‹ Les femmes de la BibleChapitre 25 sur 25 · LA CHANANÉENNE · texte numérisé non relu

LA CHANANÉENNE

et de vraie fraternité: « Noire Père qui ôtes aux cieux,» l'Évangile élevait les esprits et les cœurs au-dessus des jalousies internationales, et créait un royaume unique dont tout homme de bonne volonté peut devenir citoyen, où la vérité est le roi, la charité la loi, et qui a pour mesure de sa durée Téternité.

Avant de monter sur le Calvaire pour sceller de son sang une si douce et si grande doctrine, Jésus- Christ l'avait annoncée de sa bouche et pratiquée dans sa vie. Il était venu sauver ce qui se perd, affermir ce qui chancelle, relever ce qui est abattu, guérir ce qui souffre. Bien que son ministère ne dût pas s'exercer communément en dehors de la nation juive, son regard plein de tendresse embrassait tous les hommes, et, dans l'occasion, sa main répandait les miracles sur ceux que ses compatriotes nommaient étrangers.

Un jour, le Fils de Dieu parcourait la Galilée. Des bords du lac de Tibériade, il était venu à Nazareth, sa patrie ; puis, traversant les tribus de Zabulon et d'Aser, il approcha des côtes de Phénicie et s'avança vers Tyr et Sidon. Il désirait ne pas se faire connaître ; mais il ne put rester caché : le bruit de ses œuvres marchait au loin devant lui. Une femme, dont la fille était tourmentée du démon, ayant appris que Jésus visitait la contrée, 'vint solliciter sa miséricorde ; elle criait : « Seigneur, fils de David, ayez pitié de moi. Ma fille est cruellement tourmentée^ du démon. » La prière est établie et exigée c^mnïë"côndifion des plus précieux bienfaits que Dieu accorde aux hommes, mais Dieu diffère quelquefois de l'exaucer, afin qu'elle supplée à la ferveur par la persévérance, ou que, plus patiente, elle mérite aavantage.

Aux cris de la Chananéenne, le Seigneur ne répondit pas. Les apôtres, soit fatigués des instances de cette femme, soit touchésdepitié, s'approchèrent de Jésus et dirent: c< Accordezlui ce qu'elle demande, afin qu'elle se retire et cesse de crier sur nos pas.» Mais il répondit: «Je ne suis envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » Les disciples montraient de la compassion, et celui qui est douceur et miséricorde semblait sévère et dur; mais la compassion des disciples était humaine et égoïste : « Elle crie sur nos pas, » disaient-ils ; et celui qui laisse découler de ses lèvres l'amabilité cachait, sous l'apparence d'une parole froide, un trésor de

tendresse, et ne voulait qu'éprouver et exciter la foi. Car il pénètre les secrets mouvements du cœur, et il le gouverne avec une science infinie et une incomparable charité.

La femme, s'attachant aux pas de Jésus, le suivit dans la maison où il se retirait; elle l'aborda en le saluant avec respect, et lui dit: «Seigneur, secourez-moi,» et elle implorait sa pitié. Jésus lui répondit : « Laissez les enfants se rassasier d'abord. Il n'est pas juste de prendre le pain des enfants pour le donner aux chiens. » Car cette femme était de la nation des Phéniciens, et, qu'ils fussent Chananéens ou Grecs d'origine, ils professaient l'idolâtrie ; c'est la grossièreté de leur doctrine religieuse qui leur attirait cette qualification sévère. Mais Dieu ne frappe que pour guérir : le refus apparent que recueillait la femme étrangère allait se convertir en bénédiction, comme la voix qui abattit Saul pour le réconcilier avec la vérité, comme le regard qui tomba sur Pierre pour lui arracher les larmes du repentir.

La pauvre mère, excitée par cette énergie du désir qui ne connaît pas d'obstacles et qui change les difficultés en instruments de succès, avoua qu'elle appartenait aux nations condamnées et qu'elle n'était pas du nombre des enfants. «C'est vrai. Seigneur, ajouta-t-elle; mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. — 0 femme! reprit Jésus, votre foi est grande; qu'il vous soit fait comme vous le désirez. » En effet, la Chananéenne, en rentrant à la maison, trouva sa fille entièrement guérie. Éclatant exemple du pouvoir qui est donné à la foi, symbole de ce qui s'accomplit chaque jour au milieu de nous dans l'ordre moral, lorsque les prières d'une mère, d'une épouse et d'une sœur, fléchissant Dieu, enlèvent à l'âme indocile de l'homme la maladie de son doute et l'affranchissent à jamais du démon de l'incrédulité.

Relicti sunl duo, misera et miserirordi»

(AuGUST., inJohan., Tract, xxxiii.)

Dans la seconde année de son ministère apostolique, Jésus, quittant la Galilée, où il ne devait plus reparaître qu'après sa résurrection, se rendit à Jérusalem pour la fête des Tabernacles ou des Tentes. Cette fête fut instituée par le législateur des Hébreux, d'abord afin de les faire souvenir, dans toute la suite des siècles, que leurs ancêtres, en sortant de l'Egypte, avaient habité le désert, sous des pavillons, durant quarante années, et que c'était seulement après cette rude épreuve que Dieu leur avait ouvert les portes de la Terre promise ; en mémoire de ce grand événement, ils demeuraient, sept jours entiers, sous des tentes formées de branches d'arbres. Cette fête avait aussi pour objet de rendre grâce au ciel de tous les fruits que la terre avait donnés, et elle se célébrait après les récoltes, vers l'équinoxe d'automne. Le huitième jour, tous les Hébreux quittaient leurs pavillons de verdure et se réunissaient à Jérusalem et au temple, pour témoigner solennellement leur reconnaissance au Dieu souverain d'Israël.

Jésus n'entra point à Jérusalem d'une manière éclatante, parce qu'on cherchait à le faire mourir et que son heure n'était pas encore venue ; il y entra secrètement. Mêlé à la foule, il put entendre les jugements que sa doctrine et ses miracles inspiraient. « C'est un homme de bien, » disaient les uns. « Il séduit le peuple, » disaient les autres. Tous demandaient : « Où est-il ? » Mais nul de ceux qui croyaient en lui n'avait le courage d'exprimer hautement sa pensée, parce que les ennemis du Christ étaient nombreux et puissants. Vers le quatrième jour de la solennité, il monta au temple et enseigna. Les Juifs furent frappés ^e sa parole

si douce et si pleine de science et d'autorité, et plusieurs dirent : " Quand le Christ viendra, fera-t-il plus de miracles que celui-ci n'en fait?» Alors les Pharisiens et les princes des prêtres, voyant ces marques d'adhésion, envoyèrent des archers pour saisir Jésus. Mais les archers, comme la multitude, charmés de la sagesse et de la beauté de ses discours, n'exécutèrent pas les ordres qu'ils avaient reçus. «(Pourquoi ne l'avez-vous point amené? demandèrent les prêtres et les Pharisiens. — Jamais homme n'a parlé comme cet homme, répondirent les envoyés. — Est-ce que vous êtes séduits vousmêmes? répliquèrent les orgueilleux représentants de la science. Y a-t-il aucun des Pharisiens ou des princes des prêtres qui croie en lui. Car pour cette populace qui ne connaît point la loi, ce sont gens maudits. »

Les ennemis de Jésus, voyant que l'opinion n'était pas encore assez échauffée contre lui, et que la violence échouerait en ce moment, rentrèrent dans leurs voies de dissimulation, tendirent des pièges à celui qu'ils ne pouvaient vaincre par une guerre ouverte, et s'appliquèrent à le mettre en contradiction avec la loi. Or Jésus était assis dans le temple, et il instruisait la foule rassemblée autour de lui. Tout à coup les Scribes et les Pharisiens fendirent la foule, amenant une femme coupable d'adultère. «Maître, dirent-ils à Jésus, cette femme vient d'être surprise en adultère. Or, dans la loi, Moïse punit ce crime par la lapidation. » Il faut croire que Moïse avait lui-même expliqué la loi, ou qu'une ceutume légitime était venue l'interpréter ; car, d'un côté, le texte prononce simplement la peine de mort, elles Hébreux modernes disent que cette peine s'appliquait par la strangulation ; d un autre côté, les faits historiques établissent qu'elle s'appUquait en effet par la lapidation dans les six siècles gui ont précédé Jésus-Christ.

Quoi qu'il en soit, au reste, les Pharisiens se proposaient de créer à Jésus une grave difficulté en soumettant la cause à sonjugement. Absoudre la femme coupable, c'était trahir la loi de Moïse et blesser le patriotisme de la nation ; en prononçant, au contraire, la peine capitale, Jésus-Christ perdait sa renommée de mansuétude, il se mettait en contradiction a-ec son passé, il attaquait l'autorité des Romains, qui s'étaient réservé sur les Juifs le droit de vie et de mort. C'est

pourquoi les Pharisiens, se tenant bien sûrs du succès, firent cette question au Sauveur : «Moïse prescrit de lapider; vous donc, que dites-vous ? »

Jésus s'inclina vers le sol et y traça du doigt quelques caractères. Mais, comme les interrogateurs poursuivaient leurs questions avec une curiosité impatiente, le Seigneur se releva et leur dit : « Que celui d'entre vous qui est sans péché jeUe la première pierre. » Puis, se baissant de nouveau, il continua d'écrire. Quelques interprètes, voulant suppléer au silence de l'Évangile, ont prétendu que le doigt divin traçait sur la poussière les fautes des accusateurs et révélait les hontes de leur conscience. Mais il n'est pas besoin d'indications extérieures pour apprendre aux âmes ce qu'elles doivent penser d'ellesmêmes ; Dieu sait bien faire luire au dedans de nous cette lumière vengeresse qui provoque ordinairement les remords. D'ailleurs, Jésus venait de prononcer une parole pleine d'un éclat foudroyant, et qui n'avait pas besoin de commentaire. Ce n'est pas à dire qu'on ne puisse jamais condamner et punir les coupables qu'autant qu'on se trouve soi-même en état de parfaite innocence : une telle maxime établirait sur terre la plus scandaleuse impunité. Mais Jésus-Christ venait fonder un empire nouveau, celui de la miséricorde, qui accueille le pécheur en excluant le péché ; il avait déjà posé labase de cet empire dans la conscience de ses auditeurs, en .. pjroclamant qu'on appUquerait à chaque homme la mesure qu'il aurait appliquée à ses frères, et il rappelait, en ce moment, ses durs et hypocrites contradicteurs à la pratique de cette maxime si charitable et si pleine d'équité.

Les Scribes et les Pharisiens se sentirent écrasés sous cette haute et calme parole. Ils se retirèrent l'un après l'autre et comme furtivement, les \ieillards d'abord, soit que leur conscience se reconnût plus coupable, ou que l'âge et l'expérience les rendissent mieux avisés. La place qu'ils s'étaient faite tumultueusement à leur arrivée demeura \1de ; il

njy avait plus que la femme coupable, qui attendait une sen=

t^nce ; et Jésus, qui écrivait, courbé vers la terre, se releva et dit : « Femme, où sont vos accusateurs ? Personne ne vous a-t-il condamnée? — Personne, Seigneur. — Je ne vous condamnerai pas non plus ; allez et ne péchez plus dé- .sormais. » Jésus renvoya la femme coupable, parce qu'U

n'exerçait point les fonctions déjuge temporel; il la renvoya comme Sauveur du genre humain : car, à ce titre, sans abolir les tribunaux extérieurs ni la justice terrestre, il venait réhabiliter le tribunal méconnu de la conscience, et faire briller à tous les yeux la miséricorde céleste et la doctrine du repentir.

C'est ainsi que le Seigneur trouva le secret d'exercer la clémence en respectant la loi, de se justifier en délivrant la pécheresse, d'aiTa^er jÊjnasque am hjpocrites^ et de les confondre en se montrant pur comme l'équité, doux comme la force, irréfutable comme la vérité. Tel est le merveilleux caractère de la doctrine morale qui régénérera les temps modernes : la justice avec ses châtiments redoutables fut, en quelque sorte, repoussée au second plan, pour laisser une plus large place à la charité qui pardonne. Par sa parole et par sés"âctès, de la crèche de Bethléem à la cime du Golgotha, par toute sa vie, le Sauveur semble vouloir nous dire qu'il y a plus de clémence et de bonté dans le cœur de Dieu qu'il n'y a de faiblesse et de maUce dans le cœur de l'homme, comme si le temps était enfin venu d'attirer par l'amour ceux que la crainte n'avait pu retenir.

L'humanité, en effet, a toujours été gouvernée avec un art admirable : elle a grandi sous l'œil et la main de la Providence, comme un enfant sous l'œil et la main d'un père et d'une mère. Son éducation, toujours en rapport avec ses destinées et ses besoins essentiels, qui demeurent fixes et permanents, toujours en rapport aussi avec les conditions extérieures et la succession de ses progrès, qui se présentent sous des aspects changeants et variés, son éducation s'est faite par un principe sans cesse identique à lui-même, mais par des disciplines diverses : c'est ainsi qu'on affermit et qu'on développe dans chaque homme la vie physique par une nourriture de plus en plus solide et forte, et qu'on perfectionne son âme en soumettant sa libre énergie à des mobiles de plus en plus relevés.

A l'origine des siècles. Dieu semblait porter l'humanité dans ses bras et s'incliner sur son berceau d'un air doux et puissant; il la nourrissait du lait de ses communications intimes, lui parlait bouche à bouche pour la reprendre, l'instruire et la guider. Il daigna converser avec Adam tombé,

instruire le procès du fratricide Caïn, visiter Noé, qui habitait au milieu de la corruption, et prendre comme par la main le croyant Abraham pour le faire sortir de la Chaldée idolâtre. On dirait d'une mère ne se souvenant de son cœur et de sa force que pour suppléer à l'ignorance et à la faiblesse de son fils, déployant tour à tour l'autorité, la bonté, les menaces, les caresses et l'indulgence, pour soutenir cette chose naissante et frêle, qui ne se tient pas debout parce que les siècles lui manquent et qu'elle n'a pas encore d'institutions où s'appuyer. Ce fut l'ère des patriarches et comme l'enfance du genre humain.

Quand l'époque de la jeunesse fut venue, époque critique et tourmentée qui éveille les instincts généreux et ouvre devant les regards des horizons tout peuplés d'espérances, mais qui, d'un autre côté, allume le sang dans les veines et donne le signal d'un duel où l'esprit et le corps se disputent avec acharnement à qui possédera la \ie ; alors Dieu sembla placer l'humanité sous l'empire spécial de la crainte. La loi fut proclamée de nouveau dans une solennité terrible : l'Éternel descendit sur le char brûlant des éclairs; un nuage obscur formait le pavillon où reposait Sa Majesté ; la voix du tonnerre marchait devant lui en éclats formidables ; le Sinaï, en frissonnant, s'ébranla sous ses pieds. Alors, du sein de la nature émue et tremblante sortit la parole des commandements divins, répétée, en quelque sorte, par les éléments bouleversés, et gravée au fond des âmes par la main de la terreur. Escortée d'une foule de pratiques minutieuses et gênantes, la loi ressemblait à un joug fait pour dompter une tête revêche et insoumise, comme celle du jeune homme égaré par la fièvre de ses membres. De plus, munie surtout d'une sanction temporelle, promettant des rosées fertiles et des moissons abondantes, menaçant de la disette et de l'esclavage, la loi saisissait l'humanité principalement par les besoins physiques et la vie matérielle, parce que ce frein était plus propre à contenir l'ardeur orageuse et l'esprit inculte de la jeune humanité. Sans oublier qu'il était père, Dieu sembla se souvenir davantage qu'il était maître : au lieu d'intimer habituellement ses ordres dans des apparitions sensibles et familières, il les plaça sur les lévites d'ambassadeurs choisis. C'est Moïse qui ferma les temps primitifs

462 LES FExMMES DE LA BIBLE.

et ouvrit une époque nouvelle, conversant avec Dieu comme les patiiarches, et faisant parler Tavenir comme les prophètes ; les prophètes répétèrent, de leur grande voix, les promesses et les menaces de fortune et de calamités, perpétuant les traditions de Sinai, où dominait la crainte.

