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Les Femmes dans l'épopée iranienne

Il n'y a peut-être pas d'étude plus intéressante et plus féconde que celle des littératures comparées. Cette étude a régénéré l'esprit littéraire en Europe.

L'appréciation qui précède s'applique principalement aux épopées. Par une circonstance des plus heureuses, la divulgation des grandes épopées de l'Inde et de la Perse coïncidait avec la mise au jour des précieux manuscrits, où nos chansons de geste étaient demeurées ensevelies sous

l'arrêt de Boileau. Nous commencions à vivre familièrement avec les Lohérains, avec Raoul de Cambray, avec Guillaume, au-court-ne^, avec Girart de Rossillon, avec Roland, au moment même que nous étions appelés à connaître Rama, Krisna, Arjouna et Roustem. Il était temps : l'étude exclusive du grec et du latin finissait par rétrécir singulièrement notre horizon dans les lettres comme dans l'art.

Pour ne parler que de l'Asie, le Ramâyana et la moitié du Meha-Bharata sont depuis longtemps à la portée de tous dans des traductions plus ou moins réussies. Enfin, au terme de sa laborieuse carrière, le savant Mohl mettait la dernière main à la publication de la grande épopée de l'ancienne Perse ou Iran et, à côté de l'édition officielle, il en paraissait une autre, sous une forme à la fois élégante et maniable '.

I. Le livre des rois, par Abou'l Kasin Firdousi, traduit et commenté par Jules Mohl. 1876- 1878, 7 volumes in-12. Imprimerie nationale.

C'est du Schanameh, ou Livre des rois, que je m'occuperai particulièrement, parce que, des grandes épopées orientales, celle-ci me partît avoir été jusqu'à présent la moins approfondie. Il est aussi plus difficile de bien saisir le caractère général d'une œuvre qui est simplement la collection des traditions populaires depuis l'origine de la monarchie iranienne jusqu'à la conquête des Arabes.

Le champ des études épiques comparées est immense. Il y a d'abord la grande question des mythes. C'est la plus grave; aussi a-t-elle déjà été l'objet de nombreux travaux en France, en Angleterre, en Allemagne, à l'aide de la philologie transcendante. Je n'ai pas l'intention de l'aborder ici après d'autres plus autorisés.

Ce que je me propose, c'est de faire ressonir la ressemblance des sentiments et des caractères entre les personnages de l'Asie et ceux de l'Europe. Les ressemblances sont si saisissantes que quelquesuns de ceux dont elles ont d'abord frappé

l'esprit, se sont égarés jusqu'à en conclure que l'Europe aurait emprunté la chevalerie à l'Asie.

Ces ressemblances se réfèrent principalement : à l'esprit et aux habitudes chevaleresques, — aux idées féodales, — à l'amour du butin, — plus particulièrement encore au caractère des femmes et à la manière de les traiter. C'est à cette dernière ressemblance que je veux m'arrêter aujourd'hui.

Pour la saisir, il faut avoir dans l'esprit, comme terme de comparaison, l'ensemble des héroïnes épiques de l'Occident depuis Sigurdrifa jusqu'à Berthe de Rossillon. Par contre, il faut tenir à l'écart les romans de la Table-Ronde, les contes et les fabliaux, qui ont une tout autre origine '.

De même, puisqu'il s'agit de l'Orient, rappelons-nous l'antiquité reculée des

i. G. Paris. Les contes orientaux dans la littérature française du moyen âge. Paris, Franck. i8 7 5.

traditions iraniennes. Oublions, par conséquent, la condition que l'islamisme et le mélange des races ont faite plus tard à la meilleure moitié du genre humain '.

i. D r Penon. Femmes arabes avant et après l'islamisme. Paris, Librairie nouvelle. i858.

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Je réunis ici lout ce que le Schanameh ou Livre des rois contient de caractéristique sur les femmes, en présentant d'à bord, et sans y chercher un lien qui serait toujours fictif, les diverses qualifications dont les Iraniens se servaient en leur parlant, ou que le poète emploie en parlant d'elles : j'ai conservé l'ordre chronologique du récit, ordre qui a bien aussi quelque intérêt. Ce tableau aidera à faire comprendre les sentiments qui vont éclater dans la série des aventures dont l'analyse ou des extraits textuels viendront à la suite.

Voici donc une série chronologique de qualifications recueillies dans tout l'ouvrage, demeurant omises celles qui doivent se rencontrer au cours de quelque récit :

— Khosrou dit à sa mère : O toi qui es restée dans le monde comme un souvenir de mon père, tu es mon asile dans la bonne et dans la mauvaise fortune. Tu es ma reine et je ne suis que ton ministre.

(Tome III, p. 52.)

— La glorieuse Roudabeh,^/e/'«e d'expérience... (T. IV, p. 470.)

— Dis à mes sœurs et à mon épouse, ces femmes sages et vaillantes... (T. IV,

— Un jour la femme, qui était de bon conseil, causa de toutes choses avec le maître de la maison. (T. V, p, 18.)

— La femme du blanchisseur, qui était en tout le guide de son mari, lui dit...

— Lorsque cette lune fut entrée dans l'appartement des femmes, Iskender (Alexandre-le-Grand) la considéra longtemps. On aurait dit que l'intelligence

s'était plue à la former Et Iskender

versa sur elle toute son âme et resta auprès d'elle pendant sept jours en lui parlant de toute chose grande et petite. 11

l'observa attentivement et ne vit en elle que grandeur, douceur, intelligence, pudeur et convenance. Et son cœur lui accorda amour et attachement. (T. V, p. 88.)

— Alors, le Roi dit au messager : « J'ai une fille. Quand elle parle ce sont des perles qu'elle répand. Son aspect et son visage font perdre l'esprit; mais son savoir est propre à l'instruire : quand elle se tait, c'est uniquement par modestie.

Elle adore Dieu et possède un cœur plein de délicatesse et de chasteté. »

(T. V, p. ioo.)

— Le Roi fit de grandes louanges et raconta tout le dévouement qu'elle lui avait montré, ajoutant : « C'est à elle et à Dieu que je dois la vie. Puisse son sort être heureux!... Je suis l'esclave de cette esclave vaillante, au cœur ouvert et gardienne de la justice. » (T. V, p. 363.)

