L^MPORTANCE ET LA NÉCESSITÉ DU SERVICE DE DIEU
§ 9. L'UN NÉCESSAIRE, au sens absolu et au sens relatif, n'est que Dieu, seul absolument un et nécessaire en lui-même, et par rapport au Tout. — La sollicitude vertueuse de Marthe a rappelé au Seigneur la sollicitude coupable des chrétiens pour les doctrines et les biens de la terre. — Le discours de Jésus à Marthe les regarde. — Comme le Dieu créateur s'était défini lui-même dans l'Ancien Testament, le Dieu rédempteur s'est, dans ce discours, défini lui-même dans cette qualité particulière.
omme l'un des caractères propres de la parole humaine, c'est de dire peu de choses, ou des choses insignifiantes et ineptes dans beaucoup de mots; l'un des caractères propres de la Parole divine c'est, au contraire, de dire, en peu de mots, beaucoup de choses et les choses les plus sérieuses, les plus importantes et les plus sublimes.
Jésus-Christ n'a dit à Marthe que ce peu de mots bien simples et bien courts : « Marthe, vous vous préoc- « cupez, vous vous troublez de plusieurs choses. La « chose unique est nécessaire. Marie a choisi la meil- « leure part qui ne lui sera point ôtée. » Mais qui pourrait jamais dire le nombre, le mystère, la gravité, l'importance des choses que ces courtes paroles renferment? Tâchons d'en expliquer, d'en comprendre au moins quelques-unes.
Faites attention d'abord, nous dit saint Augustin, au contraste de ces locutions : a Yous vous inquiétez de plusieurs choses, une seule chose est nécessaire. Turbans ergaplurima. Unum est necessarium. Le mot
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PLUSIEURS est ici mis en opposition du mot UN. » Or, quelles sont ces c/w^é-s essenûeWemaui plusieiws dont, dans la personne de Marthe, le Fils de Dieu veut nous détourner, et quelle est cette chose essentiellement une dont, dans la personne de Marie , il nous ordonne de nous occuper uniquement? Le même grand docteur va nous l'apprendre.
Ce qui est temporel, dit-il, a une fin-, ce qui finit manque de quelque chose -, ce qui manque de quelque chose n'est pas un tout, ce qui n'est pas un tout suppose d'autres choses ayant ce qui lui manque ^ ce qui suppose autre chose n'est pas seul; ce qui n'est pas seul, n'est pas absolument un. Ainsi , ce qui est temporel est nécessairement réparti en plusieurs choses, est nécessairement multiple, est nécessairement variable. Les CHOSES PLUSIEURS, plurima, de notre Evangile, sont donc les choses temporelles et sensibles, qui, par cela même qu'elles sont sensibles et temporelles, sont diverses, sont plusieurs, et lors même qu'on veut les appeler « des biens, » ce ne sont que des biens transitoires et fugaces (1).
Au contraire, ce qui est éternel, est infini; ce qui est infini, est nécessairement un tout; ce qui est un tout, est essentiellement un. Or, Dieu est l'être éternel, l'être infini, l'être tout, l'être un. Car Dieu, poursui saint Augustin, est cette première et essentielle unité, cette unité sacrée, l'origine, la source de toutes les unités , et dont tout ce qui est simple et un est le
(l) « Multa sunt, diversa sunt, quia carnalia sunt, quia tempora- « lia sunt; et si bona, transitoria sunt (loc. cit.). »
signe, remblème, le vestige qui l'indique et l'image qui le représente. Donc TUN mystérieux que Jésus- Christ a rappelé à Marlhe c'est Dieu (1). . Il est vrai qu'il y a trois personnes en Dieu, le Père, le Verbe et le Saint-Esprit, que saint Jean appelle la Trinité du ciel; Tressunt qui testimonium dant in cœlo : Pater, Verbum et Spiritus sanctus (I Joan.\ Mais comme une même nature divine se répète tout entière dans chacune des divines personnes, ces augustes personnes, ajoute le même Evangéliste, se rapportent l'une à l'autre, s'unissent entre elles dans l'unilé la plus magnifique et la plus parfaite, et ne font qu'uN-, Et hi très unum sunt (ibid.). Ainsi donc, reprend saint Augustin, I'un nécessaire de notre Évangile est cette céleste et ineffable Unité divine oii le Père , le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu'UN , l'un infini et parfait (2).
Mais pourquoi notre aimable Sauveur a-t-il appelé ce Dieu trine et un (d'Un nécessaire? » Et quelle est la signification de cette profonde et mystérieuse parole? C'est ce que, maintenant, je dois vous expliquer. Et vous serez, en même temps, étonnés et édifiés de la portée de cette parole de notre Évangile.
Dieu est le seul être essentiellement nécessaire, d'abord, A' une manière absolue. Car Dieu est le seul être qui EST par la nécessité même de sa nature. Dieu
(1) € Uiiitas seu simplicitas est vestigium Dei, qui est prima, « essentialis et increata Unitas, omnium unitatum fons et origo. Unum, « Deus {Ibid.). »
(2) « Unum, illud supernum ubi Pater, Verbum et Spiritus sanc- « tus unum sunt {loc. cit,). »
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est le seul être pour qui il est impossible qu'il ne soit pas, et dont la non-existence serait VE/re n étant pas : ce qui est une contradiction dans les termes, une impossibilité. L'être et l'existence ne sont pas deux choses distinctes en Dieu. Il est son propre être, sa propre existence-, et son existence et son être sont tout lui. Il n'a jamais été à l'état de simple possibilité. Il n'est point passé de l'état de la puissance k être, à l'état de l'existence. Il a été toujours ce qu'il est; il sera toujours ce qu'il a été; il a été, il est, il sera ce qu'il est, dans toute la plénitude et la puissance de l'être.
Dieu est, en second lieu, le seul être nécessaire A'une manière relative^ par rapport à tout ce qui n'est pas lui. Car rien n'est et ne saurait être hors de lui, que par lui, qui seul est par lui-même. Rien n'est et ne saurait être que par lui qui, ayant seul tout l'être, seul peut faire que ce qui n'est pas, soit. Rien n'est et ne saurait être qu'en recevant l'être par lui, qui seul possède tout l'être, et qui seul peut le donner hors de lui, par la seule puissance de cette parole qui appelle à l'existence ce qui n'est pas comme ce qui est (I Cor.), et sans toucher à sa propre substance, et sans la moindre altération ou diminution de son être, — l'Immuable ne pouvant pas être altéré, ni l'Infini s'amoindrir, — mais restant toujours dans l'identité éternelle, dans l'intégrité de son propre être.
En même temps que seul il est la raison, la cause, la source unique de tout ce qui est, Dieu en est aussi l'unique base et l'unique support. Comme rien n'est que par lui {^ex ipso omnia)^ rien n'est qu'en lui (m
ipso omnia). Il n'a qu'à retirer l'être qu'il a donné, pour que ce qui est ne soit plus. Si, par une hypothèse impossible, il venait un seul instant à manquer, rien de ce qui est ne lui survivrait. Tout s'affaisserait, tomberait en défaillance et finirait avec lui. Rien ne serait plus. Car comment la moindre chose pourraitelle conserver son être, si l'Être universel, à qui seul tout ce qui est emprunte son être, venait à cesser d'être? Et comment, rien ne conservant plus son être, la moindre chose pourrait-elle exister encore? Tout donc s'abîmerait et disparaîtrait dans un gouffre sans fond. Le néant remplacerait l'Être absolu; le néant infini trônerait sur les débris de l'Être infini.
Ainsi donc, en attribuant à Dieu cette grande qualité d'uN NÉCESSAIRE, saus aucunc détermination, sans aucune limitation, par rapport à sa nature, par rapport aux choses qui sont hors de lui 5 nous ayant parlé de Dieu comme de I'un nécessaire au sens absolu et universel^ Jésus-Christ son Fils nous a appris que le Dieu TRiNE et UN est l'unique être absolument nécessaire en lui-même, et universellement nécessaire par rapport au Tout.
Mais il n'a pas suffi à son amour de nous donner une idée si neuve et si sublime de Dieu.
Dans son voyage au Calvaire, les saintes femmes qui l'accompagnaient en le regrettant, et fondant en larmes sur ses ignominies et sur ses douleurs; Mulieres multœ plangebani et lamentabantur eum (Luc. xxiii); elles n'accomplissaient envers lui qu'un pieux et religieux devoir. Cependant leur désolation profonde rappela à sa pensée la désolation plus profonde encore de
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toutes les femmes de Jérusalem , lorsque cette ville aurait été assiégée et détruite pour avoir renié et crucifié le Messie; et il se mit à haranguer, pour la dernière fois, ce peuple apostat pour le convertir, en le menaçant des plus affreux supplices dans cette vie, et de supplices bien plus affreux encore dans l'autre, après le jugement dernier {Ibid.).
