LES GARÇONS
/ A partir de sept ans, un garçon ne devient souvent pour sa mère qu'un objet d'inquiétudes et de tribulations. 11 passe sous l'autorité directe et exclusive du père, qui se propose de le tailler à grands \ traits et d'en faire à quatorze ans, non [)as un savant, \^ ni peut-être même un bachelier, mais un homme ferme, personnel, solidement trempé pour les luttes de la vie» Nos aïeux avaient particulièrement horreur de tout ce qui pouvait ressembler à un embrigadement ou à un joug uniforme. Le système du collège leur semblait détestable, un vrai pis aller dans toute la force du terme 3; Louis XI avait bien soin d'envoyer au collège les princes de la branche cadette, mais il évitait tout aussi soigneu-
1 Sadolet, pp. 103 et suiv. — - Eustorg de Beaulieu, r^a" XXXI ; Aui'/s sluWfeve, f"' 7 v», 40. — 3 Vegio, liv. II, ch. m.
sèment d'y envoyer son lils'. Le collège, comme dit Montaigne, est une « fabrique de latineurs », une « maison de correction préventive », où l'on travaille comme des portefaix (de ce temps-là) quatorze ou quinze heures par jour, jusqu'à complet abêtissement, jusqu'à la haine des livres, et, s'il vous plaît, pour arriver à quel beau résultat? à un léger badigeon de grec et de latin ! à jargonner tant bien que mal de Jupiter, de Vénus, de Pyrame^..., sans trop s'inquiéter, heureusement, de ce que représentent ces augustes mots ! Quant aux idées, tout se borne à en seriner quelques-unes, qui tiennent lieu d'intelligence'^, au lieu de développer fortementles facultés créatrices et originales.
fAinsi on tombe d'accord qu'il faut autant que possible éviter le collège, et qu'un garçon doit rester à la maison. ^lais alors voici le débat. S'il rest^ à la maison, la mère, qui, la plupart du temps, a concentré précisément sur la tête de ce fils toutes ses prédilections, prétendra s'occuper de lui. Et c'est ce qu'on ne veut pas : on se défie d'elle, de sa bonté, de ses « semblants d'amour ». Il faut, c'est un axiome, soumettre les garçons à un régime tout à fait masculin, à une vie de férule, sous la haute main du père^; le père a parfaitement le droit de leur défendre de voir leur mère \ Gomment parviendrait-on à « raidir l'âme et les muscles » d'un enfant, à lui donner une vigueur physique et morale qui tient en grande partie à « l'espessissure de la peau », si la mère est toujours là, si elle intervient, si elle trouve que son fils a eu chaud ou
' Notre Ilisfoire de Louis XII. — 2 Vegio, liv. II, ch. 11 ; Gaguin, De vartis vite... incommodis. — 3 Montaigne, liv. II, ch. m. — ^ Champier, Gouvernement de mariage, ch.xix; Lalanne, pp. 8, 9. — '• Pontanus, Opéra (en prose), p. 16.
a eu froid, si elle le dorlotte, si elle compatit aux moindres misères ?^ Ce n'est pas la manière de former des hommes î
Nulle part, la bataille contre le féminisme ne s'engage plus résolument que sur ce terrain. Les adversaires des femmes se reconnaissent presque infailliblement à ce signe, qu'ils insistent avant tout sur l'éducation des hommes, parce qu'à leur avis c'est le côté le plus manifestement néfaste de Tintluence des femmes.
Us craignent la vie de famille à cause du laisser aller qui y règne', et parce qu'ils ne connaissent rien de pire pour un homme qu'un entraînement précoce à la sensibilité. « A vingt ans, maugrée un vieillard, je ne savais pas ce que c'était qu'une femme ; à présent, les enfants à la mamelle sont plus avancés'. » C'est la preuve, dira-t-on, qu'ils ont plus d'esprit, c'est une garantie de vertu... Non. On préfère n'importe quoi, même le collège, à l'éducation des hommes par les femmes. Du moment où le système de la sensibilité prévaut dans une maison, il ne reste plus qu'à se débarrasser des garçons à tout prix-'.
