‹ Les femmes de la renaissanceChapitre 20 sur 45 · LA CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

LA CORRESPONDANCE

Il semblerait logique de considérer la correspondance comme le complément de la conversation, comme une conversation à distance. Mais non, c'est une parole écrite, que par conséquent on n'aime guère, et dont on se défie, à cause des hasards. Pourtant certaines femmes intellectuelles du xvi^ siècle témoignent encore là d'une activité inouïe. On les croirait tout à leurs cosmétiques ou à leurs amis. Eh bien ! leur esprit, leur vivacité les emportent ; la plume paraît trop lente à leur pensée frémissante. Souvent, dans les lettres de Giulia Gonzaga, on voit que cette dame a arraché l'écritoire à son secrétaire dès la troisième ou quatrième ligne, et qu'elle a achevé elle-même son cpître, rapidement, sans se soucier de rhétorique, ni de calligraphie, ni de décorum '.

1 Amante, pp. 282, 422 et suiv. M. Amante a recueilli 75 lettres de celte princesse.

Les lettres trahissent graphologiquement bien des petits secrets philosophiques qui ne sont pas à dédaigner. Les écritures du xvr' siècle (généralement indéchiffrables, surtout en France) sont de hautes écritures, libres, très nerveuses, très personnelles, alTranchies du caractère méthodique et positif d'autrefois ; le trait est fin, distingué, un peu sec, sujet à toute sorte de crochets, d'abréviations et de soubresauts. Quel « miroir de l'àme » que cette écriture de Marguerite de France, serrée, compliquée, ou celle de la duchesse d'Etampes, sèche, nerveuse, ferme, hautaine, saccadée, irrégulière M

Vittoria Colonna est claire, simple, un peu masculine, mais également nerveuse, saccadée, pleine d'abréviations et de grands traits 2. Rien qu'à re£:arder les lettres de ces femmes dominatrices, on se sent pris de pitié. Les malheureuses î de combien de tourments secrets, d'inquiétudes, d'agitations, elles pétrissent notre bonheur et notre paix 1 Devant ces documents humains, devant ces écritures pleines de nerfs, on se demande s'ils ont bien raison, les docteurs qui assurent ([ue, pour verser le bonheur à autrui, il faut d'abord le posséder soi-même. Estce au prixde son bonheur, ou au prix de son sang, ([ue le Christ nous a rachetés ?... Je ne sais si je me trompe, mais dans ces blessures de l'écriture je crois voir quelquefois comme une goutte de sang. L'^s hommes, au contraire, sont heureux. L'écriture de Castiglione a des allures élégantes et tranquilles, unies, légères, un peu tourmentées, mais tourmentées d'alYectation. en hauteur, et en astragales-'. Bembo conserve paisiblement la vieille forme courte, grasse, appuyée '.

1 M>. fr. 3021. — -' Ferrero. Millier, Tordi, p. 129 — •' Ms. ital. 1111. j). 18. — ^ Id.. p. 1.

LA CONVERSATION 4j:>

Le style des lettres confirme aussi ce qu'on a pu déjà entrevoir au sujet des relations sociales. On se 2:ène tort peu dans les lettres de famille; elles sont simples, brèves', officiellement affectueuses, d'une banalité presque stéréotypée; on n'y parle guère que des cboses matérielles de la vie, affaires, médecine, santé, événements domestiques-; quant à la partie sentimentale, on y insiste peu, probablement parce que les sentiments familiaux sont nécessairement sincères.

Au contraire, les lettres pour les amis, si nombreuses en Italie, sont charmantes, tendres, gracieuses, souvent avec un joli mot de la fm : « Votre petite sœur..., qui aime Votre Seigneurie autant ([u'elle-même ; Isabelle, de sa propre main. »

Ces derniers mots, « de sa propre main », ne sont pas inutiles, car une femme élégante, ne se piquant pas de style télégraphique, est obligée, par principe et par dignité, de laisser autant que possible la plume à son secrétaire. Malheureusement, le secrétaire, qui ne tient pas à passer pour un simple scribe, soigne le style, retouche les l)ériodes, de manière qu'à moins d'avoir un autographe sous les yeux on ne sait jamais ti'op, dans ce qu'une femme écrit, ce qui vient d'elle. De plus, une femme un peu connue sait que sa lettre sera montrée, peut-être même transcrite ou publiée ; Bernardo ïasso, Arétin et bien d'autres ont vu sans frémir une partie de leurs correspondances