De même, dans la circonstance dont il s'agit dans ce moment, Marthe n'était préoccupée que de la pensée de traiter, le plus convenablement que possible, le Seigneur, et ne faisait qu'une belle et vertueuse action. Cependant sa demande que Marie renonçât à l'audition de la parole de Dieu pour aller partager ses soins domestiques , ses sollicitudes, son empressement exagérés pour l'ordre de sa maison, quoique inspirés par l'intention la plus sainte et la plus pure, rappelèrent à son Hôte divin cette foule de malheureux chrétiens qui, dans la suite des siècles, auraient abandonné Lui, Fils de Dieu, la VOIE, la VÉRITÉ et la VIE, pour se livrer au péché et à Terreur-, ou qui se seraient laissés absorber par les soins des choses temporelles, de manière à oublier les choses éternelles, et ne se seraient occupés que de se créer une situation heureuse sur cette terre, au prix de la perte du ciel. Et c'est cette pensée, si pénible, si cuisante à son cœur de Sauveur, qui lui arracha ces paroles si douces, si touchantes, et en même temps si plaintives et si graves : a Marthe, « Marthe , pourquoi donc vous donnez-vous tant de « soUicitudes et tant de peines pour des choses qui ne (c les méritent pas? Souvenez-vous qu'il n'y a qu'une « seule chose qui soit vraiment nécessaire à l'homme.
« c'est de s'attacher à la vie que Marie a choisie « pour elle, et dont les avantages ne peuvent lui être « ravis. »
C'est donc moins à Marthe qu'à nous tous, — que la conduite de Marthe rappelait à son esprit et à son cœur, — que le divin Maître a adressé ce court mais important discours.
C'est ici, il est vrai, Tune des définitions de Dieu, tout à fait propres et dignes de Dieu , que le Fils de Dieu. Dieu lui aussi, autant que son Père, a donnée, et que Dieu seul pouvait donner de lui-même. Car lui seul se connaît parfaitement , et par conséquent c'est lui seul qui peut se définir et nous dire ce qu'il est.
Dans l'Ancien Testament, Dieu s'était défini CELUI QUI EST; QiLi est^ c'est-à-dire I'être par lui-même, l'ÊTRE en lui-même, I'être par essence, I'être par excellence, I'être complet, Têtre ahsolu, I'être éternel, I'ÊTRE parfait; en un mot I'ÊTRE; Qui est. Mais cette magnifique et suhlime définition ne paraît se rapporter qu'à la perfection infinie de la Nature Divine, à son Aséiié, à son éternité, à son indépendance, à sa grandeur, à sa majesté. C'est donc particulièrement la définition du Dieu créateur et maître de l'univers.
Or, la nouvelle définition que Jésus-Christ a donnée de Dieu dans notre Évangile, en l'appelant TUN NECESSAIRE, d'un côté a tout le sens profond et la haute portée de l'ancienne définition; car l'UN, au sens absolu, n'est lui aussi que lÊTRE absolu. Mais de l'autre côté, cette nouvelle définition nous étant, dans la personne de Marthe, particulièrement adressée, cet
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UN absolu nous étant présenté comme la seule chose qui nous est nécessaire^ le seul objet que nous devons chercber, que nous devons poursuivre, pour atteindre notre but et faire notre salut ; elle exprime d'une manière toute particulière la miséricorde, la IfOnté de Dieu, sa sollicitude, son amour, sa tendresse pour l'bomme ; elle est spécialement la définition du Dieu rédempteur qui s'est fait homme pour sauver l'homme. Tâchons donc de la bien comprendre sous ce dernier rapport, d'un si grand intérêt pour nous.
g 10. Explication de la grande doctrine de l'UN NÉCESSAIRE. — L'homme a un besoin essentiel de la Vérité infinie pour son esprit, du Bien infini pour son cœur, de la Perfection infinie pour son corps et pour tout son être, pendant la vie et après la mort. — Le Dieu trine et un, et l'Homme-Dieu étant tout cela pour l'homme, le Dieu trine etun et l'Homme-Dieu est seulement son UN NÉCES- SAIRE. — C'est sous tous ces rapports que Jésus-Christ a indiqué Dieu et s'est indiqué lui-même à l'homme , dans sa réponse à Marthe.
On vient de voir que Dieu , seul être nécessaire d'une manière absolue par rapport à lui-même, est aussi le seul ÊTRE NÉCESSAIRE d'uuc manière relative^ par rapport au Tout. Mais de cette dernière manière, il est tout particulièrement le seul être nécessaire par rapport à l'homme.
Selon une profonde parole de saint Thomas, à la différence près que Fintellect divin est en acte à tout parce qu'il connaît tout actuellement et par un acte unique, et que l'intellect humain est seulement en puissance à tout parce qu'il ne peut connaître que successivement, et par différents actes, ce
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qui est cognoscible; ce dernier intellect est cependant apte à recevoir en lui toute connaissance (I), et aucune vérité ne lui est absolument inaccessible , étrangère; Intellectus est ad omnia. Il a donc une capacité infinie , — autant qu'une qualité infinie peut se trouver dans un être fini. — Or, une capacité infinie de connaître ne peut pas être remplie par des connaissances finies, quels que soient leur nombre, leur variété et leur importance. C'est pourquoi l'homme, au fur et à mesure qu'il obtient des connaissances, s'applique avec un nouveau transport à acquérir des connaissances toujours nouvelles. Il n'est jamais content de ce qu'il sait; il aspire toujours à savoir davantage, et ne dit jamais : « C'est assez. » Ce qu'il sait l'entretient, le flatte, pour quelques moments, sans le satisfaire. Il veut tout connaître, tout savoir; il veut, en un mot, le Vrai absolu, le Vrai infini. Et il ne dédaigne les vérités connues , et il ne cherche , au prix des plus grands et obstinés travaux, à deviner la vérité inconnue, que parce que l'inconnu se présente à sa
(1) Qu'on fa?se bien attention qu'il n'est question ici que de connaissance et non pas de compréhension. De ce que, comme il n'y a pas d'objet sensible qui ne puisse être vu par l'œil corporel, il n'y a pas d'objet intellectnel qui ne puisse être connu par l'esprit, il n'en suit pas que l'esprit humain puisse tout comprendre. Car, même au ciel, où les bienheureux verront l'Essence divine, la Trinité des personnes et tous les attributs de Dieu , cependant ils ne verront pas tous les degrés éternels de ces attributs, parce qu'ils sont infinis. Ils verront donc clairement Dieu, sans jamais le comprendre totaliter. et adéquate-, parce qu'il n'y a pas d'équation possible entre une intellection finie et la cognoscibilité intrinsèque de Dieu , qui est infinie.
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pensée comme quelque chose d'infini et d'absolu. Mais le Vrai Infini, le Vrai Absolu, c'est Dieu. La seule connaissance de Dieu peut donc satisfaire la soif dont l'intellect humain est dévoré , la soif de tout savoir. Dieu est donc I'être absolument nécessaire pour l'esprit de l'homme.
Il en est de même de son cœur. Ce cœur aussi est a TOUT; Voluntas est ad ornnia. Sa capacité, par rapport à tout Bien, est autant infinie que la capacité de l'intellect par rapport à tout Vrai. Or, une capacité infinie de recevoir le Bien ne peut être remplie par des biens finis, quels que soient leur nombre, leur variété et leur importance. C'est pourquoi aussi l'homme, au fur et à mesure qu'il acquiert des biens, s'élance avec une nouvelle ardeur, et même avec une espèce de fureur, à la poursuite de nouveaux biens; il n'est jamais content de ce qu'il possède; il aspire à posséder toujours davantage ; il ne dit jamais : « C'est assez. » Ce qu'il a déjà, Tamuse, le distrait pour quelques instants, sans le rassasier. 11 veut tout posséder, jouir de tout. Il veut, en un mot, le Bien absolu, le Bien infini. Et il n'est indifî"érent au bien présent, et il ne dirige sou activité à saisir, au prix des plus grands sacrifices, le bien éloigné, que parce qu'il envisage le futur comme quelque chose d'infini et d'absolu. Mais le Bien infini, le Bien absolu, c'est encore Dieu. La seule possession, la seule jouissance de Dieu, peut donc apaiser la faim qui le tourmente de tout avoir, de jouir de tout. Dieu est donc I'être absolument nécessaire au coeur humain.