Mais n'est-ce pas un peu exagérer la rigueur, et déchirer inutilement le cœur d'une femme, ce cœur si vide et qui avait cru trouver entin de quoi se remplir? Les mères ne manquent pas d'arguments à l'appui de leurs revendications î Elles se refusent complètement à admettre que la bonté soit nécessairement synonyme de faiblesse. Est-ce que, d(î tout temps, les gens les moins suspects de sentimentalisme n'ont pas compris combien il est important de ménager à un homme son recours dans l'atTection de sa mère ?N'a-t-on pas toujours citéavec
1 Le P. Ghéi'ot, p. o38. — - Casti^'^lione, p. 155. — •' Montaigne.
complaisance les noms de sainle iMonique ' et de tant d'autres mères bienfaisantes ? Une éducation raisonnable ne doit pas s'appuyer uniquement sur le principe de la crainte; elle doit être l'image delà vie, et, si l'on veut bannir du monde la brutalité et la rudesse, il ne faut pas commencer par les semer à pleines mains. Combien d'hommes, généreusement pétris par des mains féminines, sont arrivés, par le seul dressage de l'amour, à un parfait sentiment de force, de respect, de discipline ! Le cœur a ses lumières et ses moyens secrets ; le cœur d'une mère peut voir tout aussi clair et, pratiquement, obtenir tout autant de résultats que la raison et l'absolutisme du père. Là, comme ailleurs, la force n'est pas tout, et il y a un autre régime possible que celui de la » bastonnade » ou même de la chiquenaude, chères à Montaigne.
Marguerite de France nous offre à ce sujet une démonstration pertinente ; elle se cite elle-même. Sa mère, Louise de Savoie, restée veuve, se donna au plus haut degré le luxe d'aimer librement ses enfants. Lorsqu'on lui parla de remettre son iils entre les mains des hommes, en guise de réponse elle installa le lit du jeune François dans sa chambre. Eh bien,
w Fille et filz eut, à elle obéyssans, Rempliz d'esprit, de vertiiz et bon sens^. »
On comprend combien ce débat entre les pères et les mères touche à des fibres profondes, et quelle répercussion il peut avoir sur la vie entière des femmes. Si séparées qu'elles soient de leurs fils
• Vegio. — - Poésies, édition Le Franc, p. 272.
par la force dos mœurs, elles qui voudraient péBtétrer d'amour et de douceur l'esprit farouche des hommes, il est bien naturel qu'elles se portent avec pâssîon vers le cœur de ces enfants.
Souvent elles ont le dessous dans cette première bataille.
Le fils part pour le collège. Montaigne en gémit. C'est entre les quatre murs d'une classe, dit-il, et à coups de syntaxe grecque, qu'on va apprendre à un jeune homme la science de l'existence et lui donner la claire vue philosophique que procurent l'histoire et l'expérience. Quel professeur lui dira qu'il est sage de se tenir à l'écart de la vaste foire humaine, toute pleine de pitres orgueilleux et de boutfonneries outrecuidantes? Sa mère aurait voulu exprimer pour lui le suc de la vie^ le ^secr^tdu bonheur, lui communiquer rétincelle ^acraa^Jd^ l'amouTHMats Montaigne est de ceux qui trouvent cela fort dangereux, et il croit, en somme, que le spectacle du monde serait encore plus funeste que « l'emprisonnement préventif ».
D'autres fois, le père choisit un précepteur pour élever son fils, et alors la crise subsiste à l'état latent.