— Un jour le jeune homme lui dit :

« Rien ne répand la joie comme une belle femme, car la femme est secourable dans les peines. Une femme calme un jeune homme, qu'il porte uift couronne ou

qu'il soit pehtewan. Elle lui inspire le culte de Dieu. Elle est son guide pour tout ce qui est bien. Ordonne donc qu'on m'amène cinq ou six jeunes filles, gracieuses et avec des visages de soleil. J'en choisirai une ou deux pour que mes pensées se tournent vers les grâces dues à Dieu et, dans l'espoir de me voir naître un enfant, ce qui rendra un peu de calme à mon cœur. (T. V, p. 404).

— Khosiou-Parviz s'approcha de la litière et vit le visage de Mariam sous le voile. Il lui adressa des questions et lui baisa la main. (T. VII, p. 1 16.)

— Le Roi envoya Bendoui auprès de Neiathous avec dix cavaliers et avec Mariam, sa femme prudente, dont les lèvres n'émettaient que de bons conseils, et à qui il dit : « Va auprès du hère de ton père et dis lui Mariam l'écouta, partit rapide comme le vent et fit son discours à Neiathous, qui accepta ses conseils. (T. VII, p. 148.)

— Femme sainte, aux pans de robe purs. (T. VII, p. 194.)

— Il remit à Gordien la lettre du Khakan et lui rapporta ses discours... sur la pureté et la sainteté des femmes, les consolatrices et les conseillères de l'homme.

(T. Vil. p. . 9 5.1

— Lune, étoile, idole, pastille de camphre, soleil. (Passim.)

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Les extraits qui précèdent font voir quelle idée les héros de l'ancienne Perse avaient de leurs femmes et comme ils agissaient avec elles. Il reste à rechercher si ces femmes étaient dignes des sentiments, disons des hommages qu'elles inspiraient.

A cet effet, je vais les montrer en action dans l'épopée de Firdousi, en rappelant les aventures où elles ont pu déployer de rares facultés : l'intelligence, la discrétion, l'énergie opportune, l'initiative, l'éloquence en même temps que l'esprit de dévouement naturel à leur sexe, mais au degré héroïque et sur le mode arian.

Je suivrai encore l'ordre chronologique : la monarchie perse a passé, même repassé par tant de conditions radicale-

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ment différentes, depuis Djemschid jusqu'à Iezdegird, que l'idéal féminin doit en avoir subi quelques contre-coups; mais cette question est de la nature la plus délicate. Comment discerner nettement jusqu'à quel point et dans quel sens, les révolutions politiques et sociales agissaient sur l'imagination populaire, d'où le rhapsode a tout tiré? Comment se rendre compte également de l'idéal qu'avait pu nourrir Firdousi lui-même, un des hommes les plus tiraillés, chiite officiellement sous un souverain sunnite, probablement guèbre au fond de l'âme et soumis au système de dissimulation religieuse qui fleurit encore dans l'Iran?

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Première aventure. — Sindokt. — Le héros Sam a reçu du roi des rois l'ordre de détruire Kaboul et la lignée de Zohak.

qui y règne, mais Zal, fils de Sam aime la fille de Mihrab, roi de Kaboul. Sindokt, femme de ce roi, inédite dans son esprit fertile en ressources et obtient de son époux l'autorisation d'aller implorer Sam. Elle arrive auprès de lui et lui dit :

ii Si quelqu'un a commis une faute, c'est

•i Mihrab ; mais quel crime ont com-

» mis les habitants de Kaboul pour qu'il « faille les anéantir? Ils ne vivent tous •• que pour te servir : ils sont tes esclaves « et la poussière de les pieds. Crains celui j qui a créé la raison et le pouvoir, l'é- •' toile brillante du matin et le soleil: il n n'approuverait pas une telle action; ne a ceins pas tes reins pour verser du « sang. » Sam se laisse fléchir, pardonne

aux Kabouliens et permet le mariage de son fils Zal avec la fille de Sindokt.

Voici l'accueil que la noble femme reçoit de son époux pour avoir sauvé son pays d'une ruine certaine, et assuré à sa fille un époux tel que Zal : Mihrab, dans son bonheur et dans sa joie, le cœur plein de contentement et le sourire sur les lèvres, appela la noble Sindokt : et lui adressa mainte parole douce en disant :

« O ma compagne remplie d'intelligence!

<• C'est ton conseil qui a éclairé ces ténè- « bres ; tu as saisi une branche à laquelle » tous les rois de la terre rendront hom- « mage... Tous mes trésors sont à tes or- « dres, que ce soit mon trône ou ma couu ronne ou mes joyaux! »

Sindokt annonce à sa fille Rondabeh qu'elle aura un époux digne d'elle. Rondabeh lui répond : o O compagne du roi, « tu es digne d'être vénérée par le peuple « entier. Je ferai ma couche de la pous- « sière de tes pieds. C'est selon tes ordres * que je réglerai mon culte. « (I, pages 252 et 268. j

Deuxième aventure. — Soudabeh. — Keï-Kaous, le roi des rois, a vaincu le roi du Hamavéraii. Il lui a accordé la paix en lui laissant son Etat. 11 a ensuite épousé sa tille, la belle Soudabeh; mais le cœur du roi du Hamavéran était triste:

il cherchait de tout côté un remède à son malheur, et, lorsque sept jours furent écoulés, il parut, au matin du huitième, un messager devant Kaous qui lui dit :

o S'il plaisait au roi (des rois) d'être mon « hôte, qu'il vienne joyeusement dans mon « palais. Le pays du Hamavéran sera « honoré quand le peuple verra le visage « du maître puissant. » C'est ainsi qu'il méditait un dessein contre Kaous il espérait se ressaisir de son pays et de sa tille, et s'affranchir du tribut à payer à Kaous.