Enfin ce fut le règne de la charité. Dieu se laissa toucher d'une pitié immense à la vue des fautes et des malheurs de sa créature, et il la visita. Mais ce n'était plus l'Ancien des jours passant à travers les arbres de î'Éden avec un bruit étrange qui faisait frémir la conscience coupable, ni Jéhovah porté sur l'aile de la foudre et tenant les cœurs dans l'épouvante; c'était le Verbe doux et suave se revêtant de notre humanité pour lui rester plus accessible, et prenant l'infirmité de notre chair pour nous communiquer la force de son esprit divin. Les cieux s'étaient abaissés, tout intervalle avait disparu ; on ne voyait ni le créateur parlant de haut et de loin, ni le Maître, apportant le fardeau d'un dur précepte ; il n'y avait plus qu'un frère descendu pour tendre la main à des frères et les relever jusqu'à lui. Il pleura pour fertiliser nos larmes, il travailla pour ennoblir nos travaux, il vécut pour diviniser notre vie, il mourut pour faire de notre tombe le berceau d'une glorieuse immortalité. Sa parole nous traça Il route, ses exemples nous furent un attrait, son sang versé sur nous soutint et répara nos forces : dès lors il s'établit entre Dieu et les hommes une heureuse et amicale alliance ; toutes les vieilles lois du monde se sont fondues en une loi unique et nouvelle, qui est la charité. En sorte que, sous ses crimes accusateurs, l'humanité ressemble à cette femme que les Pharisiens voulaient faire condamner; appelée au tribunal du Sauveur, elle n'est pas innocente, mais elle est digne de compassion; la mansuétude du ciel resplendit par-dessus les fautes de la terre, et, du haut du Calvaire, on n'aperçoit plus dans l'histoire que deux choses : une extrême misère dans l'homme et une suprême miséricorde en Dieu.

Relicti Eunt duo, misora et misericordia.. ...

Martha, Mnrtha, sollicita es, et Inrbari» erga plu« rijua. Porro unum est necessarium.

(Luc, X, *l-i2.) Ho.'pila quae Christum excepisti, Martha, precare Bospes sit nobis, horpes ut ille tous.

{Offic. brev. Avenion.)

Dans la seconde année de ses courses évangéliqiies, Jésus- Christ avait parcouru la Galilée, en y multipliant les mii^acles, signes de sa mission. La foi de ses auditeurs n'avait pas universellement répondu soit à la puissance de ses œuvres, soit à la sainteté de sa parole : il quitta donc cette terre ingrate en prononçant contre elle un redoutable anathème. « Malheur à toi, Corozaïn ! malheur à toi, Bethsaïde ! car en voyant les prodiges accomplis sous vos yeux, Tyr et Sidon eussent autrefois fait pénitence sous le cihce et la cendre. C'est poui^quoi je vous déclare que Tyr et Sidon seront traitées avec moins de rigueur que vous au jour du jugement. » Et, pour marquer de suite la cause habituelle de l'opposition que l'Évangile rencontrait alors et qu'il devait rencontrer plus tard, Jésus félicita les humbles et les petits d'avoir prêté une oreille docile aux enseignements du ciel. En effet, les pauvres, les afQigés, les ignorants, en un mot les déshérités de la terre, sont plus enclins et plus courageux à croire que les heureux, les philosophes et les riches : il semble que le sentiment de sa faiblesse prépare et conduise l'homme à la vérité et à la vertu, tandis que la supériorité de fortune, d'esprit et de pouvoir, si chétive qu'elle soit, le rend d'ordinaire follement superbe et rebelle à Dieu, insolent et dur envers ses semblables.

46i LES FEMMES DE L\ BIBLE.

De la haute Galilée, Jésus s'avançait vers Jérusalem, où Tattendait ce supplice qui sauva le monde. Aux frontières de la Samarie, on ne voulut pas le recevoir; les disciples indignés demandèrent s'il ne fallait pas faire descendre la foudre sur la tête des coupables. <( Vous ne savez pas à quel esprit vous appartenez, leur dit Jésus ; le Fils de l'homme n'est pas venu ôter la ^ie, mais la donner. » Et il continua sa route. Dans la partie méridionale de la Galilée, non loin de Naïm, il entra dans une bourgade, et là, une femme nommée Marthe le reçut en sa maison.

Marthe avait pour sœur Marie-Madeleine et pour frère Lazare ; ils appartenaient à une famille considérable du pays. 11 semble que Marthe fût l'aînée, car elle est toujours citée la première ; c'est aussi à cause de cette qualité sans doute qu'on la voit faire à Jésus-Christ les honneurs de la maison et déployer plus que personne les sollicitudes de l'hospitalité. Sa sœur Marie était d'une nature moins agissante ; elle avait également beaucoup de joie à voir le Sauveur, mais pour l'entendre et vivre de cette vie du dedans, premier besoin des âmes que touche et remplit le sentiment des choses supérieures.

Jésus étant arrivé dans cette famille qu'il daignait aimer avec prédilection, Marie se tenait assise à ses pieds et l'écoutait. Marthe était toute préoccupée et veillait à ce que rien ne manquât à son hôte divin ; mais, s'arrêtant à la vue de Marie, elle dit : « Seigneur, ne considérez-vous pas que ma sœur me laisse servir toute seule ? Dites-lui donc qu'elle vienne m'aider. » Mais le Seigneur, qui demanda de l'eau à la Samaritaine pour avoir occasion de lui communiquer l'eau ^ive de sa doctrine, et qui ne revêtit la faiblesse de notre chair que pour nous soutenir par la force de son esprit, le Seigneur recevait de Marthe des soins hospitaliers pour la nourrir du pain de la vérité. Il lui répondit : u Marthe, Marthe, vous mettez de l'empressement et vous êtes troublée au soin de bien des choses. Cependant il n'y en a qu'une qui soit nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée. » Non pas que le Seigneur voulût blâmer Marthe, car elle eut aussi sa récompense, c'est-à-dire le don de la foi et de la charité ; mais il voulait recommander la noble occupation de Marie, qui a tant d'influence sur les destinées de l'âme humaine.

Car il faut savoir que l'antiquité ecclésiastique a toujours vu dans ces deux femmes le double symbole de la vie active et répandue en bonnes œuvres, et de la vie contemplative et consumée en ardentes prières. Nourrir ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, soulager et vêtir en eux le Fils de Dieu, c'est une vocation sainte, et, dans une certaine mesure, c'est un rigoureux devoir : pour ne l'avoir rempli, plusieurs seront exclus du ciel. Mais reporter sur notre âme immortelle un regard attentif, faire à Dieu une place dans notre esprit et dans notre cœur, c'est une occupation qui serait encore illustre, quand elle ne serait pas strictement nécessaire. S'il est juste d'honorer quiconque se dévoue à sa famille, à sa patrie, à l'humanité, il est bien plus raisonnable encore de se dévouer à Dieu, auteur de la famille, suprême défenseur de la patrie et père de l'humanité. Au reste, on s'appliquerait en vain à chasser Dieu de la pensée et de l'affection des hommes : il reprend par la justice ce qui lui échappe par la liberté ; innocents et coupables, nous le trouvons au bout de toutes nos voies ; la création n'est qu'un temple, et la terre qu'un autel où l'homme, prêtre et victime, doit s'immoler et mourir, puisant dans sa mort une nouvelle vie, comme cet oiseau merveilleux que l'antiquité nous peint, faisant lui-même son bûcher où le soleil met le feu, se consumant au milieu des flammes avec tout ce qu'il a de mortel ; et sortant de ses cendres dans la splendeur de sa jeunesse renouvelée.

On pense que Lazare, Marthe et Marie-Madeleine quittèrent la GaUlée avec leur maître et ami divin, et fixèrent leur séjour en Judée, non loin de Jérusalem. Il est certain, dans tous les cas, qu'ils habitaient le bourg de Béthanie, à quinze stades ou trois quarts de lieue de la ville sainte, durant les six mois qui précédèrent la mort du Sauveur.

C'est dans ce bourg que Lazare était tombé malade, lorsque ses sœurs envoyèrent dire à Jésus : « Seigneur, celui que vous aimez est malade. »> Sachant le prodige qu'il devait opérer, Jésus dit à ceux qui l'environnaient : « Cette maladie ne va point à la mort, mais elle n'est que pour la gloire de Dieu et afin que le Fils de Dieu soit glorifié. » Jésus se trouvait alors au delà du Jourdain ; il y resta encore deux jours, puis il dit à ses disciples : u Relouruons en Judée. — Maître,

lui dirent-ils, il y a peu de temps que les Juifs cherchaient à vous lapider, et vous allez de nouveau parmi eux. » Mais Jésus, voulant leur apprendre que tout arrête quiconque s'agite dans les ténèbres de ses pensées terrestres et que rien ne fait véritablement obstacle à qui s'avance à la lueur de la volonté céleste : « N'y a-t-il pas douze heures dans le jour? répliqua-t-il Qui marche durant le jour, ne se heurte point, parée qu'il voit la lumière de ce monde ; mais qui marche dans la nuit se heurte, parce que la lumière n'est point en lui. »

« Lazare notre ami dort, ajouta Jésus, se confondant avec ses disciples ; mais je vais le tirer de son sommeil. » Les disciples crurent qu'il s'agissait d'un sommeil ordinaire; « Seigneur, sïl dort, il sera bientôt guéri, » Le maître leur dit alors clairement : « Lazare est mort ; et, à cause de vous, je me réjouis de n'avoir pas été là, afin que vous croyiez. Mais allons à lui. » Pour eux, ils étaient convaincus que, si Jésus retournait en Judée, on le ferait mourir, peut-être môme avec ceux qui l'accompagnaient ; c'est pourquoi l'un d'eux dit aux autres : « Allons aussi, afin de mourir avec lui. »

Il y avait déjà quatre jours que Lazare était dans le tombeau, lorsque Jésus arriva. Les Juifs étaient venus en foule à Béthanie pour adoucir, en le partageant, le deuil des deux nobles femmes. Dès que Marthe fut informée que Jésus approchait, elle marcha à sa rencontre, et lui dit en l'abordant : u Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais je sais que, maintenant même, tout ce que vous demanderez à Dieu, il vous l'accordera. — Votre frère ressuscitera, répondit Jésus. — Je sais qu'il ressuscitera dans la résurrection qui se fera au dernier jour. — Je suis la résurrection et la \ie ; qui croit en moi, fût-il mort, vivra. Et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Le croyez- vous? — Oui, Seigneur, je croyais déjà, que vous êtes le Christ Fils du Dieu vivant qui êtes venu dans ce monde. »

Après ces mots pleins d'une tendre foi aux grandes vérités de la reUgion, Marthe alla rejoindre sa sœur, restée à la maison, et lui dit tout bas : « Le Maître est venu, et il te demande. » Marie se rendit auprès de Jésus, car il n'était

pas entré dans la bourgade ; il était au lieu même où Marthe l'avait rencontré. Les Juifs qui consolaient Marie, la voyant se lever promptement et sortir, crurent qu'elle allait pleurer sur le sépulcre, et ils y allèrent à sa suite. Marie se jeta aux pieds de Jésus en disant : « Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort. » A la \Tie de ses larmes et des larmes de tous ceux qui la suivaient, le Dieu fait homme frémit en son âme et s'émut d'un sentiment de tendre pitié. « Où Tavez-vous mis ? dit-il en parlant du mort. — Seigneur, venez et voyez » Alors Jésus pleura. Et les Juifs dirent entre eux: «Voyez comme il l'aimait! » D'autres, rappelant ses miracles, ajoutèrent : « Ne pouvait-il empêcher qu'il mourût, lui qui a ouvert les yeux à un aveugle-né? »

Jésus se rendit donc au sépulcre de son ami. Le sépulcre était une grotte, à l'entrée de laquelle on avait roulé une pierre ; c'est ainsi que les riches se faisaient enterrer ordinairement. Le Sauveur fit enlever la pierre. Mais Marthe lui dit : « Seigneur, il sent déjà mauvais, car il est là depuis quatre jours. — Ne vous ai-je pas dit, réphqua le divin Maître, que, si vous cro\iez, vous verriez la gloire de Dieu ? » On ôta la pierre, et Jésus, portant les regards vers le ciel : « Mon Père, je vous rends grâce de ce que vous m'avez exaucé. Pour moi, je sais que vous m'exaucez toujours : mais je le dis pour ce peuple qui memironne, afin qu'ils croient que c'est vous qui m'avez envoyé. » Puis, de cette voix qui tira les mondes du néant, qui rappelle à la vérité les inteUigences perdues dans la nuit de leurs erreurs, et ranime le cadavre d'une volonté pervertie, il donna des ordres à la mort. « Lazare, sortez. >> A l'instant Lazare sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes et le visage enveloppé d'un Knge. La plupart des Juifs qui étaient venus consoler Marthe et Marie eurent foi en Jésus-Christ, dont la parole exerçait sur le trépas un empire si prodigieux et si divin. Les autres voulaient le faire périr, comme si l'on pouvait étouffer la vérité dans le sang de celui qui la prêche, et comme si Dieu, qui ranime la cendre des morts, ne pouvait, à son gré, dessécher et abattre la main des \1vants.

A quelque temps de là et six jours seulement avant la Passion, Jésus fit un nouveau voyage à Béthanie. Il fut invité à prendre un repas chez un habitant de ce bourg ; Lazare

était du nombre des convives ; Marthe servait Jésus, et Marie vint répandre sur ses pieds sacrés un parfum de grand prix, comme pour préluder, par cette mystérieuse action, à l'ensevelissement de celui qui devait bientôt, selon l'expression des saintes Lettres, goûter la mort et y trouver un fruit d'éternelle vie. On croit que Marthe suivit, jusqu'à la dispersion des Apôtres, sa sœur et les saintes femmes qui embaumèrent le corps de Jésus avant de le déposer dans le tombeau.

Les écrivains de l'Église primitive ont laissé peu de détails sur les dernières années de Marthe, ils semblent persuadés qu'elle mourut à Jérusalem ou à Béthanie. Plus tard, l'opinion s'accrédita que Lazare et ses sœurs, persécutés par les Juifs après l'Ascension de Jésus-Christ, et jetés sur un navire dépouillé de voiles et de gouvernail, abordèrent miraculeusement à Marseille. Plusieurs villes de la Provence écoutèrent la voix de cette colonie qui prêchait une religion nouvelle, et se convertirent au christianisme.

D'après ce sentiment, Lazare fonda l'église de Marseille, Marie évangélisa la Provence, et Marthe réunit d'abord quelques pieuses femmes autcu? d'elle pour leur enseigner la pratique de la vie chrétienne, puis se rendit à Avignon, où elle laissa de semblables traces de son passage, et vint enfm mourir à Tarascon, en prêchant la foi par la sainteté de ses œuvres bien plus que par la parole. Mais ses reliques n'y furent en vénération qu'à la fin du douzième siècle, où Imbert, archevêque d'Arles, consacra une égUse élevée sur le tombeau de la sainte, qu'on avait récemment découvert. La tête, séparée du reste du corps, fut placée, en 1458, dans un reliquaire d'argent doré, au milieu d'une solennité pompeuse présidée par René d'Anjou, roi de Jérusalem et de Sicile. Vingt ans après, le roi Louis XI fit remplacer le reliquaire d'argent par une châsse d'or massif artistement travaillée.

