‹ Les femmes de la renaissanceChapitre 19 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Enfin nous arrivons à la conversation !

Ceci est lebut, le sanctuaire, le bonheur lui-même. Tout ce dont nous avons parlé jusqu'à présent tend à cet objet unique : car tout vise à l'amour, et l'amour doit se passer en paroles. Une réunion d'hommes autour d'une femme, et cette femme parlant ou faisant parler, voilà la formule suprême et dernière de la vie.

La conversation est donc le grand art des platonistes, mille fois plus grand que la peinture, que la sculpture, plus grand que la musique, plus grand que la poésie, que Fart ora^^toire. parce qu'il établit seul la vraie communication d'âme à âme et qu'il a le privilège de produire toute une gamme d'impressions inexprimées, qui se figeraient au bout d'une plume ou d'un pinceau et que la musique elle-même rendrait mal. Aux mots qui jaillissent avec l'éloquence de la spontanéité, s'ajoute je ne sais quelle force dévie impossible à analyser; mille détails y concourent, l'inflexion de la voix, le geste, l'expression des yeux, de la bouche, de tous les traits. Cne

eau minérale prise à sa source a, comme on sait, des vertus singulières, qui s'afl'aiblissent si on la transporte au loin, et que la chimie la plus habile ne peut pas lui restituer. Eh bien! il faut aussi boire l'esprit humain à sa source. Au besoin, cela mérite un voyage.

Si les femmes n'existaient pas, la conversation n'existerait pas. Un homme qui prétendrait causer sans subir le joug féminin n'a qu'à s'en aller de son côté, comme Cardano, cet insupportable bavard, qui, tout en écrivant 255 volumes, a osé publier un Éloge du silence : « Jamais, s'écrie-t-il, je ne suis plus avec ceux que j'aime que lorsque je suis seul i. » On serait plutôt de l'avis de cet aimable émigré que ses amis engagaient à épouser l'objet de sa flamme, et qui répondait : « Mais alors, oii passerais-je mes soirées ? » Pour extraire un homme de lui-même et lui apprendre ce qu'il peut donner, il faut qu'une femme jette l'appât, et qu'un besoin de plaire, un instinct de sympathie et puis mille riens fugaces, insaisissables, vrais microbes du sentiment, fassent le reste. Mais nous n'hésitons pas à ajouter que, sans les hommes, les femmes ne sauraient guère causer. On a assez souvent maudit la loquacité 2, la médisance -^ l'indiscrétion^, la moquerie -^ l'esprit cancanier et mesquin des « conversations » rudimentaires et inartistiques que tiennent les femmes

' De Prudentia civili, ch. i, ch. xxix ; Opéra, I, p. 53, 596. — - « Gomme langue, sept hommes ne valent pas une femme. » (Erasme, Colloquia. Puerpera.) — 3 « Qui de tout se taist, de tout a paix » (P. Meyer, p. 565); Anne de France, p. 101-102. Cf. Les La Trémoille, 111, 40; le Discord des trois chevaliers: Christ, de Pisan. les Trois Vertus. — * Noël du Faïl, Contes et Discours, ch. XXXIII ; Amyot, les Œuvres inorales. Du trop parler. — ■* Eloi d'Amerval; Anne de France, p. 84-92 ; Chanipier, le vraye Amour ; Vives.

livrées à elles-mêmes : ce genre de conversation ne peut pas plus s'appeler une conversation que certaines amours ne peuvent s'appeler l'amour, ou que le badigeonnage d'une maison ne ressemble à un tableau.

Certains petits défauts des femmes restent des défauts ou deviennent des qualités selon qu'elles savent ou n(m s'en servir. Bavardes, les femmes qui savent penser et parler le sont, et se vantent de l'être ! On ne peut appeler cela un défaut que pour celles qui n'ont rien à dire. Marguerite de France avoue que, quand elle prend la parole, c'est pour longtemps ^ . Quelquefois aussi, les femmes éprouvent une certaine timidité intellectuelle, qui vient ou de leur éducation, selon leurs amis, ou de leur tempérament, suivant leurs adversaires ; elles se font facilement une volonté, rarement une idée - : leur esprit grimpe comme le lierre sur quelque principe réputé solide, c'est-à-dire affirmé en dehors d'elles, ou traditionnel, ou seriné dès l'enfance; et le moindre souffle de raillerie les y rattache plus étroitement.

Cette disposition serait fatale à un écrivain. Pour écrire quoi que ce soit, il faut la force de penser par soi-même et de le dire virilement, au risque de se faire une réputation d'être paradoxal ou bizarre ; mais pour causer, rien de moins nécessaire : au contraire, le convenu est très utile. La conversation sert à éprouver les idées courantes; elle leur donne pour ainsi dire une frappe, un contrôle, une estampille, et les femmes en comprennent d'autant mieux l'utilité qu'elles en tirent grandement parti, et qu'elles se font par là leurs convictions. D'autre part, elles possèdent par essence ce qui fait le jeu de

' Hept.^ Nouvelle 10, — - Guevara, Èpistres dorées, I, p. 265; Vives.

la conversation : la facilité d'assimilation, sans avoir besoin de sucer la moelle de rien, la faculté d'exprimer vite, clairement, abondamment Timpression du moment ; la science des nuances ; l'adresse à bien présenter une idée et à la soutenir avec l'onction, la grâce, la chaleur nécessaires. 11 n'en faut pas davantage.