En troisième lieu, comme Dieu est trine dans les
personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, notre âme est trine, elle aussi, dans ses facultés : la faculté de se former les idées — ou d'engendrer elle-même, dans les profondeurs de son être, sa parole intérieure, son propre verbe-, — la faculté de raisonner, et la faculté de vouloir. Mais, être spirituel, être sans composition et sans parties, être purement et essentiellement simple, le Dieu, tiine dans les personnes, est le Dieu essentiellement un dans sa nature. Et de même, être spirituel, être sans composition et sans parties, être simple, notre âme, trine dans ses facultés, est essentiellement une dans son être. En sorte que le grand et incompréhensible mystère de I'Unité et de la Trinité de Dieu, qui, d'après saint Thomas, se trouve même dans les créatures irrationnelles par rnode de trace ou de vestige, se trouve dans notre âme par mode de ressemblance (i). Vraie image de Dieu donc, autant que l'être fini peut l'être de l'Être infini, et la créature du Créateur, notre âme est en quelque sorte Dieu en miniature, Dieu en relief, Dieu en effigie, Dieu en petit; {Ego dixi : DU estis). Et dès lors elle n'a de rapport qu'avec Dieu. Una uni, disait un grand serviteur de Dieu. C'est-à-dire que l'âme, qui, trine dans ses puissances, est essentiellement une dans son être, ne peut appartenir aux choses temporelles, créées, finies, sensibles, qui sont plusieurs; elle ne peut appartenir qu'au Dieu qui, trine dans les personnes, est essentiellement UN dans sa nature.
(l) « Mysterium Trinitatis invenitur in creaturis irralionalibus « per modum vestigii; in creaturis rationalibus per modum simili- « tndinis. »
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Encore, comme Jésus-Christ est double, par rapport a ses deux natures, la nature divine et la nature humaine; l'homme aussi est double par rapport à ses deux substances, la substance de l'àme et celle du corps. Mais la nature divine étant, en Jésus-Christ, substantiellement unie à la nature humaine, dans l'unité de la personne du Verbe, ce Christ, réellement double, quant aux natures, est absolument un quant à la personne-, et, de même, l'âme et le corps étant dans l'homme substantiellement unis dans l'unité de l'être de Tàme, Thomme, réellement double, quant aux substances, est absolument un quant à l'être. Vraie image du Christ, Dieu et homme, comme il est âme et corps, l'homme est donc, en quelque sorte, Jésus- Christ en petit, Jésus-Christ en miniature, Jésus-Christ en rehef, Jésus-Christ en ligure, comme l'a dit saint Paul (^Adam primus^ forma Futur i). Il n'a donc des rapports essentiels qu'avec l'Homme-Dieu. Il tend à lui comme à l'unique objet qui peut relever, perfectionner tout son être. Car, comme l'a dit encore saint Paul, ce n'est qu'en Jésus-Christ et par Jésus-Christ que nous pouvons devenir la justice même, la sainteté même de Dieu \ Ut inveniamur jiLstitia Deiin Illo. Ce n'est qu'en Jésus-Christ et par Jésus-Christ que nous pouvons devenir l'homme complet, l'homme parfait, par rapport à l'âme et par rapport au corps; In virum perfectum, in mensuram œtatis plenitudinis Christi,
C'est pourquoi l'homme cherche toujours et partout Dieu, mais sous des formes sensibles ; Dieu qu'il puisse non-seulement connaître par son intelligence, et aimer de tout son cœur, mais aussi voir, toucher par ses
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sens, se l'approcher, se l'approprier, le porter en luimême {Portate Deum in corpore vestro), et s'unir à lui de la manière la plus intime, au moyen de la manducation corporelle, pour ne vivre que par lui, avec lui et en lui (Qui mandncat me et ipse vivet propter me). C'est pourquoi, à la simple pensée, au simple nom de ce Dieu, de ce Seigneur vivant dans l'humanité qu'il a assumée, tout homme que l'orgueil de la raison n'a pas rendu insensé et que le vice n'a pas abruti, se sent attiré vers lui, et, comme l'a dit le Prophète, en entendant prononcer le nom de cet Homme-Dieu, non-seulement son esprit et son cœur, mais ses sens aussi, sa chair, ses os, humiliés par l'héritage du péché, palpitent d'amour, tressaillent d'un mouvement involontaire de joie secrète, d'ineffable bonheur j Caro m,ea et cor meum exultaveruiit in Deum vivurh. Exultabunt Domino ossa humiliata. C'est pourquoi, lorsqu'il ne connaît pas ce Dieu-Homme, ce Christ véritable, il se fabrique des hommes-dieux faux, des faux Christs, des idoles, et vénère leurs images, et se plaît à tout ce qui leur a appartenu, et mange des victimes qui leur ont été immolées. En sorte que comme, par son intelligence, il cherche la Vérité infinie, même dans l'erreur qui le trompe; comme, par son cœur, il cherche le Bien infini, même dans le mal qui le fait malheureux 5 de même il cherche par son corps aussi, en un mot, partout son être, I'Homme-Dieu, ou laPeifection infinie, même dans les faux cultes qui le dégradent. Dieu, Trine et Un, et l'Homme-Dieu, Cbt donc nécessaire à l'homme, non-seulement comme cause unique de son être, mais aussi comme condition unique de son bien-
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être et de sa perfection-, non-seulement comme son principe, mais aussi comme son centre, son but, sa lin.
Mais, né dans le temps, l'homme n'est pas destiné à finir avec le temps. La mort n'est qu'une phase, un changement, une vicissitude dans l'existence de l'homme : elle n'est pas sa destruction : Vita mutahtr^ non toilitur [Litu7\ Rom.), Être simple, spirituel, étranger à toute espèce de composition, comme les Anges, comme Dieu lui-même, l'àme humaine partage par sa nature même leur incorruptibihté. Et comment en serait-il autrement?
Tout être n'EST qu'aux mêmes conditions auxquelles il OPÈRE-, Operalio sequitur esse. L'âme humaine PENSE, RAISONNE, VEUT par sa propre vertu, et non par la vertu du corps. Elle raisonne, veut^ QUOI- QUE elle soit unie au corps, et non PARCE QUE elle est unie au corps.
Différemment de l'âme sensitive de la brute et de l'âme végétative de la plante, dont toute opération, toute vie et par conséquent tout Vêtre encore dépendent du corps et qui doivent elles encore cesser d'être, disparaître avec le corps; l'âme humaine, au contraire, vivant de sa propre vie dans le corps , mais sans le corps, ne peut être atteinte par la corruption du corps; elle survit au corps, elle est immortelle.
Encore, dans ce sublime composé qui s'appelle l'HOMME, l'âme est la /orme substantielle, le corps en est la matière. 11 est propre à la Sagesse infinie, qui a créé l'univers, ^'harmoniser la matière des êtres composés avec leur /orme. Or \'à forme de l'homme, l'âme, étant une /orme par elle-même immortelle, il
était très-convenable, dit saint Thomas, que Dieu lui donnât une matière digne d'elle, en harmonie avec elle, c'est-à-dire un corps immortel comme elle. Donc, par un privilège tout particulier accordé à la matière^ à laquelle il a uni l'âme humaine, dans la création de l'homme, Dieu donna au corps liumain une espèce à' incorruptibilité , afin qu'il fut une viatière propre d'une telle forme qui est incorruptible, et afin que, comme l'âme vit toujours , le corps vive toujours, lui aussi, par la vertu et l'énergie de l'âme (1).
Dieu a donc créé l'homme inexterminable(2). La mort n'est pas son œuvre (3). Elle n'est entrée dans le monde qu'à la suite du péché (4). La mort n'est donc qu'un accident survenu à la nature humaine par le péché (5).
C'est par son essence encore que l'âme humaine est la forme du corps. Il est contre la nature qu'une forme toujours subsistante soit toujours séparée de sa matière. 11 est donc contre la nature que l'âme humaine soit séparée de son corps ; mais rien de ce qui est contre la nature ne peut être perpétuel. 11 n'est donc pas pos-
(1) « In institatione humanœ naturac Deus aliquid corpori liu- « mano aUribuit supra id quod ei ex naluralibus principiis debebatur, o scilicet, incorruptibilUatem quamdam, per quam convenienter « suas formae cooptaretur : ut sicut animse vita perpétua est, ita « corpus, per aniviam, perpetuo viveret [Contr. Gentil., lib. IV, « c. 81). »
(2) « Creavit Deus homuiem inexterminabilem (Sap. m, 23), »
(3) « Deus mortem non fecit [Sap. m, 13). »
(4) a Per peccatum mors (Jf?om. v, 12)f^»
(b) « Est igitur mors quasi accidens , superveniens homini per « peccatum(D. Thomas, toc. cit.). »
ou l'un NÉCESSAIEE, ETC. 107
sible que i'àme humaine soit toujours sans le corps (l). Elle doit donc reprendre son corps et être réunie au corps. Les corps humains ressusciteront un jour. Et cette résurrection, surnaturelle quant à son exécution, — car elle n'aura lieu que par la puissance infinie de Dieu, — sera la chose la plus naturelle quant à son but (2). Ce sera la recomposition nécessaire de Tordre primitif naturel, car il ne peut pas être dit que la créature ait, par sa méchanceté, éludé pour toujours le dessein du Créateur. Ainsi l'homme primitif, riiomme de la création, que, par sa rédemption, Jésus-Christ a restauré i^Instaurare omnia in Christo) , sera tout entier, âme et corps, rendu à la vie immortelle, et vivra dans Téternité.
