T. III
Gourguin était retonrué en Perse. Les explications embarrassées font reconnaître qu'il ment. Le roi le charge de chaînes; puis il consulte la coupe magique qui réfléchit le monde. Par la grâce de Dieu, il voit Bijen dans la fosse, lié de lourdes chaînes et désirant la mort pour échapper à la rigueur de son soi t. Auprès de la fosse se tenait, ceinte comme une servante, une jeune fille de race royale.
Alors le roi Khosrou dit à Guiv, père de Bijen : « Qui se lèvera prêt à agir? qui ï osera nous promettre dans notre dé- « tresse, de délivrer Bijen de sa misère? 11 « n'y a que Roustem à la main prompte « qui puisse le iaire, Roustem qui arra- « che le crocodile des eaux de la mer... Je <i vais mander ici Roustem et lui dire ce « qui s'est passé. Je vais mettre fin à tes « angoisses, ô Guiv. (T. III, 272 )
Guiv va trouver Roustem dans son pa-
lais du Seistan, et lui remet une lettre du roi. « Ne t'inquiète pas, dit le héros, car <c Roustem ne dessellera pas son cheval < Raksch avant d'avoir saisi de sa main « la main de Bijen, rompu ses chaînes et « renversé sa prison. Avec la force que « Dieu m'a donnée et obéissant aux or- « dres du roi, j'arracherai au roi du Tou- >' ran sa couronne et son trône. (T. III, « i - 5 . ) »
Roustem, « qui savait aussi bien ordonner un festin qu'une bataille » donne une fête magnifique à Guiv. Puis ils partent escortés de cent cavaliers du Zaboulistan et arrivent auprès du roi Khosrou.
(T. III, 283 et 285.) Il prend l'allure d'un riche marchand et emporte beaucoup de pierreries et de riches étoffes. Il laisse sur la frontière mille guerriers que le roi lui avait donnés. Il prend avec lui son cheval Raksch et sept autres nobles destriers. Dix chameaux portaient les marchandises et cent autres des vêtements de soldats. Puis il loue une maison dans la capitale du Touran et remplit le maga-
sîn de ses marchandises. Les acheteurs y arrivaient en foule. (T. III, 297.)
Menijeh entend aussi parler de cette caravane. La fille d'Afrasiab se présenta devant Roustem, la tète nue, les yeux en larmes et les paupières inondées de sang qui coulait sur les manches de sa robe.
Après les compliments d'usage, elle lui dit : « N'est-il donc arrivé dans l'Iran «aucune nouvelle de Bijen? Ses prières « seront-elles vaines? Faut-il qu'un jeune « homme comme lui, un rejeton de la fa- « mille de Gouderz, périsse dans Pinfor- « tune? Ses pieds sont meurtris par des « fers pesants et ses mains attachées avec « des clous de forgeron : 0:1 l'a entouré « de chaînes; on l'a chargé de fers et les « habits qui couvrent le malheureux sont « teints de son sang... O homme illustre, « si tu vas dansl'Iran, si tu visites le pays « des héros, tu verras peut être Guiv ou » le vaillant Roustem à la cour de Khos- « rou. Alors, dis-leur que Bijen est ence chaîné et qu'il périra, si vous tardez à a venir. »
Roustem commence par recevoir très mal Menijeh; il veut la renvoyer : il ne connaît, dit-il, ni Khosrou ni Bijen. « O " homme puissant et sage, s'écrie Meni- " jeh, cette réponse froide est-elle digne » de toi?... Est-ce donc la coutume de « l'Iran de refuser des nouvelles à un « pauvre ? Roustem lui répondit :
•• Femme, qu'est-ce que tu as?... Tu as « dérangé tout mon trafic; c'est pourquoi « je t'ai traitée durement. Ne m'en veuille « pas de cette colère, car j'étais préoccupé " de mon commerce. »
Il se met à la questionner. « Je suis •< accourue auprès de toi, ô homme plein « de noblesse, pour obtenir des nouvelles « de Guiv et de Gouderz; mais tu as « poussé contre moi un cri comme dans « la bataille ; ne crains-tu donc pas Dieu, « le maître des puissants? Je suis Menijeh " fille d'Afrasiab, que le soleil même n'a- « vait pas vue dévoilée, et maintenant les « yeux en larmes , le cœur affligé, les « joues pâles, je vais de porte en porte « recueillir du pain grossier? Tel est le
« sort que Dieu m'a imposé. Est-il une < plus triste vie? Que le Créateur ait pi- « tié de moi!... Si tu vas dans l'Iran, tu « t'informeras de Gouderz... Et, pctit- « être, tu verras à la cour de Khosrou, « Guiv et le vaillant Roustem. Tu leur '< diras que Bijen est dans le malheur et « que, s'ils tardent, il périra. » Et elle versait des larmes de tendresse.