L'époque oij nous vivons, se piquant d'esprit pratique, a négligé cet art de la conversation; nous en avons presque complètement perdu le sens, parce qu'il est sans prétentions, et nous le déclarons sans conséquence, sous prétexte que nous ne sommes plus platonistes et qu'ainsi nous ne pouvons plus trouver, dans de simples mots, le bonheur suprême de la vie. Cependant, c'est un art d'une utilité majeure au point de vue du charme de l'existence, un vrai art, fort intellectuel, et devenu, au xvin'' siècle, une de nos gloires nationales. Par l'esprit de conversation, les femmes de la maison de Mortemart avaient acquis à leur race une illustration qui valait celle de tous les artistes ou de tous les capitaines. Saint- Simon nous a très bien défmi le talent de trois d'entre elles, qui ne se piquaient ni de mysticisme, ni peut-être de philosophie. Mesdames de Montespan, de Fontevrault, deThianges : « Leur cour était le centre de l'esprit, et d'un tour si particulier, si iin, mais toujours si naturel et si agréable, qu'il se faisait distinguer à son caractère unique... Toutes trois en avaient infiniment et avaient l'air d'en donner aux autres. On sent encore avec plaisir ce tour charmant et simple dans ce qui reste de personnes qu'elles ont élevées chez elles, et qu'elles s'étaient attachées ; entre mille autres, on les distinguerait dans les conversations les plus communes. » Voilà bien l'objectif des femmes du xvi° siècle, puisque c'est le

moyen de donner aux hommes la vie éternelle, et la vie terrestre en attendant, puisque c'est le bonheur.

On ne comprendrait guère l'empire que certaines femmes ont exercé, si Ton ne tenait pas compte de cette puissance de la parole, et si on les jugeait par leurs écrits, même par leurs lettres. Ainsi les écrits de Marguerite de France (à tort ou à raison) n'obtenaient pas de succès : Marot, pour en faire compliment à sa chère princesse, recourt à un subterfuge assez spirituel: » Quand je ne vois que vos poésies, je m'étonne qu'on ne les admire pas davantage; mais quand je vous entends parler, je tourne bride et je m'ébahis qu'on soit assez sot pour s'en émerveiller ^ » Gomme beaucoup d'autres, Marguerite régna par la conversation.

Quelques gens moroses s'imaginent que les femmes qui causent n'ont rien à faire, que les amis naissent et se groupent tout seuls, que Fart se réduit à hnir sa toilette pour le déjeuner, puis à laisser aller sa langue jusqu'au soir... C'est bien simple, disentils?... Bien simple! Ils croient donc qu'il suffit d'ouvrir la grande porte à certains jours, et d'offrir çà et là un goûter d'un air compassé et réfrigérant? « Les gens sont si clairsemés que, quand on les a, on les doit bien cher tenir, » dit fort justement Anne de Fi'ance. Bien simple, de ne pas s'en tenir au clinquant des relations, de s'emparer de ses visiteurs, de créer un foyer d'amis î C'est une grande charge ! Si, aujourd'hui, les femmes n'exercent plus, pour ainsi dire, aucune influence sérieuse, n'est-ce pas un peu précisément par leur faute ? une éducation superficielle et étroite les a souvent rendues incapables d'un effort... Elles ont peur d'une conver-

sa lion large et sérieuse... ; elles ne veulent pas se gêner ni se donner de peine. Or, pour créer un cercle, il faut qu'une femme ne s'appartienne plus, qu'elle appartienne à ses amis : elle se « nourrit » de conversation, suivant une expression pittoresque, et, réellement, elle en prend l'habitude au point de ne plus pouvoir s'en passer : il faut qu'elle cause, fût-ce avec son mari. Marie d'Angleterre en arrivait à causer avec Louis XII :

« Soiibz le drap couvert d'orfebvrerie, Qui reluisoit en fine pierrerie, Passions temps en dictz solatieux Et en propos plaisans et gratieux. »

Les deuils, les malheurs ne font que rendre la conversation plus nécessaire. De même qu'on a causé et ri plus que jamais dans les cachots de la Terreur, Emilia Pia, proscrite, dépouillée, persécutée, n'aurait pas pu sortir dans une rue de Rome sans une file de prélats et d'adorateurs.

Un homme bien élevé se considère littéralement comme en droit de s'emparer des femmes pour les faire causer. Il survint à ce sujet une bien curieuse mésaventure à des magistrats du Parlement de Paris, obligés d'aller siéger à Poitiers. En plein xvi° siècle, par ce temps de vie à la vapeur et d'électricité morale, il se trouva encore une ville où, comme trois cents ans plus tôt, les dames se seraient crues perdues d'ouvrir leurs portes. Jean Bouchet, quoique inhniment Poitevin, a traduit l'immense éclat de rire qui s'empara de la France lorsqu'à ces pauvres magistrats des femmes pudiques répondirent par un judas : Non possu/nus. Les dames de Paris envoyèrent elles-mêmes à leurs

« collègues » de Poitiers une supplique, pour leur demander de ne pas laisser périr de tristesse leurs nmris : les Poitevines répliquaient en rougissant : « Nous n'avons à Poitiers tel usagée » Elles gardaient la tradition de l'ennui.

A Lyon, qui est, au contraire, la ville moderne, récuyer Sala, se trouvant à sa fenêtre par une belle matinée de printemps, aperçoit dans la rue trois dames de ses parentes, en pèlerinage pour Saint-Irénée. Fondre sur elles, leur faire jurer de s'arrêter à leur retour, est l'affaire d'un instant : et voilà un homme heureux, sûr d'une bonne journée. Nous ne sommes plus à Poitiers. Les dames reviennent, on dîne gaiement, on passe dans la bibliothèque; tout en échangeant quelques mots, une des assistantes ouvre machinalement une Bible au chapitre des « Rois ». 11 n'en faut pas davantage. Quel beau sujet! Cette dame avoue qu'elle aime à lire « bien à l'aise » l'histoire des rois de France; chacun se met à parler, cite quelque haut fait royal, et ainsi voit-on défiler Alexandre, Agis, Brennus, César, les Mérovingiens, les héros classiques (Charlemagne, Godefroy de Bouillon), divers rois de France, Louis surnommé le Gros, Philippe l'auguste, le noble saint Louis, tous les princes du xv° siècle; à la fin. Sala promet de raconter aussi une histoire de François I". Malheureusement, l'heure était arrivée, depuis longtemps, de se séparer, de s'arracher à cette ivresse ; il faut avouer qu'à leur retour ces dames trouvèrent leurs maris ayant déjà soupe '-.