Nous venons de voir que dans ce monde, où, cependant, il y a tant d'objets qui l'arrêtent, qui le distraient, qui Tentretiennent et Famusent , Thomme ne peut cependant se passer de Dieu-, et que Dieu est la seule chose nécessaire pour contenter son esprit, pour remplir son cœur, pour relever et perfectionner son corps même et tout son être. Donc à plus forte raison, ne pourra-t-il guère se passer de Dieu , à plus forte raison Dieu sera pour lui la seule chose nécessaire j
(1) « Anima, secundum suam essentiam, est forma corporis. Est « igitur contra naturam absque corpore esse. Nihil autem, quod est « contra naturam, potest esse perpetuum. Non igitur perpcluo « anima absque corpore erit (S. Thom., ibïd.), »
(2) « Resurrectio, quantum ad finem, naturalis est, in quan- « tum naturale est animse esse corpoii unitam ; sed piincipium ejus « activum non est naturale, sed sola divina virtute causatur (Idem., « Ibkl.). »
108 KOxAIÉLIE II. — JÉSUS-CHRIST CHEZ MARTHE
SOUS ce triple rapport, dans l'autre monde, où il n'y a d'aiitre objet que Dieu ; où Dieu n'est pas seulement le souverain Bien, mais aussi le bien unique; où Dieu n'est pas seulement le bien essentiel de l'homme, par sa nature, mais aussi son bien absolu par nécessité. Car comment se passer de Dieu, là où Ton ne trouve d'autre bien que Dieu? C'est ce qui faisait dire au Prophète : (( Dans l'autre vie, bien plus que dans cette vie ici \ au ciel bien plus que sur cette terre, je ne puis vouloir, je ne puis chercher que le Dieu de mon cœur ; et seul le Dieu qui est ma vraie part, mon héritage dans le temps peutTôtre aussi dans Téternité (l). L'unique chose donc que je lui demande toujours , que je poursuis toujours de toute l'ardeur de mes désirs, c'est luimême, c'est d'habiter toujours dans sa propre maison, en sa compagnie (2). »
Ainsi donc. Dieu estrUN absolument NÉCESSAIRE à l'esprit de l'homme comme Vérité infinie; au cœur de l'homme, comme ^z'^n infini; au corps et à tout l'être de l'homme, comme Perfection infinie^ nonseulement pendant cette vie, mais aussi après la mort; or, c'est sous ces différents rapports que notre aimable Sauveur a, dans notre Évangile, recommandé de la manière la plus énergique, Dieu à notre étude, à nos recherches, à nos soUicitudes, à notre foi, à notre espérance, à notre amour.
Car, d'abord, par cela même qu'il nous a présenté
(i) « Quid mihi est in eœlo, et a te quid volui super terram? « Deus cordis mei, et pars mea Deus, in œternum {Psal. lxxh, 2 G). »
(2) « Unam petii a Domino, hanc rcquiram : ut inhabitem in domo « Domini omnibus diebus vitœ nieœ [Psal. xxvi, 4). »
Dieu comme notre unique chose nécessaire, dans un sens indéterminé et absolu , et sans préciser aucun rapport particulier sous lequel ce Dieu nous est nécessaire, il nous a évidemment déclaré que Dieu nous est nécessaire dans tous les sens et sous tous les rapports par rapport ta l'âme, par rapport au corps, en un mot par rapport à tout notre être. Et par cela même qu'il n'a pas circonscrit non plus cette nécessité à aucune époque, à aucun temps en particulier, il nous a aussi avertis de la manière la plus claire que ce besoin impérieux que nous avons de Dieu, est pour nous de toutes les époques, de tous les temps, et que Dieu est notre un NÉCESSAIRE non-soulemeut dans le présent , mais encore dans l'avenir.
§. 11. Commentaire que Jésus-Christ lui-même a fait, dans le même Évangile, de la doctrine sur rUN NÉCESSAIRE. —On ne possède la vérité de Dieu que par l'humilité et la docilité de la foi. — Cette vérité est autant nécessaire <à la vie de l'intelligence que le pain l'est à la vie du corps. — Dans ses égarements, l'humanité n'a jamais perdu entièrement cette vérité; et c'est de quoi elle a vécu. — L'Église catholique seule est la vraie maison de Marthe, où se trouve Jésus-Christ enseignant. — Il n'y a qu'une seule religion : celle que le Dieu créateur a révélée, que le Dieu rédempteur a perfectionnée, que le paganisme a corrompue, que l'hérésie a mutilée et que l'Église catholique seule conserve dans sa pureté et dans son intégrité. — A quoi sert la raison? — Nécessité de croire à l'Église pour faire son salut.
Ce commentaire de l'uN nécessaire, de cette parole si simple et si sublime, si courte et si immense, prononcée dans le temps comme un écho solennel de l'éternité, c'est Jésus-Christ lui-même qui nous l'a donné.
Dès l'instant où il est entré dans la maison de
no HOxMÉLIE ir. — JÉSUS-CHRIST CHEZ MARTHE
Marthe , Marie s'était empressée d'aller s'asseoir à ses pieds ; elle était demeurée là immobile, et comme insensible à tout le bruit qui se faisait autour d'elle-, elle était restée là absorbée dans un recueillement profond, écoutant, avec une foi aussi vive que son humilité était parfaite, la parole du Yerbe qui, après avoir retenti dans cette maison fortunée, se répétait du son le plus harmonieux et le plus doux dans son cœur; Aiidiebat verbum illïus. Cela lui a valu l'éloge le plus grand et le plus sublime qu'aucune créature humaine, — la sainte Vierge exceptée — ait jamais reçu de la bouche de Dieu lui-même, l'éloge d'avoir elle, pour
SON COMPTE, RÉALISÉ LA GRAINDE DOCTRINE DE l'UN NÉ- CESSAIRE par la manière dont elle a écouté la divine PAROLE; Unum est necessariimi ; Maria optimam parlem clegit. Audiebat verbum illius. Or, un tel éloge, dans de telles circonstances et par de tels motifs, n'est autre chose qu'une leçon pour tous. C'est la leçon : Que Dieu est I'un nécessaire \iOi\vX esprit de l'homme, et que l'homme ne le partage par son esprit qu'en écoutant avec une humilité profonde, avec une foi vive, la parole de Dieu.
Ailleurs il avait dit : « V homme ne vit pas seulement de pain^ mais de toute parole qui procède de la bouche de Dieu (1). » C'est-à-dire que la parole de Dieu ou la Vérité — car toute parole de Dieu est vérité — est aussi nécessaire à l'homme pour vivre de la vie de l'intelligence que le pain lui est nécessaire pour
(l) « Non in solo pane vivit homo, sed in omni vcrbo quod prou ctHÎit deore Dei [Maith., iv, 4). »
ou l'un NECESSAIRE, ETC. IH
vivre de la vie du corps. Mais c'est particulièrement dans l'Évangile que nous expliquons que le divin Maître a révélé cette même doctrine dans tout l'éclat de sonimnortance, en disant d'une manière tranchante et absolue que l'humble audition de la parole de Dieu est l'Un nécessaire pour l'esprit de l'homme. Car c'a été nous dire que toute étude, tout raisonnement, tout enseignement, toute science, venant simplement de l'homme, n'est rien, n'aboutit à rien, et que l'homme peut s'en passer sans éprouver pour cela le moindre dommage pour son âme, ni dans ce monde ni dans l'autre; mais qu'au contraire la foi dans la parole de Dieu est tout pour son intelligence, est sa vraie nourriture, sa nourriture unique, sa vie, et que renoncer à cette foi c'est périr, dans Tordre intellectuel, et par contre-coup, c'est se corrompre, se dégrader, s'abrutir et périr encore dans l'ordre physique.