Soudabeh comprit que le projet de son père était de faire une violence pendant la fête. Elle dit à Kaous : « Il ne faut pas

» accepter : il ne te convient pas d'être » son hôte. Il ne faut pas lui donner oc- « casion de tomber sur toi pendant la fête « et de s'emparer de ta personne inappré- « ciable. Tout ce bruit ne se fait qu'à « cause de moi et il t'arrivera malheur de

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Kaous refusa de croire aux paroles de

Soudabeh Il partit avec ses guerriers

et les grands de sa cour pour aller jouir

de l'hospitalité du roi du Hamavéran

Une nuit, on entendit le bruit des clairons et des armes pendant que personne, parmi les Iraniens, ne pensait à se mettre en garde. Et l'on saisit subitement Kaous et, avec lui, tous les héros pleins de courage; on les saisit et on les lia avec de forts liens

Deux troupes de femmes voilées partirent, suivies d'une litière couverte, pour ramener Soudabeh et pour la remettre sous l'autorité du roi, son père. Quand Soudabeh vit ces femmes voilées, elle déchira sur son corps sa robe royale, arracha' avec ses mains les tresses de ses

cheveux noirs et rit couler le sang de ses joues avec ses ongles. Elle leur dit : « Les « hommes dignes de ce nom n'approuve- « ront pas ces chaînes et ces violences.

< Pourquoi n'ont-ils pas enchaîné Kaous x au jour du combat, quand une cotte de ■s. mailles était sa robe et un destrier son « trône, quand ses sipehdars déchiraient « vos cœurs par le son des timbales? Vous » faites donc du trône d'or un piège?

« Vous trahissez la foi jurée! » Elle appela les esclaves des chiennes; ses yeux étaient remplis de sang et sa bouche de cris de colère, « Je ne veux pas, dit-elle, « être séparée de Kaous quand même il « serait caché dans un tombeau. S'il faut « que Kaous traîne des fers, que l'on « coupe ma tête innocente. »

Les esclaves répétèrent ce qu'elle avait dit à son père, dont la tête se remplit de colère, dont le cœur se gonfla de sang. Il envoya sa fille dans la forteresse auprès de son mari, le cœur brisé de douleur. Et cette femme opprimée s'assit auprès de Kaous, leservit et le consola. (II, 10.)

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Troisième aventure. — Gurdaferid. — Voici apparaître maintenant la femme guerrière. Quand la fille de Guzdehem apprit que le chef de cette armée avait disparu, elle fut saisie de douleur et poussa un cri d'angoisse, et un soupir sortit de sa poitrine. C'était une femme qui ressemblait à un brave cavalier; elle avait toujours été célèbre dans la guerre; son nom était Gurdaferid et personne n'avait jamais vu d'homme combattre comme elle. Le sort de Hedjir l'humilia tellement que les tulipes de ses joues devinrent comme de la suie. Sans hésiter un instant, elle se couvrit d'une armure de guerrier, cacha les tresses de ses cheveux sous sa cotte de mailles et ferma les boutons de son casque de Roum . Elle descendit du château, semblable à une lionne, ceinte au milieu du corps et mon-

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téesur un cheval aux pieds de vent. Elle se présenta devant l'armée comme un homme de guerre et poussa un cri pareil au tonnerre qui éclate, disant : «. Qui d'entre les « braves et les guerriers, les hommes de « cœur, les chefs pleins d'expérience, veut, « comme un crocodile courageux, s'es- « sayer à combattre contre moi? » (II, p. 7 3.)

Quatrième aventure. — Kitaboun. —

Invitée par son père, l'empereur de Constantinople, à désigner elle-même son époux, Kitaboun a choisi un jeune inconnu qui lui a plu, au milieu de tous les autres, par sa belle mine. L'empereur, qui n'est pas très content, n'a rien donné à sa tille, qui ignore quel est ce bel inconnu, et qui mène une existence très médiocre au point de vue matériel, bien entendu ; mais attendez !

L'empereur a changé de méthode : il promet une seconde fille au héros qui délivrera le pays d'un terrible dragon. Or, il y avait un personnage qui aspirait à la main de la princesse, mais qui était moins empressé de s'aller mesurer avec la bête.

Il fait demander au bel inconnu de le remplacer. « Cette affaire m'agrée, dit celui-ci. « Après avoir invoqué le maitre

du monde, il combat le monstre et le fend en deux. 11 se prosterne alors devant le maître des bêtes féroces, le maître de toute science, le maître du bonheur et du malheur et rend hommage au Créateur.

Des riches cadeaux qui lui ont été offerts, il n'a voulu garder qu'une grande épée, avec laquelle il a fendu le dragon, une cotte de mailles, un casque.

Quand il arriva vers le lieu de son repos, Kitaboun, au cœur clairvoyant, alla à sa rencontre et lui dit : « Où as-tu trouvé « cette cotte de mailles, puisque tu n'es « parti d'ici que pour une partie de chasse, « et cette épée damasquinée qui fendrait « une enclume? » 11 lui répondit : « O toi, « dont les joues ressemblent à une lune, « écoute-moi! Sache, mon âme, qu'il est « venu une compagnie d'hommes riches « de mon pays, et quelques-uns de mes « parents m'ont fait présent de cette cotte « de mailles, de cette épée et de ce casque « en prenant congé de moi. »

Kitaboun apporta du vin parfumé comme de l'eau de rose et en but avec

son mari jusqu'à ce qu'il fût temps de dormir. Ces deux jeunes gens, qui observaient les astres, se couchèrent heureux; mais l'époux bondissait à tout moment dans son sommeil, car il rêvait de son combat avec ce loup, qui ressemblait à un vaillant et puissant dragon. Kitaboun lui dit : « Qu'y a-t-il donc cette « nuit que tu t'agites ainsi, quoique per- << sonne ne te touche? » Il répondit :

« J'ai rêvé de ma fortune et de mon « trône. » Alors Kitaboun comprit que, par sa naissance, il était de rang tour-cifait royal, qu'il était un grand personnage, mais qu'il ne voulait pas le lui dire ni rien demander à l'empereur.

L'instinct de Kitaboun ne l'avait pas trompée lorsqu'elle distingua entre tous ce héros, manifestant, par sa mine, et la haute distinction de sa naissance et une supériorité de race, qui était certainement dans la pensée du rhapsode iranien, toujours fidèle interprète du sentiment populaire. Guschtasp (car c'était Guschtasp, un fils du roi des rois) lui dit

encore : « Prépare tout pour que nous i puissions partir pour l'Iran et nous ., rendre dans le pays des braves : tu y « verras un royaume rempli de splen- « deur, un roi juste et généreux. » Kitaboun lui répondit : « Ne te décide pas à « partir dans un moment d'impatience.