Si c'était un esclavage, les femmes en prenaient volontiers leur parti, et les hommes ne négligeaient rien pour le leur rendre doux. Nous avons tous

^ Épisfres familières, n°' 75, 76. — - Ms. fr. 10'j20; dédicace publiée par M. G. Guigue, pp. 34 et suiv.

connu des hommes dressés au manège des conversations féminines, et qui en tiraient une grande manière d'inlluence ; ainsi (pour ne parler que des morts), M^' Dupanloup, ou dans un genre diiïérent M. Mérimée, cet échappé du xvi' siècle, extraordinairement sceptique, mais, par scepticisme môme, incurahlement sensible, libre d'esprit, libre de cœur, mais toujours appuyé sur une femme !... Les hommes du xvi^ siècle devinrent des charmeurs. Un exilé politique de Milan, issu d'un milieu de femmes, le médecin Marliano, acquit une influence inouïe dans les Pays-Bas par le simple attrait de sa conversation: c'était à qui célébrerait sa « suavité », sa « céleste ambroisie », son « miel », sa « douceur ^ ».

On reconnaîtrait entre mille les hommes pétris j)ar des mains italiennes : ils savent tout dire. Bien des écrivains d'esprit éminent auraient beaucoup gagné à n'être pas trop sages.

Personne n'a pu se soustraire à ce charme ; et, vraiment, on comprend que les platonistes aient cherché le bonheur dans une occupation soi-disant si futile, puisqu'ils disent sans cesse : « J'étais heureux, on est heureux. » Gardano, lui-même, se rappelle avec enthousiasme l'époque oi^i il était censé étudier la médecine à Venise : « J'étais heureux 2... » Toujours le même mot ! Aussi l'on soignait son bonheur.

1 Busleiden, cité par Nève, p. 113. — 2 n ajoute: « Nous jouions, nous faisions de la musique, nous nous promenions, nous soupions, nous travaillions (quoique rarement) ; aucun ennui, aucun souci !... nous fréquentions les nobles vénitiens ; la verdeur de ma vie s'épanouissait. Rien de plus agréable que cette vie, qui dura cinq ans et demi (de septembre 1526 à février 1532) ; nous causions avec le préfet, son palais était notre royaume et nos rostres... » [De Vita propria, ch. xxxi, Op., t. I, p. 22.)

(( Ferrare, dit Lamartine, ressemblait à une colonie de la cour d'Auguste, de Léon X ou de Médicis; des princes lettrés, des princesses héroïnes d'amour^ de poésie ou de roman, des cardinaux aspirant à la papauté, des érudits, des artistes, des poètes, moitié chevaliers, moitié bardes, s'y réunissaient tous les soirs, dans les salles somptueuses d'Hercule d'Esté, à la ville et à la canipao^ne^.. »

A Urbin, on coupait les causeries par des cavalcades, des envolées de faucons, des bals, des jeux, de la musique : l'existence ressemblait à un kaléidoscope, mais l'esprit se glissait partout, comme le levain nécessaire. Le duc était fort malade et se couchait de bonne heure ; après son départ, la soirée continuait, et on passait des moments charmants : la jeune duchesse « semble une chaîne qui nous tient tous agréablement unis », disait Castiglione. On faisait cercle autour d'elle, sans apparat ni étiquette, au hasard, hommes et femmes alternés ; outre le groupe habituel, la réunion comprenait assez souvent quelque étranger, homme d'esprit, savant ou artiste de passage. On parlait librement aux femmes sur le ton de l'amitié. Vers la fm de la soirée, les uns allaient danser ou faire de la musique, les autres continuaient à poser des questions, à narrer des contes égayés d'allégories transparentes^. L'été, cette pimpante réunion se tenait dans le jardin...

Souvent, quand nous dessinons des figures du passé, on dirait que nous n'avons pour modèles que des loups, des lions, des animaux sauvages, ou bien un coq dressé sur ses ergots, une poule qui pécore :

' Voir E. Rodocanachi, Reîiée de France, p. 69-71. — - Gastiglione. liv. I. Cf., sur la cour d'Isabelle d'Esté, Lod. Frati, dans VArchivio st. lomlxndo, 1898, p. 350.

ici, pour peindre celte société polie et enthousiaste de son bonheur, il nous faudrait des couleurs qui manquent sur la palette, les transparences du ciel de la Grèce, l'indigo de certaines mers, Tazur humide de certains yeux... Pendant plus d'un siècle, la cour d'Urbin passa pour le chef-d'œuvre à imiter : au xvn*" siècle, Thôtel de Rambouillet s'ingéniait encore à en faire la copie ; malheureusement, ces choses-là ne se copient guère.

Il serait assez difiicile de tirer de la conversation d'Urbin un ensemble de règles d'art. On n'affichait aucun programme sur les murs. Il y eut pourtant des principes certains : une apparente fraternité, qui allait de la parfaite courtoisie à l'affectueuse intimité ; un sentiment réel d'égalité, de la vraie égalité, née d'une exacte appréciation des diverses valeurs, et par conséquent aristocratique sous cette forme; enfin, et surtout, la liberté, lapins absolue liberté d'esprit, l'absence d'ambitions et de prétentions, du moins extérieures, la joyeuse habileté à s'ébattre sur les surfaces ou à aborder sans effort et sans raideur les régions les plus vastes.