Et qu'on n'oppose pas que le genre humain entier avait, avant la venue du divin Sauveur sur la terre, abjuré la vérité de Dieu pour ne suivre que les erreurs, les extravagances, les folies, les fausses religions, tristes créations de l'orgueil et du sensualisme de rhomme, et que cependant le genre humain n'en a pas moins subsisté pendant quarante siècles. Car, au milieu de ses égarements dans les voies de l'idolâtrie et de la superstition, le genre humain n'a jamais et nulle part cessé de croire à l'existence d'un Dieu unique, éternel , ayant tout fait par sa toute-puissance et gouvernant tout par sa providence. Les croyances et le culte des faux dieux, qu'il s'est fabriqués dans l'intérêt de ses passions (dieux subalternes pour lui et que
le Dieu suprême aurait créés comme tout le reste) , lui ont fait oublier le vrai et unique Dieu, créateur et maître de l'univers. L'idoiâtrie n'a été que l'abus du dogme de l'existence des bons et des mauvais esprits, qui est lui-même une vérité. Le genre bumain n'a jamais et nulle part cessé de croire à la spiritualité et à l'immortalité de l'âme, à l'efficacité du suffrage des vivants pour le soulagement des âmes des morts, à rétemité des peines et des récompenses de l'autre vie, à l'existence d'une loi morale descendue d'en baut, dont l'observation ou la violation font l'bomme de bien ou le scélérat , à la vertu du repentir et de la pénitence pour la destruction du pécbé. Le genre humain n'a enfin jamais et nulle part cessé de croire à la cbute originelle et à un Médiateur divin qui devait la réparer 5 à la nécessité du sacrifice, du culte, de la prière, du jeûne, des sacrements ou de certains rites expiatoires, purifiants et sanctifiants l'âme, au moyen de signes sensibles appliqués au corps. Il a bien altéré, ou, selon l'expression du Propbète, il a bien amoindri (1) ces grandes vérités qui constituent la vraie religion, quant aux interprétations et aux formes qu'il leur a données et à l'application qu'il en a faite; mais il ne les a jamais niées quant à leur essence, à leurs principes, à leur origine divine et à leur vérité. La même Providence qui n'a jamais laissé manquer à l'humanité sa nourriture corporelle, le pain , ne lui a jamais laissé manquer non plus la nourriture de l'in-
(1) « Quoniam DlMINUTiE sunt veritates à flliis hominum [Psal.
ou l'un NEGESSAlllE, ETC. 113
telligence, la vérité. Au moyen des traditions universelles et constantes, fidèles échos de la révélation que Dieu fit à l'homme en le créant, et qui par le langage se sont répandues et établies dans toute Thumanité, le Verbe divin a toujours enseigné l'homme, a été la vraie lumière éclairant tout homme venant dans ce monde. Comme donc, avec des aliments sains en euxmêmes, mais corrompus, mais altérés, on vit mal, mais enfin on vit, de même par sa foi aux vérités divines , seuls aliments sains et propres de l'intelligence, mais corrompus, altérés par la licence de la raison particulière, l'humanité païenne a mal vécu, mais enfin elle a vécu et vit encore \ et elle n'a vécu et ne vit quede cette nourriture divine, quoique mal préparée et mêlée à l'élément humain. En sorte que si le genre humain avait jamais pu perdre tout à fait ces vérités, il y a déjà longtemps qu'il aurait péri par l'anthropophagie et le suicide. Tellement la vérité de Dieu est Tun nécessaire à la vie de l'esprit, et conséquemment encore à la vie corporelle de l'homme-, Unum est necessarium.
Nous venons de voir que la maison de Marthe et de Madeleine, où Jésus-Christ faisait entendre sa parole, que les saintes sœurs réalisaient par leurs vertus et leurs œuvres, était le vrai sanctuaire de Dieu sur la terre, la figure fidèle, sensible de l'Eglise. Car l'Eglise n'est qu'une société d'hommes réunis au nom de Jésus- Christ, ayant Jésus-Christ au milieu d'eux (1), écou-
(1) « Ubi sunt duo vel très congregati in nomine meo, ibi sum « ego in medio eorum {Matth. xviii). » Remarquez ici qu'il est in-
tant la parole qu'il leur fait entendre par Forgane de ses ministres, et la traduisant en action. L'Eglise n'est que la vraie Sion, la montagne du Seigneur, où Jésus- Christ se trouve assis en vrai roi, prêchant la vérité de Dieu, l'imposant comme une loi, et entouré de sujets fidèles, heureux de l'écouter et de lui obéir (1).
Donc Jésus-Christ prêchant dans la maison de Marthe et de Madeleine la grande doctrine de la vérité divine comme la seule absolument nécessaire à l'intelhgence humaine , c'est Jésus-Christ nous apprenant que cette vérité divine, dépouillée de tout mélange humain , et aussi pure et entière qu'elle l'a été en sortant la première fois de la bouche de Dieu : et qui avant sa venue au monde ne se trouvait que dans la Synagogue, après cette venue elle ne se trouve que dans l'Église. /
Qu'est-ce, en efTet, que la doctrine de l'Eglise? C'est la doctrine de la révélation que Dieu fit au monde au commencement du monde ^ qui, propagée dans le
contestable que ies associations religieuses existant en deliors du catholicisme, ne se sont formées qu'au nom de Mahomet, ou de Fhotius, ou de Luther, ou de Calvin, ou d'Henri VIU, etc., et qu'il n'y a que l'Église catholique dont il est impossible d'indiquer un homme au nom duquel elle se serait réunie. Preuve évidente qu'elle seule est réunie au nom de Jésus- Christ; qu'elle seule possède Jésus-Christ au milieu d'elle; qu'elle seule est la vraie Église, la vraie société de Dieu, le vrai tabernacle de Dieu au ■milieu des hommes, où Dieu habite avec l'homme (Apoc). Tandis que les autres prétendues Églises ne sont que des associations purement humaines...
(l) « Ego autem constitutus sum rex ab eo super Sion, montem « sanctum ejus, praedicans piœceptum ejus [Psal. n}. »
monde par la tradition, s'y est toujours maintenue dans l'ensemble de ses principes; qui, renouvelée par les patriarches et les prophètes au peuple juif, s'est conservée chez lui dans toute la pureté de ses formes ; ■qui, complétée et perfectionnée par Jésus-Christ, subsiste toujours chez le peuple catholique dans toute l'intégrité de son complément , dans tout l'éclat de sa perfection. En sorte que comme il n'y a qu'un Dieu, une humanité, il n'y a qu'une seule expression vraie des rapports entre l'humanité et Dieu, que Dieu a fixée et révélée lui-même. Et comme l'ensemble, l'expression de ces rapports constiKie la religion, il n'y a, il n'y a eu, il n'y aura jamais qu'une seule rehgion vraie. Ce qu'on appelle les différentes religions ne sont pas au fond des religions diverses; ce ne sont que des altérations, des mutilations plus ou moins profondes, plus ou moins absurdes, plus ou moins sacrilèges de l'unique vraie religion. Et la religion catholique n'est, à elle seule, cette unique et vraie religion , que parce qu'elle est la religion de tous les temps, de tous les lieux, la religion universelle de l'humanité, la rehgion révélée et promise par le Dieu créateur et accomplie et perfectionnée par le Dieu rédempteur; la religion divine, moins les altérations et les superstitions dont le paganisme l'a défigurée, et moins les mutilations que lui a fait subir l'hérésie.
En prêchant dans la maison de Marthe et de Madeleine la doctrine de la vérité divine comme le seul aliment absolument nécessaire pour l'esprit humain, le Fils de Dieu déclara Madeleine seule très -heureuse d'avoir écouté avec docihté et accompli avec fidélité
116 HOMÉLIE II. JÉSL'S-CimiST CHEZ MARTHE
cette vérité divine:, Maria optimam partem ehgit. Et par là, tout en nous apprenant d'une manière pratique et sensii)le que Thomme ne trouve pas en lui-même, mais doit recevoir du dehors cette vérité divine ; Fides ex auditu (^Rom., i); qu'il ne doit pas aller la chercher dans les académies, mais dans les assemblées des fidèles réunis dans les églises -, qu'il ne doit pas la recevoir des philosophes, mais des Apôtres et de leurs successeurs, que le Fils de Dieu a chargés seuls d'instruire toutes les nations , leur enseignant tout ce qu'il leur avait commandé; Docete omnes génies,,, doccnies eos servare omnia quœcumque mandavi vobis (^Matth, xxvni); tout en nous apprenant, dis-je, ces grandes et importantes doctrines, il nous a appris aussi que la réflexion et le raisonnement ne servent à autre chose qu'à nous faire distinguer , au moyen de ce qu'on appelle les motifs de crédibilité , ces vrais Envoyés de Dieu de ceux qui ne le sont pas; la vraie Eglise resplendissante du grand caractère de la sainteté, de toutes ces associations soidisant des Églises, et qui, — leur histoire est là pour l'attester, — ne doivent qu'à l'orgueil, ou à l'avarice , ou à la sensualité , ou à toutes ces passions ensemble, leur naissance et leur durée. Il nous a appris que la réflexion et le raisonnement ne sont bons qu'à nous amener aux portes de la vraie maison de Marthe et de Madeleine , aux portes de l'Église ; et qu'une fois l'ayant trouvée cette heureuse maison, où est la chaire de Jésus enseignant, il ne s'agit plus de raisonner, mais de croire; il ne s'agit plus de discuter, mais d'obéir ; il ne s'agit plus de soumettre la foi à la
ou l'un NECESSAIRE, ETC. 117
lumière de la raison, mais de captiver la raison en hommage de la foi. Il nous a appris enfin que le salul ne se fait qu'à ces conditions; Qui crediderit . , . salvus erit (^Marc. xvi); et qu'en dehors de ces conditions il n'y a pas de lumière divine , de vérité divine ; il n'y a que condamnation et mort ^ Qui vero non crediderit condemnabitur Çlbid.)