La fête de sainte Marthe, qui se célébrait autrefois le 19 janvier, fut tranférée au 29 juillet ; les Grecs l'ont placée au quatrième jour de juin. On connaît la légende qui rapporte que sainte Marthe dompta la tarasque, monstre terrible, désolant les bords du Rhône; et l'on sait que cette légende a fourni à Carie Vanloo un de ses tableaux les plus

estimés, qui orne maintenant l'église Saint- Jacques, à Tarascon. Le grand peintre des sujets religieux de l'école française, Eustache Lesueur, a fait une composition admirable représentant Marthe qui se plaint au Sauveur de n'être pas aidée par Marie dans les préparatifs du repas ; toutes les têtes ont leur caractère propre rendu avec sublimité. Jouvenet a peint aussi ce sujet, et, de plus Marthe au tombeau de Lazare. Ce dernier tableau, d'une ordonnance magnifique et d'une très-belle couleur, plein de grandiose et d'esprit religieux, fut fait pour l'église de l'abbaye Saint-Martin; il est maintenant au Musée du Louvre.

Remittuntur ei peccata mulia quoniam dilcxit smltum.

(Ldc, vu, 47.) Dulciores sunt lacrymae orantium quatn gaudia theatrorum.

(ACGUST., in Psalm. 127, x.)

Marie-Madeleine est célèbre, dans l'Évangile, par ses sentiments de charité ardente envers le Sauveur des hommes, et, dans la tradition ecclésiastique, par ses larmes et sa pénitence. On peut ajouter qu'elle est célèbre encore, dans la critique hagiographique, par la controverse qui s'est élevée sur son identité ; car, tandis que certains auteurs n'en font qu'un personnage, beaucoup d'écrivains n'en font pas moins de trois. Les derniers appuient leur sentiment sur les noms de Marie et de Madeleine, dont l'emploi alternatif semble indiquer plusieurs personnes, principalement si l'on observe que ces noms répondent à des temps, à des lieux et à des actes différents ; Itt premiers, au contraire, croient qu'en distinguant et les lieux et les temps, on n'aperçoit qu'une seule et même personne, animée du même zèle, obéissant ici à un vif sentiment de repentir, là à un mouvement de charité, et, d'ailleurs, ils invoquent en leur faveur une suite plus constante de témoignages mieux autorisés.. Il semble donc que Marie-Madeleine ne soit pas différente de Marie, sœur de Lazare, et de la femme pécheresse qui vint répandre des parfums et des pleurs aux pieds de Jésus chez Simon le Pharisien.

Le surnom de Madeleine fut donné à Marie parce qu'elle était du bourg de Magdale, en Galilée, près du lac de Tibériade. On croit qu'elle était d'une famille distinguée par ses

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richesses, et l'usage qu'elle faisait de parfums de grand prix permet peut-être de le penser. L'Évangile, en la nommant pécheresse, a fait supposer qu'elle s'était abandonnée à des débordements ; il faut observer, toutefois, que ce mot pourrait n'indiquer autre chose qu'une vie somptueuse et facile, pleine de luxe et de divertissements condamnables, il est vrai, mais non pas flétrissants et vils, comme on s'est habitué à l'imaginer. Un esprit tirant un vain orgueil de quelques qualités extérieures, un corps flatté jusqu'à l'idolâtrie, un cœur trop occupé du soin de plaire : telle fut peut-être la pécheresse. Ce n'est pas, au reste, qu'il y ait aucun intérêt à diminuer ses fautes : plus on s'est abaissé par légarement de la liberté, plus on peut s'élever haut par l'énergie du repentir; d'ailleurs, en descendant sur la terre, le Fils de Dieu venait, non pas faire visite à des justes, mais guérir des pécheurs, en sorte que là môme où l'iniquité de la créature montait à son comble, la miséricorde du Créateur pût déborder.

Quoi qu'on pense du caractère de ses fautes, on connaît le châtiment que Marie-Madeleine subit durant quelques années. Dieu la soumit à un genre d'humiliation devenu rare aujourd'hui, mais très-commun alors, et dont l'Evangile offre plusieurs exemples : elle fut tourmentée du démon jusqu'au jour où le Sauveur, lui remettant ses péchés, l'affranchit de cette domination horrible.

Jésus, parcourant la GaUlée, venait de ressusciter un jeune homme de Naïm que l'on portait en terre, et dont un peuple nombreux faisait les funérailles. Ce miracle, accompli pour sécher les larmes d'une mère doublement affligée, puisqu'elle était déjà veuve, excita une rumeur d'admiration el de reconnaissance dans toute la contrée. Les savants et ceux qu'on réputait sages n'en reçurent pas mieux la doctrine de Jésus, parce qu'ils étaient plein s d'envie et d'orgueil; ceux, au contraire, dont l'esprit est calme et sans ruse, le cœur doux et sans faste, ceux qu'on nomme les petits et les simples, accueillirent la parole du Sauveur, qui s'écria : « Je vous rends grâces, mon Père, Seigneur du ciel et delà terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et que vous les avez révélées aux petits. )> Et il ajouta avec une inénarrable tendresse : « Venez à moi,

vous tous qui êtes fatigués et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Mettez-vous sous mon joug, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes ; car mon joug est doux et mon fardeau léger. »

C'est alors que Marie-Madeleine fut attirée vers Jésus par tant de mansuétude et de bienfaisance. Un jour que le Sauveur prenait son repas chex Simon le Pharisien, la pécheresse entra, tenant à la main un vase d'albâtre plein d'huile odorante ; elle se jeta aux pieds de Jésus, les arrosa de larmes et de parfums, les essuya de ses cheveux et les baisa. Cependant le Pharisien disait en lui-même : Si cet homme était prophète, il saurait quelle est cette femme qui le touche et que c'est une pécheresse. Mais Jésus, pénétrant la pensée de son hôte: « Simon, j'ai quelque chose à vous dire. — Maître, parlez. — Un créancier avait deux débiteurs ; l'un lui devait cinq cents deniers, et l'autre cinquante. Il remit à tous deux leur dette, parce qu'ils n'avaient pas de quoi s'en acquitter. Après cela, qui des deux l'aimera le plus ? — Je pense, reprit le Pharisien, que c'est celui à qui il a remis davantage. — Vous avez bien jugé, dit Jésus, et se tournant : Voyez-vous cette femme ? ajouta-t-il. Je suis entré dans votre maison ; vous ne m'avez pas donné d'eau pour me laver les pieds, et elle, au contraire, a arrosé mes pieds de ses larmes et les a essuyés de ses cheveux. Vous ne m'avez point donné de baiser, mais elle, depuis qu'elle est entrée, n'a pas cessé de baiser mes pieds. Vous n'avez pas versé de parfum sur ma tête, et elle a versé sur mes pieds une huile précieuse. C'est pourquoi, je vous le dis, beaucoup de péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé. Mais celui-là aime moins à qui on remet moins. » Puis il dit à cette femme : « Vos péchés vous sont remis. » Et, comme les convives étonnés se demandaient intérieurement: « Qui est celui-ci, qui remet même les péchés ? » Jésus confirma sa parole et les inductions qu'on en tirait : <( Votre foi vous a sauvée, reprit-il ; allez en paix. »

Qui doute que cette parole, en pardonnant les fautes, n'ait aussi aboli le châtiment extraordinaire qu'elles avaient attiré sur Marie-Madeleine ? C'est depuis cette époque de salut qu'elle s'imposa de dures pratiques de pénitence, et que

son âme régénérée trouva plus de douceur dans les travaux du repentir qui purifie, que dans Fentrainement des joies qui corrompent. Après avoir mis sa chevelure et ses parfums aux pieds du Seigneur, comme si elle avait voulu figurer son renoncement à toutes choses vaines, elle se joignit à quelques saintes et nobles femmes qui suivaient le divin Maître, écoutaient ses prédications et l'assistaient de leurs biens dans ses courses évangéliques. Car il esta remarquer que la femme, en général, va plus vite et plus droit à la vérité et à la vertu par le cœur, que l'homme n'y va en se fiant à son esprit altier. Les habitudes d'une vie tout extérieure, active, puissante, sa main mêlée à tous les événements et laissant dans le monde une empreinte manifeste, sa force d'âme, qui l'empêche de sentir vivement le besoin d'un consolateur et d'un appui, toutes ces choses contribuent à détourner l'homme de la pensée de Dieu, et il finit même souvent par voir dans la piété une faiblesse, et dans l'irréligion une grandeur et une fermeté d'âme, comme s'il fallait beaucoup d'esprit et de cœur pour se passer de Dieu. La femme, au contraire, semble puiser dans sa nature, dans sa faiblesse môme si l'on veut, dans sa vie tout entière, telle qne les lois et les mœurs l'ont faite, une vue plus saine des choses de la religion, un sentiment plus délicat et plus invincible des choses de la vertu, et, il faut le dire, une fidélité plus courageuse à l'une et à l'autre. Où le génie tombe, la sœur de charité ne trébuche même pas.

Lorsque Jésus quitta la Galilée, pour n'y plus reparaître qu'après sa résurrection, il passa dans la bourgade où demeurait Marie-Madeleine avec sa sœur Marthe et son frère Lazare, non loin de Naïm et du torrent de Cison. C'est dans cette circonstance que Marthe lui offrit l'hospitalité la plus empressée, et que Marie fut louée par le Sauveur pour avoir choisi la meilleure part : en effet, après avoir tout abandonné pour suivre le Maître, elle se tenait à ses pieds, écoutant sa parole et y cherchant cette nourriture dont l'âme sincèrement rehgieuse connaît tout le prix et toute la suavité.

Marie-Madeleine et les saintes femmes suivirent Jésus de la Galilée à Jérusalem, et elles ne l'abandonnèrent pas, même à sa mort, qui arriva six mois après. Marie, avec sa famille, habitait le petit bourg de Béthanie, à peu de distance de la

ville sainte. Jésus s'y rendait quelquefois lorsque, fuyant la haine des Juifs, il allait chercher un asile au delà du Jourdain, ou que, ému de la pitié la plus généreuse, il revenait chercher les brebis perdues de la maison d'Israël. Car vainement il leur parlait un langage plein de sagesse et de douceur, vainement il montrait en lui l'accomplissement des Écritures ; leur œil malade se fermait à la lumière avec une obstination lame ntable.

Un jour qu'il avait nommé Dieu son père, en ajoutant, pour ne pas laisser ignorer le dogme de sa divinité : « Mon Père et moi, nous sommes une même chose, » les Juifs prirent des pierres pour les lui jeter. « J'ai fait devant vous plusieurs bonnes œuvres par la puissance de mon Père, leur dit Jésus; pour laquelle est-ce que vous me lapidez ? — Ce n'est pour aucune bonne œuvre que nous vous lapidons, mais pour votre blasphème, parce que, étant homme, vous vous faites Dieu. » Mais Jésus, leur montrant qu'on ne pouvait lui reprocher ni le mot, puisqu'il est dans les Écritures admises par ses adversaires, ni la prétention elle-même, puisqu'elle est justifiée par des œuvres divines: c< N'est-il pas écrit dans votre loi : « J'ai dit : Vous êtes des dieux ? » Si elle nomme dieux ceux à qui la parole de Dieu est adressée et si 1 Écriture ne peut faillir, pourquoi dites- vous que je blasphème, moi que le Père a sanctifié et envoyé dans le monde, quand je dis que je suis le Fils de Dieu? Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas ; mais, si je les fais, quand vous ne voudriez pas me croire, croyez à mes œuvres, en sorte que vous connaissiez et que vous croyiez que le Père est en moi et moi dans le Père. » Ses contradicteurs, trouvant plus facile de le persécuter que de lui répondre, voulurent s'emparer de sa personne ; mais il s'échappa de leurs mains, et se retira jusqu'au delà du Jourdain.

Jésus n'avait pas quitté cet asile lorsque Marie et Marthe lui mandèrent que leur frère Lazare était malade. On sait que le Fils de Dieu ne se rendit pas de suite à l'invitation de secourir son ami: il désirait donner une preuve éclatante de son pouvoir et de sa mission, en commandant à la mort avec une souveraine autorité. On sait aussi que, touché de compassion à la vue des larmes versées par les sœurs et les amis de Lazare, il le pleura lui-même, et le fit sortir vivant du tom^

beau, en présence d'une foule nombreuse. Cet événement, rapporté aux Pharisiens par des témoins oculaires, précipita leurs résolutions homicides. Le grand conseil fut assemblé : (( Que faisons-nous ? dirent-ils. Cet homme opère des miracles. Si nous le laissons agir ainsi, tous croiront en lui, et les Romains viendront ruiner notre ville et notre nation, — Vous n'y entendez rien, dit le grand prêtre, et vous ne songez pas qu'il est expédient qu'un seul homme meure pour le peuple, afin que toute la nation ne périsse pas. » Ce prêtre parlait ainsi sans savoir qu'un seul allait, en effet, sauver non point exclusivement la race juive, mais toutes les races humaines, non d'une ruine matérielle, mais de ces désastres bien plus graves où périssent les âmes. Quoi qu'il en soit, la mort de Jésus fut résolue par ses ennemis. Lui-même, sachant que Iheure marquée par son Père était venue, ne se réfugia pas au loin ; il attendit, dans une campagne de la Judée, l'approche de la fête de Pâques, où il devait mourir victime de sa douce charité.

En revenant de cette campagne à Jérusalem, le divin Maître s'arrêta au bourg de Béthanie, et y prit un repas chez un homme qui avait été guéri de la lèpre. Lazare s'y trouvait avec ses deux sœurs. Les disciples de Jésus l'accompagnèrent. Pendant qu'on était à table, Marie prit une livre du plus pur et du plus précieux parfum, qu'elle répandit sur les pieds du Sauveur ; la salle entière en fut embaumée. Les Juifs, comme tous les peuples d'Orient, avaient coutume de s'oindre la tête et le visage ; les moins riches se servaient d'huile commune, les plus riches employaient divers parfums. Judas, celui des disciples qui trahit Jésus, dit avec affectation : « Pourquoi n'avoir pas vendu ce parfum trois cents deniers, qu'on aurait donnés aux pauvres ? » Ces trois cents deniers pouvaient valoir emiron cent quinze francs de notre monnaie. Or, Judas tenait ce langage, non point par souci des pauvres, mais parce qu'il était larron, gouvernant mal les sommes d'argent recueillies pour l'entretien des disciples et déposées entre ses mains. Jésus dit : u Laissez cette femme ; pourquoi lui faites-vous de la peine ? Ce qu'elle vient d'accomplir est une bonne œuvre ; car vous avez toujours des pauvres parmi vous, et vous pouvez leur faire du bien quand vous voulez ; mais, pour moi, vous ne m'aurez pas toujours.

Elle a fait ce qui était en son pouvoir ; elle a répandu par avance ces parfums sur mon corps pour la sépulture. Je vous dis, en vérité, que partout où sera prêché cet Évangile, on racontera à la louange de cette femme ce qu'elle vient de faire. » La parole du Seigneur s'accomplit tous les jours : la mémoire de la pieuse lemme qui venait écouter à genoux sa parole et répandre sur ses pieds les riches parfums, cette mémoire est honorée et chérie, d'un hout du monde à l'autre, par tous ceux qui ont la foi et la charité dans le cœur.