Dans toute l'Italie, la beauté un peu cicéronienne et attique de la forme joue un rôle majeur : les hommes se distinguent par leurs grandes manières et par une politesse qui ne sont point l'écurie. Nous ne pouvons juger de leurs façons qu'indirectement, par leurs correspondances ; celles de Bembo, de Gastiglione et autres suffisent à nous en donner une idée : une femme pourrait y voir comment on conquiert les suffrages des hommes en restant femme jusque dans son style, combien l'alfection, qu'elle s'appelle amour, amitié, ou simplement bons rapports, gagne à s'épanouir finement. Les femmes jouaient le rôle de juges; on leur permettait,

à la rigueur, de se réserver, de rester silencieuses ou de parler franc ^ ; mais pour les hommes un air très doux était indispensable- ; il fallait extérioriser le mérite : <( Le mérite ne suffit pas, s'il n'est fécondé de Fagrément, de qui dépend hàplatisibi/itedes actions ■^. » Mais les apparences suffisent quelquefois. Même dans leurs portraits, les hommes comme Castiglione conservent quelque chose d'infiniment engageant et aimable, une fleur sur les lèvres, une douceur dans les yeux ^ Quand nous retrouverons à Venise des portraits d'hommes énergiques, affirmés, c'est que les femmes auront perdu leur empire ; on verra en face des portraits de femmes passives, tout en moelleux et en volupté.

Ces lèvres si tendres qui ne s'ouvrent que pour parler aux femmes, ces yeux qui caressent, no sont pas trompeurs. Le ramage des hommes est imprégné d'une douceur de colombe, d'une adoration, toute intellectuelle en apparence, pour le beau. Castiglione, très gracieux, caressant, enjôleur, a la phrase coulante, un peu molle, légèrement redondante, une phrase parfumée, sans jamais aucune (( saleté à la française », comme il dit \ Vittoria Colonna écrit à Paul Jove une lettre charmante, oi^i elle parle avec un grand enthousiasme de « son » Bembo divin : Paul Jove s'empresse de communiquer cette lettre à Bembo : « Je vous envoie, dit-il. une lettre de votre amoureuse, l'Illustrissime marquise ; elle est jolie, elle parle de vous, je vous l'envoie tout de suite, sans prendre aucun de ces ombrages que des rivaux sont toujours prêts à prendre, car je suis très assuré que l'amour de Son

1 Nito, De Mitliere aulica, ch. m. — - Xifo. De Re aullca, ch. xv. » B. Gracian, l'Homme de cour, p, 313. — * Porlriit de Castiglione par Raphaël. — '• P. 237, 367.

Excellence pour Votre Seie^neurie est en tout et pour tout semblable à celui que j'éprouve pour Elle, c'est-à-dire céleste, saint, très platonique. Son Excellence est venue d'Ischia à Naples avec les autres divines Seigneuries : j'entends par ce mot la sereine Amaliia et la superbe Vasta, avec la Francavila, un miroir de vertu et vraiment une beauté unique ^ . »

L'agrément de ces relations de femmes et de prélats résulte, outre la grâce de la forme, d'une habileté parfaite à effacer sa propre personnalité, à bien indiquer le don de l'àme (l'indiquer, ici les apparences suffisent). Un rustre fait la roue, s'écoute parler, se compose un sourire, recherche les mots à etfet -, petits ridicules bien plus insupportables qu'un grand vice ! C'est par son outrecuidance involontaire que le clergé inférieur se rend si odieux dans le monde de la Renaissance : le moine ne parle que de son ordre, le curé croit qu'aucune messe ne vaut la sienne et qu'il n'y a de bonne nmsique que dans son église -^ Il vaudrait mieux qu'ils fussent moins vertueux et moins ennuyeux.

La conversation peut glisser légèrement. Un aimable causeur n'est pas toujours capable d'écrire ou de peindre des choses profondes : il y a quelque chose de plus beau qu'un tableau, c'est la figure de la femme qui le regarde et qui en jouit. On se moquait, et non sans motifs, de certains brillants parleurs, habiles à se faire une réputation universelle, sans s'être rendus « catarrheux ni maladifs » à péné-

' Gian, U71 decennio, p. 165. — - Montaigne. — '•'> Comme ce bon curé, qui, voyant une femme pleurer à chaudes larmes à la suite d'un superbe exultel, s'approche charitablement pour la consoler de ce f|u'il croit être le résultat de la umsicfue. et s'arrête terrifié devant la réponse de la boime femme: « Ah! j'ai cru entendre mon ;ine qui vient de mourir. » (Hareieta, D*"* 1* Quadragesim;e.)

trer Horace ou Virgile, et tout simplement en parlant de tout sur le môme ton enjoué, c'est-à-dire en paraissant ignorer à demi ce qu'ils savent, savoir à demi ce qu'ils ignorent ' et en sachant lancer, sans fausse modestie, un dixain de circonstance -. Ces causeurs-là sont, en réalité, de très second ordre, et ne tardent pas à perdre l'équilibre. Il arrive couramment, dans un salon, d'aborder des sujets élevés, et alors la conversation prend des allures qui permettent de juger les hommes ; au moment où elle parait s'ébattre, toute pimpante et nette, elle plonge, elle reparait, elle s'envole, elle replonge : pour la suivre, il faut une habileté, une force intellectuelle, une souplesse qui ne s'improvisent pas. On peut en juger par le portrait que Castiglione nous trace du duc d'Urbin. Le duc, malgré ses habitudes de couche-tôt, était bon causeur, comme ses hôtes ; il avait la parole onctueuse, fine, facile, pittoresque, habile à fixer les choses par un trait. Mais, sous cette apparence aisée et ouverte, il possédait une instruction hors ligne. Il pouvait réciter des tirades entières de tous les auteurs classiques, notamment de Gicéron. Il parlait le grec ancien dans la perfection, et vivait de préférence dans l'intimité des Grecs, surtout de Lucien, et plus encore de Xénophon, qu'il appelait « la Sirène antique ». Nous, ajoute Castiglione, nous l'appelions « l'autre Sirène »...