§ 12. Continuation du même sujet. — La nécessité où est l'homme de recevoir la vérité par mode de foi, prouvée par l'expérience des philosophes anciens et modernes qui n'ayant voulu trouver la vérité que par leur raison, n'ont rencontré que le doute et l'erreur. Le Testament du désespoir et du scepticisme tracé dernièrement par un philosophe incrédule.
Voyez en effet ce qui arrive à l'homme qui ne veut pas recevoir la vérité divine du dehors, mais la trouver en lui-même; en d'autres termes, à l'homme qui ne veut croire qu'à lui-même. C'est la situation où se placèrent les anciens philosophes de la Grèce et de l'itah'e. Or quel a été le résultat de leurs recherches, de leurs raisonnements, de leurs discours?
Ce qu'il y avait d'universel et de constant dans les croyances de l'humanité était vérité. L'erreur, la superstition, ridolâtrie, n'étaient que dans les applications c/^yn-^n^é-s que les différents peuples avaient laites de ces mêmes dogmes, de ces mêmes vérités divines. L'erreur, la superstition, Tidolàtrie, étaient donc des crimes locaux, particuliers. Il était donc très-facile de connaître, rien qu'à ce signe, que c'étaient des créations humaines. Au lieu de faire cette distinction, les prétendus sages d'Athènes et de Rome rejetèrent en glohe toutes les traditions de l'humanité; ils ne voulu-
rent croire qu'à ce qu'ils auraient découvert en euxmêmes et par eux-mêmes; ils voulurent se créer la vérité au lieu de la recevoir-, ils se moquèrent de toutes les croyances des autres pour se complaire, s'extasier et s'évanouir, comme Ta dit saint Paul, dans leurs propres pensées; Evavverunt in cogitationibus suis (Rom. II.) Mais aussi, loin d'avoir jamais retrouvé une seule vérité qu'on ne connaissait pas, ils ne firent que renverser siicccssivement toutes les vérités que l'on connaissait déjà. Au lieu d'être des constructeurs, ils n'ont été que de vrais démolisseurs de toute vérité. Car il n'y a pas une seule vérité de celles qui forment le patrimoine inaliénable et impérissable de l'humanité, qui n'ait trouvé une secte de philosophe toute prête à la nier et à la combattre. Après avoir donc écrit quelques belles pages sur Dieu, sur l'àme et sur les devoirs qu'ils avaient appris à connaître, non par leur raisonnement, mais par la tradition, ils finirent par douter et même par nier Dieu, l'àme et les devoirs. En y regardant de près, comme l'a fait saint Paul, on ne surprend en eux que des hommes chargés de tous les vices, coupables de tous les crimes (Jbid.) ; on ne surprend en eux que de vains blagueurs et de vrais matérialistes, de vrais sceptiques et de vrais athées (1). Toute vérité leur échappa. Le prince de la philosophie grecque, Socrate, avoua que Tunique chose qu'il était par ~ venu à savoir, c était QU'IL NE SAVAIT RIEN (2),
(1) yoyQ'iV Essai sur la philosophie ancienne dans le 11" volume de nos Conférences et tout le v*^ chapitre de notre dernier ouvrage sur la Tradition et le Semi-rationalisme^
(2) « Hoc ununi scio me nihil scire, »
ou l'un nécessaire, etc. 119
et ne laissa à ses disciples que le doute universel en héritage. Le prince de la philosophie romaine, Cicéron, finit par dire à son tour : Tout est obscur dans la nature; tout a été rendu incertain par les dissensions et les disputes interminables et inconcluantes des plus grands hommes de la science. Je vois donc que je nai rien de mieux à faire que de rn en tenir à la doctrine QU'ON NE PEUT RIEN SAVOIR (1). Voilà donc ces grands raisonneurs, n'ayant voulu de la foi pour ne suivre que la raison, reniant eux-mêmes la raison et perdant toute raison et toute foi. Saint Paul nous a donc donné leur vraie histoire, leur histoire complète dans ces deux mots : « Ils ont passé leur vie à apprendre, et ils n'ont rien appris-, et, se disant les plus sages, ils n'ont été au fond que les plus insensés de tous les hommes (2). »
Quant aux philosophes modernes, qui ont répudié toutes les traditions et toutes les croyances de l'Église, comme les anciens, leurs pères, avaient rejeté toutes les traditions et toutes les croyances de l'humanité, il nous suffit de regarder autour de nous pour savoir ce qu'ils ont été capables de faire, en ne prenant que la raison pour guide, et où ils ont conduit les peuples à qui ils ont fait part des trouvailles de la raison. [Is n'ont rien édifié, eux non plus ^ sur leurs traces on ne
(1) (( In tanta obscurltate naturœ, dissensionibus tantis sumiiio- « ruiii viroruai, qui de conlrariis rébus tanlopere disputant, asseu- « liorliuic sentciiliœ : Nihïl percipï posse [Ace. ii). »
(2) « Semper discentes, et nunquani ad scientiaoi veritatis per- <f venienles (Il Tim. iii, î). Dicenles se esse sapientes, stulti facli « sunt [Rom. u). »
renconlre que des débris ensanglantés. Partout où ils sont passés, l'incrédulité les a suivis-, l'incrédulité, accompagnée elle, à son tour, du hideux cortège de tous les malheurs publics. En sorte que partout où Ton rencontre des sociétés bouleversées, des peuples ayant fait bon marché de la foi, delà religion, du vrai patriotisme, de l'honnêteté, de tout sens moral, aussi bien que de leurs anciennes institutions, et même de leur caractère, on peut dire, sans se tromper : « Les philosophes incrédules sont passés par là. » Ils n'ont pas même su inventer de nouvelles erreurs, et ils ont méconnu les anciennes vérités qu'ils avaient trouvées autour de leur berceau dans la société chrétienne où ils ont vu le jour. Après avoir tout nié, ils ont fini par se nier eux-mêmes. Leur intelligence a tout perdu en perdant la foi ; elle n'est plus qu'un édifice converti en ruines, ou un cadavre en proie à la corruption. Ecoutons l'un d'eux. C'est ce prêtre apostat qui, par la froide impiété de sa mort, vient d'effrayer le monde religieux autant qu'il l'avait étonné par son génie. Personne mieux que lui ne pouvait dire ce que devient l'esprit humain quand la boussole de la foi ne le dirige pas, et qui prétend saisir, par l'orgueil de la raison, la Vérité infinie, qui a solennellement déclaré ne vouloir se laisser trouver que par Thumililé de la foi (1). Voici donc ce qu'il a dit de lui-même et de tous ses tristes complices dans la guerre sacrilège qu'il a faite à la vérité, dans un ouvrage posthume qu'on peut appeler
(l) « Abscondistihœc a sapieiUibus et prudeutibus, et revelasti ea « parvulis [Mailh. xi). »
ou l'un nécessaire, etc. 121
LE TESTAMENT DU SCEPTICISME ET DU DÉSESPOIR : « Qui
(( ne se sent aujourcriiui troublé en soi-même? Un « voile livide enveloppe toutes les vérités 5 elles NOUS (( apparaissent comme le soleil pendant la tempête, à (( travers des vapeurs blafardes. Le cœur, inquiet, « cherche sa foi, et il trouve je ne sais quoi dî' obscur et (( de vacillant qui augmente ses anxiétés, une sorte de (( nuage aux contours vagues, aux formes indécises, « qui fuit dans le vide de l'âme. Les désirs errent au (( hasard comme l'am.our. Tout est ierne^ aride^ sans « parfum. Posez la main sur la poitrine de ces ombres « qui passent, rien n'y bat. La volonté languit triste- (( ment faute d'un but qui l'attire. On ne sait à quoi se « prendre dans ce monde de fantômes.. . Quelque chose « est : il y a donc quelque chose de vrai. Mais oii trou- « ver la vérité'? Comment la reconnaître'? Elle se joue <{ dans les ténèbres de NOTRE esprit comme les rayons « du soleil couchant dans les nuages qu'il colore de (( nuances infinies qui se mêlent et changent perpétuel- (( lement et ^'affaiblissent jusqu'à ce qu'elles se perce dent c?a?2s une nuit prof onde ,,, . Le philosophe ^ en ce {( moment^ RËYE qu'il sait, et le moment après, il ne « sait pas même qu'il rêve. DÉRISION QUE TOUT (( CELA ET RAILLERIE AMÈRE! Et puis, comptez (( les larmes, les douleurs, les désespoirs, les crimes. « Youlez-vous que je vous dise ce que c'est que le « monde (pour des incrédules)? Une ombre de ce qui « n'est pas, un son qui ne vient de nulle part et qui (( n'a pas d'écho, un ricanement de Satan dans le a videl 0 Dieu! il y a des temps où la pensée tue (( V homme (sans foi), et l'un de ces temps est venu
(( pour nous, C'EST VRAIMENT ICI L'ÈRE DE LA « GRANDE TENTATION. »
Comparez, mes frères, cette horrible situation des âmes tombées dans le vide que Fincrédulité leur a créé, à la situation heureuse des âmes, comme la vôtre, riches de la Vérité infinie dont la foi les a mises en possession, et vous verrez si la doctrine de Jésus- Cbrist : Que la parole de Dieu est /'Un nécessaire pour r esprit de l'homme^ n'est pas une doctrine divine I
§ 13. Par les mêmes paroles, le divin Sauveur nous a présenté Dieu comme I'un nécessaire pour le bonheur du cœur, pour la perfection du corps et de tout notre être, pendant la vie et après la mort. — La parabole du richard, frappé de mort au moment où il se complaisait dans les grands biens qu'il avait amassés. — Qu'est-ce que thésauriser pour soi, et ne se soucier aucunement (ÏHre riche en Dieu. — Tout pécheur engage son âme au démon qui la lui redemandera dans l'autre monde. — A quoi serl-il gagner le monde si l'on perd son âme?