' Curdaiio. De l'rudeniia civili. cli. ci. — "-' Anne de Laval, par exemple, écrit à sa sœur : « J'ay entendu que Monsieur mon frère ce vante que à son retour j'auré nw^ petit neveu. Plus! a Dieu ((ui fiist ainsi, d'aussi bon cueur que je le désire. L'espérance que j'en ay me faict vous envoyer des poix en jiiousse, qui est viande de femme ifrossc. » {Les La TrémoiUe. III. 87, 88.) Gre^njrovius. L((crèiw lior'/i(i^ appendice ; Lelhcs de N'ittoria Coi(»nna.

active ou passive former des livres ; les lettres les plus intéressantes de Vittoria Golonna ont paru dès ie xvi" siècle. On peut donc dire que les lettres tiennent le milieu entre la conversation et le livre : elles sont à demi impriaiées. Il n'y a directement de leur auteur que la signature et les quelques mots autographes qui la précèdent. Gela n'empêche pas les correspondances de la marquise de Pescara, d'Isabelle d'Esté, de former des recueils délicieux et bien caractéristiques.

Après une visite d'Isabelle, la duchesse Elisabeth d'Urbin lui adresse ce billet : « Je ne sais comment guérir le chagrin que m'a laissé le départ de Votre Seigneurie : il me semble que j'ai vu partir non pas seulement une sœur tendrement aimée, mais que mon âme même est partie; il me faut vous écrire à toute heure, et ce que je voudrais vous dire de bouche, y suppléer avec ce papier^ ; si je pouvais y exprimer clairement mon chagrin, je suis sûre qu'il aurait tant de force que, par compassion, il ferait retourner en arrière Votre Seigneurie. Si je ne craignais de lui être à charge, je crois que je n'hésiterais pas moi-môme à la suivre. L'une et l'autre chose ne se peuvent : ma seule ressource est de prier Votre Seigneurie de penser à moi aussi souvent que je la porte dans mon cœur -. »

On pourrait citer bien des types de cette grâce délicate et douce, presque trop douce •^. Emilia Pia, par exemple, une des causeuses d'Urbin, écrit à peu près comme elle parle, avec un enjouement parfait, et toujours avec pareille vivacité, qu'il s'agisse de recettes de toilette ou de philosophie ^.

1 Luzio, p. 161. — 2 Luzio, p. 77. — 3 Lettres d'Isabelle d'Esté et d'Elisabeth d'Urbin; Luzio, pp. 244, 253 et suiv. ; de Veronica Gainbara, Lettere volgari, 1° 50. — * Luzio, p. 84.

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Les hommes ont le même charme et queh^iiefois se croient autorisés à employer les mêmes délicieuses formules de tendresse. Brocardo appelle Marie tta Myrlilla «■ ma très douce et chère petite sœur..., ma douce et unique petite sœur, aimée comme mon propre cœur », et signe : <s Ton très doux, très doux Brocardo'. »

Ce que peut et doit respectueusement écrire à une femme du monde un homme bien élevé, nous le voyons dans une lettre de Gastiglione (alors ambassadeur en Espagne), à Vittoria Colonna : « Il a, dit-il, éprouvé tant de joie des victoires du marquis, que tout d'abord il n*a pas voulu écrire une lettre: une lettre, c'est trop banal! on en écrit pour des événements bien moindres. Il avait pensé à des feux d'artifice, des fêtes, des concerts, des chants, et autres démoQstrations bruyantes, (jue (les motifs très raisonnables lui ont montrées inférieures au propre concert de son cœur : et alors il est revenu à l'idée d'une lettre, persuadé que la marquise saura voir ce qu'il a dans l'àme, encore que ses paroles ne l'expriment pas. » Et il s'étend sur ce don de la divine marquise de pénétrer dans les cœurs, et d'y lire ce qu'on ne dit pas, il la félicite de la joie qu'elle doit éprouver. « Et quant à ma servitude envers elle, je la prie de s'en informer près d'elle-même et de s'en croire ellemême, car je suis sûr qu'elle ne se mentira pas à elle-même, sur ce que, non seulement elle, mais tout le monde voit transparaître dans mon ànie comme dans le plus pur cristal. Et ainsi je reste en lui baisant les mains, et en me recommandant humblement à sa bonne grâce. Madrid, le 21 mars'-. »

Deux ans après, il lui écrit à propos de la mort

^ Letlere volgari, f"^ 179 v", 181. — - Leltere volgari, liv. 11, cli.iii.

