‹ Les femmes d'aujourd'hui: esquissesChapitre 26 sur 31 · NOÉMI · texte numérisé non relu

NOÉMI

Orpheline de sa mère dès l'âge le plus tendre,

idolâtrée par son père et par son frère, tous

àeu^ unis dans une parfaite communauté de sentiments et une grande liberté d'esprit, la jeune fille ne rêvait rien au delà de cette vie cxempte.de soucis. Par son air de complète satisfaction morale, souvent exprimée, et précisément aussi à cause des dons de toutes sortes qui faisaient d'elle l'une des héritières les plus riches et les plus distingtiées de sa province, elle semblait vouloir éloigner les nombreux et craintifs prétendants à sa main. Ce fut du moins l'effet qu'elle me lit.

Cédant enfin à l'usage, Noémi choisit au loin un mari, que ne jalouseront jamais assez mes timides compatriotes. Profondément attachée au sol qui Ta vue naître et surtout à son frère, trop tôt solitaire sous le toit paternel, elle a voulu du moins planter sa tente près du berceau de sa famille.

f46 NOËMI.

Chaque automne, à l'époque des chasses s courre qu'elle offre à ses voisins, aux amis de son frère, elle tient ses états dans un délicieux castel Louis XIll , dont les toits élégants se reflètent dans les eaux tranquilles d'un beau lac aux bords ombreux.

C'est là, qu'après les succès mondains qu'elle a voulu fuir avant le temps, pour se consacrer uniquement à sa iille, hédtière de la beauté de sa bisaïeule , Noémi' retrouve la sympathie et l'admiration de tous.

FELIGIË

Vous portez ^ madame , uii nom illustre dans la science, et votre veuvage, encore embelli par de précieuses qualités personnelles , vous vaut nombre de prétendants. Votre fortune est considérable, et votre salon fort recherché. J'y fus admis, et j'en garde un agréable souvenir. Musique, comédies, bals, amabilité et esprit, vous prodiguez tout à vos hôtes.

Voire caractère est original comme Taspect

i48 FÉLICIE.

de votre visage. Si vos cheveux , vos cils et vos sourcils d'un blond pâle , donnent un peu de fadeur à votre physionomie , en revanche vous n'êtes pas sans malice. Vous causez bien et discutez de même. Vous êtes contenue, réservée, et Ton sent dans vos discours la préoccupation de ne pas vous laisser pénétrer.

J'ai cependant voulu |enter la chose. Le sujet en valait bien la peine. Mais les hommes sont souvent maladroits. Un jour, madame, j'arrivai mal à propos. Vous aviez, je crois, la migraine, et je ne vous revis plus !

Riche, mais placée sur un théâtre modeste, Clara personnifie certaines tendances de quel- * ques femmes de ce temps-ci.

D'une imagination vive, d'une volonté ferme et inébranlable, d'un esprit viril et caustique, d'une activité nerveuse, d'une intelligence prompte, Clara, douée en outre d'aptitudes très-diverses, ne pouvait se faire à la monotonie du milieu bourgeois où elle est née.

L'exercice c< des arts d'agrément, » où elle a cependant acquis une certaine mdestriay ne suffisant pas à ses ambitions, à ses aspirations fiévreuses, Clara s'essaya un jour dans de petites comédies, dont elle est devenue, dans son salon, l'interprète principal. Il y a quelques années, j'ai applaudi à ses essais d'auteur dramatique et de comédienne, et tout récemment à ses débuts dans l'art oratoire, car elle possède cette faculté remarquable de réussir du premier coup, dans une certaine mesure, tout ce qu'elle entreprend. Son talent a-t-ii de la souplesse, son esprit est-il progressif, son amour-propre la poussera-t-il à croire au mieux et à le chercher ; ses ailes, habit uéi^s aux légions moyennes, k soutiendrontelles à de plus grandes hauteurs? Voilà ce que l'avenir dira , mais voilà aussi sur quoi il est permis d'élever des doutes.

Ce n'est pas que Clara manque de persévérance, qu'elle s'effraye de l'élude, même la plus

ardue; on la citera, au contraire, pour sa ténacité, pour ses goûts sérieux, auxquels elle donne toujours le pas sur les divertissements mondains. Ce qu'elle appréciera le plus dans une réunion, ce seront les jeux d'esprit , où elle se sent ;i Taise, les discussions physiologiques, psychologiques et philosophiques, qu'elle mène mieux que la majorité des hommes du monde, et où elle montre plus de savoir que les femmes n'en ont généralement. Ce qui lui manque^ c'est le goût, la simplicité, le tact. Les petils manifestes qu'elle adresse de temps en temps à ses compagnes, et qui sont, avec les dentelles, son principal luxe, de même que ses conférences pèchent par la maturité du savoir, l'ordonnance des idées et par la forme. .

Pleine d'érudition de tout étage, sa dernière épître aux Parisiennes manque tout à la fois de gaieté, d'art, et de conclusions pratiques. J'aimais mieux son sermon de l'an passé, à propos

de Thérésa. Il y avait du mordant, de la verve, des appréciations justes, et on y sentait une belle indignation que maint lecteur partagent. Mais, on le sait, le Français, né railleur, n'aime pas les sermons , et ceux-là même qui sortent de la plus jolie bouche n'ont pas grande chance d'opérer des conversions. Que Clara, mieux inspirée, descende donc de la montagne, et qu'avec sa belle fortune , elle fonde , soit une œuvre utile , soit un prix d'académie, destinés aux femmes, et elle aura plus fait pour ses sœurs , que par ses conseils jetés aux quatre vents.