, Situ as l'intention de quitter ce pays, « entends-toi d'abord avec Heischoui; il « se peut qu'il te fasse traverser la mer 1( sur sa barque, car, quand il t'a amené n dans cette barque, le monde a été ra- « jeuni. Quant à moi, je resterai ici dans « un long deuil, car je ne sais quand je « te reverrai. »

Ils se mirent alors à pleurer dans leur lit, sur l'avenir et à se consumer du feu intérieur de leur douleur.

Mais lorsque le soleil, par sa rotation, commença à briller dans la route du ciel, les jeunes époux pleins de prévoyance et le cœur rempli d'espoir, se levèrent de leur lit moelleux et tirent des préparatifs pour leur départ, disant : « De quelle ma- « nière le ciel va-t-il tourner au-dessus

« de nous, est-ce avec colère ou avec fa- « veur ? » (IV, 252.)

Guschtasp est rentré dans son pays; il demande qu'on fasse venir Kitaboun :

" Quand le jour devient sombre, dit-il, il < faut allumer des flambeaux : envoie- « moi celle qui m'a choisi, car elle a « partagé mes douleurs et mes longues » peines. » (Ibid. p. 284.)

Cinquième aventure. — La femme de Guschtasp. — Les Turcs ont pris et pillé Balkhettué Lohrasp, un vieillard, père du roi des rois, nommé Guschtasp. Or, Guschtasp avait une femme pleine de sens, prudente, remplie de sagesse et d'une intelligence puissante. Elle prit dans les écuries un cheval et le monta; elle s'habilla à la manière des Turcs, sortit du palais et prit la route du Seistan.

Tout émue de ce qui s'était passé, elle ne se mit pas à dormir quand elle atteignit une station, mais parcourut dans un jour la distance de deux journées, et continua ainsi jusqu'à ce qu'elle fût arrivée près de Guschtasp, et put lui donner des nouvelles de la perte de Lohrasp. Elle lui dit :

k Pourquoi as-tu tardé si longtemps?

« pourquoi as-tu quitté Balkh la ville il- « lustre? 11 v est arrivé une armée de

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« Touran et le jour est devenu amer aux « hommes de Balkh ; tout le pays est « plein de pillage et de meurtre, et il faut « que tu t'en ailles d'ici... Il est arrivé « une chose terrible. On a tué, devant a Balkh, Lohrasp, le roi des rois, et nos ■ jours en sont devenus sombres et pleins a d'amertume. Puis les Turcs sont entrés « dans le temple Noush-Ader et ont tran- 11 ché la tête au vénérable Zerdouscht et (i a tous les prêtres, et le feu brillant s'est « éteint dans le sang. On ne doit pas « faire si peu de cas de pareils méfaits!

« Ensuite on a enmené captives tes « filles; ne compte pas pour peu un si 11 grand malheur! .. Et Beh-Aferid, ta tille, que le souffle de l'air n'avait ja- « mais touchée, il lui ont arraché sa « couronne et son bracelet. » Ces paroles remplirent de douleur Guschtasp et des larmes de sang coulèrent de ses cils. (IV, 363.)

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Sixième aventure. — La femme de Djemhour. — Djemhour avait une femme digne de lui, prudente, habile, savante et ne faisant jamais de mal. Elle mit une nuit au monde un fils qu'on pouvait à

peine distinguer de la lune Peu de

temps après le roi mourut Les hommes de guerre et les gens de la ville se rassemblèrent; les femmes, les enfants et les hommes tinrent conseil, disant : « Ce « petit enfant ne peut pas porter la cou- « ronne. » Cette assemblée discuta toutes sortes de propositions; à la fin un homme savant dit à ceux qui discutaient : « Cette « femme, qui a été la compagne de « Djemhour. s'est toujours tenue loin de i toute mauvaise action ; elle a toujouis <• suivi la voie de la doiture sous ses deux « maris et a recherché la justice pendant

u toute sa vie. Cette femme, tg li i a tou- « jours été juste et véridique, et qui ins- > pire de la confiance, est de grande nais-

■ sauce. Ce qu'il y a île mieux, c'est qu'on « la prenne pour reine. »

L'assemblée adopta cet avis et envoya auprès de cette Femme pure, un messager qui lui dit : » Occupe le trône de tes

■ deux tils : c'est indispensable pour le « bien public. Quand tes fils seront en a état de régner, tu leur remettras. le « pouvoir, le trône et l'armée, et tu res- « teras leur guide, leur amie, leur con-

n seillère et leur appui » La femme,

à qui souriait la fortune, fit briller la couronne et para le trône : elle exerça le pouvoir avec modération, avec bonté et avec justice et tout le royaume fut heureux sous elle. Elle choisit deux Mobebs vertueux, habiles et ayant voyagé dans le monde entier; elle leur confia ses deux

lils , mais elle ne s'en séparait jamais

et son bonheur consistait à les voir. (VI,

Septième aventure. — Gordieh. — L'aventure de Gordieh nécessite quelque explication préalable sur l'époque où elle a été placée par l'imagination populaire.

La domination des Parthes avait duré 5oo ans. Pendant cette longue période, les Arsacides déployèrent une incontestable grandeur, comme en témoigne leur brillante résistance aux Romains. L-organisation intérieure fut alors entièrement provinciale et féodale. D'ordre matériel, de régularité il n'y avait pas trace. Les seigneurs, en proie à une activité turbulente, se sont incroyablement amusés. A la iongue, les gens qui ne prenaient pas part directement à la fête, finirent par se fatiguer de celte noblesse agitée et agitante. Passant enfin de la fatigue à l'exaspération, bourgeoisie et sacerdoce en tête, ils jetèrent dans la balance des destinées

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de l'Iran le terrible, l'irrésistible : Malo tutum servitium, que d'autres temps ont encore entendu. Un gouvernement centralisateur, une monarchie administrative s'établit avec les Sassanides sur les ruines de l'aristocratie afghane. La régularité matérielle fut installée avec ses avantages apparents, appuyée sur une théocratie impérieuse et tracassière, mais aussi avec ses inconvénients fonciers. Je me le demande quelquefois : les Iraniens eussent-ils, devant quelques coureurs arabes, perdu en une seule bataille leur indépendance et leur religion, s'ils eussent conservé la domination décentralisée et héroïque des Parthes? Un pareil effondrement eut-il été possible?