Mais, en même temps, l'aimable Sauveur nous a présenté aussi la possession de Dieu par la grâce ou par l'amour, comme FUn nécessaire pour notre cœur. Car il a dit à Marthe : Pourquoi vous donnez-vous tant de solUcitudcs, et vous troublez-vous tant au sujet de plusieurs choses, tandis qu'il n'y a que ce dont Marie se préoccupe qui soit nécessaire et parfait? Sollicita es et turbaris ergaplurima. Porrounum est necessarium. Maria optimam partem elegit.
Oh! que tout cela est instructif! Chaque mot renferme un grand sens. En effet, tout cœur qui se passionne des choses 2^lusieurs ou des choses charnelles, temporelles et terrestres, tant qu'il ne les possède pas,
ou l'un nécessaire, etc. 123
est tourmenté par le désir, l'avidité, la rage de se les procurer ; Sollicita es. Lorsqu'il les possède , désappointé de ne pas y trouver le bonheur qu'il s'en promettait, il devient la proie d'ennuis, de mécontentements, de regrets, d'angoisses, de remords sans fin qui le bouleversent de fond en comble; 2urbaris ; qui lui apprennent qu'il n'y a que ce qui est éternellement et absolument Un, le Bien infini. Dieu, qui lui soit homogène, qui lui soit nécessaire; Porro UNUM EST NECESSARIUM, et que c'est ce qu'il doit choisir de préférence et s'y attacher, pour être heureux ; Optimam pariem elegil. Mais tant que l'homme cherche hors de là sa félicité, il a beau multiplier ses occupations, ses amusements et ses plaisirs-, il a beau les changer, les varier dans tous les sens; il trouve tout dur, insuffisant, abject, méprisable ; tout son être moral en est toujours en souffrance ; ses sollicitudes ne cessent que pour faire place au trouble; le trouble ne fait trêve qu'en présence de soucis inquiets et de sollicitudes nouvelles; et, dans ce flux et reflux de sollicitudes et de troubles^ il n'a de repos qu'en revenant au Dieu qu'il a abandonné (1). C'est ainsi que, dans ces trois mots, sollicitude, trouble, un nécessaire; Sollicita es ^ Turharis^ Unum necessariumy notre divin Maître nous a tracé f histoire lugubre du cœur humain.
Donc, Jésus-Christ disant à Marthe : Les plusieurs choses dont vous vous préoccupez vous jettent dans l'in-
(1) « Versa et reversa, dura sunt omnia ; et Tu solus requies « (Saint Augustin). »
quiétude et dans le trouble; tandis que Marie a bien fait son choix^ ne s' attachant qu'à /'unique chose nécessaire^ c'est le Dieu Sauveur peiné, affligé, désolé de voir tant d'hommes, tant de chrétiens qui, ouhhant la grandeur de leur origine et de leur destinée, poursuivent avec tant d'ardeur les choses périssahles, les jouissances matérielles, s'y enfoncent et s'y perdent. C'est le Dieu Sauveur nous reprochant cet ahus sacrilège que nous faisons de toutes nos facultés, et tâchant de nous en éloigner par la pensée du châtiment que cet ahus porte en lui-même. C'est le Dieu Sauveur nous avertissant que, séparé de Dieu, notre cœur est hors de sa condition naturelle, hors de l'ordre nécessaire. Et tout cœur hors de l'ordre est son propre juge qui le condamne, son propre bourreau qui l'exécute (1). C'est le Dieu Sauveur nous rappelant qu'en dehors de la voie qui nous conduit à Dieu, au lieu du repos de la paix, le vrai bonheur de l'àme, nous ne rencontrerons sur notre chemin, comme l'a dit ailleurs l'Écriture, que la douleur, la torture du cœur bien plus cruelles et plus insupportables que toutes les douleurs et toutes les tortures du corps, et le sentier de la paix nous sera toujours fermé (2). C'est, en un mot, le Dieu Sauveur nous indiquant que Dieu est le Bien infini, le Bien nécessaire, V unique bien pouvant remplir, contenter notre cœur et le rendre heureux.
(1) « Jussisli, Domine, et sic est, ut pœna sua sibi sitomnig ani- « mus inordinatus (Saint Augustin). »
(2) « Contritio et infelicitas in viis eorum, et viam pacis non co- « gnovcrunt {Psal. xiii, 3). »
ou l'un nécessaire, etc. 125
En troisième lieu, il est dit dans l'Évangile que toutes les fois que notre divin Sauveur se trouvait au milieu de la foule que sa douceur et sa bonté attiraient auprès de lui, tout le monde s'empressait de le toucher. Et savez-YOus pourquoi? Parce qu'une vertu divine, dit l'Évangéliste, sortait de son corps divin, se communiquait, par le simple attouchement même de ses vêtements, à tous ceux qui, avec un sentiment de foi, posaient leur main respectueuse sur lui, et guérissait toutes les maladies du corps et portait la paix et le bonheur dans l'âme ; Et omnis turba quœrehat eura tangere^ quia vir~ tus de Ilîo exihai ^ et sanabat omnes (Luc, vi). Que voulez-vous? Il était Dieu. Sa divinité débordait donc au dehors de son humanité, et formait autour de lui une atmosphère divine dans laquelle on ne pouvait entrer, et on ne pouvait respirer sans devenir meilleur et heureux. Cela vous explique pourquoi Madeleine ne s'est pas contentée d'écouter de loin la voix du Seigneur, mais a voulu s'approcher de lui le plus possible, et se tenait tout près de ses pieds divins. Ah! elle connaissait bien, par sa propre expérience, la vertu sanctificatrice des influences divines qui jaillissaient de ce divin corps et émanaient de cette humanité sainte!
Or, par le retour de ce divin Seigneur au ciel, cette source de consolation et de grâce, à laquelle a puisé Madeleine, ne s'est pas tarie dans notre terre.
Comme dans la sainte Eucharistie, qui fait la richesse, la gloire, le bonheur de nos Eglises, c'est le même Dieu fait homme qui jadis s'est trouvé au milieu des Juifs, qui, sous les espèces sacramentelles, se trouve toujours au milieu du peuple chrétien-, il est certain que de
son divin corps glorieux et immortel sort, au moins, la même vertu divine qui, comme on vient de le voir, sortait jadis de son corps passible et mortel. Il est certain qu'il se forme aussi autour du Tabernacle, qui renferme le Pain divin descendu du ciel^ une atmosphère divine qui remplit, dirai-je, d'un parfum divin toute l'église. Vous comprenez par là pourquoi, non-seulement en approchant de la sainte Table avec les dispositions que cet acte sublime demande, mais en entrant simplement dans une église et en y demeurant avec les sentiments de foi et de respect que le lieu saint exige, on se trouve meilleur et plus heureux que lorsqu'on y est entré.