Lorsqu'on entraîna Jésus-Christ devant les tribunaux, Marie-Madeleine fut repoussée sans doute du théâtre de ce drame >iolent et sanguinaire, car ni elle ni les saintes femmes ne paraissent dans le récit évangélique de la Passion. Mais la noble servante du Seigneur fit bien voir que son éloignement ne tenait pas à la crainte : après le tragique jugement prononcé par Pilate, elle put rejoindre le divin condamné, et elle le suivit jusqu'au lieu du supplice. Elle était sur ses traces, au moment où Simon le Gyrénaïque, représentant l'humanité entière, aida le Fils de Dieu à porter sa croix et fut noblement associé à l'œuvre delà rédemption, et au moment où le Sauveur, attendri à la vue des larmes que versaient les pieuses femmes sur son passage, se retourna en leur adressant ces paroles : « Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ; car voilà que des jours viennent où l'on dira : « Heureuses les stériles, les entrailles qui n'ont pas porté « d'enfants, les mamelles qui n'en ont point allaité ! » Alors on se prendra à dire aux montagnes : « Tombez sur nous, » et aux collines : « Couvrez-nous. » Malgré les souffrances de son amour, Madeleine accompagna Jésus sur le Calvaire ; elle le vit crucifier, elle était au pied de la croix, quand le divin supplicié légua sa Mère à l'humanité personnifiée dans saint Jean. Elle le vit mourir, pendant que le peuple contemplait d'un œil indifférent la nature entière émue et troublée au dernier cri de son Maître ; pendant que le centenièr, écoutant la voix de sa conscience, se frappait la poitrine en reconnaissant son Dieu, Marie-Madeleine et les saintes femmes, tenues à l'écart par les soldats et les bourreaux, suivaient du regard toute cette lugubre scène : elles ne quittèrent point le Calvaire que le corps du Sauveur ne fût descendu de la

MARIE-MAOELETNE. 477

Quand vint le moment de mettre Jésus-Christ dans le tombeau. Madeleine était présente et restait, avec les autres femmes, assise près du sépulcre. Elles voulurent voir le lieu où l'on déposait ces bien-aimés restes et de quelle manière ils étaient inhumés; leur dessein était de l'embaumer de nouveau. En effet, à peine rentrées dans la ville, elles préparèrent des aromates et des parfums. Mais, parce qu'on était à l'entrée du sabbat, qui s'ouvrait, comme on sait, dès le vendredi soir, et qu'en ce jour-là on ne faisait, chez les Juifs, aucune espèce de travail, elles se tinrent en repos, selon les prescriptions de la loi.

Le temps du repos religieux étant passé, Marie-Madeleine, que la croix ni la mort n'avaient pu détacher de Jésus-Christ, et les saintes femmes qui l'accompagnaient, achetèrent des aromates pour embaumer Jésus. C'était le samedi soir, après le coucher du soleil, aussitôt qu'il fut permis de reprendre le travail : elles disposèrent toutes choses pour le lendemain. En effet, lorsque le premier jour de la semaine fut arrivé, de grand matin, elle partirent de Jérusalem pour aller au sépulcre, qui était hors de la ville, au bas de la montagne du Calvaire. Un peu avant leur arrivée, la terre trembla autour du sépulcre, un ange descendit du ciel, ôta la pierre qui était à l'entrée du saint tombeau et s'assit dessus. Son visage était étincelant comme l'éclair, et son vêtement blanc comme la neige. A cet aspect, les gardes, saisis de frayeur, demeurèrent immobiles et comme morts.

Cependant les femmes approchaient, disant entre elles : « Qui lèvera la pierre mise à l'entrée du sépulcre ? » Mais, en arrivant, elles s'aperçurent que cette pierre, qui était fort grande, se trouvait ôtée. Elles entrèrent dans la caverne où était le tombeau, et virent un jeune homme assis au côté droit de la grotte et vêtu d'une robe blanche ; elles s'effrayèrent. (( Ne craignez point, leur dit l'inconnu, car je sais que vous cherchez Jésus de Nazareth qui a été crucifié. Il n'est point ici ; il est ressuscité, comme il l'a dit ; venez et voyez : voici le lieu où on l'avait mis. Allez en hâte, et dites à ses disciples et à Pierre qu'il est ressuscité d'entre les morts et qu'il vous précédera en Galilée. » A ces mots, elles pénétrèrent plus avant dans la caverne, et, jetant les yeux sur le tombeau, elles n'y virent point le corps du Seigneur. La cons-

ternation les saisit. Elles sortaient, lorsque parurent deux hommes tout vêtus de lumière et d'éclat. Elles baissèrent Ters la terre un regard intimidé. Alors les anges cachés sous ces deux formes humaines dirent : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant? Il n'est point ici ; il est ressuscité. Souvenez-vous de quelle manière il vous a parlé lorsqu'il était encore dans la Galilée ; car il disait : — « Il faut que le Fils de l'homme soit livré entre les « mains des pécheurs, qu'il soit mis en croix et qu'il ressus- « cite le troisième jour. » Toutes les paroles prononcées par Jésus-Christ touchant sa mort et sa résurrection leur revinrent, en effet, à la mémoire, mais sans leur donner encore une foi entière au prodige accompli.

Les saintes femmes quittèrent donc le sépulcre, et, comme elles étaient troublées et inquiètes, elles marchèrent avec une grande \1tesse. Leur frayeur était cependant mêlée de quelque joie. Elles ne diluent rien de ce qu'elles avaient vu et entendu aux personnes qui se trouvèrent sur leur chemin ; mais, arrivées à Jérusalem, elles firent part de ces merveilles étranges aux apôtres et à tous les disciples. Ces femmes étaient Marie-Madeleine, Jeanne, femme de l'intendant d'Hérode le tétrarque ; Marie, mère de Jacques le Mineur, et les autres GaUléennes qui avaient suivi le Seigneur. C'est Madeleine qui courut avertir saint Pierre et le disciple que Jésus aimait ; il ne paraît pas qu'elle fût persuadée de la résurrection, malgré le témoignage des anges vus au tombeau ; car elle dit aux apôtres ; (c Ils ont enlevé le Seigneur du sépulcre, et nous ne savons pas où ils l'ont mis. » Les apôtres eux-mêmes n'ajoutèrent point foi à ces récits, qu'ils traitèrent des rêveries et d'illusions.

Néanmoins, comme si leur incrédulité eût été ébranlée, Pierre et Jean voulurent voir de leurs yeux ce qu'il y avait de véritable dans le rapport de ces femmes. Ils allèrent au sépulcre en grande hâte, ils couraient l'un et l'autre ; Jean, qui était le plus jeune, devança son émule et arriva le premier. Il se baissa seulement à l'entrée de la caverne pour y regarder, et il vit le linceul déplié et étendu. Pierre survint à son tour ; il pénétra dans la grotte et aperçut le linge qui avait enveloppé le corps, et le suaire qui avait couvert la tête du Seigneur. Alors, seulement, les deux disciples crurent à

la parole des saintes femmes, car jusque-là ils ne comprenaient pas encore que Jésus-Christ dût véritablement ressusciter d'entre les morts.

Marie-Madeleine, dans sa tendre affection pour le Sauveur, après avoir annoncé aux apôtres ce qu'elle avait \u, retourna de Jérusalem au tombeau, pour découvrir enfin ce qu'était devenu le corps de son bien-aimé Maître. En arrivant, elle fit ses recherches avec une tristesse pleine d'inquiétude, puis elle se tint en dehors de la caverne. Elle y rentrait de temps en temps, dans l'espoir de satisfaire son cœur contre le témoignage même de ses yeux. Enfin, s'étant incUnée de non-, veau pour regarder dans le sépulcre, elle vit deux anges vêtus de blanc et assis au lieu où l'on avait mis précédem-. ment le corps de Jésus, l'un à la tète et l'autre aux pieds. . « Femmes, lui dirent-ils, pourquoi pleurez-vous ? » Elle répondit, dans la désolation de son âme : « C'est qu'ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont placé. » A ces mots elle se retournait pour sortir de la grotte, lorsqu'elle vit Jésus debout, mais sans savoir que ce fût lui. « Femme, lui dit-il à son tour, pourquoi pleurez-vous et qui cherchezvous ? » Comme le sépulcre était dans un jardin, Marie-Madeleine crut parler au jardinier, et elle répondit : « Si vous avez enlevé le corps, dites-moi où vous l'avez mis et je l'emporterai. »

N'était-il pas juste que le Seigneur récompensât un attachement si courageux et si sincère, en apparaissant à cette femme avant même dapparaître à ses apôtres, et en la consolant par une éclatante marque de bonté ?

Aussi Jésus ne crut pas devoir l'affliger par un plus long délai; il l'appela par son nom, comme il avait coutume de faire avant sa mort : « Marie ! » lui dit-il. Au son de cette voix pénétrante, elle se retourna en s'écriant : « Mon maître ! » Et elle voulut s'approcher, peut-être pour s'assurer en le touchant que c'était bien une réalité qui frappait ses yeux, et non pas une illusion de sa tendresse. « Ne me touchez pas, lui dit le Seigneur; car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Mais allez trouver mes frères et ditesleur que je vais monter vers mon Père et mon Dieu, qui est aussi leur Père et leur Dieu. » Il y a lieu de croire assurément, que Jésus se fit voir d'abord à sa sainte Mère pour la

consoler de l'excès de sa douleur ; mais les Écritures ne le marquent pas, et la première manifestation du Sauveur, dont il y soit parlé, est celle qui se fit à Marie-Madeleine : faveur singulière et signe de tendre charité où Jésus daigna récompenser le cœur de cette pieuse femme, dont il avait déjà immortalisé le nom, en le confiant à la mémoire des chrétiens et en promettant qu'il parcourrait la terre, porté en quelque sorte sur les ailes de l'Evangile.

Comme Marie- Madeleine quittait le sépulcre pour aller trouver les apôtres et leur dire qu'elle avait vu le Seigneur, il apparut également aux autres femmes de Galilée qui venaient de même à la recherche de son corps. [1 se présenta tout à coup et les salua en leur souhaitant la paix. Alors elles se jetèrent à ses pieds, les baisant et l'adorant. « Ne craignez point, leur dit Jésus; allez annoncer à mes frères qu'ils se rendent en Galilée; c'est là qu'ils me verront. » Marie-Madeleine fit diligence et aborda les disciples qui étaient encore dans la tristesse et les larmes. Remplie de consolation, elle dit avec grande joie : « J'ai vu le Seigneur. » Et elle raconta ce qui lui était arrivé. Les autres femmes survinrent et confirmèrent le récit de Madeleine. Msiis les apôtres n'en voulurent rien croire jusqu'au moment où, sur le soir du même jour, Jésus leur apparut en personne et leva tous leurs doutes. Car il convenait que cet événement, qui est fondamental dans le Christianisme, fût investi, comme il l'est, de témoignages que l'évidence seule a fait éclater et de preuves contrôlées et sans réplique; en sorte que l'indociUté des apôtres, leurs délais et leur résistance à croire sont une des plus sensibles garanties de notre foi en la résurrection du Sauveur.

A partir de cet instant, on ne trouve plus dans l'Évangile aucune trace de sainte Madeleine. 11 est probable toutefois qu'elle se rendit en Galilée, où Jésus devait se manifester à ses disciples, et qu'elle rechercha toutes les occasions de voir et d'entendre le divin Maître. Il est certain, en outre, que les femmes galiléennes et les disciples se réunirent sur une montagne dont on ignore la situation et où Jésus avait promis de venir au milieu d'eux ; de ce nombre fut assurément Marie Madeleine. Plus de cinq cents disciples étaient rassemblés pour offrir leurs adorations au Fils de Dieu ressuscité.

Ils le suivirent en Judée quelques jours après, et Madeleine était sans doute encore dans leurs rangs, lorsque, de la montagne des Oliviers, après avoir étendu les mains sur ses disciples pour les bénir, Jésus se sépara d'eux et s'éleva au ciel, enveloppé dans un nuage éclatant. Elle recueillit aussi les paroles prononcées, à cette heure suprême, par deux anges qui dirent à la foule frappée d'admiration et de stupeur : « Hommes de Galilée, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder le ciel ? Ce Jésus, qui vient d'y monter en vous quittant, descendra, un jour, de la même manière que vous l'avez vu s'élever. »

Ce fut l'opinion générale des anciens que, après la descente du Saint-Esprit et la dispersion des apôtres, Marie- Madeleine quitta Jérusalem et la Palestine qui ne lui étaient plus rien, depuis que le Sauveur lui-même avait abandonné ces lieux. Plusieurs ont cru qu'elle se rendit à Éphèse, dans TAsie Mineure, pour y demeurer, avec la sainte Vierge, qui avait suivi saint Jean l'Évangéliste, son fils adoptif, depuis la mort de Jésus-Christ. On ajoute qu'elle ne quitta point saint Jean même après la mort de la vierge Marie, et qu'elle finit sa ^ie apostolique par un glorieux martyre. Grégoire de Tours rapporte que la môme tradition était reçue, de son temps, dans les Gaules.

il est sûr, au reste, que le culte de sainte Madeleine est ancien et célèbre en Orient. Les éloges que lui décernent les auteurs grecs répondent aux honneurs religieux qu'on rend à sa mémoire : elle est nommée égale aux apôtres, la première et la conductrice des femmes qui suivaient le Seigneur, et tenant, à leur égard, le même rang que tenait saint Pierre à l'égard des hommes.

Le nom et le culte de l'illustre sainte ont de même rempli les égUses d'Occident. L'église de Yézelay, en Bourgogne, a longtemps prétendu posséder la dépouille mortelle de Marie- Madeleine, qui lui avait été apportée de Jérusalem. Il est bien vrai que cette église, dès le onzième siècle, avait des reliques que l'on regardait généralement comme celles de sainte Madeleine; au treizième siècle, on les releva et on les mit dans une châsse d'argent au milieu d'une solennité pompeuse, à laquelle assistaient, entre autres personnages éminents, saint Louis, roi de France, et le légat du pape, Simon de Brie.

Mais la double opinion de la mort de Marie-Madeleine à Éplièse et de la présence de ses ossements à Vézelay est généralement délaissée aujourd'hui. La tradition qui fait aborder Marie-Madeleine en Provence avec Marthe et Lazare est bien plus fondée en raisons graves et soutenue par des autorités plus imposantes. D'après cette tradition, Lazare devint évoque de Marseille, où il mourut; Marthe porta l'Évangile à Tarascon, et Marie-Madeleine se retira dans la caverne devenue si célèbre sous le nom de Sainte- Baume. C'est là qu'elle finit ses jours dans les pratiques de la pénitence et en poussant d'ardents soupirs vers le ciel, où l'attendait le Seigneur, qu'elle avait tant aimé sur la terre.

Les reliques de la sainte furent cachées, au huitième siècle, pour les dérober aux profanations sacrilèges des Sarrasins qui désolaient le midi de la France. On les rechercha, et elles furent découvertes, au treizième siècle, dans le bourg de Saint-Maximin. Charles II, roi de Sicile, les fit richement enchâsser et les confia au couvent de Saint-Dominique, qu'il bâtit en ce heu.

La fête de la Madeleine, fixée au 22 juillet, était célébrée autrefois d'une manière solennelle dans toutes les églises d'Occident. En France, en Allemagne et en Angleterre il n'y avait en ce jour, comme le dimanche, ni travail des mains, ni négoce, ni plaidoirie; l'Espagne et l'Italie ont gardé plus longtemps toutes les marques de leur vénération religieuse pour la mémoire de la sainte et noble femme.

Presque tous les artistes se sont inspirés du nom de la Madeleine. Beaucoup en ont fait une femme vulgaire, d'une beauté correcte, mais sans expression de piété, une pénitente qui pleure sans repentir, qui se désole, est-ce pour le ciel ou pour la terre ? Il n'y a sous leur pinceau ni sublimité d'amour, ni sainteté de regrets. Dans la peinture, c'est Eustache Lesueur qui a rendu avec plus de vérité et de philosophie religieuse le caractère de la Madeleine dans la Descente de la croix et le Noli me tangere. Quelle beauté incomparable dans cette tête ! quelle douleur dans ces yeux creusés par les larmes ! quelle expression de respect et de tendresse auguste sur ces lèvres collées aux pieds sanglants du Sauveur ! Dans la statuaire, qui n'a nommé Canova ? Le marbre a-t-il jamais pleuré des larmes plus amères que celles qui couvrent ce

beau visage, amaigri par les austérités de la pénitence et spiritualisé par un sentiment d'amour divin ? Quel homme ne s'arrête pas en silence devant cette pierre qui palpite, respire et va parler ? et quelqu'un ose-t-il troubler par une conversation profane les pensées d'une âme recueillie et la religion d'un si grand deuil ?