Roustem ordonna à ses cuisiniers de préparer autant de mets qu'il fallait. Use lit donner à lui-même une volaille rôtie toute chaude et enveloppée dans du pain mou. Sa main, prompte comme la main d'une Péri, cacha un anneau dans l'intérieur de cette volaille, qu'il remit à Menijeh en disant : « Porte ceci au cachot, «ô protectrice du malheur. » (T. 111,
p. 3ui.)
Menijeh s'en retourna vers le cachot, en courant et en pressant contre son sein la volaille qu'on lui avait donnée, et qu'elle portait enveloppée dans une serviette. Elle la remit à Bijen qui s'en étonna : » O mon amie, lui dit-il de sa
« prison, ou as-tu donc trouvé les ali- « ments avec lesquels lu cours si vite?
« Que de peines et de fatigues tu sup- « portes et comme tu es en mouvement « pour moi jour et nuit. » La jeune femme lui explique tout.
Bijen déroula le pain propre, le cœur rempli tantôt d'espoir, tantôt de crainte.
Au milieu de son trouble, il commença à manger et trouva l'anneau caché. Il examina le sceau, lut le nom qu'il portait et sourit de joie et d'étonnement. C'était un sceau de turquoise sur lequel le nom de Roustem était gravé avec du fer et aussi tin qu'un cheveu. Quand Bijen vit ce fruit de l'arbre de la sûreté, il sentit que le terme de ses malheurs était arrivé et il se mit à rire d'un rire royal , dont on entendit l'éclat en dehors du cachot.
Menijeh croit qu'il est devenu fou et lui dit : « D'où provient ce rire?... Quel se- « cret as-tu donc? dis-le moi; confie-le « moi. » Bijen répondit : « J'ai l'espoir « que le sort va mettre fin à mes mal- « heurs. Si tu veux ne pas trahir ma con-
« fiance, si tu veux te lier par un serment, •< je te raconterai tout aussitôt que tu aui ras juré. Mais on aurait beau coudre • les lèvres d'une femme pour échapper à « un malheur, sa langue ne se laisserait « pas lier. »
Ce qui va suivie rappelle la scène d'entre Brutus et Porcia, une des plus belles de Shakspeare. C'est la même délicatesse et la même élévation chez la femme, plus le sentiment religieux, ce grand ressort poétique plus indispensable encore dans l'épopée que dans le drame.
Menijeh se met à pousser des cris, à sangloter et à dire : « Quel nouveau mal- « heur m'envoie donc le sort ennemi?
« Hélas ! mes jours passés, mon cœur « brisé, mes yeux en larmes! J'ai donné à « Bijen mon corps, mon âme et mon hé- « ritage, et maintenant il me soupçonne!
« Mes richesses, ma couronne, mon or et « mes joyaux, j'ai tout livré au pillage; « )'ai jeté dans le désespoir mon père et ■< tous les miens; j'ai marché tête nue au « milieu de la foule. Et maintenant que
« Bijen espère, je perds toute espérance; « le monde est noir pour moi et mes yeux « sont ternes, car Bijen me cache son se- « cret. O Créateur du monde, tu connais « toute la vérité. » Bijen répond : « Tu « dis vrai ; c'est pour moi que tu as tout « perdu. »
Ensuite il reprit : « Ce n'est pas le mo- • ment de parler de cela, ô ma douce <■ amie, ô mon épouse pleine d'intellil » gence ! il vaudrait mieux me donner ■ conseil dans cette affaire, car les mal- <i heurs m'ont troublé le cerveau. Sache «. que ce prétendu marchand est venu « dans le Touran à cause de moi... Le « Créateur a eu pitié de moi et je reverrai « la face du monde. Cet homme me dé- 'i livrera de mes longs malheurs; il t'é- « pargnera ces courses pénibles qui te « font dépérir. Va donc auprès de lui et « dis-lui en secret : « O pehlewan des rois « de la terre, homme tendre de cœur et « secourable, dis-moi, es-tu le maître de « Ratksch (c'est-à-dire Roustem)? »
Menijeh partit comme le vent et s'ac-
quitta avec adresse du message de Bijen.
Roustem, entendant les paroles de celte femme au beau visage qui avait parcouru à la hâte cette longue route, comprit que Bijen avait confié à ce cyprès élancé tout son secret. Il eut pitié d'elle et lui dit :
a O femme pleine de beauté! Puisse Dieu « ne jamais te ravir l'amour de Bijen! Tu « as souffert des maux sans nombre, et, » par tendresse pour lui, tu as supporté la « misère et l'oppression. Dis-lui que c'est « le maître de Raksch que lui envoie Dieu « le secourable et que j'ai fait à cause de a lui le long chemin qui mène du Zabou- « listan dans l'Iran et de l'Iran dans le ce Touran, Quand tu lui auras porté ce u message, tu n'en parleras plus à perce sonne; tu prêteras, dans la nuit sombre, « l'oreille au moindre bruit. Pendant le » jour tu apporteras du bois de la torêtet, « la nuit venue, tu allumeras un grand '» feu pour que je puisse reconnaît! e l'en- « trée du cachot et me diriger sur la ci lueur de la flamme... Il verra la pointe ci des épées des braves ; nous ferons trem-
« bler la terre par nos combats et nous « lancerons jusqu'aux Pléiades la pierre « qui pèse sur le cachot... » Menijeh s'en retourna en courant à la fosse.
