LA RÉCOMPENSE DU SERVICE DE DIEU
g 14. Toute la vie de la Madeleine, après sa conversion, se résume dans cette parole du Cantique des cantique : Mon bienahné est à moi, et moi je suis à lui. — Grâces et consolations par lesquelles Jésus-Christ récompensa le dévouement de Madeleine. — Ce divin Sauveur n'acceptait l'hospitalité de ses serviteurs que pour apporter chez eux le salut. — La Madeleine assise aux pieds du Seigneur; ce qu'elle a gagné par son humilité.
J jE mystère de la vie spirituelle est tout entier dans cette parole de TÉpouse des Cantiques : « Mon Bien- Aimé est à moi, et moi je suis à lui; Dilectus îneus mihi^et ego un (Cant, Il ^\^). )î Dès l'instant où, attirée, conquise par la grâce, l'âme humaine se donne toute à Dieu, Dieu se communique, se donne tout à elle ; et, comme Ta dit saint Paul, Dieu et l'âme s'unissent d'une manière si intime et si parfaite que ce ne sont plus deux esprits, mais un seul; Qui adhœret Domino^ unus spiritus est (I Coj\ vi, 17,).
De Marie-Madeleine, à peine convertie, le Seigneur lui-même a dit tout haut : (( Elle a aimé beaucoup , Dilexit multum (Luc, vu). )) Ce qui, dans le style des Livres saints, signifie : « Elle a aimé sans division, « sans partage de son cœur purifié et sanctifié par la « pénitence ; elle a aimé intimement, uniquement, so- (( lennellement Dieu ; elle s'est fivrée toute à Dieu. En
(( sorte qu'elle put dire dès lors en toute vérité avec « l'Épouse sacrée : « Je suis à mon Bien-Aimé ^ Ego « Dilecio meo {Caniic, vi, 2). » Mais en même temps le Dieu qui ne se laissa certainement pas vaincre , en libéralité, par sa créature, se communiqua à son esprit et à son cœur avec une telle abondance de lumières et de grâces , que de ce moment même elle put ajouter aussi : « Et mon Bien-Aimé est à moi; Et ad me conversio ejus (IbicL), » Et cet échange d'un dévouement toujours plus héroïque de sa part, et de récompenses toujours plus larges de la part du chaste Epoux des âmes pures et parfaites, se continua toujours dans le cœur de Madeleine ; de manière que la mystérieuse parole : Mon Bien-Aimé esta moi, et moi je suis à lui ^ Dilectus meus mihi^ et ego illi ^ c'est Fhistoire complète de sa vie (1).
(1) On ferait un beau panégyrique de sainte Marie-Madeleine, en choisissant ce texte, et en exploitant cette pensée. On en trouverait les matériaux tout prêts, dans ce même ouvrage, dans l'Homélie sur V Amour pénitent (tom. I, pag. 361), et dans celle du Bonheur des Petits (tom. JI, pag. 65). Car il est certain, d'après la tradition toute vivante encore dans le midi de la France, et surtout d'après la croyance de l'Église, qui ne se trompe pas, et qui a exprimé cette croyance dans la liturgie de la fête de cette Sainte : Que la Pécheresse de l'Évangile, Marie sœur de Marthe et de Lazare, et enfin, Marie-Madeleine, dont il est si souvent question dans le récit de la Passion et de la Résurrection du Seigneur, ne sont pas trois Saintes différentes, mais ce sont cette unique et même sainte Marie-Madeleine pénitente, dont on célèbre la fête le 22 du mois de juillet. Quant à l'objection qu'on fait que le Fils de Dieu n'aurait jamais consenti à être reçu dans la maison d'une femme ^ jadis si fameuse par le désordre de ses mœurs, ce n'en est pas une; puis-
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Vous comprenez donc ce qui se passait invisiblement dans la maison de Marthe , pendant que visiblement Jésus-Christ parlait, et que Madeleine, humblement assise à ses pieds, écoutait sa divine parole. Elle était là, lui renouvelant avec des transports toujours plus ardents l'offre de son cœur embrasé de la flamme du céleste amour, et le Seigneur l'en récompensait, en répandant sur elle d'une manière plus abondante ses ineffables faveurs. Car notre aimable Sauveur donnait à tous ceux qui lui étaient dévoués infiniment plus qu'il n'en recevait.