Une fois la révolution opérée, le nouvel ordre de choses organisa la chasse aux Arsacides. Beaucoup furent tués: d'autres se réfugièrent probablement dans l'Afghanistan; quelques-uns résistèrent et se maintinrent plus ou moins de temps.

Le héros Bahram, que les Grecs appelaient Varanès, est le représentant, dans

l'épopée, comme dans l'histoire, de cette résistance féodale. Grossièrement insulté par son roi, auquel il avait rendu de grands services, il se révolte. Vaincu, il réfugie à l'étranger et y cherche fortune.

C'est le dernier Normand ou Varègue de l'Iran ; mais il en fut aussi le dernier chevalier : une tête de Rollon avec le cœur de Don Quichotte. L'épopée en cite un trait caractéristique :

La reine (khatoun) de la Chine veut venger la mort de sa fille, qui a été dévorée par un monstre épouvantable, le lion Keppi. Le khakan ne lui a pas permis de recourir au bras du héros Bahram.

La femme cacha à tous ses plans de vengeance; mais il arriva que le khakan prépara un festin qui remplissait lemonde de sa splendeur. Il envoya chercher Bahram, le héros Lorsque la khatoun,

de l'appartement des femmes, entendit le bruit du festin ; elle sortit en toute hâte et se présenta devant le vaillant Bahram, le couvrit de louanges et de bénédictions, disant ■ « J'ai une grâce à demander à Bah-

« ram ; puisse-t-il faire ce que je désire! » Bahram dit :

Titus 6 Regina, quid optes Explorare labor; mihi jussa capessere fas est!

ou d'après Firdousi : « Tu n'as qu'à or- « donner; ma volonté et mon devoir est « de faire ce que tu demandes. » La khaloun lui explique que le lion Keppi désole le pays de Chine et a dévoré sa fille; qu'il ne reste plus dans le pays un seul jeune homme. Personne n'ose tenir devant lui. Bahram lui répondit. « J'irai « demain. » Il y va et tue la béte. (VII, i 65.)

Bahram avait une sœur. Gordieh est une personnalité comme il ne s'en rencontre qu'à ces époques troublées, transitoires et contradictoires. C'est une fille aiiane, mais ralliée sincèrement à la légitimité du nouvel ordre de choses, à cette légitimité de contrebande fabriquée pour rattacher les nouveaux maîtres aux kéïanides : Gordieh a été éblouie par le roi-soleil. Dans toute sa conduite, elle restera fidèle à cette es-

pèce de religion ; mais elle y apportera l'énergie primesautière, la fougue de sa nature ariane. Concordant avec les idées de cette société correcte, elle rétonnera par ses allures.

Pendant que son frère mène une vie aventureuse, elle lui prêche (c'est le mot) les bons principes et essaie de lui démontrer l'illégitimité de sa conduite à rencontre d'une espèce de droit divin : (T. VI, page 547 et suivantes; t. VII, p. 92.) Ces sermons, malgré la jeunesse du curé, sont assez ennuyeux et peu persuasifs pour qui sait à quoi s'en tenir sur la prétendue légitimité des Sassanides.

Cependant la présence de Bahram à la cour du khakan chinois ne laissait pas que d'inquiéter le pouvoir existant, en Perse :

on le fait assassiner (VII, 186). Le souverain de la Chine veut garder Gordien dans ses États et l'épouser. Celle ci ne comprend pas qu'on puisse vivre en dehors de la Perse. Voilà, dans cette âme troublée, comme les idées politiques de tout à l'heure, un sentiment qui n'est pas

arian du tout. S'imagine-t-on un Normand refusant de régner parce qu'il ne verra plus ses fiords? un Varègue dédaignant un trône sur le Dnieper parce que c'est trop loin de la Baltique? un Sicambre devenu boulevardier ?

Gordien, qui est une tille civilisée à la moderne, refuse et part. Poursuivie par Thuwurg, elle le tue (VII, 199) et continue sa route vers la Perse où elle arrive.

Mais, pour l'héroïne ariane, ce n'est pas assez de respirer dans sa patrie, il faut y être quelque chose. Or, à ce moment, le chef Gustehem était en passe de devenir tout; elle l'épouse (VII, 217). Bientôt la chance tourne. La grande Demoiselle ne s'obstine pas à tirer sur les troupes du roi un coup qui peut compromettre l'avenir. Son mari était devenu un obstacle; elle le tue (VII, 212) Puis elle écrit au roi des rois. Celui-ci n'enlermera pas la Sigurdrifa iranienne dans une ile de feu : il l'épouse. (VII, 212.) La voilà dans l'enderoun : voyons comme elle s'y va conduire, cette grande dévoyée.

ItâÈk

Deux semaines étaient passées lorsque le roi dit à Gordien : « Je te conjure, par « le soleil et la lune, par le trône et le > diadème, raconte-moi cette lutte avec » les gens du Rhakan de la Chine dans « laquelle tu as revêtu une armure. »

Elle répondit : « O Roi... ordonne qu'on a amène un cheval, qu'on apporte une « selle, un arc et un lacet de combat, une i lance, un casque, une cotte de mailles < et un carquois rempli de flèches de bois « de peuplier. » Le Roi ordonna à un serviteur de préparer une place dans le jardin, au parterre des roses. Toute la cour y assistait.

Gordieh se leva de son siège, y alla à pied, la ceinture serrée, une lance en main, jusqu'auprès du roi, demanda à une esclave une cotte de mailles et un casque de Roum et dit au maître du monde : « Donne-moi ta permission et « puis regarde. Puisses-tu rester loin de «tout mal! » Le roi ordonna à cette femme vaillante d'aller vers son cheval noir ; elle plaça le bout de sa lance sur le

sol et sauta en selle, rapide comme le vent; elle choisit un champ clos dans le jardin et y fit des évolutions étonnantes à gauche et à droite, voltigeant et poussant des cris qui perçaient les nuages noirs. Elle dit au roi : « C'est ainsi que j'étais comme un loup furieux quand « j'ai combattu Thuwurg. »

Gordieh continuait à faire des voltes sur l'arène et Khosrou s'écria « Bravo! »

Elle répondit : « Plut à Dieu qu'il y eût « devant moi sur le champ de bataille, « un ennemi du roi : je l'enlèverais de la « selle à l'instant devant le grand roi, « comme j'ai enlevé Thuwurg! »

A la suite de cette démonstration, Khosiou nomma Gordieh surintendante de ses quatre corps d'armée et des douze mille gardes de, son palais. (VII, p. 214.)