Lorsque Bijen entendit ce message, il se tourna vers le Créateur du monde en disant : « O Dieu tout saint, miséricor- « dieux, distributeur de la justice, tu me « délivreras de tous mes soucis... Et toi, « jeune fille qui as éprouvé pour moi « tant de malheurs, qui m'as livré ton « âme, ton cœur, tes biens et ton corps; ■' qui, au milieu de toutes les fatigues que « tu as supportées par ma faute, as re- « gardé comme un bien toutes les pertes « que tu faisais pour l'amour de moi; toi « qui m'as sacrifié tes trésors, ta cou- « ronne, tes joyaux, tes amis, ta mère et « ton père; si je parviens, jeune encore, « à être délivré des mains de ce dragon, ' je me tiendrai debout, je tendrai vers ' toi mes mains comme font les hommes - pieux en adorant le Créateur. Pour te « récompenser de tes souffrances, je me « tiendrai devant toi comme un esclave
» devant un roi et prêt à te servir. Main- « tenant supporte encore cette dernière «■ fatigue; elle te vaudra des trésors de « toute espèce. »
Menijeh courut à la forêt; elle monta sur les branches des arbres comme un oiseau et apporta du bois dans ses bras.
Elle tenait les yeux fixés sur le soleil pour guetter l'instant où la nuit montrerait sa tête au-dessus des montagnes.
Quand la nuit sombre eut couvert la plaine du pan de sa robe, à l'heure où le monde se repose, elle alluma un grand feu et attendit, le cœur battant comme des timbales d'airain, l'arrivée de Raksch aux sabots d'acier. (T. III, p. 3o-j.)
Cependant Roustem revêtit sa cotte de mailles. Il se présenta devant le maître du soleil et de la lune, l'adora et lui demanda protection et asile , disant :
» Puisse l'œil des méchants s'éteindre!
•< puisse ma force suffire pour sauver Bi- « jen! » Il ordonna à ses compagnons de se ceindre et tous s'apprêtèrent. Roustem se dirigea avec eux vers la lueur du bù-
cher allumé par Menijeh et y courut en toute hâte. Arrivé à la fosse, il dit à ses sept compagnons de débarrasser l'ouverture de Fénorme pierre qui la fermait.
Les sept chefs essayèrent longtemps laforce de leurs mains contre la pierre; mais ils se fatiguèrent sans pouvoir seulement l'ébranler. Quand le vaillant lion vit couler la sueur des braves sans que la pierre eut bougé, il sauta à bas de son cheval, serra le pan de sa cotte de mailles dans sa ceinture, demanda des forces au Créateur de toute force, saisit la pierre et l'enleva. Il la jeta dans la forêt du pays de Chine, et toute la terre en trembla.
Puis Roustem dit à Bijen qui était encore enchaîné au fond de la fosse : a Le « gracieux maître du monde a eu pitié "■ de ta vie; mais il me reste à t'adresser « une prière, ô mon sage et noble ami.
« Abandonne-moi Gourguin ; arrache de « ton cœur toute idée de vengeance et de « haine. « Bijen lui répondit : O mon « ami, tu ne sais pas comment j'ai com- « battu ! tu ne sais pas, prince au cœur de
« lion, ce que m'a fait Gourguin. Si ja- .. mais mon regard tombe sur lui, ma < veangeance sera terrible. » Roustem u lui répondit : * Si tu es assez méchant <c pour n'avoir aucun égard à mon ami- « tié et à mes paroles, je te laisserai en- « chaîné par les pieds dans cette fosse Je « monterai sur Raksch et je repartirai. »
Lorsque Bijen entendit ces paroles de Roustem, il poussa un cri dans son cachot étroit et dit : « Je suis le plus mal- « heureux, de tous les héros, de toute ma a famille, de tout le peuple. Il faut donc « que j'oublie en ce jour le mal, si grand * qu'il soit, que m'a fait Gourguin. Eh « bien, je l'oublie, je lui pardonne, et mon « cœur renonce à toute vengeance contre
u lui. »
Alors Roustem laissa tomber dans la fosse le bout de son lacet et tira Bijen de la fosse, les pieds encore enchaînés, la tête nue, les cheveux et les ongles longs, tout amaigri parles soucis, les douleurs et lé dénuement, les joues jaunes et le corps ensanglanté par les fers et les chat-
nés rouilles. Roustem poussa un cri en le voyant tout enveloppé de fers; il s'empressa de briser ses chaînes et d'ôt'er les anneaux qui enserraient ses pieds, lisse rendirent à la maison de Roustem ; d'un côté du héros se tenait Bijen ; de l'autre, celle qui l'avait servi. Roustem ordonna qu'on lavât la tête à Bijen et qu'on le couvrit de vêtements neufs.