D'abord , le Fils de Dieu, dit saint Augustin, ayant volontairement pris par son Incarnation la forme du serf^ comme s'exprime saint Paul, a eu besoin, dans cette forme, d'un aliment terrestre et s'est laissé nourrir par ses propres serviteurs. Mais c'était moins par nécessité de sa nouvelle condition que par une expansion de sa bonté ; car, assujetti à avoir faim et soif parce qu'il avait un corps vraiment humain , c'était toujours le même Jésus que les Anges se firent une gloire de servir lorsqu'il eut faim dans le désert; et, étant Dieu, c'était lui-même qui fournissait à ces âmes choisies , à ces serviteurs heureux de le nourrir, ce dont il voulait être nourri. En sorte qu'au fond ils ne le nourrissaient que de ses propres dons(i).
que celte même femme était devenue plus célèbre encore par la sincérité et l'éclat de sa conversion.
(1) « Accepta forma servi, in illa pascl voluit, dignatione, non « conditione. Habebat carnem in qua esuriret et sitiret ; sed , in « eremo, esurienti Angeli ministrabant.Ergo, quo pasci voluit, pas- « centi praestitit (Zoc. cit.), »
134 HOMÉLIE II. —JÉSUS-CHRIST CHEZ MARTflE
En second lieu, il rémunérait par des grâces spirituelles, valant autant cpie Dieu lui-même, la bonne volonté avec laquelle ses serviteurs mettaient à sa disposition leurs biens temporels. Ainsi , s'il acceptait volontiers l'invitation à se rendre dans quelques maisons; si quelquefois il y allait sans y avoir été invité, et même en s'y invitant lui-même, c'était, d'après une excellente expression de saint Ambroise, parce qu'il savait bien qu'il avait de quoi payer largement l'hospitalité qu'il y recevait (1) ; c'était parce que son cœur de Sauveur éprouvait le besoin de porter dans ces maisons les grâces du salut (2). Ce qui arrivait en effet ; témoin Zacbée le Publicain, qui devint un saint (3), et Matthieu l'Usurier, qui se changea en A pôtre(i^a///i.ix), immédiatement après avoir reçu dans leurs maisons le Dieu Sauveur.
Ainsi donc, si Jésus-Christ a daigné accepter d'être reçu chez Madeleine, c'est moins, dit saint Augustin, pour recevoir d'elle une nourriture corporelle que
(1) « Sciebat enim uberem hospitii sui esse mercedem {Tn a cap. XIX ; Luc, lib. viii). »
(2) Le divin Sauveur avait à peine mis le pied dans la maison de Zachée, chez qui il s'était invité lui-même, que cet homme se déclara converti ; et le Seigneur put dire : « Cette maison a reçu auo jourd'hui le salut... Car le Fils de l'Homme est venu chercher et « sauver ce qui avait péri j Hodle salus domui huic fada est.., Ve- « nit enim Filius Uominis quœrere et salvum facere quod perle- « rat {Luc. xix). »
(3) Ce Zachée, après l'Ascension du Seigneur, fut sacré évêque de Césarée par l'apôtre saint Pierre. Son nom se trouve au Martyrologe, parmi les noms des Saints.
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pourlui donner lui-même une nourriture spirituelle (1), Et c'est ce qui a eu lieu véritablement, poursuit le même Père. C'est pourquoi pendant que Marthe était occupée à préparer un repas humain au Seigneur, Marie goûtait déjà les délices du repas divin du Seigneur (2). Nous venons de voir que, par le renouvellement de toutes ses promesses d'être toujours au Seigneur, Marie lui offrait un mystérieux repas, le repas le plus agréable à son divin cœur, dont Taliment propre est la sanctification et le salut des âmes. Or, pour l'en récompenser, Jésus-Christ rendit à Marie repas pour repas. Et elle y participait, dit encore saint Augustin, d'autant plus largement que son attitude était plus humble. Car elle était assise aux pieds du divin Maître, et les faveurs célestes ne descendent en abondance qu'au sein de l'humilité, et sont refusées à l'orgueil : comme les eaux ne confluent que dans les vallées et laissent arides les montagnes (3). C'était, dit toujours le grand évêque d'Hippone, la même position que, dans un sentiment profond de sa bassesse et de son indignité, avait choisie la Chananéenne (Voy. Hom. i). Marie, demeurant assise, comme nous la présente l'Evangéhste, tout près des pieds du Seigneur et écoutant en silence sa parole \ Sedebat secus pedes ejus, et audiebat verbum illius ^ c'est Marie se tenant, comme
(1) « Suscepit spiritu pascenda in carne pascendum (/oc. cit.). »
(2) « A Martha convivium Domino parabatur, in cujus convivio « Maria jucundabatur [Ibid.]. d
(3) « Quanto hic mclius ad pedes sedebat, tanto amplius capie- « bat ; confluit enim aqua ad humilitatem convallis, denatat de tu- « moribus coUis [Ibid.), »
une petite chienne, sous la table mystérieuse que le Fils de Dieu avait dressée à son tour dans cette maison fortunée, table si riche de mets célestes-, c'est Marie heureuse de pouvoir ramasser les plus petites miettes de la parole divine (1).