L'histoire ancienne et moderne, la géographie, la science de l'Orient lui étaient familières. Il mourut à trente-six ans, après une longue et très douloureuse maladie ; il avait étudié son mal, et il voyait la mort s'approcher à pas lents, sachant parfaite-

1 Voir ce portrait du beau parleur, par Marguerite de France. Poésies, Le Franc, p. 161. — '^ Du Bellay, II. 67 et suiv.

LA CONVEKSATION 401

ment que ni la douceur du climat d'Urbiii, ni les soins les plus empressés ne la retarderaient d'une heure. Et cependant, jusque sous le poids des dernières angoisses, il garda son esprit charmant, plein de flamme et de sérénité. Ses amis faisaient semblant d'espérer : « Pourquoi, leur disait-il avec douceur, m'envier un bien si désirable? Etre délivré de ce faix de douleurs épouvantables, n'est-ce pas un bien, avouez-le ? » Au moment d'expirer, se tournant vers Gastiglione, il lui récita encore un des plus beaux passages de Virgile ^ 11 mourut en causant. Ainsi, avec ces nobles entretiens, tout rayonnants de bonté, on endormait jusqu'à la douleur.

Naturellement, on parlait souvent philosophie et amour ; c'était pour rafliner ses sentiments, pour s'analyser, pour se poser d'ingénieuses questions, qu'on scrutait à loisir -, pour intellectualiser l'amour ; par exemple :

« Est-il plus facile de simuler l'amour que de le dissimuler.^ Réponse: Oui, parce qu'un acte volontaire est toujours plus facile qu'un acte involontaire.

Est-il plus méritoire pour l'amour de mener le «âge à la folie que le fou à la sagesse ? — Non ; il Taut mieux édiher que détruire, et l'on ne peut rien édifier sur la folie.

L'excès d'amour tue-t-il ? — Galien dit oui ; indirectement, par maladie.

Qui aime le plus facilement? — La femme, à cause de sa natui'c variable.

Qui peut le mieux se passer d'amour? — La femme.

Qu'y a-t-il de plus facile, gagner l'amour ou le ;garder ? — Le garder.

' Lettre à Henri VIII. — - Nifo, ch. lxxi : Quœstiones nmatoriœ.

Après la persévérance, quelle est la meilleure preuve d'amour? — Le partage des joies et des peines.

Qui est le plus fort, la haine ou Tamour? — L'amour.

Un avare peut-il aimer? — Oui, l'amour peut détruire l'avarice. »

Et ainsi de suite.

Bembo nous a raconté, dans un petit livre dédié à Lucrèce Borgia (objet de son admiration passionnée pendant trois ans), trois journées de conversation, tenues à l'issue et à propos d'une noce. x\près une fête charmante, oii des jeunes filles, armées de violes harmonieuses, avaient tour à tour chanté des hymnes pour ou contre l'amour, trois demoiselles étaient restées à discourir avec trois gentilshommes, sur un gazon fleuri, parmi les bassins de marbre et les bosquets taillés.

On donne à l'amour un détracteur d'office, qui en fait consciencieusement valoir les amertumes, les désespoirs, les larmes, les révoltes, les catastrophes. La discussion s'engage, si pénétrante, si émouvante, que parfois de vraies larmes coulent. On se moque un peu des gens perpétuellement ardents, qui arborent une salamandre pour emblème. Mais avec quelle chaleur les amis de l'amour le défendent, ce dieu, nu, parce qu'il est dénué de raison ; enfant, parce qu'à l'instar de Médée il insuflle une jeunesse éternelle ; la torche en main, parce que, à son école, on se briile les doigts! C'est vers cette petite torche que le monde entier voltige et gravite comme une immensité de papillons, pendant que l'archer divin vise au cœur ses victimes.

L'amour, ajoutent-ils, est la force et la vie. Quand on aime, on ne craint pas la mort... Un des interlo-

€nt(Hirs. dans son emportement, chkMare môme appeler la mort, et comme on lui reproche de ne pas savoir ce qu'il dit, il insiste et explique sa subtile langueur ; il appelle la mort, mais il ne la désire pas, ô condition misérable ! Malgré rextreme gravité et la conviction avec lesquelles on traite toujours, en Italie, ces questionsde cœur, les interlocuteurs ne peuvent ici réprimei* un sourire. Mais le discoureur ne voit rien, il s'échautFe : son martyr{^ n'est que trop sérieux ; la tlamme de l'amour ne peut s'éteindre que dans un « lac de pleurs »!... Et un autre répond : <( Quand vous voyez dans les sanctuaires fameux un tas d'ex-voto qui témoignent des mille et mille périls de la mer, allez-vous nier ces périls, ou vous résigner à ne jamais mettre le pied sur un bateau? Non, n'est-ce pas? Eh bien! de môme, il faut prendre son parti des traversées amoureuses, » et là-dessus il en décrit chaleureusement les avantacres.

Au bout de trois jours, un ermite clùt l'entretien par une petite dissertation calmante, sur la vanité du monde ^ !

Naturellement, môme en Italie, la conversation ne plane pas toujours à de pareilles hauteurs. D'un grand sujet on passe à une tote d'épingle ; c'est un talent de faire quelque chose avec rien ! Le premier venu n'a pas l'esprit de dire sous une foi'me inédite ([u'il pleut, qu'il fait beau, et de lancer là-dessus une fusée de paradoxe! OiTimporte ridéf\ si le trait (juVlle décoche part bien? autant vaut la toile «l'un tableau ! On s'étend ;'; loisir sur un grand sujet : sur les petits, on n'appuie j)as, on ril, on pleure, on brille, on est aimabl(\ joyeux,

' G/i Asolani.

élégant, coquet, artiste ^ ; tout est bon, avec une touche nette, vive, fine. La conversation a pris un cachet féminin qu'elle n'avait pas dans l'antiquité ; c'est l'art de faire la cour à une femme en tout honneur.