Maria de qua natus esl Jésus, qui Tocalui ^hrislus.

(Matth. I, 2G.)

Beatam me dicent omnes generaiionei.

(Luc. 1, 48.)

L'Europe est uniquement redevable à l'Évangile de l'empire qu'elle exerce sur les destinées du monde. C'est de \'hvangile qu'elle a tiré sa supériorité intellectuelle et morale, la mansuétude progressive de ses mœurs, la perfection de ses lois, la grandeur de ses institutions et même ce qu'elle a d'espérance en l'avenir. Car, si nous pouvions tomber dans la décrépitude, ce ne serait qu'en perdant l'Évangile; et si les peuples plus ou moins barbares de l'Asie, de l'Afrique, des îles océaniques et du nouveau continent s'associent un jour, comme il n'en faut pas douter, au banquet de la civilisation, c'est seulement le jour où ils accepteront l'Évangile, désormais inséparable de tout ce qu'il y aura de grand dans l'univers.

A la différence des choses humaines, qui ont d'autant moins à vivre qu'elles ont vécu davantage, le Christianisme peut donner ses victoires passées comme garanties de ses futurs et irréprimables triomphes. La raison en est bien plus haute que la sphère où ses contradicteurs impuissants vont chercher leurs critiques illusoires : ce qui autorise à dire que le Christianisme est une révolution définitive, c'est l'élévation et la sainteté de son principe. Pour les croyants, cela n'est pas douteux; pour les autres, qu'ils interrogent l'histoire, et qu'ils jugent.

En effet, le Christianisme ne fut pas un renouvellement de formes politiques et sociales, ni un de ces accidents qui

s'attaquent à la superficie des États : renouvellement et accidents qui commencent à perdre de leur prestige et à reculer dès qu'ils ont achevé de se produire. Il fut surtout et avant tout un changement des cœurs, c'est-à-dire, pour quiconque a réfléchi, une révolution qui vient de plus haut que la créature, et qui descend jusqu'aux profondeurs de la conscience, dernier rempart où la liberté de l'homme puisse se retrancher. Et c'est précisément par là que cette révolution est si radicale en elle-même et si étendue dans ses effets.

Le point particulier sur lequel il est peut-être plus facile d'étudier ce résultat, c'est la réhabilitation de la femme, si cruellement abaissée parmi les nations païennes, si merveilleusement honorée par les nations chrétiennes. Ce changement prodigieux ne tient pas seulement, comme on le croit d'ordinaire, à ce que le Christianisme a régénéré la conscience en lui montrant la vérité sous un jour plus heureux; mais il tient surtout à ce que le Christianisme dit de la rédemption de l'homme par le sang d'un Dieu. En vertu de ce dogme, la dignité de lame humaine atteint un niveau si élevé, qu'à cette hauteur toutes quaUtés et tous défauts du corps, toutes distinctions politiques et inégalités sociales, ne gardent qu'une importance secondaire. Touchée par le sang divin versé sur le Calvaire, notre nature spirituelle brille d'un éclat qui couvre et repousse au second plan les agréments et les lormes du corps ; elle brille par-dessus la beauté la plus finie comme à travers des membres flétris par la souffrance. Et, il faut bien le dire, ce n'est que la foi en cette vérité qui, plaçant la faiblesse sous la protection du droit et les sens sous la loi du devoir, a rendu à nos mères et à nos sœurs l'héritage de leur grandeur originelle et la magnificence de leurs destinées.

Mais à toute idée correspondent des moyens pratiques par où elle devient visible et entre dans l'ordre des faits. Le culte de la vierge Marie fut peut-être le plus efficace de ces moyens choisis par la sagesse de l'Église. Il résulte lui-même de la doctrine générale du Christianisme, qui consacre la suprématie de l'esprit sur le corps et la sujétion des sens à l'âme baptisée; il devait à son tour favoriser le développement de la doctrine évangéUque sur la chasteté, inspirer à toute créa-

ture humaine le respect d'elle-niôme, et tranformer ainsi d'une façon lente, mais inévitable, la famille d'abord, la société ensuite. C'est ce qui est arrivé, et nulle langue mortelle ne peut dire tout ce qu'a produit, pour la gloire du ciel et de la terre, le culte de Marie, épouse d'un charpentier de Nazareth, supérieure aux plus illustres femmes par Téclat de ses vertus, égale à la plus pauvre par l'humilité de sa con- / dition, plus pure que toutes les vierges dont elle est l'exemple et la patronne, plus compatissante que toutes les mères dont elle est la protection et le soutien.

Lorsque les temps marqués par la miséricorde de Dieu furent accomplis, il réalisa la parole prononcée sur le berceau de l'humanité déchue : « Je mettrai, avait-il dit au tentateur, une intimité entre toi et la femme, entre ta race et la sienne, et elle-même t'écrasera la tête ; » et la parole prononcée plus tard par un de ses prophètes : « Le Liban avec ses cèdres tombera, mais un rejeton naîtra de la tige de Jessé ; une fleur s'élèvera de ses ruines, et l'esprit du Seigneur s'y reposera. » Cette douce et chère attente d'un réparateur, dont on retrouve la merveilleuse tradition dans toutes les contrées de la terre, était surtout conservée avec fidélité par le peuple hébreu. Et, en effet, après quatre mille ans d'espérance, naquit sans tache et sans péché la nouvelle Eve, véritable mère des vivants, appelée à détruire par un enfantement divin le crime et la mort

Marie est le nom de cette créature privilégiée qui, par sa beauté intérieure et le charme de la plus haute vertu, devait fixer les regards du Créateur et devenir sa mère. C'est pour cela qu'elle fut sanctifiée avant de naître, comme on pose de puissantes assises pour soutenir un temple immense, comme on orne les palais où doivent habiter les princes. Marie eut pour père Joachim, de la tribu de Juda et de la race de David, et pour mère Anne, que l'on croit avoir été delà tribu de Lévi. Toute l'antiquité ecclésiastique a glorifié la naissance de Marie, et, dès les siècles les plus reculés, l'Église la célèbre par une fête spéciale qui est placée au huitième jour de septembre. Bien plus, on a institué la fête de la Conception, comme pour se hâter de rendre honneur à Marie dès qu'elle commence à être, ne pouvant marquer d'une manière plus expressive tout ce qu'on entend

décerner d'éloges glorieux à l'illustre mère d'un Dieu caché.

D'après l'opinion commune, Marie fut présentée au temple à l'âge de trois ans, et là, prévenue de bénédictions particulières, elle se consacra irrévocablement à Dieu. C'est ce souvenir que l'Église a voulu perpétuer en instituant la fôle de la Présentation, fixée au vingt et unième jour de novembre. Cette fête, célébrée en Orient dès le neuvième siècle, fut établie dans les églises occidentales seulement au seizième, sur les instances d'un Français, Philippe de Maizières, ambassadeur de Chypre auprès du saint-siége, qui intéressa \ivement Grégoire XI par le récit des solennités usitées en Grèce pour la Présentation de la vierge Marie.

Dans cette consécration d'elle-même à l'Éternel, Marie enfant eut sans doute avec lui une communication intime qu'il ne fut point permis à la terre de pénétrer ; car celui qui rend éloquente la bouche des enfants peut bien donner à leur âme une vue supérieure de la vérité et un sentiment plus profond de la vertu. Ce qu'il y a de certain, c'est que, par cette sublime offrande, Marie préparait l'accomplissement des divins oracles : en elle commença, ce jour-là, la dignité des vierges ; elle leva l'étendard d'une vie nouvelle, dont le ciel put seul lui inspirer la pensée. Toute la tradition nous apprend que. Dieu voulant naître homme pour sauver les hommes, et ne devant pas porter eu lui l'ombre même d'aucune souillure, il fallait qu'il prît naissance d'une vierge incorruptible, et qui ne cessât aucun instant d'être la pureté par excellence. Mais il convenait aussi qu'elle ignorât le futur mystère de l'Incarnation, et que le vœu qu'elle faisait ne lui fut pas dicté par la prévision de la maternité divine, afin qu'il devint un hommage plus libre et plus généreux.

D'anciennes autorités feraient croire que Marie demeura quelques années dans le temple, s'occupant de la prière et du travail des mains. Ce fait n'a rien d'impossible, puisque l'on voit, d'une part, Josabeth, femme du grand prêtre Joïada, cacher auprès d'elle dans le temple le jeune roi Joas avec sa nourrice pour le dérober à la fureur d'Athalie, et, d'un autre côté, la prophétesse Anne, fille de Phanuel, habiter constamment à la porte du temple. Mais, qu'en eflet, l'enfance de Marie se soit écoulée dans la maison de Dieu,

ou que Joacliim et Anne aient ramené la douce amie du ciel dans leur humble séjour de Séphoris en Galilée, nul ne doute que Marie n'ait vécu dans la retraite, conversant par la méditation avec son Créateur et pratiquant avec simplicité et à un degré parfait les devoirs et les vertus de sa position.

Dieu, qui est l'ordre souverain et qui aime en toutes choses la beauté de l'ordre, choisit des temps pour faire éclater sa puissance, et d'autres temps pour faire admirer sa sagesse. Comme il venait guérir l'orgueil, qui est la grande plaie de l'humanité, et nous apprendre à être doux et humbles, il enveloppa de silence le mystère de notre salut ; il l'accomplit en laissant les choses aller, en apparence, suivant leur marche accoutumée. Ainsi, au lieu de déchirer les nuées du ciel aux éclats de la foudre et d'arriver, comme il viendra au dernier jour, porté sur les éléments troublés comme sur un char de triomphe, il jeta sur le miracle de sa naissance temporelle le voile du mariage, en donnant à sa mère selon la chair une défense et un appui humains.

Marie fut donc fiancée, puis mariée à Joseph, qui était comme elle de la tribu de Juda et de la race de David ; on dit même qu'il était le chef et le principal héritier de cette dynastie tombée. Malgré cette origine illustre, il était réduit à gagner sa vie par le travail de ses mains : les anciens marquent positivement qu'il s'occupait à faire des charrues, à abattre et tailler des arbres, à tous les ouvrages de charpente que nécessite la construction des maisons. C'est à quoi songeait le sophiste Libanius lorsqu'il demandait à un chrétien, pour se railler de Jésus-Christ, ce que faisait le fils du charpentier; et c'est à quoi songeait aussi le chrétien en répondant : « Il fait un cercueil pour ton maître » L'événement, comme on sait, vérifia cette réplique ; car, à ce moment même, Julien l'Apostat tombait blessé à mort dans une bataille contre les Perses, et le fit adoptif du charpentier ensevelissait dans une commune fosse l'empereur et le paganisme.

Mais, si Joseph était pauvre aux yeux des hommes, il était riche devant Dieu par la pureté de son âme et la sainteté de sa vie, car l'Évangile le nomme juste, et l'on sait la différence qu'il y a entre la justice vulgaire dont le monde se

contente, et la justice supérieure que l'Évangile peut glorifier. C'est à cause de l'éminence de sa vertu qu'il fut choisi pour être l'époux de la vierge Marie, le gardien de son honneur, le père nourricier de l'Enfant-Dieu.

Les deux époux se retirèrent à Nazareth, où Joseph avait sa demeure. C'était alors une ville de la Galilée, dans la tribu de Zabulon ; c'est aujourd'hui une simple bourgade. Elle est située dans un vallon circulaire et environnée de monticules qui se réunissent par la base et se détachent l'un de l'autre à leur cime, comme les lobes d'une fleur. Des maisons d'assez chétive apparence, mais blanches et propres, les églises des Grecs unis et des Grecs schismatiques, l'éghse et le couvent des Pères latins, la mosquée des Turcs ; autour de ces édifices, des bouquets de verdure composés de nopals, de grenadiers et de figuiers : voilà Nazareth. Mais quels souvenirs se rattachent à ce coin de terre !

Il y avait deux ou trois mois que Joseph et Marie habitaient Nazareth, goûtant ce calme si doux que Dieu donne à ses amis, vivant dans le travail et la prière, Marie s'occupant des soins d'intérieur réservés à une femme du peuple, Joseph travaillant dans son humble atelier, dont une pieuse tradition assigne l'emplacement ; l'Iduméen Hérode, déclaré par les Romains roi des Juifs, afTectait de se livrer à de grandes choses et de montrer une magnificence qui lui valut, en effet, le surnom de Grand ; l'empereur Auguste gouvernait Rome et le monde dans une paix entière, lorsque l'ange Gabriel fut envoyé à Marie, la plus sainte et la plus pure de toutes les vierges, pour lui annoncer qu'elle allait concevoir dans ses chastes entrailles le Verbe éternel, le Fils de Dieu fait homme.

L'ange envoyé du ciel entra dans le lieu où était Marie, en lui disant : u Je vous salue, pleine de grâces; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes.» Jamais de tels éloges n'avaient été donnés par une bouche céleste à aucune créature. Au lieu de se répandre dans une vaine joie, Marie se troubla dans son humiUlé. Inquiète, elle songeait d'où pouvait venir une si grande louange, u Ne craignez point, Marie, ajouta la voix, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. Vous concevrez dans voire sein et vous enfanterez un fils à qui vous donnerez le nom de Jésus. U sera grand

€t s'appellera le fils du Très-Haut, et le Seigneur lui donnera le trône de David son père, et il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et son règne n'aura point de fin. » Ce sont les divines paroles par lesquelles l'ange annonça à Marie le plus étonnant et le plus ineffable de tous les mystères. Et elle eurent leur accomplissement ; car le Fils de Marie apparut comme le terme des espérances du vieux monde, et, après avoir donné de sa mission les preuves les plus irrécusables, il ouvrit les temps nouveaux avec une telle sainteté de vie, par une mort et une résurrection si prodigieuses, que l'univers entier s'émut, tira le glaive pour attaquer ou subit la mort pour défendre la doctrine de ce puissant rénovateur. Le Fils de Marie est salué et adoré depuis dix-huit siècles comme fils du Très-Haut ; il règne sur les esprits par la vérité qu'il leur communique, sur les cœurs par la charité dont il entretient la flamme vivante au milieu du monde, sur les habitudes et les institutions des sociétés modernes que l'esprit chrétien anime et conserve. Le Fils de Marie dominera l'avenir, comme il a dominé le passé, comme il est la vie intime du présent, qu'on le sache ou qu'on l'ignore.

Étonnée de si grandes choses, mais ne doutant ni de la puissance de Dieu ni de la vérité des paroles qu'elle enten« dait, Marie demanda comment de telles merveilles auraient leur entier accomplissement, puisqu'elle s'était donnée à Dieu sans réserve et pour toujours. La voix répondit : « Le Saint-Esprit viendra en vous : la vertu du Très-Haut étendra sur vous son ombre ; c'est pourquoi celui qui naîtra de vous sera nommé le Fils de Dieu. » Le premier Adam qui perdit les races humaines n'eut que Dieu pour père ; le second Adam qui vint les sauver n'eut également d'autre père que Dieu. La puissance souveraine qui, sortant de son éternité, a tiré le monde du néant et l'a merveilleusement animé d'un premier souffle sans y être provoquée par les exigences impérieuses de la matière, sans être limitée ou empêchée par l'inertie des corps, cette puissance est restée maîtresse de la vie, et il lui est facile de la donner ou de l'enlever à qui elle veut et aux conditions qui lui plaisent. Que nie, en principe, cette puissance, est insensé ; qui la méconnaît et l'outrage dans le fait mystérieux de l'Incarnation, sentira un jour ses lâches blasphèmes retomber sur lui comme un vêtement de

honte et de douleur : les hommes de foi l'attendent sur le seuil de l'éternité.