Mais sa profonde humilité valut à la Chananéenne, de la part du Fils de Dieu , le grand honneur d'être appelée sa a fille )> ; Confide , filia , et de s'asseoir, comme sa iiUe chérie, à la môme table que le Seigneur, elle qui se croyait à peine digne de rester, comme une pauvre petite chienne, sous la table du Seigneur ! Il en a été de même de Madeleine. Pour la récompenser d'avoir choisi pour elle la position la plus humble, le divin Sauveur réleva à la place la plus distinguée ^ Optimain partem elegit-^ il la lit asseoir à sa table divine, à son côté, comme sa fille bien-aimée, elle qui à peine se croyait digne de rester à ses pieds comme la dernière de ses servantes.
Là, dit saint Augustin, pendant que Marthe, sa sœur, était dans la sollicitude et dans le trouble , elle était dans le calme, dans une extase de joie, dans le bonheur d'un festin céleste avec son Dieu. La divine parole, aussi douce que sublime, qu'elle écoutait de ses oreilles, mais qu'elle était avide de recueillir dans son cœur, remplissait ce cœur, le rassasiait de cette suavité céleste que l'âme seule est capable de goûter, et dont la saveur spiriluelle fait oublier toutes les jouissances du corps (2).
(1) « De illa rnensa Domini opulenta, de verbo Domini micas « colligebat (Ibid.). »
(2) Gomme Madeleine , ainsi qu'on vient de le voir , tout en
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Mais ce bonheur de Madeleine ne cessa pas avec la visite que le Fils de Dieu lui fit chez elle. Cette grande pécheresse, que V amour pémt<^nt avait transformée en fille bien-aimée de Dieu, continua pendant toute sa vie à s'asseoir à la table de son céleste Père. Rien ne put lui ravir ce bonheur sur cette terre, et rien ne pourra jamais le lui faire perdre depuis qu'elle en est en possession dans le ciel; Optimam partem elegity quœ non aufereiur ab ea{\.).
s'appUquant à écouter la parole du Seigneur, a partagé le mérite de l'activité de Marthe, de même Marthe, tout occupée de préparer une nourriture corporelle au Seigneur, n'en voyait pas moins en lui celui qu'elle avait proclamé le Messie et le Fils du Dieu vivant, venu au monde pour le salut du monde. Son œuvre n'en était pas moins un acte de foi et de religion sublime rendu à Dieu, et conséquemment Marthe n'en a pas moins partagé le mérite de la contemplation de Madeleine. Ayant donc participé au même mérite, les deux sœurs ont obtenu la même récompense. Marthe aussi, après avoir goûté ici-bas, comme sa sœur, les ineffables délices de l'âme unie à son Dieu par la grâce, est allée jouir, elle aussi, en compagnie de sa sœur, du bonheur de l'àme possédant Dieu par la gloire. Dans une Vie très-ancienne de sainte Marthe, il est raconté que Jésus- Christ, lui ayant apparu au moment de sa mort, lui dit : « Venez, mon hôtesse bien-aimée, venez avec moi; vous méritez bien, vous qui m'avez reçu dans votre maison terrestre, que je vous reçoive, à mon tour, dans ma maison du ciel ; Veni, hospita mea dilectissima ; quia, sicut tu me in domum tuam recepisti, sic ego te in cœlum meum recipiam. » Voyez aussi ce que, dans notre ouvrage sur la Femme catholique (tom. I, partie n^, § 4), nous avons dit de l'apostolat exercé par sainte Marthe dans le midi de la France.
(1) « VàdLturhahatur, ista epulabatur. Suaviter audiebat verbum « dulcissimum, et corde intensissimo pascebatur. Mira suavitate « tenebatur, quseprofecto major est mentis quam ventris [Ihid.) »
§ 15. Les récompenses de Madeleine sont la figure des récompenses auxquelles doivent s'attendre les fidèles serviteurs de Dieu, — Le mot PART de l'Évangile sigQÏfie que Dieu est l'héritage de l'homme Juste. — Paix intérieure dont Dieu lui fait don. — Il excite l'envie des mondains. — Le bonheur de la conscience innocente préférable à toutes les richesses de la terre.