Avec un masque sceptique et des façons brusques, Clara a le cœur chaud et les passions ardentes. D'allures indépendantes, d'humeur altièré, elle n'acceptera jamais de maître, quelque nom qu'il prenne. Si son âme est compatissante, sensible à la souffrance, susceptible même d'un grand dévouement, son amour-pro-

pre blessé, plus encore que son cœur, s'il était froissé, irait jusqu'au ressentiment.

Maintenant, si vous voulez connaître les traits

physiques de Clara , je vous dirai qu'elle est grande, d'une tournure un peu commune, sans qu'elle soit épaisse; que son front est large, que ses cheveux sont châtain clair et abondants, ses sourcils bien dessinés et ses beaux yeux vert émeraude, d'une expression variant du tendre au sévère ; que sa bouche aux dents de nacre, qu'un peintre trouverait trop grande, prend le plus souvent un air dédaigneux et ironique. Sa main, toute masculine, eût jadis porté l'épée, à l'exemple de ces femmes du moyen âge, qui, revenant de guerroyer avec leurs époux, s'adonnaient à la culture des lettres.

A dix-huit ans, Calpurnie était exilée dans une ville de province. Il fallait la soustraire aux assiduités d'un prince qu'elle ne décourageait pas. assez, bien qu'elle ne pût l'épouser. A peine était-elle arrivée chez sa vieille tante, que celle-ci s'écriait épouvantée : « Eh ! mais, c'est un. garçon déguisé en fille que cette nièce dont me voici maintenant la gardienne ! »

Cependant l'excellente dame ne devait pas

tarder à se convaincre que Galpurnie était bel et bien une fille, à laquelle il fallait se hâter de trouver un mari. Et justement, par un caprice du sort, le mari se fit attendre plusieurs an* nées.

Deux traits feront connaître le caractère et les façons de cette nouvelle Galpurnie :

Un jour, pendant qu'une de ses amies frappait à grand fracas sur un piano, simulant à s'y méprendre un morceau à quatre mains, la pauvre tante surprenait sa nièce s'occupant de tout autre chose que de musique. Notre exilée répétait sur le tapis de la chambre, avec un jeune dandy de la ville, la scène du Béarnais jouant au cheval avec ses enfants !

Une autre fois qu'elle s'était prise de querelle dans un bal avec la femme qui se trouvait près d'elle : « Entre hommes, lui dit Galpurnie, le mot que vous venez de prononcer, madame, vaudrait un duel. Mais puisque ce n'est pas de

CALPURNIE. i57

mode dans notre sexe, je ne puis que vous tourner... le dos! »

-■ A quarante ans, Galpurnie se plaît à mettre le feu aux quatre eoins des capitales qu'elle habite successivement y brouillant les maris avec leurs femmes, les amants avec leurs belles, les ministres avec les minisires. Telle est sa politique internationale. On se demande aussi pourquoi elle suscite des duels autour d'elle, puisqu'elle n'attend pas qu'il y ait mort d'homme pour disposer des charges qu'elle institue dans sa cour?

Galpurnie, qui a beaucoup vécu en Italie, ne s'est pas contentée d'y" développer son talent pour le chant, elle a encore pris les habitudes et les mœurs du pays, en les modifiant toutefois par l'inconstance française.

Elle cherche l'effet et le succès. Sa véritable vocation était de monter sur les planches. Le public des salons ne lui sufGt pas. Elle brigue

les applaudissements de la place puï^liqué en ouvrant sa fenêtre pour chanter aux passants une cavatine ou un brindisi.

Sans être précisément jolie, Calpurnie plaît encore aux hommes, surtout aux jeunes échappés du collège, dont le noviciat réclame les conseils de rexpérience. On ne la citera pas pour son esprit, quoiqu'elle en ait suffisamment pour dire une méchanceté à Toccasion, pour faire remarquer la bosse de son voisin et les petites imperfections de sa voisine. Mais elle peut rivaliser avec Odette sur plus d'un point, et notamment par un goût effréné de toilette.

On parlait, un certain printemps, d'une note de vingt-sept mille francs, remise à Calpurnie par sa couturière. Cette note aurait pu s'intituler : Six semaines à Paris.

Le jour où Lucette naissait sur la bruyère, comme une simple bergère, une étoile favorable se levait sur sa tête. L'étoile n'a pas menti, et les circonstances venant encore en aide aux dispositions naturelles de l'enfant, tout a contribué à en faire aujourd'hui la femme la plus heureuse du monde.

Il me semble Tentendre, dans un de ces rc-

tours qu'on fait sur soi-même aux heures de solitude et de méditation, et se dire :

a Ma modeste fortune ne me crée ni jaloux, ni aflaires fastidieuses. Personne à mes côtés n'entrave ma liberté. J'ai un nom fort bien sonnant, de la jeunesse, un minois piquant, des yeux irrésistibles et qui sufGraient à eux seuls à m'entourer d'adorateurs, si je n'avais encore avec cela la taille la mieux prise et le sein de Vénus.

c( J'ai su par mon esprit pétillant, par mon intelligence, rehausser encore une situation agréable et fort en vue. Quelle femme eut jamais plus de succès que moi? Je possède la confiance des puissants de la terre, et vois à mes pieds les Hnanciers les plus choyés et les ambassadeurs les plus à la mode. Au combat des taureaux, n'ai-je pas dédaigné de marcher sur le manteau du fier Castillan? Ne puts-jepas médire, chaque soir, que j'ai reçu plus de compliments

el de déclarations que toutes mes amies réunies ne peuvent s'en attirer? En vérité, il ne me manque rien ! »

Qui songerait, frétillante Lucette, à vous tirer de ce beau rêve que, chaque jour, vous faites tout éveillée?

Page 1