‹ Les femmes de la renaissanceChapitre 13 sur 45 · LE MARI. MANIÈRES DE S £> DÉBARRASSER · texte numérisé non relu

LE MARI. MANIÈRES DE S £> DÉBARRASSER

La génération nouvelle verra peu de ces sublimes modesties. La plupart des veuves vivent dans le monde ^ : mais la liberté dont elles jouissent, elles la paient cher et. en somme, elles n'en ont pas autant que les femmes mariées. Elles sont gaies, et ne pèchent jjas par les sacristies ; elles n'arborent pas le vieux bonnet classique, encore cher aux Anglaises, un bonnet à dégoûter du veuvage. Estce un crime? non; et cependant on ne leur pardonnera pas la moindre incartade, ni lapparence d'une incartade. Les hommes voient dans toute veuve une perverse ou une hypocrite, et ils ne se gênent pas pour le dire. Un médecin marchandait une mule, en présence dune dame veuve, et il ajoutait : « Je la veux veuve ; » comme le marchand ne comprenait point : « Oui. veuve, c"est-àdire crasse, coureuse et mans:euse'. » C'est un dicton que, « si on trouve sa femme un peu trop maigre, il faut la faire veuve -^ ». Une veuve ne représente rien que de matériel : et. du moment où « Monsieur Danger ^ » n'est plus là, il semble que le péché lui-même perde son arôme. On engage les veuves à ne fréquenter que des chapelles désertes. à contempler pendant la nuit le crucifix^. Cette pitié part quelquefois d'un bon naturel : mais souvent elle est odieuse, d'autant plus que tout le monde, même les plus intimes serviteurs, se croit en droit d y mêler des suggestions pitoyables*'. Anne de France s'indigne de cette trahison universelle, qui révolte sa droiture".

Et pourtant, à cette tyrannie-là la société en ajoute

• Camer. dans Amante, p. 199. — - Brantôme, Vil. 167. — ^ Brantôme. Vil. 168. — * Arresta (imo?'um. — ■' Vives : Bouchet. Triumphes, {" 55 v» ; Epi^fres, î" 19 v. — -^ JJ. 233. T, v° : 112. 217. n' 142: Hepi., Nouvelle 49, etc. — 'P. 117. Elle-même cependant

encore une autre. On n'admet guère qu'une veuve se remarie ^ Autant on lui eut reproché de ne pas trouver un premier mari ^, autant on lui reprocherait d'en trouver un second 2. On lui pardonnerait plutôt une faiblesse, un entraînement, qu'un nouveau lien. Qu'est-ce que cette femme qui n'a pas eu trop d'un mari, et à qui cela ne suffit pas'*? Dans le peuple, on lui fait un beau charivari. Marguerite de France brava le préjugé et se remaria : c'était bien le fait d'une femme philosophe. Mais, en général, les veuves sont encore retenues dans le veuvage par diverses considérations: d'abord, la difficulté matérielle de trouver un mari. Les hommes font volontiers la cour à une veuve, mais bien peu se dévouentàl'épouser; une femme qui n'est plus jeune, « une gerbe surbattue, » qui n'a plus rien à donner et qui a pris des habitudes personnelles, c'est l'antipode de la petite fille de douze ans, si recherchée ! Ensuite, la veuve elle-même jouit d'une vie tranquille et large, grâce au douaire qu'un second mariage lui ferait perdre ; parfois elle a reçu la totalité de la fortune de son mari, à condition de se consacrer aux enfants '\ Sur toutes choses, elle possède l'autorité qui appartenait au défunt'*, et même il n'est pas rare que le testament du mari lui

employait au besoin les arguments les plus convaincants. Elle avait confisqué les bijoux de sa cousine, la comtesse de Montpensier, qui passait pour une veuve un peu surexcitable, et elle refusait de les lui rendre (Bibl. de Tlnstitut, ms. Godefroy 2oo, f°* 3-4), 1 Les XV joyes du mariage dénombraient, au contraire, parmi les calamités domestiques le fait de revenir de guerre après une longue captivité et de trouver sa femme atfublée d'un nouveau seigneur et maître (n° 12). — '-^ « 11 n'y a homme pour toi, » injure d'un paysan à une femme dans une rixe. JJ. 284, 15. — ^ Lg. Vauguyon, f° 31 ; Changy, p. 148 ; Bouchet. Epistres, i° 19 v° ; le Tasse, p. 146. — ^ Bouchet, les Regnars : Barbaro, f" 1 ; les XV joyes, n" 14. — •'» Firenzuola, Nouvelle 10. — *^ Dolce.

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lègue expressément cette autorité '. L'inconvénient de cette vie d'aifaires et de commandement, c'est précisément que la femme y perd un peu de sa tleur de grâce et de douceur; elle n'a plus besoin d'agir par la persuasion et l'amour, puisqu'elle a la force en main, de sorte qu'elle devient une sorte d'homme et qu'elle contracte quelques-uns des défauts dont elle avait souffert chez son mari. Aussi on comprend très bien qu'une femme, qui veut rester femme, s'ingénie, pour sa sécurité, pour son charme, à vivre à l'ombre d'une chère mémoire, et qu'elle cultive avec le plus grand soin son mari posthume. Là est sa véritable force.

La femme de la Renaissance, femme essentiellement fine, et savante en tout ce qu'elle doit savoir, est doiic d'une sincérité absolue, et il faut la croire, lorsqu'elle dit du bien du mariage. Elle considère cette institution comme parfaitement conciliable avec l'accomplissement, d'une mission mondaine et même comme favorable, presque comme indispensable. Elle n'a pas plus de raison de cesser d'être mariée que de cesser de boire, de manger ou de digérer : cela ne lie pas l'àme. Les idéalistes diffèrent des utilitaires en ce qu'ils trouvent seulementqu'il y aassez d'un mariage, tandis que les autres prétendent qu'il n'y en a jamais assez : les uns se voilent la face si une veuve, insuffisamment éthérée, passe au bras d'un nouveau mari; les seconds applaudissent et s'imaginent par cette opération

• « Soies obéissant à vostre inère, portés luy honneur et révérence, et prenés garde de luy complaire en tout ce que vous pourés, comme le luy debvés, tant parce que c'est le commandement de Dieu, que je scay qu'elle le mérite, et que le debvés faire sy voulés réussir à bonne fin, car, l'aiant cognue, je scay qu'elle vous conseillera sy bien qu'en serés contens. » (Instruction du duc de Nemours.)

enchaîner la bête ; cela nous intéresse peu. Le seul résultat important à constater, c'est qu'une femme peut, sans cesser d'être femme, se rendre libre de son cœur et de son activité, aussi bien qu'un homme. Quand elle arrive à cet état de liberté, elle en rapporte tout l'honneur au mariage ; elle le bénit, au lieu de penser qu'elle doit tout à elle-même ; le mariage est, comme beaucoup de choses humaines, un mécanisme apte à produire la liberté, apte à produire la tyrannie, et les femmes en ont simplement changé la direction.

Elles exercent les pouvoirs intimes et domestiques ; leur rival, ce n'est pas le mari (on s'arrange avec lui), c'est l'homme qui soigne leur corps ou leur âme, et auquel par faiblesse, par paresse, elles sont portées à s'attacher comme un lierre anémique. Pour marquer leur place en ce monde, il faut, qu'elles-mêmes sachent se procurer ce qui fait le bonheur; la santé du corps et de l'âme. Respectées de corps, il leur restait à se respecter d'âme, et à montrer que le vrai christianisme consiste à donner la force et la liberté, non à les ôter.

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