A quelque temps de là, il arriva que le roi, irrité contre la ville de Rey à cause du souvenir de Bahram, y envoya pour gouverneur, avec l'instruction d'y faire tout le mal possible, un homme qu'il

avait choisi expressément de mauvaise Rature et de naissance basse, le plus ignorant et le plus grossier qu'on put rencontrer, fanfaron de ses vices et de son indignité. Ce triste échantillon du fonctionnarisme sassanide faisait peser sur les habitants un joug de fer, où le caprice le disputait à la cruauté. Un jour, raconte le poète, il ordonna qu'on arrachât toutes les gouttières des toits, et cela le ravit.

Ensuite il fit tuer tous les chats, ce qui désolait les cœurs des maîtres de maisons ; il alla partout avec un guide et précédé d'un héraut qui proclamait : « Si je vois « quelque part dans une maison une « gouttière ou un chat, je mettrai le feu « dans cette propriété et ferai écrouler les | pierres sur la tête des habitants ». Il furetait partout... C'est ainsi que ce méchant et vil misérable, qui était arrivé de la cour de Khosrou à Rei, dévastait entièrement cette riche cité... Toute la ville était remplie de plaies et de plaintes, auxquelles personne dans le monde ne faisait attention (VII, p. 217.)

Personne, excepté Gordieh, la Partlie de la Caspienne

Cela dura jusqu'au moment où le mois de Ferwerdin para la surface de la terre de feuilles de roses, que les larmes des nuages tombèrent en rosée et couvrirent de tulipes les montagnes et les plaines. .

Les giands allèrent dans les jardins pour se livrer aux jeux; les brebis et les biches se répandirent sur les prairies. Lorsque Khosrou vit les portes des jardins ouvertes, qu'il vit toutes les fontaines des jardins couvertes de ramiers, il fit sonner les clairons et apporter des tasses avec des herbes odorantes. On s'assit; on but du vin sur l'herbe verte; on se livra à de gais discours.

Cependant Gordieh amena un petit chat, habillé de façon qu'on ne pouvait le distinguer d'un enfant, assis sur un cheval à bride d'or ornée de pierreries de toute espèce. Des boucles d'oreille pendaient des oreilles du chat, et ses griffes étaient peintes couleur de tulipe, ses yeux étaient comme de la poix, son minois comme le

printemps, ses yeux ivres comme s'il avait bu du vin. Une housse d'or flottait sur le dos du cheval. C'est ainsi que Gordien lança le chat à travers le jardin comme un enfant. Le roi de l'Iran se mit à rire à gorge déployée, et ce rire gagna tous les grands. Puis Khosiou dit à Gordieh :

« Femme au bon caractère! Dis ce que tu « désires de moi. » La femme rusée le salua humblement et dit : a O roi qui « portes haut la tête! Donne-moi Rei.

« Sois raisonnable et délivre de leurs cha- « grins ces cœurs affligés. Rappelle de « Rei, cet être malveillant; donne-lui son « vrai nom de mécréant et de malfaiteur.

« Il a chassé des maisons les chats et a « fait arracher toutes les gouttières. »

Khosrou sourit a ces paroles de la femme et répondit : « O friponne, qui » détruis les armées! Je te donne cette «ville et son district; envoies-v un « homme honnête. »

Gordieh rappela de Rei cet être malheureux, ce vil mécréant, qui ressemblait à Ahriman, et la fortune de Gordieh ne

cessa de croître sous l'ombre de cet arbre royal qui portait la couronne (VU, p. 220).

Cette intervention en faveur du pays d'origine est un trait des mœurs du harem qu'on peut observer encore aujourd'hui.

C'est un des seuls sentiments qui restent à ces pauvres femmes.

Avec le décousu qui lui est propre, la légende ne raconte pas ce qu'il advint ensuite de la lionne ariane fourvoyée dans une bergerie sassanide '. S'il n'était pas téméraire et même puéril de suppléer aux défaillances d'une tradition populaire, je rappellerais ce qu'une favorite de Khosrou, avec la perspicacité de la jalousie féminine, disait à S. M. Iranienne au jour même des exploits équestres de Gordien devant la cour. « O roi, tu donnes

des armes à une ennemie; car elle n'ou- « bliera pas le sang de son frère, et je « crains qu'elle ne te détruise. Tu t'as-

1. Gordich est appelée trois fois lionne dans le Sçhànameh, t. VII, pages 200, 211 ei 21 3.

« seois sur ton trône dans une robe sim- « pie et sans armure, et elle aura toujours « accès auprès de toi. » Le roi répondit à cette femme : « Ne t'attends de cette » femme qu'à des services d'amitié. (VII, a 2 i 5 .) »

Cette Schirine, dont je vais parler tout à l'heure, avait empoisonné la vertueuse Mariam, première femme du roi. D'un autre côté, une fois Khosrou détrôné, il n'est pas fait mention de Gordien qui, vivante, eut certainement fait des siennes :

n'est-il pas probable que Schirine s'en soit aussi débarrassée au préalable?

On comprend assez la vie de harem de nos jouis à cause de l'abaissement où l'islamisme a plongé la femme musulmane. Je n'imagine guère ce que pouvait être la vie polygamique avec des femmes arianes; figurez-vous un mari avec deux ou trois Gordieh. Au lieu diuparadis de Mahomet, ce devait étr^n^^Wlw^s en-

Avec l'aventure, ou plutôt les aventures de Schirine, nous entrons à pleine voile dans le port aux abords duquel nous avons vu échouer la sœur de Bahram. C'est un récit plein de péripéties inatiendues, d'émotions, d'intrigues, le récit du dévouement et des crimes d'une aventurière qui n'est certainement pas la première venue. Voilà bel et bien un roman tel qu'il en éclôt dans l'atmosphère d'une grande monarchie administrative.

Honoré de Balzac eut pris un intérêt psychologique au caractère de Schirine et Sainte-Beuve en eut donné une fine analyse; mais ce n'est pas ici mon affaire.

Je mentionne aussi pour mémoire les aventures romanesques du Sapor avec

Malike et avec une jeune esclave qui le délivre alors qu'il avait été cousu dans la peau d'un âne. (T. V, ch. xxxix.)