Or, dans sa vérité historique, tout cela est mystérieusement prophétique. C'est la figure de la récompense à laquelle doit s'attendre l'homme juste uniquement jaloux d'écouter la parole de Dieu et de l'accomplir. 11 n'aspire qu'à l'honneur d'être le plus humhle de ses serviteurs, et Dieu en fait son ami (1), son enfant (2) et son frère (3), le traite et le chérit comme tel.
Et c'est cette récompense du service de Dieu , que Jésus-Christ nous a montrée aussi par ces deux mots : {( Marie a choisi la meilleure part qui ne lui sera point (c ôtée. » Car, « la meilleure part, OptimampaiHem^ » signifie non-seulement ce qu'il y a de plus parfait dans l'ordre des actions, mais aussi ce qu'il y a de plus riche dans l'ordre des avantages, des profits et de la récompense.
Remarquez, mes frères, que le mot «partjpar^em,)) dans les Livres saints, se rapporte à Dieu comme étant l'héritage de l'homme juste. Car le Prophète a dit ; « Le Seigneur est la part de mon héritage \ Dominus PARS hœreditaiis meœ (Psal. xv, 5) ; » et encore : a Et
(1) « Jam non dicam vos serves, sed aniicos {Joan. xv, 15). »
(2) « Dédit eis potestatem filios Dei ficri {Joan. i, 12). »
(3) « Ite, nuntiate fratribus me'is [Matth. xxyui^ 10). >-
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ma PART c'est Dieu pour toute réternité-, Et pars mea Deus in œternum (Psal. xxii, 26). » En disant donc que l'homme qui s'attache au service de Dieu, comme Madeleine, choisit la meilleure part ^ le divin Maître a voulu dire que la récompense de tout vrai serviteur de Dieu c'est de posséder en héritage Dieu lui-même. Or, qui pourrait jamais dire la richesse, le honheur d'un pareil héritage qui, d'après l'expression du Seigneur, indéterminé quant au temps, et s'accomplissant dans tous les temps, commence ici-has? Qui pourrait jamais dire les délices inefFables que Dieu répand dans l'àme juste qui le possède ici par la grâce, en attendant de pouvoir le posséder au ciel par la gloire, et que le divin Sauveur nous a promis par cette grande parole : Marie a choisi la meilleure part î C'est, mes frères, cette manne cachée dont, d'après l'Écriture, la douceur ne peut être expliquée par des mots, ni être comprise que par ceux qui la goûtent j Manna abscoiiditum, quod nemo scit nisi qui accipit (Apoc. ii, 17). Essayons cependant d'en dire au moins quelque chose.
Tout est dans un ordre parfait dans l'homme possédant Dieu et que Dieu possède. La raison est en lui subordonnée à la foi , le sentiment au devoir, les passions à la raison , l'âme au corps, la nature à la grâce, les exigences du monde aux lois de Dieu ; et dès lors il jouit de la paix. Car la paix n'est, dit saint Augustin, que la tranquillité de l'ordre ; mais cette paix de Dieu, dit saint Paul , est infiniment au-dessus de toutes les jouissances sensibles -, Pax Dei exusperat omnem sensum (Philip, iv, 7). C'est aussi cette paix dont le Prophète dit : Oh! qu'elle est grande, Seigneur, la paix
qu'éprouvent ceux qui aiment votre loi ! Il n'y a pas de pierre d'achoppement qui puisse la leur faire perdre ; Pax muUadiligentibus legem iuam-^ et non est illisscandalum (Psal. cxvni, 165). Et, en effet, l'injustice des hommes a beau attenter à la fortune, à la santé, à la liherté, à la réputation, à la vie du vrai chrétien, elle ne peut pas le dépouiller de cet ineffable don de Dieu, la paix de l'âme. C'est donc vraiment le meilleur des biens du ciel, opiima pars, que rien de terrestre ne peut atteindre ; quœ non auferetur ah eo.