Pour se justifier elle-même et donner une preuve immédiate et sensible de la vérité des choses qu'elle annonçait, la voue ajouta, en disant à Marie : « Voilà que votre parente Élizabeth a elle-même conçu un fils dans sa vieillesse, et c'est ici le sixième mois de grossesse pour celle qui est aujourd'hui appelée stérile. Car rien n'est impossible à Dieu. » De même que la raison parle intérieurement un langage qui nous éclaire, nous subjugue en nous respectant, et détermine en notre esprit une libre conviction, de même Dieu ne parle pas extérieurement sans revêtir sa révélation de signes qui la caractérisent et d'une grâce secrète et persuasive qui la fait accepter de l'âme humaine et y crée une certitude incomparable. Aussi Marie répondit par ce mot qui fit descendre le Verbe du ciel et qui retentit à travers les siècles : << Voici la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon votre parole.» A l'origine des temps. Dieu créa le monde d'un mot : il dit, et les choses furent faites ; au milieu des temps, il régénéra le monde par son Verbe ou sa parole : il l'envoya, et l'humanité fut guérie. Bien plus, il demanda son consentement à l'humanité, représentée en Marie, car il traite les âmes avec respect, et l'on peut dire, avec exactitude et vérité, que le monde moral fut relevé de déchéance à ce mot tombé de la bouche d'une créature : u Qu'il me soit fait selon votre parole,» comme l'univers entier apparut à ce mot tombé de la bouche du Créateur: «Que les choses soient.» Qui donc a osé prétendre que la foi chrétienne abaisse l'homme ? Et qui a jamais proféré une parole aussi efficace que celle de Marie ?

Tel est le mystère fondamental du Christianisme, mystère par lequel Dieu s'est manifesté dans la chair et rendu sensible, par lequel il fut prêché aux nations et connu du monde entier. Qui peut sans émotion reporter sa pensée dans cette pauvre demeure, dans cette chambre étroite où de si grandes choses se passaient entre les cieux et la terre? Celui des évangéUstes auquel on donne un aigle pour symbole, à cause du vol élevé de son intelUgence et de la puissance de son regard, dévoilant aux hommes les splendeurs de Dieu, écrit au début de son Évangile : « Dans le principe était le Verbe, et

le Verbe était en Dieu, elle Verbe était Dieu. Dès le commencement, il était chez Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et rien n'a été fait sans lui. Ce qui fut fait était vie en lui, et la vie était la lumière des hommes, etla lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont point comprise... C'était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. 11 était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l'a point connu... Etle Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous, plein de grâce et de vérité, et nous avons vu sa gloire, une gloire telle que le Fils unique pouvait la recevoir de son Père. » C'est ce Verbe éternel et puissant qui vint prendre l'infirmité de notre nature, se faire humble, doux et souffrant, donner le nom de mère à notre sœur la fille d'Adam, et nous donner à tous le nom de ses frères avec une tendresse inouïe.

La pauvre chaumière de Nazareth s'est changée en une église et un sanctuaire souterrain qui en fait partie. L'église est une nef à trois étages ; au-dessous de l'autel, un escalier de quelques marches conduit à une chapelle éclairée de lampes d'argent, formée par un rocher naturellement taillé en voûte, et auquel l'art a imprimé sa dernière forme. C'est à ce rocher, comme le rapporte la tradition, qu'était adossée la maison où retentit la salutation angélique. Qui n'a souhaité de s'agenouiller sur ce sol, de baiser ces pierres, d'y porter le souvenir de tous ceux que Dieu lui a rendus chers, et d'appeler sur les maux de l'humanité la compassion de celui qui a fait entendre là les vagissements de la faible enfance et répandu ses premières larmes ?

Dès que le Fils de Dieu se fut lui-môme formé un corps de la plus pure substance de sa sainte Mère, il lui inspira d'aller visiter sa parente Élizabeth, et de montrer, par cette action, que sa charité égalait la grandeur de sa destinée. Car elle n'entreprit ce voyage que pour féliciter sa cousine et lui rendre les bons offices d'une amitié pure et attentive ; elle traversa la Judée dans toute sa longueur, si, comme on le pense, Élizabeth demeurait à Hébron. Il parut bien, au reste, que la rencontre de ces deux nobles femmes était ménagée par l'Esprit de Dieu : Élizabeth connut prophétiquementle mystère de l'Incarnation, que la modestie de la Vierge lui cachait, et elle s'estima heureuse de recevoir la Mère de son Seigneur. «Vous êtes bénie entre toutos les femmes, lui dit-elle, et le

fruit de vos entrailles est béni. » C'est alors que Marie, combattant ces éloges par le profond sentiment de l'humaine faiblesse et de la miséricorde divine, prononça ce cantique sublime qu'on a nommé la gloire des humbles et la confusion des superbes :

« Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit est ra\i de joie en Dieu, mon Sauveur ;

« Parce qu'il a regardé l'abaissement de sa servante, car voilà que toutes les nations désormais m'appelleront bienheureuse ;

« Parce qu'il a fait en moi de grandes choses, lui qui est seul puissant et dont le nom est saint ;

(( Sa miséricorde se répand d'âge en âge sur ceux qui le craignent ;

(( Il a déployé la force de son bras ; il a dissipé ceux qui s'enflaient d'orgueil dans les pensées de leur cœur;

« Il a renversé les puissants de leur trône, et il a élevé les faibles ;

u II a rassasié de biens les affamés, et renvoyé les riches avec les mains vides ;

<( Il a pris en sa possession Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde, comme il l'avait promis à nos pères, à Abraham et à sa race pour tous les siècles. >>

Cet hymne, si noble dans sa simplicité, a toujours été régardé comme le chant de triomphe de l'humanité régénérée; voilà pourquoi, daus l'Église, on le récite debout, avec un cérémonial particulier, sur un ton de victoire, aux acclamations unanimes du peuple fidèle qui ratifie les paroles de la Vierge en la nommant bienheureuse, et prend part à ses joies et à sa gloire, comme à un héritage légué par une mère.

u Marie resta environ trois mois chez sa cousine Élizabeth, lui rendant avec autant de soin que de plaisir les devoirs de la charité. Puis elle prit congé d'elle et retourna à Nazareth, où Dieu vint lui-même à son aide et fit connaître à Joseph le mystère de l'Incarnation, la prochaine naissance de Jésus, Rédempteur des hommes. » C'est l'accomplissement, ajouta l'envoyé céleste, de ce qui fut dit par le prophète Tsaïe: «Une

49i LES FEMMES DE LA DIBLE.

« "vierge concevra et enfantera un fils, et on l'appellera Em- « manuel, c'est-à-dire Dieu avec nous. »

Un autre prophète avait dit longtemps auparavant: «Et toi, Bethléem, tu n'es pas la plus petite des villes de JÎida ; car de toi sortira le chef qui doit dominer en Israël, et sa génération est dès l'éternité, » marquant ainsi Jésus-Christ, Dieuhomme, a deux naissances, l'une éternelle avant tous les siècles, l'autre temporelle arrivée au miheu des âges. Pour accomplir cet oracle et en faire constater la vérité d'une manière irréfragable, la Providence suscita un de ces événements dont elle est seule maîtresse et qu'elle dirige souverainement, bien que les hommes s'imaginent les produire à leur gré et pour le triomphe de leurs intérêts. César Auguste, ayant mis la paix dans l'univers, voulut savoir, par un dénombrement général, ce que l'empire comptait de sujets dans les provinces et les royaumes tributaires. Tous les Juifs durent se rendre dans le lieu où leur famille avait pris origine, afin que le recensement fût plus facile et plus exact. Joseph et Marie se virent donc obligés d'aller de Nazareth à Bethléem, qui était la ^ille ou bourgade de David leur aïeul.

En arrivant, les augustes voyageurs ne trouvèrent pas de place dans les maisons de Bethléem, car le dénombrement y avait amené une foule considérable ; ils eurent donc pour tout abri une sorte de caverne qui servait d etable à une hôtellerie. L'ancienne ville était située, en effet, sur des roches au milieu desquelles on avait creusé des maisons et des grottes. C'est dans ce réduit et ce dénûment que naquit le Sauveur du monde, faisant voir ainsi que la pauvreté n'est point un mal, puisqu'il l'adoptait ; c'est au milieu de la nuit «t de la paix universelle que naquit le Dieu pacifique et caché, faisant voir ainsi que son règne ne devait pas ressembler à la domination bruyante des conquérants vulgaires. On était au vingt-cinquième jour de décembre, selon l'ancienne tradition des églises, et en l'an du monde 4000 ou 400i, selon l'opinion d'un bon nombre de savants chronologistes.

La vierge Marie enfanta Jésus sans assistance ni douleur, l'enveloppa elle-même de langes et le posa dans la crèche fie l'étable sur un peu de paille. Cette étable est restée plus célèbre que le berceau d'aucun roi, et rien n'a pu en déta-

LA SAINTI-: VIERGE. 495

cher la piété du monde. Les premiers chrétiens y bâtirent un oratoire ; l'empereur Adrien trouva bon de les insulter en y plaçant une statue profane. Mais sainte Hélène la fit disparaître, et elle enrichit ces lieux vénérés d'ornements qui subsistent encore en partie et se remarquent entre ceux que la main des princes chrétiens y a réunis. Au-dessus de la grotte s'élève une église qui a cinq nefs formées par quarante-huit colonnes de marbre. L'étable est sous le chœur ; elle a près de quarante pieds de long sur douze de large et neuf de haut. Les parois sont revêtues de marbre ; le pavé est aussi d'un marbre précieux. La lumière du jour n'y pénètre pas ; trente-deux lampes d'argent y brûlent sans cesse^ comme pour symboliser l'éternelle adoration du monde. Un marbre blanc, incrusté de jaspe et entouré d'un cercle d'argent, indique la place où la vierge Marie enfanta le Sauveur, Presque tous les hommes de ce pays sont muets pour la chrétienté ; mais les pierres y parlent un langage que nulle révolution, nul despotisme n'a fait taire.

Non loin de la grotte où naissait le Sauveiu^, il y avait des bergers veillant à la garde de leurs troupeaux. Tout à coup, un ange se présenta devant eux, une lumière divine les environna, ce qui les rempUt dune crainte extrême. « Ne craignez pas, leur dit l'ange, car je vous annonce une nouvelle qui remplira de joie tout le peuple. C'est qu'aujourd'hui, dans la cité de Da\id, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ et le Seigneur. Et voici la marque à laquelle vous le reconnaîtrez : vous trouverez un enfant couché dans la crèche. )) A l'instant se joignit à l'ange une troupe de l'armée céleste, louant Dieu et disant : « Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux et paix sur terre aux hommes de bonne volonté ! » Le temps était venu, en effet, où la miséricorde et la vérité devaient se rencontrer, la justice et la paix s'embrasser, le ciel et la terre s'unir, les hommes invoquer Dieu comme leur père, échanger entre eux le doux nom de frères, et trouver dans leur conscience purifiée leur première et leur plus douce récompense.

Lorsque les anges se furent retirés dans le ciel, emportant leur divine harmonie et leur splendeur, les bergers se dirent: u Allons jusqu'à Bethléem, et voyons ce qui est arrivé et ce que le Seigneur nous a fait connaître, » Ilscourui-ent en

hâte à Bethléem, et trouvèrent Marie et Joseph veillant sur l'enfant couché dans la crèche, selon l'oracle venu d'en haut. La Vierge-Mère ne refusa point d'apprendre ce que Lange leur avait révélé ; mais elle conservait dans son cœur toutes ces choses glorieuses et les couvrait d'un inviolable silence, pour montrer, dit un ancien, que sa bouche était discrète autant que son corps était chaste. Les bergers s'en retournèrent en louant Dieu de ce qu'ils avaient vu et entendu, et ils remplirent d'admiration tous ceux auxquels ils firent connaître les merveilles de cette nuit mémorable.

L'Église célèbre, à minuit, le 25 décembre, la naissance de Jésus-Christ, et, à l'aurore de ce même jour, le souvenir de l'adoration des bergers. Le 1^"" janvier elle célèbre, dans la fête de la Circoncision, l'humlUté du Créateur se soumettant à la loi faite seulement pour la créature. C'est en cette circonstance qu'il reçut son nom, ce nom apporté du ciel par un ange, et sous lequel tout genou fléchit : il fut appelé Jésus, c'est-à-dire Sauveur.

Peu de temps après, des mages ou savants que la tradition présente aussi comme rois ou princes, et qui, probablement, étaient du pays d'Arabie, ayant aperçu dans le firmament une étoile extraordinaire, crurent, au feu d'une lumière céleste qui éclairait leur cœur, comme cet astre nouveau frappait leurs yeux, que le roi des Juifs annoncé par les prophètes et attendu par les nations était enfin donné au monde. Dans cette persuasion et à la vue du phénomène merveilleux, les mages ou philosophes vinrent à Jérusalem, demandant en quel lieu était né le roi des Juifs ; « car, direntils, nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l'adorer. » Hérode, roi titulaire de la Judée, apprenant que de riches étrangers cherchaient un enfant à qui la souveraineté était promise, et n'élevant pas les yeux au-dessus d'une couronne temporelle, fut surpris et effrayé de cette rivaUté qui venait menacer son trône si péniblement affermi. Tout Jérusalem partagea ses préoccupations, bien que ce fût par des motifs différents, car Hérode était détesté.

Le roi réunit donc les princes des prêtres et les docteurs de la loi pour savoir d'eux où le Christ devait naître. On lui

répondit unanimement que c'était à Bethléem de Juda, selon les oracles formels du prophète. Il manda les mages, les vit en secret, et s'enquit avec grand soin du temps où l'étoile leur avait apparu, et, les envoyant à Bethléem, il leur dit : « Allez, informez-vous exactement de cet enfant, et, quand vous l'aurez trouvé, faites-le-moi savoir, afin que j'aille aussi l'adorer. » Il croyait s'assurer de cet inquiétant berceau dont la renommée pubhait déjà de si grandes choses, et étouffer sans peine des destinées naissantes et que nulle main d'homme ne défendait.

Les mages, ayant ouï la parole d'Hérode, quittèrent Jérusalem et prirent le chemin de la cité de David. Alors l'étoile qu'ils avaient vue en Orient et qui avait déjà guidé leurs pas brilla de nouveau à leurs yeux et les dirigea vers la chaumière où se trouvait Jésus. Ils entrèrent, et, sans que l'étrange dénûment du nouveau monarque ébranlât leur foi, ils lui offrirent en présent les trésors qu'ils avaient apportés, de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Ils se disposaient à retourner vers Hérode, ne soupçonnant pas ses cruels projets; mais ils furent avertis en songe de ne point le revoir, et, en effet, ils regagnèrent leur pays par un autre chemin. Les chrétiens ont placé un autel dans l'église souterraine de Bethléem, au lieu même où se tenait la Vierge Marie lorsqu'elle présenta son fils à l'adoration des mages.

On sait que ces pèlerins illustres, appelés du ciel et venus librement saluer le berceau de l'Enfant-Dieu, furent toujours regardés comme les prémices et les vivants symboles de la vocation des peuples au banquet de la foi. L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui descend de la bouche de Dieu. Mais, à la différence des créatures matérielles, qui vont où les mène une force supérieure et irrésistible, l'homme, créature intelligente et libre, est appelé avec obUgation rigoureuse, il est vrai, mais non pas nécessité fatale, de répondre ; c'est parce qu'il est libre de choisir la vérité pour aUment, qu'il est criminel de s'abandonner à l'erreur et de chercher dans l'ignorance ou la mauvaise foi une hypocrite justification des égarements de son cœur.

