CHAPITRE III
La mission de maternité, grâce aux précautions dont rtous avons parlé, ne pèse pas beaucoup. Le vent n'est point aux familles nombreuses ; à la campagne, six enfants paraissent une charge énorme^, et plus on s'élève dans la hiérarchie sociale, plus l'enfant se raréfie ; on rencontre passablement de ménages qui n'en ont pas du tout ; il existe bien quelque part, en Lombardie, une vieille loi qui accorde une exemption d'impôts aux familles de douze enfants ; mais elle ne détruit pas l'équilibre du budget-.
Les médecins, interrogés sur ce phénomène, ne donnent que des explications évasives ; comme ils se placent ' à un point de vue très spécial, ils s'en prennent surtout aux femmes : ils accusent les détestables expériences auxquelles quelquesunes se livrent pour conserver la pureté des lignes, telles que boire de l'eau ou du vinaigre, manger des viandes aigres, ne jamais poser le pied par
' .IJ. 230, 208. — - Une de ces exemptions, du 19 lévrier 1507» publ. d.'ins les Archives hislorigues, 1" Juillet 1801.
lerre^ ; ou bien une existence tambour battant, bien faite pour développer les germes morbides et accroître la surexcitation nerveuse ; l'espèce de danse de Saint-Guy qui agite certaines personnes ; mille autres causes encore de détraquement moral et cérébral^. Evidemment, il n'y aurait rien de tel pour favoriser la maternité que de passer sa vie à donner à manger aux poulets ou aux canards.
Cependant les femmes se résignent mieux que les hommes aux épreuves constitutives de la famille.
Dès qu'une nouvelle maternité s'annonce, celles mêmes qui ne se croient pas tenues d'exagérer leur devoir, en prennent vaillamment leur parti, et personne ne les plaint Ton sait qu'il est dans leur nature d'aimer les enfants 3, et que, si elles ont à craindre de rudes moments, elles en auront aussi de bons. Le mari, en revanche, est désolé, il regrette tout ; sa raison lui montre froidement les suites de l'événement, et ses amis conviennent qu'il n'en récoltera que des inconvénients ; un homme élégant collectionne des tableaux, des antiques, non des enfants^ Quelques âmes charitables suggèrent que les enfants assurent une sorte de survie, d'immortalité, que c'est presque la postérité; mais, à ce compte, il est bien plus simple, et plus sûr, et plus commode, pour se survivre à soi-
1 Montaigne. — - Champier.
* « Quattiior sunt que mulieres siimme ciipiuiit,
A formosis ainari juvenibus,
Pollere filiis pluiibus,
Ornari preciosis vestibus,
Et (lominari pre ceterisin domibus. »
{Tractaculi sive Opusculi.)
même, d'écrire tout bonnement un sonnet *. Il n y a guère que les pauvres diables, les « mangeurs de châtaignes », qui puissent se donner le luxe de foisonner, parce que pour eux, pour leur genre de travaux, et grâce aux rudesses de l'autorité paternelle, cela représente un accroissement immédiat de force et d'outils qui ne leur coûte pas beaucoup. Un bourgeois, ami de ses aises ou dont toute Tambition consiste à accroître sa fortune, n'a rien à gagner à une nombreuse famille.
^Ôn plaint donc, dans la bourgeoisie, Thomme qui va être père, on le plaint de tout cœur. Quels soucis ! quels ennuis ! Il se croit obligé, pendant quelque temps, de considérer comme sacré le moindre des caprices de sa femme -... Il passe, avec une certaine émotion, chez l'astrologue pour savoir au moins si c'est un garçon ou une fille '^ ; et les astres, impassibles, annoncent une fille : il sourit quand même ^. Un beau jour (ou une belle nuit, car la nature choisit singulièrement ses heures), le voilà une lanterne en main, transi, tremblant, courant à la recherche de la femme de l'art : et puis, ensuite ! que d'heures terribles, que de fatigues ! Certes oui, c'est bien lui qu'il faut plaindre, car la Providence, n'ayant pas prévu ces instants-là pour Thomme, a oublié de lui donner les forces suffisantes. Avec quelle ardeur il souhaite que ce soit liniTjc II n'y a saint en la kyrielle, ni sainte, qui n'nit sa chandelle. » Au premier vagissement du nouveau venu, la mère est consolée, mais le mari ? A-t-il le loisir d'admirer cet être ditforme et laid? Il cherche une garde, une nourrice, il fait tendre la chambre en rouge, étaler par terre des carreaux de velours ; s'il s'endort, par
• Montaigne. — 2 Guevara : Les XV joyes : Bouchot, etc. — 3 Erasme, De Pueris instituendis, I, 423, — ^ Pasolini, III, 91.
grâce, dans un coin, c'est pour voir en rêve le spectre de son budget danser une sarabande échevelée. Non, il n'a pas la vigueur de sa femme.