Comme les hérétiques envient bien souvent le sort des humbles enfants de l'Éghse, les pécheurs envient bien plus souvent encore celui des justes. Rien qu'à les voir, ils en sont étonnés , humiliés , confondus , et sentent que quelque chose d'essentiel à l'homme leur manque. Le calme habituel, la sérénité inaltérable, la joie naïve et ce je ne sais quoi de pur et de doux qui , du cœur du vrai chrétien, se traduisent sur sa figure-, qui lui donnent un air, une expression qui n'a rien de terrestre et d'humain, et sont le rayonnement , l'auréole sensible de la Grâce et de la vertu ; toutes ces choseslà, dis-je, frappent le mondain et lui arrachent de profonds regrets, d'involontaires soupirs. « Oh! quelle âme, dit-il., que celle-là! Pourquoi ne suis-je pas comme elle? Oh! qu'elle est heureuse la condition de l'homme, dont Dieu est le seul Seigneur, le seul maître, le seul Dieu -, Beata gens cujus est Dominus , Deus ejusÇPsal. xxxn, 1!2)! »
Cependant qu'est-ce que l'œil grossier, l'œil malade de l'homme du péché découvre dans l'homme juste , pour le lui faire regarder avec ces sentiments
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d'admiration et d'envie? C'est à peine un pâle reflet, un faible indice de ce qu'il est dans son intérieur. Oh! s'il pouvait pénétrer dans le sanctuaire d'une conscience pure, où la foi et la justice du chrétien reçoivent déjà les prémices de leur récompense, dans le calme intérieur qu'elles lui procurent , dans le contentement secret qu'elles lui inspirent !
Oh! hommes du monde, qui ne parlez que des plaisirs que le monde vous offre , que vous êtes insensés! Y a-t-il des plaisirs sur cette terre qui ne soient que de la boue en comparaison des plaisirs de l'innocence ? L'àme en état de grâce avec son Dieu n'est-elle pas, l'Écriture nous l'a dit, dans un festin continuel^ Secura mens quasi juge conviviumÇFrov. xv, 15).^ Les larmes même du repentir, disait saint Augustin , qui en avait fait l'expérience, ne l'emportent-elles pas en douceur sur toutes les jouissances du péché? Et les épines mêmes de ,1a pénitence ne cachent-elles pas d'ineffables délices (1)? La vie de mortitication et de sacrifice du vrai chrétien , son éloignement du monde, son recueillement , son silence , sa modestie , sa réserve, ne sont-ils pas plus féconds en vraies consolations que tous les amusements du monde ? Sa vie , aux apparences mélancohques et sérieuses, n'est-elle pas au fond une vie vraiment heureuse? N'est-il pas mille fois plus satisfait des privations auxquelles il se condamne pour l'amour de Jésus-Christ , que les hommes du siècle ne le sont de toutes les jouissances coupables aux-
(1) « Dulciores mihi lacrymse pœnitcntiœ quam gaudia Ihcatro- « rum [Confes.]. »
quelles ils s'abandonnent ? Ah ! est-ce un petit avantage que celui de se conserver humble dans la grandeur, maître de soi-même dans la prospérité , résigné dans les tribulations , pur au milieu du contact du siècle ? Est-ce une féhcité insignifiante que celle de pouvoir dire : J'espère être en grâce avec mon Dieu ? Ma conscience ne me fait aucun reproche. Aidé par la grâce, je suis en règle avec mes devoirs. Me confiant toujours en Dieu , dont j'implore sans cesse le secours par la prière, dont je reçois des grâces toujours nouvelles dans les sacrements , si je vis , je ne pèche pas; si je meurs, je me sauve. Ma vie, si Dieu me la prolonge encore, ce n'est qu'un accroissement de mérite-, ma mort, s'il veut me Venvoyer dans l'instant même, ne fera que m'ouvrir les portes de l'éternel bonheur.
§ 16. Récompense que les serviteurs de Dieu obtiennent après leurmort. — Ils possèdent Dieu, et comme la séparation de Dieu c'est Tenfer, la possession de Dieu est le paradis. — Le bonheur du ciel n'est complet que parce qu'il est éternel. -Ce que le chrétien doit répondre au monde cherchant à l'éloigner du service de Dieu. — Exhortation à servir Dieu avec confiance et fidélité.