On sait aussi que l'antiquité chrétienne a toujours vu dans l'appel successif des bergers et des mages une indication de

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l'ordre suivi dans la diffusion de l'Évangile. Les bergers sont appelés d'abord au berceau de celui qui venait secourir tous les hommes, mais surtout les pauvres, les délaissés et les hum blés ; les sages et les puissants sont appelés en second lieu, et ils arrivent plus tard, comme s'ils étaient plus loin de la simplicité et de l'abnégation évangélique par l'orgueil de la science et les séductions de la richesse. C'est aussi ce qui s'est vu durant les premiers siècles : les faibles et les petits entrèrent en foule et sans retard dans l'Église ; les Césars n'y mirent les pieds qu'au bout de trois siècles.

Quarante jours après la naissance de Jésus, Marie se présenta au temple pour accomplir la loi de son pays, bien qu'elle en fût dispensée par le caractère merveilleux de son enfantement. Toutes les femmes qui avaient donné naissance à un fils devaient l'offrir au temple et se soumettre elles-mêmes à la cérémonie de leur propre purification. Marie, sans tache et sans souillure, obéit avec d'humbles sentiments à la loi qui ne la concernait point, et elle porta l'offrande, non des riches, mais des pauvres : les femmes riches donnaient un agneau, les femmes pauvres deux tourterelles. Un homme juste et craignant Dieu, qui attendait le consolateur d'Israël et le salut du monde, avait connu prophétiquement qu'il ne mourrait pas sans voir auparavant l'objet de ses vœux si ardemment nourris. Cet homme se nommait Siméon, et il était très-âgé. Il vint au temple dans l'instant même où Marie et Joseph y présentaient Jésus. Il reçut l'enfant de leurs mains, et, le tenant dans ses bras, il l'offrit à l'Éternel comme la victime destinée à sauver le monde; puis, dans un transport de joie sainte, il prononça ces paroles si célèbres :

« Maintenant, Seigneur, votre serviteur peut mourir en paix selon votre promesse, puisque mes yeux ont vu l'auteur du salut que vous envoyez au-devant de tous les peuples, pour être et la lumière qui éclairera les nations, et la gloire d'Israël, votre peuple ! »

Marie et Joseph écoutaient ces paroles avec étonnement et admiration ; le vieillard Siméon les bénit, puis il ajouta, parlant à Marie : « Cet enfant est venu pour la ruine et la résurrection de plusieurs en Israël ; il sera en butte aux contradictions, et vous-même, quand les pensées secrètes de quelques-uns seront dévoilées, vous aurez l'âme transpercée d'un

glaive. » Une sainte femme nommée Anne, qui passait les jours et les nuits en prières et en jeûnes sans quitter le temple, ^int aussi mêler sa voix à toutes les voix du ciel et de Iî. terre qui proclamaient les futures grandeurs du Christ, et elle parlait avec enthousiasme de cet enfant qui devait relever Israël. Le souvenir de ces événements et du jour où ils se passèrent est consacré par une fête fixée au deuxième jour de février, et qui fut longtemps solennisée par le même repos que le dimanche.

Après que ces mystères furent accomplis, Dieu qui ne voulait pas livrer Fenfant divin à la jalouse cruauté d'Hérode, fit entendre à Joseph qu'il devait fuir dans une contrée étrangère. « Levez-vous, dit un ange à Joseph, prenez l'enfant et sa mère, fuyez en Egypte, et demeurez-y jusqu'à ce que je vous avertisse ; car il arrivera quHérode cherchera l'enfant pour le faire mourir. » Joseph, s'étant levé aussitôt, prit l'enfant et la mère, et ils partirent cette nuit-là même, se dirL géant vers l'Egypte, où ils restèrent jusqu'à la mort d'Hérode. Il semble que cette terre ait tressailU soi^ les pas de l'exilé et qu'il ait voulu reconnaître l'hospitahté qu'il y trouvait en y laissant un germe fécond de foi et de charité. Les anciens ont écrit que les arbres s'agitèrent sur le passage du Dieu caché, que les idoles chancelèrent et furent précipitées à la renverse. Ce qu'il y a de certain, c'est que lÉgypte ouvrit à la prédication évangélique une oreille plus docile que la plupart des autres régions du monde, et qu'on y vit fleurir plus rapidement et avec un éclat inouï toutes les vertus du christianisme. C'était comme le jardin de l'Église primitive, où les martyrs, les anachorètes et les docteurs, ainsi que des fleurs radieuses, répandaient la suavité des plus riches parfums. Des écrivains du quatrième siècle, s' appuyant sur des traditions respectées, ont dit que le Seigneur avait pénétré dans ce voyage, jusqu'à Hermopolis, dans la Thébaïde, à plus de deux cents lieues de Jérusalem.

Hérode, ayant vainement attendu les mages, vit qu'il était trompé, et il se mit dans une violente colère. Poussé en outre par ses défiances habituelles, et d'ailleurs cruel au point de n'épargner pas ses propres enfants, il commit une inhumanité qui est restée fameuse parmi les païens même. Il envoya des gens armés pour faii-e oérir tous les enfants de

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deux ans et au-dessous, dans Bethléem et dans tout le pays d'alentour, espérant atteindre au milieu du massacre universel celui qu'on avait osé saluer roi des Juifs. Ce fut l'accomplissement de cette parole de Jérémie : « Une voix s'est élevée dans Rama; c'étaient des pleurs et des cris lamentables ; Rachel pleurait ses fils et ne voulait pas être consolée parce qu'ils ne sont plus. » Mais la cruauté d'Hérode lui fut inutile, d'abord parce que le roi des Juifs était hors delà portée de son glaive, ensuite parce que lui-même allait succomber en n'emportant autre chose que l'horreur de ses contemporains. L'histoire a conservé le mot prononcé par l'empereur Auguste, quand il apprit la magique exécution de Bethléem ; l'Église, fidèle à la mémoire de tous ceux qui sont victimes de la force brutale et qui souffrent pour la justice, honore comme des martvrs les innocents tombés sous l'épée d'Hérode.

Ce prince barbare reçut bientôt après la punition providentielle de ce crime et de ceux dont il avait déjà les mains souillées. 11 vit ses jours menacés par son fils aîné et ordonna de le mettre à mort. Soupçonneux et inconstant, il changea plusieurs fois l'ordre de succession parmi ses autres enfants. Haï des Juifs, il avait réuni les principaux de la nation dans le dessein de les faire immoler à son dernier jour, afin qu'on pleurât par toute la Judée au moment de ses funérailles. Attaqué enfin d'une maladie horrible et incurable, il fut tourmenté de douleurs inouïes, et périt comme frappé par la main sévère de la Providence.

Hérode étant mort, et Archélaûs, son fils, régnant en Judée, l'ange qui avait apparu à Joseph pour lui conseiller la fuite, vint lui conseiller le retour. « Levez-vous, lui dit-il ; prenez l'enfant et sa mère, et allez au pays d'Israël : car ceux qui cherchaient à faire périr l'enfant sont morts. » Joseph obéit aussitôt ; mais, ayant su que c'était Archélaiis qui régnait en Judée, il craignait d'y aller, et sur un avertissement du ciel, il se retira à Nazareth, dans la Galilée, où la naissance de Jésus n'avait pas fait d'éclat comme à Jérusalem. C'est là que Jésus passa près de trente ans de sa vie, dans le silence de la retraite, loin du regard des hommes ; c'est là que vivait la sainte Famille dans le travail et l'humilité, ennoblissant les œuvres les plus méprisées, sanctifiant la fati-

gue et les sueurs arrachées parla peine, et donnant ainsi à la vie la plus obscure le secret pour arriver à une gloire et ù une félicité immortelles. Le Christ, Dien fait homme, daigna connaître la faim, le travail et la mort, ces trois choses contemporaines de l'humanité, et il les laissa subsister après lui, afin de nous faire comprendre comment on doit les subir pour les vaincre un jour, et changer toutes ces nécessités humiliantes en autant de titres illustres à une vie meilleure et plus durable.

Joseph et Marie allaient tous les ans de Nazareth à Jérusalem pour y célébrer la fête de Pâques. Lorsque Jésus eut atteint sa douzième année, ils l'y menèrent avec eux. La fête étant passée, ils revinrent à Nazareth, et, sans qu'ils s'en aperçussent, Jésus demeura à Jérusalem. Dans la pensée qu'il était avec leurs proches ou leurs amis, Joseph et Marie marchèrent durant un jour ; mais, le soir venu, ils ne le trouvèrent point dans la compagnie de leurs parents ni des personnes qu'ils connaissaient le plus. Inquiets, ils retournèrent à Jérusalem, et, le troisième jour, ils découvrirent enfin Jésus sous le portique du temple, où s'assemblaient d'ordinaire les docteurs de la loi. Il était assis au milieu d'eux pour les instruire, non pas néanmoins comme un maître, car il voulut montrer la modestie qui convient aux enfants, mais en faisant des questions et des réponses lumineuses et savantes qui tenaient en admiration tous ses auditeurs.

Lorsque sa sainte Mère l'eut trouvé et lui eut demandé avec tendresse pourquoi il les avait ainsi affligés : « Pourquoi me cherchiez-vous ? répondit le divin Maître. Ne savez- vous pas qu'il faut que je m'occupe de ce qui regarde mon Père?» Mais en ce moment, Joseph et Marie ne saisirent pas toute sa pensée; car il jetait les premiers rayons de cette lumière dont il remplit plus tard le temple, la Judée et le monde entier. Il revint avec eux à Nazareth, et il leur était soumis, donnant aux enfants l'exemple d'une obéissance respectueuse aux ordres de leurs parents. D'autre part, Joseph et Marie ne le conduisaient qu'avec une autorité mêlée de vénération, servant de modèle à ceux qui trouvent sous leurs ordres des hommes inférieurs par le rang et supérieurs par le mérite. Ce commandement plein de douceur et de justice, cette obéissance pleine de joie et de respect, cette vie humble, la-

borieuse et résignée : tel est l'exemple laissé par la sainte Famille pour dispenser le riche de s'enorgueillir, le pauvre de rougir, les puissants d'abuser de leur force, les petits et les faibles de se désespérer, tous les hommes de placer sur la terre le but suprême de leurs efforts. Chose digne de méditation et qui permet d'apprécier sainement ce qu'on nomme la gloire ! dans le silence et l'obscurité de cette vie de Nazareth, tout est voilé hormis cet éclair de sagesse que le Verbe éternel laisse échapper au miUeu des docteurs, comme pour illuminer l'horizon des inteUigences affaiblies et préparer les yeux de sa patrie au soleil de lÉvangile.

On croit communément que Jésus était à sa vingt-neuvième année lorsque l'homme juste et pur qui fut choisi pour époux de la Vierge Marie quitta cette terre, soutenu dans ces derniers instants par celui dont il avait assuré les premiers pas et protégé l'enfance. Sans doute Joseph expira dans la paix apportée sur la crèche de Bethléem par les anges du ciel, et c'est ce qui fait qu'on l'invoque comme le patron de la bonne mort, et qu'il est, dans l'Église, l'obiet d'un culte respectueux et tendre.

Marie, éprouvée par cette perte, dut bientôt se préparer à d'autres douleurs. Le temps était venu où le Fils de Dieu allait répandre sa doctrine et provoquer ces contradictions haineuses que le vieillard Siméon avait prédites, il alla dans le désert recevoir le baptême de la main de son précurseur, et commencer par le jeûne et la prière sa mission évangélique. Quelque temps après, il se fit des noces à Cana, petite ville située sur les confins de la Galilée et de la Phénicie. La Vierge Marie se trouva à ces noces, et Jésus y fut aussi convié avec ses disciples. Au milieu du festin, le vin manqua. Touchée de compassion pour ses hôtes, connaissant la charité et la puissance de son Fils, Marie lui dit: « Ils n'ont point de vin. » Jésus répondit : « Qu'y a-t-il en cela qui nous touche, vous et moi ? Mon heure n'est pas encore venue. >.) Les prodiges ne devaient avoir pour but que de confirmer les paroles et les vérités de l'Évangile, et jusque-là l'Évangile n'avait point été prêché ; toutefois Jésus ne voulut pas faire endurer un refus à sa sainte Mère.

Aussi, comprenant qu'en temps utile le Sauveur manifesterait sa bonté, Marie dit à ceux qui servaient : « Faites

tout ce qu'il vous dira. » Or il y avait là six grandes urnes d3 pierre. Jésus commanda aux serviteurs de les remplir d'eau ; ensuite il leur dit : « Puisez maintenant, et portez au maître dhôtel. » Ils le firent, et l'eau se trouva changée en un vin meilleur que celui qu'on avait bu jusqu'alors. Jésus voulut sanctionner le mariage en honorant les noces de sa présence ; et, d'ailleurs, en faisant éclater son pouvoir, il fournit à ceux qui l'entouraient la preuve d'une mission ratifiée par le ciel. Tel fut le premier miracle du Seigneur, et il l'accomplit à la prière de son auguste Mère, comme pour montrer que, par elle aussi, nous pouvons tout obtenir.

Il semble que Jésus et Marie habitèrent quelque temps dans la Galilée, près du lac de Tibériade. Bientôt après Jésus se rendit à Jérusalem pour la fête de Pâques, puis il parcourut la Judée, répandant au loin sa doctrine appuyée par ses miracles et ses vertus. L'Évangile ne marque pas que Marie l'ait accompagné dans ses courses laborieuses ; néanmoins, comme il est dit que plusieurs saintes femmes de Galilée suivaient le Sauveur pour lui donner leurs soins, on peut présumer, avec la plupart des anciens, que Marie était à leur tête ; car qui méritait mieux cet honneur et qui avait plus de tendresse ? Au reste, Jésus revint dans la Galilée, et il put y revoir sa Mère et faire connaître à tous les siècles le vrai titre de gloire qui devait la recommander à l'amour et à la vénération de tous les chrétiens.

Ainsi, un jour qu'il était dans une maison, une telle foule s'y rassembla, et il s'occupait si ardemment à l'instruire, qu'il ne prenait aucune nourriture. On répandit même le bruit qu'il était tombé en défaillance. Sa sainte Mère et ses parents vinrent le chercher et le tirer du milieu de cette multitude où sa vie courait des dangers. Mais, ne pouvant l'aborder, ils le firent avertir de leur présence et demandèrent à lui parler. « Votre mère et vos frères vous attendent. — Ma mère et mes frères, répondit-il, sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique, )> faisant voir par ces mots que le premier titre d'honneur aux yeux de Dieu ►t celui qui fonde tous les autres, c'est d'accompUr son adonble volonté. Il proclama la même doctrine dans une circonstance célèbre : il venait de donner par des miracles la preuve de sa divine autorité, et il l'avait mise en évidence

par des raisonnements si pleins de sagesse, qu'une femme, élevant la voix du milieu de la foule, s'écria : (( Heureuses les entrailles qui vous ont porté et les mamelles qui vous ont allaité ! — Bien plus heureux, répondit Jésus, ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique ! » Non pas que la Vierge Marie ne méritât d'être nommée heureuse dans toute la suite des siècles pour avoir enfanté celui qui est le Verbe éternel, mais c'est qu'elle était plus heureuse encore d'avoir connu, aimé et pratiqué les enseignements de ce Verbe plein de lumière, de raison, de grâce et de vérité.