Le père hésite toujours un peu à prendre son parti. D'abord, il songe à la dépense, et, quoique les enthousiastes lui représentent qu'il n'y a pas de meilleur placement', il fronce le sourcil. Ensuite, il voudrait trouver un homme parfait, chose difficile. Ordinairement, il se décide sur la recommandation d'amis, qui ont vu leur protégé à l'œuvre, qui vantent son tact, sa prestance, ses manières, sa science ; on ne s'explique pas qu'un tel homme
1 Bouchet, les Tniimphes : Vegio, ch. vi; Fayste Andrelin, Epislolœ, Vil.
se voie dans la nécessité de s'expatrier, mais il est encore jeune (trente ou trente-cinq ans), et il a besoin de se créer une situation ^
Le candidat lui-même prend la plume en termes modestes, pour parler de sa timidité : il promet de cavalcader avec son élève et « de faire tous les autres exercices qu'on voudra » ; il demande seulement à coucher hors du château et à ne pas diner à la cuisine, comme quelques-uns de ses collègues -. La mère, timorée, insiste ; elle voudrait savoir si c'est un honnête homme, un homme de bien 2. On l'assure que oui.
Longtemps, les précepteurs se tinrent sur un certain pied de réserve.
Dans sa Calandra, Bibbiena nous en montre encore un qui n'a rien d'intéressant, qui parle, agit et s'habille comme tout le monde. Cependant, ces jeunes gens sont des hommes, qui plus est, des hommes de lettres, et pas assez sots, ayant goûté à la vie élégante, pour en méconnaître longtemps les avantages ; parfois, sous une apparente bonhomie, leurs tentations n'ont rien de philosophique ; Vegio, sans ambages, les appelle (( d'abominables boucs '* ». Ils voient, par expérience, combien on s'avance difficilement par les moyens sérieux, et facilement par les autres. Ils cultivent la littérature à succès. Personne ne trouve mauvais qu'Antoine de la Salle, austère précepteur de la Maison d'Anjou au xv^ siècle, écrive les XV Joyes ou les Cent Nouvelles, ni que Lemaire pense élever les idées du jeune Charles-Quint, en lui offrant la délicate pâture d'un Jugement de Paris soigneusement
1 Vincenzo da Monferra. à Gaterina Sforza, 21 septembre 1j07: Pasolini, III, n" 1312. — -J 30 décembre 1507. Ihid., n" 1314. — ^ 30 décembre 1507. IbicL, n" 1315. — ^ Liv. II, ch. iv.
photographié, image de l'avenir que le ciel réserve aux princes et aux grands de la terre'. On lit ces choses-là, et on ne lirait pas des dissertations sur Aristote.
A mesure que les femmes se mirent en tête de patronner la littérature, le type des précepteurs apparaît plus en relief. D'après le déchaînement qui se produit contre eux, on ne saurait douter qu'ils n'aient connu de beaux jours. Les faiseurs de Nouvelles, les hommes de théâtre ne leur pardonnent pas leurs prétentions près des mères ou des cousines : ce pauvre diable de pédagogue, qu'on nous représente toujours comme un fruit sec de la vie, sans valeur personnelle, bête, laid, grotesque, sans vergogne, se meur,t d'amour pour quelque belle jeune fille riche, distinguée, qu'il crible de billets incandescents ou de sonnets légèrement épicuriens ; on rit à gorge déployée lorsqu'il lui arrive (comme à bien d'autres) de recevoir quelque correction salée-.
A partir surtout du moment où Arétin montra, dans son Marescalco, paru en 1533, les ressources scéniques d'un pareil rôle, le type est fixé.
Avant que le précepteur n'entre en scène, on sait qui on va voir : un cuistre à lunettes, gauche, lourd, prétentieux, rabâcheur, plein de philologie et de citations; sa figure même a contracté quelque chose de mécanique, où se peint l'habitude d' u entonner » aux autres des choses toutes faites, comme dit Montaigne, ou d'éteindre la jeunesse par sa « besterie », sa (( sagesse de mufles », comme dit Rabelais.