Les Français n'aiment point cette tournure sentimentale et émue. Ils causent pour s'amuser, pour rire. Rire est leur grosse affaire ; il est de bon goût de tout prendre en riant, même les affaires du cœur ; il suffit qu'un sentiment soit vrai, pour paraître ridicule, au rebours de l'Italie, où le sentiment faux s'applique à paraître vrai; de même, il ne convient pas de parler de questions sérieuses, de ne pas se présenter comme un homme absolument futile, incapable, fort au-dessus (ou audessous) de toute littérature ~ ; en revanche, on aime l'imprévu, les phrases courtes, les parades, les ripostes vives •'^; c'est un duel ; les Français de cette époque sont inimitables de verve et d'esprit ; ils ont une aisance, une forme alerte, vraiment uniques. Quand les Italiens veulent les imiter, ils n'arrivent qu'à perdre leur onction et à se donner des airs godiches '*.

Autour de François L% on cause, on flirte sans précautions platoniques. S'il vient un bon mot, on le

' Nifo, De Re aulica, ch. xvi.

« 0 liberté aujourd'hui clairsemée

Et cher vendue, on te doit bien servir,

Car en tous lieux souvent est réclamée. » (Alione.)

- Castiglione. — ^ Voici un spécimen de ces ripostes : « Comment, Dagoucin, dit Simontaut, êtes-vous encore à savoir que les femmes n'ont ni amour ni regret ? — Je suis encore à le savoir, dit Dagoucin, car je n'ai jamais osé tenter leur amour, de peur d'en trouver moins f|ue j'en désire. — Vous vivez donc de foi et d'espérance, dit Nomerfide, comme le pluvier du vent? Vous êtes bien aisé à nourrir. » {Hepf.y Nouvelle 32.) — * Castiglione, p. 238.

dit franchement, vertement', et avec des gestes!... Comme l'observe La Bruyère, « il coûte peu aux femmes de dire ce qu'elles ne sentent point, il coûte encore moins aux hommes de dire ce qu'ils sentent-, » et plus ils le disent crûment, plus ils passent pour joyeux compères '^ Une femme du monde peut tout entendre; elle répondra « oui », (( non », sans jamais s'olfenser ^.

Plus la domination de l'homme s'aflirme, plus cette liberté de parole et d'action s'accentue, et il arrive que les femmes, pour se hausser jusqu'aux hommes, ne croient pouvoir mieux faire que de parler un langage de corps de garde, de citer couramment les livres les plus salés ^', elles vous font cadeau de leur jarretière. Naturellement, les hommes approuvent fort, ne détestant pas les femmes commodes à prendre et à laisser. Un Allemand délectera une jeune personne, sa voisine de table, en lui disant de grosses bêtises, par exemple de boire beaucoup, de se décolleter hardiment, de montrer sa jambe, de chercher ses puces, ou bien, pour paraître intellectuel, il lui soutiendra que le mal n'existe pas, que c'est une invention humaine '^. Un autre admettra qu'on plaisante sa femme ou sa fiancée '. Rabelais, Hûtten sont les dieux de cette école de conversation. Savonarole, en sa qualité de moine populaire, y a quelquefois confiné, lui aussi; çà et là dans ses sermons, il y a des mots à faire rougir un cuirassier '^.

Le platonisme italien n'est pas ennemi du rire, tant s'en faut : le soir, après dîner, à l'heure actuelle

1 LAmye de court. — 2 « Les femmes, quand elles se confessent, disent toujours ce qu'elles n'ont pas fait. » (Vieux proverbe italien. Bonne Eesponce, p. 44.) — ^ Castiglione. — ■* Coquillart. — •■' C. Agrippa. — ^ Dedekind. — ' Alb. Diirer, etc. — ^ Sermon 12% édition de Venise 1544, p. 124.

du cigare, les gens d'esprit, gais et sans souci (trois conditions que le cigare à lui seul ne remplacerait pas), rient ferme el en comptent d'assez bonnes pour se reposer de l'idéal; seulement, comme les femmes sont là, et que jamais on n'aurait seulement l'idée de se passer d'elles, la forme reste toujours plus soignée. Le platonisme, délicat, correct et très révérencieux, ne se départ pas d'une phraséologie exquise, môme en racontant des gaudrioles, même quand il n'y a pas à se gêner.

Les Français, au contraire, rient un peu fort, après dîner, ou bien par une de ces après-midi massives où le ciel terne nous prend comme dans une souricière. Notre besoin de gauloiserie ne s'est jamais laissé arrêter par les observations des moralistes', ni des prédicateurs. Les femmes ne parvinrent pas davantage à trier nos sujets de conversation; il fallait ou nous abandonner à nous-mêmes' et passer pour ennuyeuses, ou se mettre au diapason. Le dilemme paraît délicat. ELes atfrontent le feu et se bornent à ne pas rire de certaines plaisanteries ; mais, dans leur for intérieur, elles préfèrent l'homme bien à elles, qui sait se montrer pieusement doux.

La conversation se compose naturellement de dialogues. Dès qu'elle s'élève un peu, il faut, pour soutenir celui qui parle, un contradicteur. On dit que la contradiction est l'alfaire des femmes, et La Fontaine a répété à ce propos le vieil apologue sur la femme noyée dont le cadavre avait dû certainement, par esprit de contradiction, remonter le iil de la rivière ^^

1 « Rusticus est vere, qui turpia de mulieie

Dicit, nam vere sunius oinnes de muliere. » {Facelus.)