Je ne reproduirai pas ici le tableau que je vous ai tracé autrefois (i^omé/. lil, § 13-14') des charmes, des douceurs de la mort des J ustes, que notre divin Sauveur lui-même a comparée au sommeil si calme, si heureux de l'enfant s'endormant au sein de sa mère, de l'innocence dans les bras de l'amour. Je dirai seulement que comme la mort ne change pas, mais empire au suprême degré et rend irrévocable la situation du pécheur; de même elle ne change pas, mais améliore infiniment et rend définitive la situation du Juste. L'âme
ou L UN NÉCESSAIRE, ETC. 143
vivant dans le désordre du péclié, n'appartient pas à Dieu, est séparée de Dieu (î) ^ elle ne fait point partie du peuple de Dieu (!2), et, en un mot, elle est morte pour Dieu (3) ^ car, comme le corps ne vit que par son union avec Tàme , l'àme elle-même ne vit que par son union avec Dieu. Or, si le pécheur néglige pendant cette vie de ressusciter à Dieu par son retour à la grâce; s'il se laisse surprendre par la mort dans cet état où il s'est placé lui-môme, en dehors de la société de Dieu, il y reste pour toujours ) et de là il est éternellement damné : car la damnation n'est autre chose que la séparation, la perte éternelle de Dieu. De même l'âme juste est l'âme toute à Dieu par l'amour, comme Dieu est tout à elle par la grâce (4) ; est l'âme unie intimement à Dieu et ne faisant qu'un avec l'esprit de Dieu (5) , est l'âme faisant partie de la famille des enfants de Dieu (6), estFàme, en un mot, vivant à Dieu et en Dieu par Jésus-Christ (7). La mort donc la trouvant dans cet état de société avec Dieu, l'y laisse ; car elle n'a pas la puissance de briser les liens de la charité qui unissent cette âme à Dieu (8). Et de là elle est
(l) « Iniquitates vestraediviserunt inter me et vos {[sai. lix, 2). »
('2) « Vos non populus meus et ego non ero vester {Osée i, 10). »
(3) « Anima quœ peccaverit, ipsa morietur {Levit. vi, 2). »
(4) « Dilectus meus mihi et ego illi, (Gant, ii, 16).
(5) a Qui adhaeret Domino, unus spiritus est. (1 Cor. vi, 17).
(6) « Jam non dicam vos servos, sed amicos [Joan, xv, 15). « Gum sint filii Dei {Ibid.). »
(7) « Viventes aiitem Deo, in Chrislo Jesu [Rom. vi, n). »
(8) «^Neque mors poterit nos separare a charitate Dei [Rom* vni, 35) »
éternellement sauvée : car le salut n'est autre cliose que l'union, la possession éternelle de Dieu (i).
Ainsi, en mourant, le juste ne fait que passer de la foi à la vision, de l'espérance à la possession, de la charité aux noces éternelles de Dieu. Elle verra face à face ce même Dieu qu'ici-bas elle ne voyait que dans le miroir des créatures, enveloppé dans l'énigme d'un incompréhensible mystère (2). Elle contemplera à face découverte la gloire du Seigneur, et par là elle se trouvera transformée en une image parfaite du Dieu qu'elle contemple (3). Car il n'est pas possible , dit saint Jean, de voir Dieu comme il est vraiment en lui-même, sans lui devenir parfaitement ressemblants (4), sans le recevoir en nous, sans nous identifier à lui, en conservant dans toute sa perfection l'individualité de notre être.
Hors de ce monde il n'y a, je le répète, d'autre bien que Dieu, il n'y a de bien qu'en Dieu et avec Dieu. En perdant Dieu, l'âme qui part de ce monde défigurée par le stigmate du péché et que le péché empêche de s'unir à Dieu, perd aussi tout bien ; elle n'a plus de bien d'aucune sorte. Par contre-coup elle se trouve en proie à toutes les privations, à tous les maux^ la privation de Dieu et le mal qu'elle a choisi par le désordre de
(1) « Et sic semper cum Domino erimus (1 Thess. iv, IG). »
(2) « Videmus nunc per spéculum in enlgmate , tune autcm « facie ad faciem (I Cor. xni, 12). »
(3) « Nos autem, revelata facie, gloriam Domini spéculantes, in « eamdem imaginem transformamur (ÎI Cor. in, 18). »
(4) <' Cum apparuerit, simlles el erimus, quia videbimus cum si* « cuti cst(I Joan. m, 2). »
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sa volonté sera son châtiment et deviendra son partage ; et c'est l'enfer. Au contraire rame, sortant de ce monde le front orné du Thau (1) mytérieux de l'Agneau divin, revêtue de la robe nuptiale de la grâce, qui lui donne un titre à la filiation , à l'héritage , à la possession de Dieu, en possédant Dieu évite tout mal -, car il n'y a pas de mal possible avec Dieu ^ elle possède tout bien 5 car tout bien est en Dieu. Il n'y a pas de mal qui puisse l'atteindre, il n'y a pas de bien qui puisse lui manquer. Elle se trouve remplie , selon la belle expression de saint Paul, de toute la plénitude de Dieu même (2). Elle se trouve dans un état parfait, parce que c'est l'état de la réunion de tous les biens (3) 5 et c'est le Paradis.