Après avoir plané dans les plus hautes sphères de l'empyrée épique; après avoir savouré, avec les Keïanides et les Arsacides, les plus beaux fruits de l'idéal chevaleresque, je ne veux pas, cependant, laisser le lecteur sous l'impression des contes et romans sassanides. Majora canamus.

C'est pourquoi, en dépit de la chronologie, et pour finir sur le terrain propre à cette étude, j'ai réservé la brillante aventure de Menijeh, que la tradition applique au règne du grand Cyrus. Aussi bien, n'ai-je pas encore eu l'occasion d'amener sur la scène le héros par excellence de la chevalerie et de la féodalité iranienne.

Parler de l'antique Perse sans faire intervenir Roustem, serait aussi impossible que de parler de l'épopée française sans dire un nîot de Roland et de Guillaume au court nez, ou de l'Espagne épique sans nommer le Cid Compeador.

Huitième aventure. — Menijeh.

L'aventure de Menijeh remplit plus de cent pages dans la traduction de M. Mohl.

Je suis contraint de beaucoup abréger, en conservant le caractère de l'original et le texte même de la traduction.

Le roi des rois, Kei-Khosrou était un jour joyeusement assis, buvant du vin à la santé des braves de son aimée. Il abandonnait son âme et ses oreilles aux sons du luth. Les grands étaient assis, écoutant la musique.

Arrivent des députés de l'Irman qui s'expriment ainsi : « Nous venons d'un <i pays qui se trouve entre le Touran et « l'Iran. Les Irmaniens sont sujets de « Khosrou... Or, il y a du côté de l'Iran, « une forêt qui cause tous nos chagrins.

« Nous y avions des champs ensemencés « en grand nombre et des arbres tout c< chargés de fruits; nous y faisions paître « nos troupeaux... O roi de l'Iran, pro- « tège-nous, car il est venu des sangliers » innombrables qui se sont emparés de la « forêt et des bords du fleuve ; leurs dé- « fenses sont comme des dents d'éléphant; « leurs corps comme des montagnes...

« C'est un jeu pour eux de couper en deux « avec leurs défenses des arbres plantés de « temps immémorial. »

Le roi écouta ces hommes qui imploraient son secours; il se tordit dans la douleur de son cœur; il eut pitié d'eux et dit aux héros qui portaient haut la tète :

« O hommes illustres, ô mes braves, si « quelqu'un d'entre vous veut acquérir « un nom au-dessus du nom de sescom- « pagnons, qu'il se rende dans cette forêt « dévastée par les sangliers et qu'il leur « tranche la tète en prononçant le nom « sacré de Dieu... Je ne serai pas avare « envers lui de mes trésors et de mes « joyaux. »

Personne dans l'assemblée ne répondit excepté Bijen, fils de Guiv, de noble naissance. 11 sortit des rangs des héros, invoqua sur le roi le nom de Dieu et dit :

« J'ai entendu tes ordres. . Je partirai se- « Ion son désir pour aller tenter cette en- « treprise .. Accepte mes offres : je suis « jeune, il est vrai, d'années, mais vieux « de prudence. Je couperai la tête des » sangliers. » Le roi se réjouit de ces paroles de Bijen et lui donna la permission qu'il demandait. Ensuite, il dit à Gourguin, fils de Milad . « Bijen est jeune et « il ne connaît pas la route. Va avec lui « jusqu'à la rivière de Band; sers-lui de «guide et d'ami » (T. III, page 234.)

Or, ce Gourguin était un traitre. Lorsqu'ils arrivent tous les deux auprès de la forêt, il refuse d'y entrer avec Bijen, disant qu'il ne s'est engagé qu'à lui montrer la route. Bijen entre seul bravement, comme un lion et tue les sangliers. (III

Gourguin craignait de n'avoir recueilli que de la honte, car il s'était prudemment

tenu en dehors de la forêt noire. Il commença à tendre ses filets sur le chemin du jeune homme. Ils burenl du vin deux ou trois fois, gaiment et en plaisantant. Gourguin dit : « Je suis venu souvent dans ce « pays... Il se trouve près d'ici un lieu « destiné aux fêtes sur la frontière du « Touran, dont nous ne sommes éloignés v que de deux journées... Dans peu de « jours, les bords du ruisseau deviendront « beaux comme le paradis... Menijeh, la « fille du roi Afrasiab... fera dresser sa j tente dans la prairie; elle viendra eni tourée de cent jeunes filles... turques, i à la taille de cyprès, aux cheveux noirs >< comme le musc, aux joues de rose, aux « yeux languissants, aux lèvres sembla- « bjes à des coupes pleines de vin par- « fumé d'eau de roses... Partons pour ce « lieu de fêtes... et emparons-nous c!e « quelques-unes de ces femmes au visage « de Péri pour les ramener auprès de h Khosrou et nous couvrir de gloire. »

• Bijen était jeune et son sang de pehlewan bouillonnait... Quelquefois Bijen

recherchait la gloire; mais dans ce moment il ne songeait qu'aux plaisirs; il était jeune, et il agissait comme un jeune homme. (T. III, p. 241.) »

« Gourguin lui dit : <c Pars : puisses- « tu être heureux! puisses-tu être tou- « jours exempt de soucis! » Bijen partit; Gourguin ne l'accompagnait pas.

Bijen se pare d'un brillant diadème; il prend un bracelet et des boucles d'oreille, des bracelets incruste's de pierreries. Il revêt une tunique de brocart. A mesure qu'il pénétrait dans le bois, son cœur se sentait opprimé par ses désirs. Il se plaça sous un grand cyprès pour ne pas souffrir du soleil; il y abrita de même son cheval Schebieng et se mit à regarder furtivement les femmes turques

Lorsque Menijeh, au beau visage, regarda au loin de sa tente, elle aperçut Bijen... à la stature de cyprès, aux joues comme l'étoile Canope du Yémen et pareilles à deux feuilles de lis qui seraient encadrées de noix... La jeune fille lui envoya un message par sa nourrice pour lui

dire : « Est ce que la résurrection va vert riir puisque tu as allumé ce feu des pasu sions? Depuis longtemps je célèbre sur « ces prairies la fête du printemps; mais .< je n'ai jamais vu d'étranger dans ce lieu « de délices, et tu es le premier que j'a- ■< perçois, ô visage de lune. Dis-mois si tu a es un homme ou un Péri. Viens prendre » part à notre fête. Je n'ai jamais vu d'ê- « tre aussi beau que toi. Dis-moi mainte- « nant ton nom et qui tu es. »

Bijen répond aux questions que lui apporte la nourrice : il a fait la route dans l'espoir que la fortune propice lui permettrait de voir en songe le visage de la fille d'Afrasiab. 11 promet à la nourrice de la récompenser richement si elle favorise son

dessein.