2 Burckhardt, p. 146; Castiglione, p. 299. — ^ Voir cet apologue dans Facéties et Mots subtils, p. 187.

Cola peut être vrai des femmes frustes, mal dé!)rouillées, des bonnes ménagères étrangères aux arlilices du goût. La femme du monde préfère proliter de tous ses privilèges, elle plane sur la conversation et ne s'y mêle que pour lancer un mot, une critique, une rétlexion, un argument, ou pour conclure : par exemple, au milieu dune discussion sur l'amour, Marguerite jette cet aphorisme que « les femmes de grand cœur » cèdent plutôt à « l'esprit de vengeance qu'à la douceur de l'amour ^ ».

Il faut souvent qu'un homme se dévoue au rôle de conti'adicteur d'office ; les gourmets apprécient assez ce petit jeu et s'en acquittent avec conviction; du moins, s'ils n'en ont pas, ils en mettent. C'est même un vrai dilettantisme de soutenir tantôt une idée, tantôt l'idée contraire, comme Philippe de Beroalde, qui nous a conservé deux de ses dires, un pour l'ivresse, un contre. La question des ({ualités et des défauts des femmes fournit en France un thème inépuisable à controverses mondaines, et il ne manque pas de gens pour y prendre parti; en Italie, elle a moins de succès, parce que les rangs des antiféministes sont clairsemés. Cependant, à Urbin-, Fregoso se dévoue au rôle ingrat d'atlaquer les femmes, et bravement il les traite d'animaux imparfaits, sans valeur intrinsèque, impossibles à comparer aux hommes, sensibles seulement aux freins matériels de pudeur ou d'amour-propre, très facticement dotés de quelques qualités.

Cependant, comme on ne peut toujours dialoguer ni discuter, les habiles narrateurs d'anecdotes, d'histoires, de farces, sont très à la mode; certains hommes du monde poussent ce talent à la perfection. Ici encore, parmi les conteurs spirituels, nous

> Ilept., Nouvelle 62. — ^ Castiglione, p. 301, 250, 262, 261.

retrouvons un Mortemart, Aimery de Mortemart^. On citait aussi Germain de Bonneval.

Les narrations comportent en Italie l'espèce de gravité et de discipline qu'on retrouve partout : chacun parle à son tour sur la désignation d'une « reine » qu'on a commencé par élire". Elles arrivent très facilement au genre poivré, mais l'art ennoblit tout ! Firenzuola en dédie un recueil à la mémoire d'une dame idolâtrée, qu'il appelle sa Diotime, sa Monique, sa Vittoria Golonna^.

En France, elles tiennent beaucoup de place et remplissent des après-midi entre messe et vêpres ; celui qui va parler, averti d'avance, prend ses précautions et, tout en écoutant les autres, il aiguise sa pensée. VHeptaméro?i n'est pour ainsi dire qu'une suite de conférences sans estrade et sans eau sucrée, où chaque assistant fait sa réflexion. On en entend quelquefois d'un peu vertes: quand l'anecdote doit dépasser une certaine limite, l'orateur en est quitte pour une légère précaution préliminaire :

« Si ce n'estoit que j'ay peur d'offenser La netteté de vos chastes oreilles"'. »

Marguerite de France, qui n'était pas spécialement farouche, « savait bien dire un conte et de

' Louise de Savoie, p. 262. — 2 C'est le système qu'on a essayé de faire revivre dans certains salons spéciaux du xviii* siècle. Le règlement des Lanturelus, élaboré chez M™" Geoffrin, comportait Tobligation d'être juste, loyal, joyeux et bienfaisant; il défendait de vieillir, c'est-à-dire d'avoir de l'humeur et de médire du temps présent. Les séances, sous la direction d'une « reine », se divisaient en deux parties, l'une consacrée aux chansons, poésies et facéties, l'autre à la philosophie. (V. P. de Ségur, le Royaume de la rue Saint-Honoré, p. 186.) — '^ Epistola in Iode. — ^ Bonneau, Nouvelles de Agnolo Firenzuola, Paris, 1881, p. 9. — '' Des. Périers, t. 1, p. 89.

bonne grâce, et en rire aussi quand on lui en disait un ».

Un autre art, très apprécié encore, très élégant, très joli, très répandu, est celui des impromptus en vers. Un jeu de fins lettrés et de prélats! Léon X ^, Octovien de Saint-Gelais y excellaient-.

Les bouts rimes, ou « Ventes d'Amour "^ », quoique un peu anciens, fournissaient aussi leur contingent. Un homme lançait à une femme, ou vice versa^ un nom de ileur, et il fallait répondre par un vers, tourné autant que possible en épigramme ou en compliment. Pour faciliter les improvisations, on publia des manuels de rimes galantes ''.

Tel était le bonheur! C'est pour jeter l'ancre dans ce port de la conversation sous ses diverses formes, qu'on avait orienté la vie entière, avec les mille précautions et habiletés que nous avons racontées ! Et on se payait de ses peines par la satisfaction de rapprocher les âmes, de les unir étroitement, de les fondre en un affectueux enthousiasme. La parole écrite n'arrivera jamais à un pareil résultat! Les vrais délicats, comme Inghirami, trouventqu'on écrit trop, et s'ils prennent la plume, c'est par néces-

1 II s'amusait d'un faiseur d'impromptus un peu ivrogne, un Romain, nommé Querno, qu'il appelait en riant Archipoeta. Querno lui dit :

Archipoeta facit versus pro mille poetis, Léon X répond :

Et pro mille aliis Archipoeta bibit.

Archipoeta :

Porrige quod faciat mihi carmina docta, Falernum. Léon X :

Hoc etiam énervât debilitatque pedes (donne la goutte). (Suard, Mélanges, p, 356. Cf. Ginguené, t. III.)