La chambre rouge va devenir pour la jeune mère un lieu de délices. C'est un devoir de charité de rendre visite à uue parente, à une amie, à une voisine qui relève de ses couches, et bien peu de femmes voudraient manquer le paradis pour si peu. Aussi la chambre ne désemplit pas. La dame y tient « une cour de reine », ou ce que nous appellerions avec moins d'enthousiasme un club féminin. On juge des bavardages, et si le mari se trouve souvent sur la sellette, et comment: Quoi... ! cette vilaine robe ! pas ceci, pas cela ! ah ! le vieil avare !
Un fort aimable usage d'Italie consiste à envoyer toutes sortes de petits cadeaux, des fleurs, des fruits, de petits bijoux, des bibelots!... la jeune femme a droit aussi à un petit plateau peint ou ciselé, et il y en a de ravissants, de vraies œuvres d'arts Tout arrive en môme temps. Domenico Ghirlan dajo nous a décrit cette scène à Santa-Maria-Novella, de son pinceavi grave et mâle : la servante présente un cordial sur le plateau, une amie amuse le nouveau-né, une patricienne fait son entrée, très digne ; une messagère apporte une superbe corbeille de fruits. C'est un vrai va-et-vient, très pittoresque.
Quant au mari, il a disparu parmi ses occupations et ses tracas; il reparaît quinze jours plus tard, pour rendre les politesses par un grand diner. ^L'enfant appartiendra à sa mère jusqu'à sept ans : période exquise, où le cœur va se dilater! C'est en serrant dans ses bras un faible ])etil être, mes-
' Miintz, les Plateaux iVaccouchée, pp. 11 et suiv. : Molmenti, p. 279; Secretz et lois de mariaf/e ; Enseignements d'Anne de France, p. 61 ; Sermon nouveau.
sager crun monde nouveau, qu'une femme comprend l'amour : la vie lui apparaît toute baignée d'une lumière inconnue, une lumière dorée, chaude, gaie. Savantes ou non, toutes éprouvent cette intuition K
Pendant quelque temps, peut-être quelques années, une mère peut trouver ainsi le repos du bonheur, et, en ramenant tout à sa joie intime, tremper son àme dans une félicité dont elle ne prévoit pas la fin.
Aucune femme ne devrait donc se priver des premiers sourires de son enfant, du premier ramage, du dorlotage divin ', que Raphaël a décrit et qu'Erasme considérait comme une chose tellement esthétique qu'il en faisait une thèse à compositions de rhétorique^.
Cependant le monde interpose déjà sa tyrannie. Autrefois, il était permis de nourrir son enfant ; l'allaitement faisait partie de la maternité^, moralistes et médecins Tapprouvaient''. Maintenant, ce n'est plus l'usage; le cri du lait qu'on vend pour l'allaitement artificiel vient s'ajouter, chaque matin, aux hurlements divers des rues de Paris ^. Les petits bourgeois et même un certain nombre de châtelains campagnards^ envoient leurs enfants en nourrice : il existe, pour répondre à ce besoin, une industrie agricole d'élevage humain, très florissante, mais un peu aléatoire pour ceux qui s'y livrent, car il arrive que des enfants restent pour compte^.
• Gastiglione. — ' Se. de Sainte-Marthe, Pœdotrop'm; Sadolet, Traité cVéducalion^ pp. 103 et suiv. — ^ De Ratione studii, p. Hi. — ^ Dolce. — •■' Guevara, Vives, Erasme, Bouchet, Triumphes, f° 21. — *^ Les Cris de Paris. — ^ Montaigne raconte qu'il fut mis en nourrice chez (les paysans, « me dressant à la plus basse et commune façon de vivre ». -- ^ .1.1. 230, f° 31 \\
Dans les grandes ou moyennes maisons, on prend une nourrice, moralement et médicalement éprouvée', une fille solide et honnête, de vingt à trente ans ; cette personne entre dans la famille, où elle représente la vie de la nature, et jusqu'à la fin de ses jours elle occupera, si elle le veut, une situation privilégiée près de son nourrisson -.
Souvent, nous devons le dire, le mari fait chorus avec les anciens principes et autoriserait très volontiers sa femme à nourrir elle-même, Mais alors une amie le prend à part et lui fait honte : Comment ! il prétend imposer cette sujétion! Ne voit-il pas déjà comme sa femme est épuisée ! Ah ! il veut la forcer, on sait bien pourquoi, Tavare ! Vraiment, pourrait-on supposer à un mari une âme assez noire pour vouloir inlliger pareil servage à une femme, qui, Dieu merci, a pourtant de quoi plaire !...
Le dernier mot dit tout. Une femme de quinze ou seize ans, au bout d'un an ou deux de mariage, doit raisonnablement penser que la vie n'est pas finie pour elle, et qu'elle a besoin de sa beauté.