Puis, en vertu d'une loi fatale, la gloire du précepteur décrut et tomba. La poussée qui se produi-
• Illustrations de Gaule, liv. 1. — -' Lasca.
sit vers les études libérales mit tellement de concurrents sur le pavé qu'à moins d'ouvrir une institution privée ou d'obtenir une cbaire à succès, le précepteur est perdu. Son salaire devient mince. Or on n'estime pas l'bomme qu'on paie mal. Il a beau prendre toute la peine imaginable, donner des pensums, taper sur les doigts, tirer les oreilles, personne n'est satisfait.
« Je ne sais bête au monde pire que Técolier, si ce n'est le pédant. »
Et alors, le pauvre « pédant », ulcéré, se renferme en lui-même : après avoir sué sang et eau toute la journée, il n'éprouve de délices qu'à se retrouver seul, pendant la nuit, pour colliger des notes, des phrases rares, des types de tournures^ ou pour fabriquer des vers, des vers tendres, adressés à une beauté malheureusement inconnue, ou bien des vers lyriques, fulminants ; et ces productions de son cœur (celles du moins que la Fortune a daigné conserver) gisent encore aujourd'hui par paquets dans la poussière des archives ^
Est-il besoin d'ajouter que le précepteur s'estime martyrisé par le père. Le père, qui ne fait pas profession de douceur, le traite, en effet, plus ou moins ouvertement, comme un homme qui accomplit un métier et qui est à charge : il intervient par saccades, blâmant ceci, cela, les bavardages, les espiègleries, les mauvaises compagnies-; il voudrait, d'un côté, moins de sévérité, et de l'autre plus de progrès. Et puis ce bambin, qui l'appelle « Monsieur » et qu'il croit toujours un enfant, prend des façons d'homme, et menace de lui marcher sur les
• Voirie fort curieux mémoire de M. ArturoGraf, / Pedanti, dans Atlraverso il Cinquecento, pj). 197 et suiv. — '^ Guevara ; Ghampier, le Doclvinal du père de famille ; Bouchet, Epislres, f" 24.
i 1 4 LES FE3IMES DE LA RENAISSANCE
talons ; encore une grave préoccupation pour le budget ! Du reste, à quoi bon tant de programmes, et cette « suflisance livresque » ? Ne pourrait-on tout apprendre sans en avoir l'air ^? Quoi, voilà un enfant que nous allons lancer dans la vie active, et vous le farcissez de syllogismes, de dates, d'un flot d'inutilités I Alexandre le Grand avait-il appris toutes ces choses-là? Il avait pourtant un précepteur nommé Aristote ; eh bien ! avec quelques bons principes de morale pour tout bagage, il a conquis le monde ! Certes, il respectait les arts, les sciences, il louait leur « excellence et gentillesse », mais l'a-t-on jamais vu pâlir et se ronger les ongles devant un problème de dialectique? Ahl non- !
Les précepteurs n'échappent guère à ces tracasseries que dans les maisons princières ou royales, parce qu'alors ce sont d'importants personnages, hauts fonctionnaires et nombreux •...
La mère, au contraire, se fait l'amie du précepteur, et par ce moyen exerce sur lui une influence sensible ; elle Fentoure d'égards affectueux. Ce sont deux alliés naturels, les deux êtres faibles et opprimés, qui cherchent un appui dans les idées belles, I que le mari ne comprend pas ; en sa qualité 1 d'homme lettré, le précepteur penche vers le féminisme, et il goûte doublement, pour lui et pour son élève, les attentions, la bienveillance soigneuse dont une mère entoure l'œuvre de l'éducation. Nombre de précepteurs spéciaux passèrent ainsi par Amboise, chez Louise de Savoie, pour pénétrer François P' d'esthétique ; ils conservèrent de leur séjour
i Montaigne. — 2 Montaigne. — •' Guidobaldo d'Urbin eut ainsi trois précepteurs, dont le savant Louis Odasio, de Padoue (Pinetti- Odasio).