-' Comme Marguerite, d'après Marot. — ^ Christ, de Pisan. — '^ Les Ventes (V amour, V Amant, VAmye (s. 1. n. d. Lyon, vers 1540), Voir Catal. James de Rothschild, I, 361.

site, OU tout au plus pour conserver à la postérité les conversations, les Nouvelles, les petits sonnets qui leur ont paru jolis; quand on exige d'eux une œuvre de longue haleine, ils se drapent dans un air solennel et grave, comme des gens qui vont au cimetière. Tous ces brillants causeurs vivent paisibles, intimes, sans trop changer de place, sans la trépidation morale que nous donnent le chemin de fer et les télégraphes : ce sont des insouciants d'âme profonde, un peu orientaux, persuadés qu'on n'existe ici-bas qu'une seule fois, des riches qui jettent leur esprit par les fenêtres, sans chercher à l'économiser pour en vendre des spécimens à une foule anonyme. Ils jouissent, dans toute sa plénitude, de cet adorable plaisir de laisser partir d'elles-mêmes les idées au hasard ; elles s'envolent, cela est vrai, on ne les revoit plus, elles éclatent dans l'air comme des bulles de savon; mais il reste de quoi en faire d'autres.

Voilà le grand royaume des femmes. La mission des femmes consiste à faire éclore le bonheur que voilà, à le surveiller, à le conserver, à en tirer le parti convenable, à faire fructifier ces bulles de savon.

Ce devoir, comme tout autre, a des lois aus-| tères. 11 ne suffit pas d'être « reine » par élection,^ ou même par droit de naissance, pour se croire] arrivée à un résultat.

Le gouvernement féminin ne s'impose qu'à force de patience, de tact, de précision, et surtout au prix^ d'une véi'itable abnégation. Combien de petits ennuis, que d'épreuves à subir ! Composer avec l'Espagnol sévère ou le Napolitain vantard, se résigner! à entendre un Français disserter sur sa chasse et' sur ses modestes revenus, un Milanais ou un Gé-, nois parler de ses affaires K et puis, tout doucement,j

^ Bouchet.

presque subropticeaioiit, par simple instinct de liiiesse', opérer la sélection, retenir par un accueil facile et loyal ceux à qui on sent du mérite, se lier avec eux en leur parlant leur langue, sagesse aux sages, piété aux dévots, intérêts pratiques aux administratifs, gaîté aux jeunes, et les acheminer ainsi tous vers le perfectionnement requis. Du reste, pour cette éducation élémentaire, il suffit à une femme de se maintenir dans des données élémentaires, autrement dit d'éviter les cancans et les commérages. Mais comme son jôle devient difficile, lorsqu'elle a en face d'elle des hommes d'esprit, de cœur chaud, de tempérament vif! 11 est vrai qu'à ce moment aussi il devient intéressant, et qu'elle en tire elle-même un profit qui compensera sa peine: « Mesdames, s'écrie Ghampier, si vous voulez pi'endre du plaisir à deviser avec les hommes, choisissez du moins ceux qui peuvent vous rendre meilleures et vous guider ~. » Il ne s'agit plus de se retirer sur le Mont Aventin et, à tout propos, de se croire perdue -^ ; il faut dresser et tenir en bride ces hommes difficiles^, connaître la puissance d'un mot, d'un geste, d'un silences

Se retirer sur le Mont Aventin! Mais ce serait criminel ! La parole est l'aumône nécessaire à porter partout oii il existe une misère morale.

La conversation n'est pas qu'un plaisir ! Si on tente, vers le beau, un grand effort, c'est que le icgne du beau doit assurer efticacement le règne

' Castiglione, p. 72, 98. — - De vraye Amour.

3 De son cheval on fait une rosse.

Et de sa femme une catin. »

(L. (le Lincy, I, 219.)

* Castiglione, p. 369. — •' Marguerite de France, Hept., Nouvelle 52.

du vrai et du bien. Croit-on qu'une femme puisse se cantonner dans son salon, et qu'il lui suffise de se montrer belle, aimable, douce, spirituelle, tendre vis-à-vis des hommes dignes de composer sa société? Point du tout! La femme est reine, parce qu'elle est rédemptrice. Présider ou même organiser des œuvres de charité..., envoyer de l'argent aux misérables sans regarder par-dessus les murailles quels hommes souffrent et meurent..., ce serait la négation même du but social de la conversation. Par la conversation, une femme se met en face des réalités. Il faut qu'elle se montre en personne aux misérables, elle leur doit son sourire, sa beauté et sa grâce : oui, elle doit être belle, aimable, douce, spirituelle, tendre, pour ceux qu'aucun rayon du Ciel ne console ; elle doit saluer les petits, et quand môme elle ne pourrait leur parler le langage de Platon, elle ne doit pas moins les soigner par la grande et suprême médecine du beau, les entretenir de leurs intérêts, de leurs soucis, causer avec eux, répandre pour eux sa manne d'espoir, de patience et, s'il se peut, de lumière ^

Maintenant, on nous demandera peut-être combien de femmes se sont montrées à la hauteur de cet apostolat du beau, et si, en pratique, nous pouvons en citer beaucoup. Certes, beaucoup! Malgré le caractère un peu trop artistique que le platonisme donne aux relations mondaines, plus d'une femme tire simplement de son cœur un commentaire que n'avaient trouvé ni Ficin, ni Bembo. En France, nous citerons Anne de France, comme très convaincue du devoir social de la conversation. En Italie, les personnalités les plus hautes, Isabelle d'Esté, Vittoria Colonna, légèrement enivrées de Beauté,

^ Anne de France, p. 68-71.

ne fréquentent guère que les prélats, les princes, les lettrés, et, sous ce rapport, on a peut-être raison de reprocher à la Renaissance de trop raffiner ; cependant elles ont à un rare degré le talent de dégager une atmosphère de douceur. A Urbin, près d'une cour de province, assez fermée, on respire, jusque dans les échoppes d'artisans, un air ambiant délicieux ; Raphaël fleurit tout naturellement; mille petits épisodes de la vie locale nous apportent des traits de grâce et d'amabilité. L'influence est indirecte, mais très puissante.

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