Et puis l'étiquette, la politique même, dans les maisons princières, interviennent ; les convenances s'opposent à ce qu'une mère s'occupe trop personnellement de ses enfants ; ce ne serait pas la peine d'avoir toute une hiérarchie de serviteurs, <lont on doit respecter les attributions ; il faut borner sa sollicitude à une surveillance méticuleuse '^
Néanmoins, bien des femmes se permettent des atteintes à l'étiquette, et la princesse d'Orange nous
i Rod. a Castro, p. 319; Gardano, II, pp. 249 et suiv. ; Sadolet; Guevara. — - Comptes princiers divers : Louise de Savoie : Arch. de LaTrénioille, not. ordre du 1" janvier 1505 anc. st.; Pe'régri?i, f" 4. — -^ Revue des autographes, n" 37286 (rapport à Anne de Bretaj'iie).
paraît une femme comme une autre lorsqu'elle écrit avec joie à sa belle-sœur, Anne de France, qu'elle vient de voir « sa belle nyepce », qui l'appela « mymy et papa » et lui lit « aussi bonne chère en son petit patoys qu'il estoit possible de fere ' » ; ou quand Louise de Savoie, en 1520, au milieu de toutes sortes de préoccupations, se rappelle que, trente-cinq ans plus tôt, François F*" avait percé ses premières dents sans s'en apercevoir « et n'en fut comme point mallade ^ ».
Jusqu'à sept ans, les enfants restent sous l'égide de leurs mères, dans un pur état de végétation. Moralistes et médecins enseignent qu'il faut les laisser se développer librement, sans rien leur apprendre et sans se préoccuper d'autre chose que du bon air et d'une vie régulière^'.
Le grand principe de l'éducation, c'est de laisser les enfants s'élever tout seuls, eux-mêmes, sans grands raisonnements, sans dogmatisme, et de les habituer à ne s'appuyer sur rien, ni sur la crainte, ni sur l'amour % à être eux-mêmes; et cela dès la plus petite enfance. Tout être qui entre dans la vie y apporte son individualité propre, qui va se développer; il a ce qu'il lui faut pour raisonner librement ; il observe beaucoup, il voit, il écoute, par instinct, et son âme réfléchit ce qui l'entoure comme un céleste miroir. La mère n'a donc qu'à l'aider, à le contrôler, à lui donner de bons exemples.
^ Ces soins de la première heure paraissent d'une importance capitale, parce que c'est le moment ou jamais d'arraclier un à un les petits grains d'ivraie,, au lur et à mesure de leur apparition '. Il n'y a pas-
' \Is. (le Saint-Pétersbourg, 221. — - Ms. Moreau, 774, 112. — 3 Sadolet. — ^ Vcgio, ch. xviii. — ■' Vives; Vegio, liv. I, ch. x.
LES ENFANTS lOli
à peser : c'est une main de femme qui doit faire ce travail-là, légèrement.
Jusqu'alors, on s'était figuré qu'avant tout il fallait viseï- à ol)tenir beaucoup d'énergie, et par conséquent endurcir un enfant par des moyens presque rudes; une sobriété exemplaire, la vie en plein air, librement exposée à toutes les intempéries i. Si un enfant pleurait, on le laissait pleurer-. On l'emmenait quelquefois à Téglise ou chez quelques très proches parents, jamais dans des endroits de plaisir, au tliéàtre, chez des tinanciers 'K La moindre habitude de confort, d'oisiveté, de vie factice paraissait funeste ; on craignait de former des efféminés, et on se disait que, le pli une fois pris, l'armée et le gymnase plus tard n'en viendraient pas à bout'. On ne pensait qu'à eux, on ne se préoccupait pas des mères.
Les femmes jugèrent ce système beaucoup trop dur, et l'un des premiers résultats de leur intluence fut de le modifier. Pourquoi martyriser des enfants, sous prétexte de les aguerrir? A quoi bon les exposer au froid à demi nus"'? ou bien en faire des chartreux et se donner à soi-même des airs de gendarme? C'est donc un grand crime de témoigner à ces pauvres petits quelque affection, de les mêler avec soi à l'existence qu'ils doivent connaître, de leur former l'esprit et les manières en les admettant à la
i V'egio, ch. V, vi, vu, viii. — '^ Vegio, ch. ix, xvi, xix. Le livre de Vegio, que nous citerons, souvent édité depuis 1491, et publié en traduction française en 1508, est très remarquable et a exercé une influence majeure. 11 semble pourtant avoir échappé aux recherches (les historiens de renseignement. Matleo Vegio, de Lodi, disciple et chroniqueur de saint Bernardin de Sienne, secrétaire du pape Martin V, fut un très éminent humaniste du commencement du XVI" siècle. Il ajouta à l'Enéide un livre supplémentaire. On le mettait fort au-dessus de Pétrarque (Paul Jove. Elogia, p. 127). — 3 Vegio, ch. XIV ; Vives. — * La grant Nef. — •' Thibaut, p. 69.
table de jeu ', de leur donner des camarades, fut-ce au prix de quelques horions -?
Les vieux moralistes trouvent ces procédés hâtifs et trop peu rectilignes, et ne veulent entendre parler que de muscles, ils prétendent qu'on entre toujours dans le monde assez tôt. Les femmes vont aiguiller autrement l'éducation. Dès qu'elles prendront plus de pouvoir dans le ménage, elles réclameront le droit d'aimer leurs enfants, de s'en occuper, de vivre avec eux, d'en jouir, au moins jusqu'à ce qu'ils atteignent l'âge classique de sept ans.