Dans le temps, passer une portion de la vie dans la douleur ou dans la joie est une peine, ou une récom-
(1) On fait allusion ici à la vision d'Ézéchiel, dans laquelle il fut dit aux Anges ministres de la vengeance céleste : « Épargnez tous ceux sur le front de qui vous verrez le Thau ; Omnem autem super quem vidcrHïs Thau, ne occidatis [Ezech, ix, 6). CiC Thau n'est que le signe de la Croix, le signe du Sauveur. Cette vision est donc la figure et la prophétie de ce qui arrivera au jugen^ent dernier, où les Élus qui auront, sur leur front, le signe de la Croix, seront les seuls sauvés du châtiment universel. C'est à quoi se rapporte aussi cette voix prophétique qu'entendit saint Jean dans son Apocalypse : « Ne « nuisez point à la terre ni à la mer.... jusqu'à ce que nous ayons « empreint le sceau sur le front des serviteurs de notre Dieu ; Nolite <f nocere terrx et mari... quoad usque signemus servos Deinostri « in frontibus eorum {Apoc. vn, 3). »
(2) « Ut impleamini in omnem plenitudinem J}ei{Ephes. iv, 19). n
(3) « Status bonorum omnium aggregatione perfectus [Theologi (( passim). »
pense. Mais dans réternité, ce qui finit, ce qui n'est pas éternel, n'est rien (1). Comme donc aucune peine temporelle n'est pas une peine véritable, de même aucune récompense temporelle n'est pas une véritable récompense pour l'âme éternelle. Par conséquent, comme les damnés seraient heureux s'ils pouvaient espérer la fin de leur peine ^ les Élus seraient malheureux s'ils pouvaient craindre la fin de leur récompense. Ainsi Jésus-Christ, en promettant aux apôtres que \e g audiu 771 du ciel les aurait bien dédommagés de la tristesse dont ils allaient être abreuvés sur cette terre, a eu soin de les prévenir que ce gaudium nonseulement serait PLEIN (parole profonde et immense), mais aussi interminable , éternel : en tant qu'aucune vicissitude n'en pourrait jamais diminuer le comble, aucun ennemi n'en pourrait jamais contester la possession, aucun temps ne pourrait jamais en abréger la durée (2). C'est aussi ce dont il a voulu nous assurer par ces grandes paroles de notre Evangile : « Marie a choisi la meilleure pai^t qui ne lui sera jamais otke. )) Car en appelant « la meilleure part » la Béatitude du ciel ; Optimapars^ il nous a dit que cette Béatitude est tout ce qu'on peut désirer, tout ce qu'on peut recevoir de plus complet et de plus parfait; et en ajoutant «qu'elle ne sera jamais ôtée, nonaufereim\ » il nous a dit aussi que cette Béatitude n'aura jamais de fin. En un mot, dit saint Augustin, il nous a appris que la dou-
(1) « Quod œternum non est, nihil est (S. Augustin). »
(2) « Ut gaudium vestrujr. sit plénum (I Joan. i, 4). Ti-istitia \es- « ira convertetur in gaudium, et gaudium vestrum ncmo toUet a « vobis {Joan. xvi, 22). »
ceur éternelle de la vérité de Dieu s'augmente dans cette vie, se perfectionne dans l'autre, et ne pourra jamais nous être ravie (1).
Voilà comment notre divin Maître nous a, dans le même Évangile, montré la condition et les œuvres, l'importance et la nécessité, et enfin le prix et la récompense du service de Dieu.
Profitons donc, mes frères, de ces sublimes et précieuses leçons. Comprenons, d'abord, nous dit saint Augustin, que nous n'avons été créés que pour connaître Dieu; et en le connaissant, l'aimer; et en l'aimant, le posséder; et en le possédant, jouir de lui, et être heureux de sa propre félicité (2). Comprenons que nous n'avons pas été placés momentanément sur cette terre, pour nous créer une situation heureuse selon le monde, pour servir le monde, la chair, nos intérêts temporels et nos passions ; mais pour nous attacher à Dieu, pour adorer Dieu, pour servir Dieu, et ne servir que lui ; Dominum Deum iuum adorabis^ et illi soli servies. Comprenons que dans l'immense variété de conditions, de professions et de charges qui distinguent les hommes dans la hiérarchie sociale, il n'y en a pas une seule qui soit la fin de l'homme ; qu'aucun hom.me n'existe pour être ce qu'il est aux yeux des hommes ^ mais que la fin commune à tous, la fin propre de tous,
(!) « iEterna dulcedo veritatis, in 1î;ic vita augelur, in altcra « perficietur, numquam auferetur {loc. cit.)))