Une tradition fort ancienne rapporte que Marie vit de ses yeux les mauvais traitements exercés sur son divin Fils par les habitants de Nazareth, qui voulaient le précipiter du haut d'une montagne Étonnés des paroles qui sortaient de sa bouche, ils se rappelaient sa famille, et se demandaient comment de si bas pouvaient venir des discours aussi puissants. Jésus leur dit : « Vous m'appliquerez sans doute ce proverbe : Médecin, guérissez-vous vous-même. Que de choses n'avez-vous pas faites, comme nous l'avons ouï dire, dans les villes voisines ? Faites-en ici dans votre pays. Mais je vous assure que nul prophète n'est bien reçu dans son pays. Je vous le dis en vérité, il y avait plusieurs veuves en Israël au temps d'Élie, lorsque le ciel fut fermé durant trois ans et demi et qu'il y eut une grande famine sur la terre; et Élie fut envoyé non pas à aucune d'elles, mais à une veuve de Sarepta, au pays de Sidon. Il y avait aussi plusieurs lépreux en Israël sous le prophète Elisée, et néanmoins de tous ces lépreux, il n'y eut de guéri que Naaman le Syrien. » Les Juifs de la synagogue, à ces mots, furent saisis de fureur. Ils se jetèrent en tumulte sur Jésus, le chassèrent de la ville, et le conduisirent au sommet de la montagne voisine pour l'en précipiter. Mais tout à coup, se revêtant de puissance et de majesté, il traversa la foule frappée de stupeur, et se retira. C'est dans ce tumulte que la Vierge Marie voulait porter secours à son fils ; mais la frayeur arrêta ses pas. L'impératrice Hélène fit bâtir en ce lieu une église dont on voit encore les ruines, et qui était dédiée à Notre-Dame de l'Effroi.

La prédication et les travaux évangéliques de Jésus durèrent trois ans. Il voila sa force et sa gloire pour ne pas nous

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éblouir, nous qui ne pouvons regarder en face le soleil, son périssable ouvrage. Sous ces humbles apparences, il fonda une œuvre immortelle : il assit son Église par le choix de ses apôtres et de ses disciples; il les instruisit de tout ce qu'il nous importait de savoir. Car il n'ignorait rien, lui qui est l'intelligence et la sagesse éternelles ; et il nous a tout dit que pouvait-il cacher au disciple bien-aimé qui reposa sur son cœur dans la Cène, et au prince des apôtres, qu'il établit chef et pierre angulaire de son Église? Que pouvait-il nous cacher à nous-méme? Nous donnant sa vie, nous eût-il refusé la vérité? Il la déposa donc dans la mémoire et la conscience de ses contemporains, qui nous l'ont transmise et de vive voix et par des écrits inspirés. Cette doctrine, qui a changé le monde, enseigne à croire en Dieu, à l'aimer, à lui obéir; elle enseigne à aimer ses frères et sacrifier tout ce qu'il est possible à la paix et à la concorde; elle enseigne à préférer l'âme au corps, la patrie à la famille, l'humanité à la patrie. Dieu à l'homme, l'éternité au temps, le ciel à la terre. Cette doctrine fut exposée dans des discours qui n'ont rien decomparablepourlagrandeuretla simplicité, lecharme persuasif, la grâce et l'autorité divine : elle est supérieure au génie, qui ne la pénètre pas tout entière, et elle demeure accessible à l'intelligence la moins cultivée; elle tend à élever l'esprit, àdilaterlecœur, à transformer la vie en la divinisant. Après avoir autorisé ses discours par des miracles et une éclatante sainteté, Jésus voulait sceller de son sang et toutes ses paroles et tous ses actes. Reconnu publiquement pour le Christ et pour le Messie, il fut reçu en triomphe à Jérusalem quelques jours avant sa mort ; on jetait sur son passage des vêtements et des branches d'arbres; on s'écriait : « Salut et gloire au Fils de David ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d'Israël ! » La ville émue demandait : « Qui est celui-ci? » et les peuples répondaient avec enthousiasme : « C'est Jésus, le prophète de Nazareth. » Les Pharisiens, jaloux et irrités, lui dirent : « Maître, faites taire vos disciples. — S'ils se taisent, répliqua le Sauveur, les pierres crieront. » Nous ne voyons pas que la Vierge Marie ait été à ce triomphe ; ce bruit glorieux fit bientôt place aux humiliations et aux souffrances, elle y parut avec un courage digne de la mère d'un Dieu.

Quelle ne fut pas la douleur de Marie durant le jugement tragique, la passion et les derniers instants de son Fils ! Lorsqu'ileut légué, par un testamentd'amour immortel, son corps et son sang à l'humanité faible et triste, qu'il fut trahi par le signe même de l'amitié, puis chargé d'outrages, abreuvé d'affronts, livré à une foule furieuse, meurtri de coups, hideusement flagellé, quel brisement de cœur ne dut pas ressentir la douce et tendre mère ! Quel regret de ne pouvoir donner que des larmes pour tout secours et soulagement à de si grandes tortures ! Car, bien que l'Evangile ne fasse point paraître la Sainte Vierge au milieu de ce drame, néanmoins, parce qu'il nous la montre au pied de la croix, il y a lieu de penser qu'elle fut témoin de tant d'horribles scènes, comme la tradition le rapporte. Elle vit les préparatifs du supplice, la croix, les clous, l'appareil formidable de ce grand forfait. Elle suivit Jésus au Calvaire; elle pouvait reconnaître ses pas à des traces sanglantes. Elle se porta sur son passage, et l'on montre encore les ruines d'une église élevée à Notre-Dame des Douleurs dans l'endroit où Marie, d'abord repoussée par les gardes, rencontra son Fils marchant au gibet, en reçut un salut et s'évanouit au son de sa voix si chère.

Lorsque le vieillard Siméon parlait du glaive de douleur qui transpercerait l'âme de Marie, il voyait sans doute les moments cruels où elle contemplerait Jésus cloué et mourant sur l'arbre fatal. Les coups qui enfonçaient le fer dans les menbres du Fils retentissaient dans le cœur de la Mère ; elle entendait les blasphèmes et les insultes. Mais sa constance fut encore plus grande que ses angoisses, les hommes et les apôtres, saisis de frayeur, avaient fui ; elle demeurait au milieu des bourreaux, prête à mourir avec son fils, et regardant ses plaies d'un œil où la piété se peignait plus que la douleur, car elle n'ignorait pas que ces plaies fussent la guérison du monde. Nulle mère n'aima davantage : mais nulle créature ne connut mieux l'auguste fonction que la douleur remplit sur la terre.

La croix, qui semblait ne devoir être pour Jésus-Christ qu'un instrument de peines et un gibet ignominieux, fut changée de suite en trône de miséricorde et de clémence, en attendant qu'elle devint un signe d'honneur et l'espoir

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et la loi du monde. Sourd aux outrasses des blasphémateurs, attentif à la prière et au repentir, Jésus pardonne et promet le ciel au larron converti. Puis, les bras tendus comme pour embrasser l'humanité, les regards baissés sur ceux qui l'avaient suivi jusqu'au Calvaire, il vit Marie et auprès d'ellele disciple bien-aimé. Voulant donner l'exemple de toutes les vertus et nous rappeler ce que nous devons aux auteurs de nos jours, il prit un dernier soin de sa Mère; évitant de la nommer de ce nom trop plein d émotion : « Femme, lui ditil en désignant saint Jean, voilà votre fils. ))Et, s'adressant au disciple : « Voilà votre mère. » Ce fut comme un suprême adieu. La noble mère accueillit cette parole de séparation avec déchirement d'entrailles. De ce jour, elle devint véritablement la mère des hommes, qui étaient représentés en saint Jean, et l'on peut dire qu'à cette heure triste et glorieuse elle nous enfanta à la vie céleste en s'associant à l'œuvre de la rédemption.

Ces choses se passaient le vendredi à la sixième heure, c'est-à-dire vers le milieu du jour. Alors les ténèbres s'étendirent sur la terre, et le soleil fut obscurci. A la neuvième heure, le divin supplicié prononça ces mots : « Tout est accompli. » Puis il ajouta : « Mon Père, je remets mon esprit entre vos mains. » En eSet, tout venait de s'accomplir : la justice de Dieu était satisfaite, la charité de Jésus-Christ démontrée à tous les siècles, et l'homme relevé de sa déchéance comme un édifice tombé qu'on rétablit dans les proportions de son ancien plan. Ce jour ne repasse jamais sur terre sans y jeter un éclat lugubre : la croix reçoit des hommages expiatoires ; toute àme chrétienne s'ouvre à des sentiments de tristesse mystérieuse ; l'Église, épouse désolée, se penche en pleurant sur un tombeau,, et il n'est pas jusqu'au marbre des autels qui, par -son dépouillement inaccoutumé, ne semble convier le monde entier à la morne solennité d'un grand deuil. Dans ces larmes données au Fils, il y a une part pour la Mère, que l'Évangile nous montre triste, mais debout au pied de la croix où le Sauveur venait d'expirer.

C'est en mémoire de sa douleur, immense comme la mer, qu'on chante cette élégie sublime qui a inspiré Palestrina, Haydn, Gluck, Pergolèse et Rossini.

Marie se joignit aux saintes femmes pour rendre au corps sacré du Cbirist les honneurs de la sépulture. Elle vint aussi au tombeau, et plus d'une fois sans doute elle eut la joie de voir son Fils après la résurrection. Elle était avec les disciples quand le Sauveur monta au ciel en les bénissant. Durant les dix jours qui suivirent l'Ascension, les apôtres se tenant en prière dans le cénacle, Marie les animait de son exemple, et elle reçut avec eux cette merveilleuse effusion des grâces célestes qui a rendu si célèbre le jour de la Pentecôte. Un vent violent sembla descendre du ciel; la maison fut ébranlée; une flamme parut, et, se partageant, alla se reposer sur la tête de chacun des disciples réunis, symbole de la lumière et de la charité qui devaient bientôt éclairer et réjouir le monde.

Le reste de la vie de la Sainte Vierge nous est inconnu; on croit cependant, d'après les traditions acceptées au quatrième siècle de l'Église, qu'elle demeura quelque temps à Jérusalem, puis suivit à Éphèse saint Jean, son fils adoptif. Dieu respecta la discrétion et la modestie de cette existence si haute et si pure en la couvrant de silence; les hommes peuvent la méditer, mais non l'exprimer par des paroles. La doctrine commune des anciens Pères, c'est que les exemples, les prières et la conversation de Marie furent la lumière et l'encouragement des apôtres, et appelèrent les bénédictions de Dieu sur la naissante société des chrétiens. C'est l'opinion la plus reçue qu'elle mourut à Éphèse, dans un âge fort avancé. Elle ne succomba point par faiblesse de la nature, elle expira dans un suprême effort d'amour divin. La chasteté, qui avait préservé son corps de toute atteinte durant la vie, le protégea contre la corruption du tombeau, comme un arôme d'immortalité. Le sentiment si humble qu'elle eut toujours d'elle-même fut le principe de son élévation et le piédestal de sa gloire. Aussi a-t-on nommé sommeil et repos les courts instants que ses restes mortels passèrent dans le sépulcre. Elle sortit de ce sommeil et de ce repos pour être appelée de suite à la félicité du ciel, reine des anges non moins que des hommes. La mémoire de cette résurrection mystérieuse estcélébrée par une fêtequisurpasse en solennité toutes les fêtes de la vierge Marie. On la nomme l'Assomption, et elle est particulièrement chère à la France.

On voit au village de Gethsémani, près du jardin des Oliviers, le tombeau de la Sainte Vierge. C'est une église souterraine où l'on arrive en descendant cinquante degrés ; toutes les communions chrétiennes y ont un oratoire où elles viennent prier ; les Turcs eux-mêmes y apportent leurs hommages à la fille d'Abraham ; mais le tombeau appartient aux catholiques.

Après le nom du Sauveur du monde, il n'en est pas de plus grand que celui de Marie. Aussi la confiance des chrétiens s'y est attachée avec amour, et l'ignorance ou la mauvaise foi peuvent seules contester l'antiquité et l'éclat du culte rendu à la Mère de Dieu. Elle fut honorée dans les catacombes, où son nom et son image paraissaient à côté de ceux du Sauveur. Les grands évêques des premiers siècles la glorifièrent par des éloges que la piété des temps modernes n'a point surpassés : pendant que l'impératrice Hélène, visitant Bethléem, Nazareth et les lieux saints, élevait sur son passages des sanctuaires au Fils de Dieu et à la Vierge Marie, le nom de la fille de David était prononcé dans des discours immortels par des hommes d'un génie et d'une foi incomparables. Bientôt elle eut des autels sur la cime des montagnes, au fond des vallées recueillies, d'un bout de l'univers à l'autre ; les empereurs d'Orient placèrent son chiffre vénéré sur leurs étendards, les conciles l'invoquèrent conme leur lumière; on lui dédia, aux applaudissements du monde, le temple que Rome païenne avait consacré à tous ses dieux. Elle fut le doux objet de la dévotion du moyen âge, qui multiplia sur le bois, l'or et le marbre, le nom et l'image de Notre-Dame.

Il semble que le culte de Marie soit une source féconde où le gpénie, même quand il est déshérité de la foi, aime à puiser des inspirationsqu'ilnesauraittrouverailleurs. Loind'abaisser et de comprimer la pensée humaine, la suave et puissante apparition de la Vierge-Mère élève et soutient l'âme dans son vol vers cemondeintellectueloù tend lepoète, l'artiste, l'homme d'un génie créateur, et qui est comme le pays des arts, des pensées et des sentiments les plus délicieux et les plus purs.

Les poètes chrétiens ont chanté Marie; les peintres ont presque tous emprunté à son histoire le sujet de quelques tableaux. S'il faut en croire une ancienne tradition,

l'évangéliste saint Luc était peintre, et il a laissé un portrait de la Sainte Vierge, dont on a tiré des copies fort nombreuses. Dans les siècles de la foi, Cimabué, Giotto, Jean Bellini, le Pérugin, Albert Durer, ont tracé, chacun dans son genre, de beaux types de la Vierge-Mère. A la Renaissance, parmi les artistes sans nombre qui ont représenté Marie, ou seule, ou bien avec l'enfant Jésus, ou dans ces gracieuses compositions qu'on nomme Saintes Familles, on doit citer en première ligne, et comme les ayant tous surpassés de loin, Raphaël d'Urbin, qui a su donner à la Sainte Vierge un caractère éminent de beauté, de noblesse divine : type sublime, magique création du génie, que tous ont essayé d'imiter, et que nul encore n'a pu atteindre. Après Raphaël, il faut nommer les Carrache, Poussin, Lesueur, et Mignard. Personne n'a mieux exprimé que Lesueur la douleur profonde, mais noble et céleste, de Marie au pied delà croix. Jamais les angoisses de l'âme humaine ne se sont exprimées d'une façon plus auguste et plus contenue par une pensée de foi et 'm sentiment de résignation. Le peintre, dans ce grand .' actère de la Vierge, a vraiment atteint la perfection de l'art, et toute sa composition est sentie et rendue au point d'arracher le spectateur à lui-même, de lui faire croire qu'il est sur le lieu de la scène, et de le remplir d'un indéfinissable sentiment de douleur sympathique.

Telle fut Marie, mère de Jésus-Christ, et notre mère à tous, la Providence nous rendant la vie par le moyen qui nous avait donné la mort et tournant à sa gloire ce qui avait causé notre perte. La désobéissance d'Eve, notre première aïeule, nous avait ravi l'héritage des cieux, la fidélité de Marie, la seconde Eve, fit redescendre la gloire et le bonheur sur nos fronts découronnés. Du sein de la première sort la foule immense des générations condamnées; dans le sein de la seconde se forme la perle précieuse livrée pour le rachat des hommes proscrits. D'un germe tristement empoisonné naquit, au bout de quarante siècles, une fleur belle et pure : Marie vint relever Eve de la déchéance, corriger le passé, ennoblir le présent, et préparer l'avenir en donnant au monde Celui qui est vérité et charité.

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