de son mari : « Les calamités sont venues comme un déluge. Je n'osais pas d'abord écrire à Votre Seigneurie, car je la tenais pour morte avec le marquis, et aujourd'hui, en toute vérité et avec admiration, je tiens le marquis pour vivant dans Votre Seigneurie. )>

Veut-on d'autres spécimens de lettres gracieuses et un peu quintessenciées ? Gastiglione écrit ceci à la célèbre marquise Hippolyte-Florimonde Scaldasole ^: « Très excellente dame, si Votre Seigneurie avait à cœur de vivre sans cesse dans ma mémoire, autant qu'il me seraitinfinimentdoux de vivre dans la vôtre, je désirerais fort lui en apporter le témoignage par cette lettre, puisque, pour le j moment, je ne puis faire autrement. Mais comme 1 .Votre Seigneurie a montré au monde, avec tant 1 d'autres dons supérieurs, qu'elle était femme vaillante sous les armes, et non seulement belle, mais encore belliqueuse, comme cette autre Hippolyte, je crains qu'elle ne se soit un peu élevée en iierté et qu'elle n'ait oublié un peu ses serviteurs, ce que je ne voudrais guère! Aussi ai-je tenu à vous écrire et à prier Messer Camille Ghilino -, mon très cher ami, de vous parler pour moi et de vous dire qu'en Espagne, comme à Milan et à Pavie, je suis vôtre ; et que, quand je suis venu à Pavie, où me conduisait l'armée, ces murs, ces remparts, ces tours, cette artillerie, toutes ces choses me représentaient Votre Seigneurie, sachant qu'elle était derrière, et toute animée de la pensée de combattre contre an si grand prince que le roi de France ; vous avez vaincu, et je crois que maintenant personne ne sera plus assez hardi pour combattre contre vous. Votre Seigneurie daignera le croire

1 Serassi, t. l, p. 169. — - D'Alexandrie.

comme moi-même, et, si elle n'est pas la dame du monde la moins aimable, je la supplie de me souhaiter d'être à Milan et oii elle est; Messer Gamillo pourra bien dire quelle différence c'est de se trouver en si douce compagnie que celle de Votre Seigneurie ou de se trouver en Espagne. Je vous baise les mains, et toujours me recommande à vous, bien désireux de savoir que ce henedictus fructus soit récolté par un agriculteur qui en soit digne. » (A Tolède, ce 21 juin 1525.)

En somme, la lettre ressemble nécessairement à la conversation. En Italie, toujours c'est la note douce qui domine, la note enjôleuse, caressante, même lorsqu'elle est gaie. Certaines lettres de Bibbiena sont véritablement pleines de cœur, et cependant on ne peut pas citer d'homme plus gai : il ne demande qu'à s'échapper. Isabelle d'Esté lui reprochait de ne plus venir à Mantoue : (( Gomment, riposte-t-il avec une indignation très peu sincère, comment a-t-on pu faire entrer dans ces petites oreilles si délicates tant de grosses accusations contre moi!... Ici, je vois votre fille, qui me parait être toute la Sérénissime Madame sa mère. Direz-vous encore que je suis un libidineux, et, parbleu, cela est vrai comme si le Christ l'avait dit : voulez- vous que je jure autrement ?... Bien dévotissement, je vous baise les mains, et à ma chère dame Aida je me recommande un million de fois '. » L'aimable prélat faisait alors à M"^ Aida Boïarda, dame d'honneur de la marquise, une cour très fervente et qui n'avait peut-être pas beaucoup plu à tout le monde.

C'est encore un usage extrêmement italien, et charmant, de se rappeler au souvenir de ses amis

1 Luzio, p. 245.

par un petit présent. Yittoria Colonna envoie à Bembo son portrait avec quelques vers de sa main : « Vers clairs et légers ! s'écrie Bembo, écrit plus pénétrant qu'une simple lettre ! » ou bien elle charge un de ses amis, qui allait à Mantoue, de porter au marquis de Mantoue « des paroles aimables et humaines », avec un petit souvenir quelconque. L'ami crut bien faire d'otî'rir un sachet de roses; le marquis s'empressa de remercier directement la donatrice avec un tendre respect : Yittoria, en termes très affectueux, s'excuse, pour la forme, que son envoyé l'ait « assez peu honorée » pour otïrir un souvenir si modeste^.

Nous devons à la vérité de convenir que les femmes françaises se montrent, en cette matière, beaucoup moins femmes, et c'est pourquoi nous insistons sur le charme de leurs voisines. Les plus italianisées n'ont pas su atteindre cette grâce câline. Dans toute la correspondance de Marguerite de France, on ne trouvera pas une lettre qui rappelle celles que nous venons de citer presque au hasard. Marguerite s'est pourtant bien appliquée (et même on le sent), mais sa langueur n'aboutit guère qu'à la prolixité. Il ne faut point forcer son talent !