LES ENFAM'S 115
lo plus chaud souvenir. C'est que la jeune princesse les gâtait, les choyait presque; elle les prenait à sa table, au lieu de les laisser parmi les chambellans et les artistes, elle les faisait causer, elle causait avec eux '...
Malgré toutes les résistances, l'éducation des hommes se transforma ainsi peu à peu dans les pays cultivés. Au lieu de se tenir comme autrefois sur le pied d'une grave réserve, qui ressemblait. à la timidité, et de vénérer de loin tout le monde, surtout les personnes âgées, au lieu, notamment, de rester vis-à-vis des femmes dans une gamme de respect, depuis le respect profond jusqu'à la courtoisie profonde '^, la plupart des jeunes gens entrèrent de plain-pied dans la vie avec des allures plus exquises; ils laissèrent l'armure de l'étiquette hiérarchique, ils furent souples, aimables, gracieux, habiles à plaire. Une foule de livres de civilité, dont Erasme a publié, pour sa part, un bon spécimen, leur enseignèrent la science de la politesse, un peu négligée autrefois. Du reste, comme, l'éducation a toujours été le grand objectif des hommes qui veulent exercer sur les idées une influence sérieuse, c'était à qui dirait son mot et préconiserait son système sur la direction de la jeunesse; Cordier, Sadolet, Vives, Luther, Calvin, Erasme, pour ne citer que les principaux, s'en sont fort préoccupés^. Nous n'avons pas à suivre ici leurs vastes d iscussions ; elles ne sont que le développement de la lutte engagée entre l'esprit idéaliste et l'esprit positif. A l'extrême frontière des deux mondes, Zwingle, établi pour ainsi dire en grand'garde,
' Louise de Savoie; se. de Sainte-Marthe : Gastellanus. — - Vegio, liv. II, cil. VIII, X et suiv. — » Voir aussi Gastiglione, Guriono, Sabba di Gastiglione, le Tasse, etc.
défend la tactique allemande ; sans nier les douceurs de l'esthétisme, il tient pour une éducation cloîtrée, sévère, pour des prograaimes de sciences exactes et de raisonnement, il préfère des hébraïsants ou des hellénistes savants à de jolis latinistes ^
Erasme, au contraire, marqueta frontière romaine. Il estime qu'on n'aboutit qu'à dessécher l'intelligence des enfants en voulant la tirer au cordeau ; il n'apprécie ni la production de la vérité à Fétat squelettique, telle qu'elle florissait dans les écoles du moyen âge, ni le pur apprentissage d'utilitarisme auquel incline Zwmgle. Le sentiment du beau, à son avis, présente dans la vie un immense avantage, celui de soutenir l'esprit et de consoler ; dans l'éducation, il n'y a pas d'autre procédé pour étendre, polir et élever les intelligences^. L'impulsion nouvelle, il l'approuve entièrement.
Il ira môme très loin.
Au lieu de bannir l'idée de la femme, il admet à merveille qu'on explique aux jeunes gens qu'il y a deux amours, l'un bon, l'autre mauvais, et qu'on leur donne des sujets de composition comme celui-ci: « Faut-il ou non se marier-^? » Htitten s'amuse beaucoup des professeurs pudibonds qui ont soin d'expurger la mythologie, qui voudraient voiler les Muses et en faire des anges, ou qui comparent Diane à la sainte Vierge '\
En réalité, comme les programmes d'éducation sont très individuels et ne dépendent ni des théories ni du caprice de personne, tout ce beau feu ne produit guère que des modifications de détail.
1 Opéra, I, p. 278 v 284. — - Comme sciences exactes, il admet l'astrologie; cf. Bouchet. — ^' De Ralione inslituendi, pp. 109, 111, 112, 114. — '' Epislolœ obscurorum, p. 42.
Ainsi on reste lidèle à la gymnastique et à tous les sports, cheval, chasse, pêche, paume, peutêtre même aux sages déambulations philosophiques à la mode de saint Grégoire de Nazianze. Mais on a moins horreur de la danse', et l'amour du jeu fait des ravages'^.