Le prudent Aschkesch se mit en route avec les bagages. Roustem dit à Bijen :
« Pars avec Aschkesch et Menijeh.
« Quant à moi, je me vengerai cette nnit - d'Afrasiab. Je vais lui faire dans son ( palais une insulte qui le livrera demain.
« à la risée de son armée... Toi, pars " avec Menijeh... tu es trop exténué par « les chaînes et le cachot pour assister à « ce combat. » Bijen répondit : « Je mar- « cherai à votre tête si vous entreprenez « de me venger. » (T. III, p. 3 I0 .)
Les héros partirent et arrivèrent au palais d'Afrasiab pendant l'heure du sommeil. Tous deux crièrent leur nom pour réveiller le roi qui s'enfuit de sa demeure.
Le palais fut mis à feu et à sang. (T. III, p. 314.) Les Touraniens se lancent à la poursuite des Iraniens, mais ils sont mis en fuite par les troupes que Roustem avait laissées à la frontière. Roustem distribua le butin à son armée et partit triomphant pour se rendre à la cour du roi (T. III, p. 3ig.)
Lorsque Kei-Khosrou apprit que le lion revenait triomphant, il se présenta dans sa joie devant le Créateur et resta longtemps le visage prosterné contre terre.
Puis il alla lui-même à la rencontre de Roustem, le combla de présents et lui donna une fête splendide. Tous les pehlewans étaient ivres lorsqu'ils sortirent de table. Roustem distribua aussi aux grands qui avaient partagé ses fatigues et ses combats, ses joies et ses soucis, des présents à chacun suivant son rang.
Puis il retourna dans le Seistan tranquillement comme il en était venu.
Quand les héros l'eurent quitté, le roi fit venir Bijen qui lui raconta longuement tout ce qui était arrivé. Keï Khosrou
en fut ému et plaignit beaucoup la malheureuse fille d'Afrasiab, à cause des fatigues et des soucis qu*elle avait endurés.
Il fit apporter cent robes de brocart, toutes brodées de pierreries et d'or fin, une couronne et dix caisses remplies d'or, des esclaves, des chevaux et beaucoup d'autres richesses. Puis il dit à Bijen : « Porte « ce présent à cette femme qui atantsoufi fert. Ne lui fais jamais de peine; ne lui « adresse pas une parole froide. Pense « aux maux que tu lui as causés. Passe « avec elle ta vie dans le bonheur et réflé- « chis sur la manière dont le sort... »
Telle est cette aventure la plus caractéristique et Tune des plus intéressantes de l'épopée. Il me paraît qu'il n'y aurait rien à y ajouter ni à en retrancher. Pourtant, le lecteur européen se sera peut-être étonné de la promptitude avec laquelle Menijeh s'éprend de Bijen. C'est un sujet que-M. Edelestand Dumeril a traité exprofesso dans son introduction à Floire
et Blancheflor , et dont la discussion nous entraînerait en dehors de l'objet de cette étude ; je dirai seulement que la séquestration et la polygamie feront comprendre ce qui doit ici choquer nos habitudes.
Je ferai aussi remarquer que Romeo et Juliette s'enflamment et et se marient avec la même précipitation. Peut-être les malheurs qui ont suivi dans l'une et l'autre aventures doivent -ils être considérés comme une expiation. Ainsi se seraient rencontrés ces deux artistes suprêmes qu'on appelle l'un Shakspeare et l'autre Firdousi, échos tous les deux des traditions populaires.
Quoiqu'il en soit, Menijeh est bien l'idéal de la femme dans les temps chevaleresques. Ce qui est surtout remarquable, c'est la simplicité, le naturel avec lequel elle se dévoue. Elle se consacre tout entière au soin de son prisonnier avec la même tranquillité, la même naïveté que Berlhe quand elle ravaude des bas pendant que Girart de Rossillon porte le charbon.
En terminant ces récits, je puis peutêtre espérer que le lecteur appliquera à l'œuvre de Firdousi un jugement de M. G. Paris sur la poésie française du moyen-âge : « C'est par l'épopée, dit-il, que la poésie mérite le plus d'intéresser les historiens et les critiques, et qu'elle se recommande le plus légitimement à l'attention de la postérité. »
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