Jésus -Christ louant donc encore comme très-sage et très-heureuse la pensée de Madeleine d'être allée s'établir si près de lui ; 31aria optimam paî'tem elegit ; c'est Jésus-Christ nous apprenant combien il nous importe, à nous aussi, de nous approcher même corporellement de lui par la fréquentation de ses sacrements, par les visites que nous pouvons lui rendre dans les éghses et par les exercices du culte. C'est Jésus-Christ nous répétant ce qu'il nous avait dit ailleurs : « Venez à moi, (( vous tous qui êtes en travail, qui ployez sous le poids (( des misères de la vie, et je vous ranimerai. Prenez « sur vous le joug de ma rehgion, de ma loi, de mon (( culte, et apprenez de moi, que je suis doux et (( humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos (c âmes. Car mon joug est doux, et mon fardeau est (c léger (1). )) C'est Jésus-Christ nous avertissant qu'en
(i) « Venite ad me omnes qui laboratis, et onerati estis, et ego
ou l'un nécessaire, etc. 127
nous livrant au monde et à nos passions, en nous rendant malheureux, nous profanons notre corps aussi bien que notre âme, nous dégradons l'un et l'autre, nous leur préparons l'ignominie, la corruption et la mort; et que Dieu, la sainteté infinie, est le seul objet nécessaire, le seul objet où nous pourrons trouver la sanctification, la perfection, l'incorruptibilité, la vie de notre âme, de notre corps, de tout notre être.
Enfin, le Fils de Dieu n'a loué la part que Madeleine avait eu la sagesse de choisir, que parce que cette part ne pouvait lui être ôtée ; Optimam fartent elegit^ qnce non auferetur ah ea. Mais c'a été évidemment blâmer, flétrir l'erreur de ceux qui, au contraire, choisissent des parts qui peuvent leur être ôtées ; c'est-à-dire qui s'attachent à la vie et aux choses de ce monde, qui plus tard leur seront enlevées par la main inexorablement rapace de la mort.
Une autre fois, ce divin Sauveur avait raconté au peuple cette parabole : a II y avait un richard dont le champ avait rapporté beaucoup de fruits -, et il se disait à lui-même : « Mon âme, tu as des biens immenses amassés pour de longues années; repose-toi donc, mange, bois, fais bonne chère. » Mais, pendant qu'il faisait ces calculs, Dieu lui fit entendre une voix qui lui dit : Insensé, cette nuit même on te redemandera ton âme ; et ce que tu as amassé, à qui sera-t-ilP/Shi//^, hac nocte,animam iuam répètent a te; qnce autem parastiy ciijus ————^^— — — i»i
« reficiam vos. ïoUite jnguai ineiim super vos, et discite a me, quia « mitis sum et huniilis corde, et invenielis requiem animabud vestris. « Jugum eniai meum suave est, et onua meum levé {Match, xij. a
128 IIOiMÉLIE II. — JÉSUS-CHRIST CHEZ MARTHE
erunt {Luc. , xii) ? Et en effet, étant mort la nuit môme, il se trouva dans un instant dépouillé de tout, et tous ses biens ne lui servirent à rien. « Ainsi en sera-t-il, (c ajouta le Seigneur, ainsi en sera-t-il de quiconque (( thésaurise pour soi, et qui ne se soucie point d'être (( riche pour Dieu -, Sic est qui sibi thésaurisât et no7i « est in Deum dives Çlbid.), »
Or, c'est, en termes différents, ce même avertissement que nous a répété notre divin Maître, en louant Madeleine de s'être procuré ce qui ne peut pas lui être ravi. C'a été nous dire : Vous tous qui suivez avec tant d'ardeur les choses de ce monde, sachez bien que, lorsque vous vous y attendrez le moins, elles vous seront arrachées des mains. De vos richesses, vous n'emporterez pas un liard dans l'autre monde. Vos distinctions et vos titres seront enterrés dans votre tombeau; de vos plaisirs, il ne vous restera que d'inutiles regrets et de cuisants remords. Thésauriser pour soi, c'est donc ne se ménager aucun trésor, c'est travailler à sa propre misère. Il n'y a que le mérite des bonnes œuvres, si vous en avez fait, dont vous ne pourrez jamais être dépouillés. C'est la seule richesse que la main de la mort respecte. Tâchez donc, à l'exemple de Madeleine, de vous la procurer. C'est être riche de Dieu et pour Dieu; c'est être riche, de la richesse qui ne périt jamais ; Optimam partem elegit^ quœ non auferetur ah ea.
Mais remarquez encore, mes frères, que, dans la parabole que je viens de rappeler, il a été dit au riche voluptueux : On te redemandera ton âme. Oh! que la signification de cette parole est grande, affreuse! Elle signifie qu'en nous livrant au péché, qui est l'œuvre
ou l'lt^ nécessaire, etc. 129
de Satan, nous accomplissons les désirs de Satan, et par cela même nous devenons, sans nous en douter, — Jésus-Christ Ta dit, — les enfants de Satan; nous engageons notre âme à Satan (1)^ nous lui créons de vrais droits, des droits légitimes sur elle. Ainsi, il nous V mxvdAi demandée pendant notre vie, et cédant à ses suggestions, parla perpétration du mal, nous la lui aurions destinée, nous la lui aurions promise. A notre mort, c'est donc lui qui nous la redemandera^ qui la réclamera, au divin tribunal, comme sa propriété, et le moyen, hélas! qu'elle puisse lui être refusée. Si la mort nous surprend donc avant que nous ayons rescindé, par la pénitence, cet ignoble, cet alFreux contrat, nous serons dépouillés non-seulement de tous nos biens terrestres, mais encore de notre âme ^ Animam tuam répètent a te. Elle ne nous appartiendra plus-, elle sera adjugée à Satan j elle nous sera ôtée, et nous l'aurons perdue comme tout le reste et avec tout le reste.
Jésus-Christ exaltant Madeleine d'avoir choisi ce qui ne lui sera ôté ^ est donc encore Jésus-Christ nous exhortant à ne pas nous exposer à ce qu'un jour Satan puisse réclamer notre âme comme ne nous appartenant plus, comme n'appartenant qu'à lui , et comme une chose que nous aurons irréparablement perdue ! C'est Jésus-Christ nous répétant cette grande sentence qu'il nous a prêchée ailleurs : A quoi sert-il à l'homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme? et quelle chose l'homme peut-il donner en échange pour racheter
(l) « Vos ex pâtre diabolo estis : desideria ejus vultis peificere fi (Joan Mil; 44). »
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son âme perdue (1)? C'est Jésus-Christ nous engageant à vivre de manière à ce que nous puissions, selon l'expression du Prophète, garder toujours notre âme dans nos mains (2), en disposer en maîtres, et la déposer un jour dans le sein du Dieu où seulement elle sera en sûreté, 011 seulement elle sera libre de la liberté deDieu et heureuse de sa féheité 5 Optimam pariem elegit^ quœ non auferetur ah ea. C'est Jésus-Christ enfin nous indiquant Dieu comme notre unique objet nécessaire nonseulement pendant la vie, mais, à plus forte raison, après la mort.
Mais, comme nous venons de le voir, posséder Dieu, Vérité infinie , par la foi ; posséder Dieu, Bien infini, par l'amour de Dieu et du prochain \ posséder Dieu , Perfection et Sainteté infinies, par la pratique du culte et des sacrements, afin de pouvoir posséder Dieu, Bien éternel par la vie éternelle, ce sont les œuvres, c'est la condition de tout vrai serviteur de Dieu; Liberali a peccato, servi facti Deo^ habelis fructum vestrum in sanctificationem^ finem vero vitam œternam. Donc, en nous prêchant, par son admirable discours chez Marthe et Madeleine, la nécessité , l'importance d'une telle condition, de telles œuvres, Jésus-Christ nous a montré la nécessité et l'importance du service de Dieu. Mais ce n'est pas tout : il nous en a, dans le même discours, montré la récompense aussi qui est
(1) « Quid prodest homini si mundum universum lucretur, ani- « mœ vero suœ detrimentum ijatiatur? Aut quam dabit homo com- « mutationem pro anima sua (Matth. xvj) ? »
(2) « Anima mea in manibus meis semper {Psal, cxviii, 81). »
ou l'un nécessaire, etc. 131
Dieu lui-même. Et c'est ce qui nous resle enfin à voir. Mais je ne serai pas long sur ce dernier point.