(2) « Crealus est homo, ut Deum intelUgeret, intelligendo ania* <' ret, amando possideret, possidendo fiueretur. «
est de servir Dieu comme leur maître, afin de posséder Dieu comme leur rémunérateur; et que, comme le dit l'Ecriture, « Craindre Dieu et observer ses commandements, c'est là tout l'homme, c'est là être vrai liomme; Deum iime^ et mandata ejus observa^ hoc est omnis homo {Eccli, xii, 13). »
Pénétrés de cette vérité, de cette pensée capitale, prenons en second lieu pour règle de notre conduite ces paroles que Jésus-Christ adressa à ses parents qui se plaignaient parce qu'il s'était écarté de leur compagnie : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez- « vous pas qu'il faut que je sois aux choses qui sont «( de mon Père(l)? »
C'est ce que nous devons répéter à nos passions, aux choses créées, au monde, aux hommes, lorsqu'ils nous cherchent pour nous arracher des bras de Dieu, et nous attirer à eux : « Que voulez-vous de moi? Je ne vous appartiens pas. Je suis à Dieu, mon maître et mon père 5 et il faut qu'avant tout et au-dessus tout, je m'occupe de ce qui le regarde : que je m'occupe de lui rendre le culte que je lui dois et de remphr ses volontés^ In his quœ Pairismeisunt^ oportet me esse. »
Un serviteur fidèle et exact dans l'accomplissement de ses devoirs, envoyé quelque part par son maître, se débarrasse par un mot de ceux qui veulent l'arrêter dans son chemin et parler de choses futiles. « Laissez-moi aller, leur dit-il ^ je suis pressé ; j'ai à exécuter une commission importante de mon maître. » De même en tra-
(l) « Quid est quod me quaerebatis? Nesciebatis quia in his quac a Patris mei sunt oportet me esse [Luc, ii}? »
ou l'un nécessaire, etc. 149
versant la voie de ce siècle, nous ne devons donner au monde que des moments fugitifs -, nous ne devons lui donner que le temps et l'attention que nous ne pouvons lui refuser sans manquer à la justice et à la charité que nous nous devons à nous-mêmes et aux autres. Nous devons nous en débarrasser au plus tôt lorsqu'il prétend nous arrêter à nous amuser de lui avec lui. Nous devons lui dire : « Laisse-moi, je ne puis pas m'entretenir avec toi. J'ai à remplir la grande affaire, l'important négoce (1) dont Dieu qui, étant mon souverain Maître, est aussi mon tendre Père, m'a exclusivement chargé pendant cette vie : la grande affaire, l'important négoce de la sanctification, du salut de mon âme, et d'aller le rejoindre au ciel oii il m'attend après mon court voyage sur cette terre. C'est son désir, c'est sa volonté (2), ce sont ses ordres précis, formels, dont rien ne saurait me dispenser. Mon bonheur, aussi bien que sa gloire, en dépend. Voilà donc ce dont je dois m'occuper^ In his quœ Patris mei sunt oportet me esse. »
Oh ! que nous serons heureux, mes frères, si nous en agissons ainsi! Oh! que nous serons heureux si, lorsque le divin Maître viendra nous chercher, au moment de notre mort, il nous trouvera veillant sur ses intérêts, qui sont aussi les nôtres, occupés de lui, et de nous-mêmes, mais par rw^'^ovikïm^Beati servi illi quos cum venerit Dominus invenerit vigilantes (Luc. xii) /
(1) « Fratres, rogamus vos ut negoHum vestrum agatis [T/iess. iv, U). »
(2) « Haec est voluntas Dei, sanctificatio vestra [Thess» iv, 3). »
Beatus servus quem cum veneril Dominus invenerit sic facieniem (Ihid.) Il nous Ta affirmé avec serment ; Amen dico vobis {Ibid.) ; il dira à chacun de nous ; « Bien, mon bon et fidèle serviteur^ parce que vous avez été fidèle dans le peu de choses que je vous ai commandées, je vous mettrai au-dessus de toutes les immenses choses que je possède. Entrez donc dans la joie de votre Maître ; Evge, serve bone et fidelis ; quia svper pauca fuis ti fidelis^ svpia mulla te consliluam-^ intra in gaudium Domini tui (^Maitli. xxv). )> CVst ainsi qu'en nous consacrant au service de Dieu par devoir naturel et par reconnaissance de nous avoir délivrés du péché, nous recueillerons le fruit de nos bonnes œuvres dans ce monde en nous sanctifiant, et nous atteindrons notre lin, la vie éternelle dans l'autre 5 Liberati a peccalo^ servi facti Deo^ habetis fructum vesirum in sanctificationem, finem vero vitam œternani» Ainsi soit-il.
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SAIiNTE MARIE SALOMÉ
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