle a fait naître, je crois, plus de désirs et plus de curiosités que de passions, car avec elle tout reste à l'état d'ébauche, la moitié de sa vie se passant à faire et à défaire ses malles. Et quelles malles!
Avez -vous lu hs Mémoires de Catherine? Non, ni moi non plus. Mais aux rivages de la Baltique, trouveront-ils peut-être plus de lecteurs.
En son temps, l'amazone d'Aschkoff n'en faisait pas d'autres. 11 est vrai que l'académicienne du Nord portait aussi le titre dégénérai, et qu'ici nous sommes en pleine diplomatie, bureau des renseignements.
Fille de grande maison, Louise a été élevée par une mère bel esprit, qui Ta façonnée de bonne heure à Tadmiration, au respect, à la contemplation de la beauté, de Tintelligence et de la supériorité maternelles. Le salon de la marquise, peu fréquenté à la campagne, à cause des grands airs qu'elle affectait et qui ne convenaient point à la noblesse des environs, pauvre en général, était au contraire assez 5 la
mode à Paris. On y affichait des prétentions littéraires et même un faux air philosophique. On voyait que la maîlresse de la maison n'eût pas été fâchée de reprendre le rôle de quelqu'une des précieuses du grand siècle ; mais elle y visait trop ouvertement pour y pouvoir réussir. Elle eut cependant la gloire d'inquiéter un jour 4ans son bonheur conjugal une des femmes les plus belles et les plus spirituelles de ce tempslà. Un autre jour, elle obtenait le sobriquet de « Sapho de la rue Godot. »
Quant à Louise, livrée aux soins d'une gouvernante, elle ne fut admise, jusqu'au jour de son mariage, qu'au petit lever de sa mère, dont elle avait la permission de baiser la main. On lui lit voir toute la distance qui la séparait d'un si grand esprit, dont elle devait accepter les idées et les goûts sans discussion. C'était à peine si on la j ugeait digne de refléter les rayons de ce * soleil, maintenant enveloppé des vapeurs du soir.
A voir la vie passive de Louise, un fataliste dirait que c'était dans sa destinée, car aujourd'hui, après vingt ans de mariage, elle est encore traitée comme une petite fille par sa mère, devenue l'idole du mari de Louise.
Dans le château de son gendre, la belle-mère » règne en souveraine. Les appartements, transformés en serre chaude, y sont maintenus au degré qui convient à ses nerfs. Enfin tout est là réglé, jusqu'aux heures de promenades, par les caprices d'une femme malade imaginaire et par l'esprit positif et systématique d'un mathématicien doux, ser viable et bon.
Passant de la domination maternelle à celle d'un milieu où l'imprévu, la spontanéité étaient remplacés par le système fait homme, Louise dut naturellement se replier sur elle-même au moment où elle devenait femme, contenir ses idées, ses opinions et ses sentiments. Elle ne
faisait taire en elle ni ses émotions, ni ses jugements, ni ses pensées, mais elle ne les exprimait pas. A-t-elle toutefois trouvé, je ne dirai pas le bonheur, mais le calme intérieur, dans cette atmosphère factice? ou bien s'est-elle absorbée complètement dans son rôle de mère?
ou bien encore a-t-elle, un jour, rêvé un idéal différent de celui qu'on lui offrait? Voilà ce que personne ne saura jamais. Sans affectation et sans dissimulation, elle reste impénétrable.
Louise est l'une des personnes les mieux douées que je connaisse. Grande, et belle tournure, sans beaucoup d'élégance de de finesse dans la taille, avec un bras un peu fort, une main potelée, un teint sans transparence, des cheveux châlains sans brillant, simplement disposés 6n bandeaux plats, des yeux bruns d'une grande douceur, une bouche agréable, elle répand autour d'elle un charme infini. Ses façons contenues sont simples comme ses toilettes,
auxquelles elle n'a^jamais accordé qu'une médiocre attention, mais qui par leur bon goût lui seyant toujours à ravir.
Il règne dans sa démarche, dans sa conversation et dans sa voix un accent de mélancglie. Son humeur est égale et avenante sans grande démonstration. Il semble rarement qu'on la gêne ou qu'on Tamuse» Bienveillante en général, elle laisse parfois glisser sur ses lèvres un sourire d'ironie. Il y a cheï elle de la langueur à la surface et de la vivacité dans Tintelligence, plus de savoir acquis par l'observation et de sérieuses habitudes, que par des efforts de curiosité.
Louise a mis tout son cœur dans l'éducation de ses enfants, et toute son âme dans les pratiques religieuses. Sa mère ayant abandonné le monde au déclin de la jeunesse, et son mari ne goûtant qu'aux champs l'intimité de quelques amis réunis par des goûts communs, Louise n'a
point connu les plaisirs du monde, ses fêles, ses spectacles et ses adulations. Elle a toujours été, dans la plus rigoureuse acception du mot, la femme de son mari, si je puis m'exprimer ainsi. Nature poétique et tendre, elle est restée dans mon esprit comme l'image d'une charmeuse qu'on doit fuir, quand on ne peut être à elle! J'ajouterai : charmeuse sans le vouloir et sans le savoir peut-être.
La dernière fois que je la vis, c'était à la campagne. Dans la grande cheminée du salon brûlaient d'énormes bûches. Bien qu'il fût midi, un brouillard épais enveloppait le paysage. Dans la cour, plusieurs chevaux marchaient au pas, tenus par des grooms. Une meule à la barde hurlait au bruit des trompes. Pendant que les chasseurs faisaient leurs préparatifs de départ, j'étais resté seul au salon avec Louise. Deux enfants jouaient sur le tapis ; l'un, blond, ressemblait à son père, le plus jeune rappelait
davantage sa mère. Après quelques mois échangés à propos de ces deux charmants petits êtres, la conversation tomba. Je m'étais laissé absorber dans la contemplation de cette femme si attrayante... Louise, qui jusque-là n'avait regardé que la flamme du foyer, se leva, et se dirigeant vers la fenêtre :
— Vos amis sont partis, me dit-elle, et seul, voire cheval attend impatiemment le moment où vous voudrez rejoindre la chasse, qui doit être commencée. Tonne chance donc !
Je m'éloignai en la regardant une dernière fois ; mon rêve élait fini !