Renée de France, qui fut duchesse de Ferrare, n'acquit jamais le tour italien; elle continua à écrire brièvement à la française -. Diane de Poitiers ■^ la duchesse d'Estampes nous étonnent par la précision, presque aride, de leur style : elles en auraient remontré au meilleur procuieur, rien ne trahit une envolée de passion ni une fmesse de cœur. La jeune génération du temps de Henri II se

1 Cavtegqio, p. 88, 15, 70. — - Voir not. sa lettre de Ferrare, 1 octobre 1554, au connétable de Montmorency. Ms. fr. 3147, f° 62. — 3 Giiiffrey.

rapprocha un pou plus du bon langage; les deux filles du roi, Madeleine et Marguerite, ont une écriture calme, fine, droite, uniformément appuyée, large, nette, très distinguée, et elles emploient des formules douces, aimables, des phrases vraiment affectueuses', surtout dans l'intimité-;

1 Lettre de Marguerite à Montmorency, Verceil, 20 février (lo60). Ms. IV. 3147, f" 62.

- Voici quelques échantillons de ces lettres intimes :

« Monsigneur, tant et si très humblement que je puis a vostre bonne grâce me recommende.

Monsigneur, je vous suplie très humblement croire que la créance que remais a ce porteur n'est que la plus grande obaisscnce que james très humble fille ne servente vous saroit porter et coume la plus obligée de ce monde,

Monsigneur, prie Dieu qui vous dont très bonne et très longue vie.

Voutre très humble et très obaissente fille, Magdalene.

Adr. : Au Roy mon souverain seigneur.» (Entièrement autogr. Ms. fr. 2915, f°33.)

« Ma cousine, je n'ay point voullu que ce porteur soit passé par Cliantilli sans vous porter de mes laitres; je vous en usses plutost envoie, mes lespiteulses nouvelles qu'avons repsues de Hedin m'an onst engardé, car je n'aime poinct a mander de mauvesses nouvelles, et en cete perte j'ay esté très esse d'entendre que Monsieur le conte de Villars vostre frère est seulement prisonnir (sic) avecq tant d'onneur que je suis sure que vos prières luy onst beaucoup servi. Vous feres tant pour moy, ma cousine,, de croire que tout ce qui vous touchera que je ceray mervelleucement esse qu'il soint anci hureulx comme vous le desires et moj' anci ce que je suplie de bien bon cueur Dieu et de vous donner bonne vie et longue et a moy leur de vostre bonne grasse a laquelle de bien bon cueur me recommande.

Vostre melieure cousine et amie, Marguerite de France.

A ma cousine Madame la connestable [duc] esse de Montmorency. » (Autogr. fr. 3119, f° 12).

mais, elles aussi, elles excellent dans le petit billet, et les plus gracieuses lettres sont toujours très courtes ^ Le grand charme reste le secret de ritalie.

« Mon père, je ne voulu léser aler se pourteur sans vous faire savoir de mes nouvelles, lequeles sont bonnes, pour se que je aeudire souvan des vostres qai me pabise bien, car s'et au proufit du roy et a vostre ouneur. Je prie Dieu vous i voulojr tenir; je ne veus oblier a vous faire mes reconmandasions bien fort voustre bonne grase.

Vostre bonne fille, Marguerite. »

(Bonne grosse écriture inexpérimentée. « A Monsieur le grant maistre, » fr. 2913, f" 81.)

« Mon père, j'ay esté très esse d'entendre par vostre cegretere presant porteur du bon parlement du Roy et du vostre et aucy que toutes les afaires continuent de mieulx en mieulx : canta celé conpagnie, la Royne et monsieur ce portent très bien, aucy faict tout le reste. Nous ne fesons faute de prier bien Dieu tout les jours pour le Roy; après luy, mon père, je vous puis assurer que vous estes le prumier {sic) en mes auraisons. Je vous prire {sic), mon père, presanter mes très humbles recommandasions au Roy et me tenir en sa bonne grasse et an la vostre. A laquelle de bien bon ceur me recommande, et prie Dieu vous donner bonne vie et longue.

Vostre milieure figle et cousine, Marguerite de France. — A mon père, Monsieur le connestable. »

(Autogr. ms. fr. 3126, f<* 92.) 1 Voir not. un charmant billet, ms. fr. 3119, f° 40.

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