La nourrice s'en retourna avec celte réponse; et, en parlant à l'oreille de Menijeh, elle lui fit secrètement la description de la mine et de la taille de Bijen et des perfections que Dieu lui avait données en le créant. Menijeh envoya sur le champ dire à Bijen ; « Tes vœux sont exaucés :

« viens auprès de moi; illumine par ton « éclat mon âme assombrie. Mes yeux « brilleront en le voyant... » (T. III, p. 244.)

Bijen se dirige vers la tente de la jeune fille « au noble cœur. » Il soulève le rideau de sa tente et entre semblable à un cyprès élancé, ceint d'une ceinture d'or.

Menijeh accourut, le pressa sur son sein, détacha la ceinture royale qu'il portait et lui fit des questions : « Comment, homme « au beau visage, as-tu pu fatiguer avec « une massue ce corps si beau si noble et « si élancé? »

On lava les pieds de Bijen avec du musc et de l'eau de rose; on lui prépara un dîner; les esclaves se tenaient debout, jouant du luth et de la harpe et chantant... Le vin vieux, versé dans des coupes de cristal, rendit des forces au fils de Guiv. lisse réjouirent ainsi pendant trois jours et trois nuits jusqu'à ce que Bijen succombât au sommeil et à l'ivresse.

(T. III, p. 248.)

Menijeh verse alors à cet homme ivre,

qui voulait encore boire du vin, un narcotique et fait apporter une litière. La litière contenait d'un côté une place où Menijeh pouvait s'asseoir à son aise et de l'autre côté une place où Bijen reposait... Arrivée près de la ville, elle couvrit le dormeur d'un manteau et entra secrètetement et de nuit dans le palais, sans s'ouvrir à aucune personne étrangère à la maison. Lorsque Menijeh l'eût réveillé par un baume, Bijen s'effraya de sa position, se trouvant dans le palais d'Afrasiab à côté d'une femme au visage de lune, dont la tête reposait sur son coussin. Il invoqua l'aide de Dieu contre Ahriman. Menijeh lui dit : « Livre ton cœur « à la joie et regarde comme le souffle du « vent tout ce qui n'est pas encore arrivé.

« Les hommes passent par des épreuves de « toute espèce; tantôt c'est une fête qu'on « leur offre, tantôt c'est un combat. »

Il se mirent alors à manger ayant devant les yeux d'un côté le gibet, de l'autre la chaire du prêtre qui bénit le mariage. On appela de chaque tente une

MHI

jeune fille aux joues de rose; on les para de robe de brocart de la Chine. Ces femmes au visage de Péri faisaient de la musique et ils passaient ainsi leur vie joyeusement.

A la fin, le roi Afrasiab apprend que sa fille a choisi un mari dans l'Iran. Il ordonne qu'on enchaîne cet homme et qu'on le traîne devant lui. (T. III, p. 249 )

Bijen portait toujours dans la tige d'une de ses bottes un poignard. Lorsque Tofficier d'Afrasiab s'approchait pour le prendre, il saisit le poignard, le tira de sa gaîne, se plaça devant la porte de la salle et proclama son nom; mais sous la promesse d'avoir la vie sauve, il se laissa prendre et enchaîner. Amené devant Afrasiab, il le brave. (T. III, 252.)

Finalement, le roi des Turcs dit à son officier : « Prépare de lourdes chaînes et « un cachot obscur. Attache les deux « mains de Bijen avec des liens de fer; « enlace-le de la tête aux pieds d'une « chaîne forte comme le câble d'un pont « et rive ses chaînes avec de gros clous.

« Ensuite, précipite-le dans la fosse la « tête en bas, de sorte qu'il ne voie plus « le soleil et la lune. Tu l'y laisseras en- « fermé jusqu'à ce que la détresse l'ait u privé de la raison.

« Ensuite tu entreras dans le palais de « Menijeh, cette tille qui déshonore sa « famille; tu le dévasteras; tu dépouille- « ras cette malheureuse; tu lui prendras « son diadème et lui diras : « ô fille mauci dite et misérable, tu n'es pas digne d'un « trône et d'une couronne. Tu as humilié « ton père devant les rois; tu as abaissé « sa famille dans la poussière. » Traîne-la « jusqu'au cachot et dis-lui : « Regarde « dans cette fosse celui que tu as vu sur « le trône. Tu as été son printemps; sois « sa consolatrice; sois sa servante dans a cette étroite prison. »

L'officier exécuta les ordres du Roi. 11 fit passer Bijen sous le gibet qui avait été préparé et le précipita lié dans la fosse devant laquelle, comme l'avait prescrit Alrasiab. on plaça une énorme pierre qu'il fallait plusieurs éléphants pour mouvoir.

Il conduisit ensuite ses troupes au palais de la tille du Roi, livra au pillage son trésor et ses joyaux... 11 dépouilla Menijeh de son voile et la rit marcher nu pieds et la tête découverte. On la traîna jusqu'à l'entrée de la fosse, le cœur rempli de douleur et les joues inondées d'un torrent de larmes. Ensuite, il lui dit : Voici la « demeure à laquelle tu resteras à jamais " attachée comme servante. »

Menijeh y resta toute accablée de douleur et des gouttes du sang de son cœur tombèrent sur ses joues. Elle erra dans le désert en se lamentant. Et, ayant passé ainsi un jour et une nuit, elle s'approcha, en poussant des cris, de la fosse et y pratiqua une ouverture qui laissait passer sa main. Dès ce jour, aussitôt que le jour commençait à poindre au-dessus de la montagne, Menijeh se mettait à quêter du pain à toutes les portes; et après avoir consacré a sa tournée des journées entières, elle poussait le pain dans la fosse par le trou qu'elle avait fait, pour le donner en pleurant à Bijen.

C'est dans cette misère qu'elle continua de vivre en soupirant, se lamentant jour et nuit et ne cessant de garder la fosse.

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