La musique triomphe de ses détracteurs, qui la représentaient comme un élément d'effémination et de sensibilité voluptueuse : on y voit au contraire le plus noble délassementd'unenfantetune précieuse ressource pour former son esprit 3. L'enseignement du dessin paraît une nécessité pour des hommes appelés à vivre parmi les objets d'art, et qui, faute d'expérience pratique, deviendraient fatalement la proie du faux bibelot^.
Du reste, nous ne saurions nier qu'un développement trop exclusif de la sensibilité n'ait produit chez certains jeunes gens des effets fâcheux, ou même désastreux. L'instruction s'est fort répandue : tout le monde veut en avoir, plutôt par amour-propre que pour correspondre à des besoins réels ; il en résulte qu'on se préoccupe moins d'armer fortement quelques intelligences d'élite, et davantage de vernir superficiellem ent la banalité des esprits . Le monde est encombré d'aimablesjeunes hommes, types de correction mondaine, saluant bien, dansant bien, se tenant bien à table "', pourvus d'ailleurs de quelques bribes latines ou grecques, élégamment oisifs, et, dans cet état, orgueil du bon commerçant qui a eu l'honneur de leur donner le jour et de leur assurer des revenus. Leur côté faible, c'est qu'encore imberbes ils connaissent trop la vie; l'esthé-
' Veo;-io. liv. III, cli. v, vu. — - Louise de Savoie. — "> Vegio, liv. III, ch. III ; Bouchet, Epistres^ f°24. — * Vegio, liv. III, ch. iv. — ■' Bonatïe, p. 619.
tisme ne les a menés ni aux illusions, ni àTenthousiasme ; mais ils sont docteurs en évaluation marchande de telle demoiselle à la mode et de son mobilier.
A quinze ou seize ans, tous ces jeunes gens, bons ou mauvais, prennent leur volée, dans les sens les plus divers, et échappent pour toujours à leur mère.
Elle les voit partir ! les uns, les plus huppés, pages brillants à la cour, tout rutilants d'or et de velours ; les autres dans un château quelconque, oii ils cumulent la direction de la chasse avec celle de Técurie, et oij ils dînent à la cuisine, en attendant que leur maître les couche sur son testament.
D'autres, soutenus par un père plus subtil, reçoivent mission de (( parvenir à la vertu et à Thonneur que le savoir acquiert aux gentilshommes' ». Ah ! les gaillards I ils vont, à grands frais, s'établir à Padoue, à Bologne ou ailleurs. Là, en fait de Pandectes, ils approfondissent surtout le pour et le contre de M"^ Angela ou de M"^ Camilla. Un de ces bons apôtres, fils d'un conseiller de F^iris, met en fuite le propre précepteur attaché à sa personne. Tant que la bourse de voyage suffit, le père se montre indulgent, et même, secrètement, un peu fier des fredaines de son héritier. Ne faut-il pas que jeunesse se passe ? Un père facétieux adresse une lettre à son fils « étudiant à Padoue, ou envoyé pour étudier- ».
Beaucoup de personnes attribuent le laisser aller de la jeunesse à la direction nouvelle de l'éducation.
Calvin trouve qu'on a beaucoup trop rapproché
' Hept, Nouvelle 18.. — - H. Estienne; Menot et autres prédicateurs; le P. Chérot. p. ■'ù]9: Massebieau, pp. 84 et suiv.; Cl. Marot.
LES EM-AMS 119
les jeunes^ensdes femmes ' ; Henri Estienne charge TecTucatioii esthétique de tous les vices de l'époque. C'est aller un peu loin, et il serait tout aussi équitable de rejeter les mauvais résultats de l'éducation sur les vices de Tépoque. Pourtant, malgré certains progrès, l'éducation du xvi® siècle a commis des erreurs qu'il a fallu payer. La discipline s'est relâchée^. On se plaignait que les études s'abaisisassent à force de se vulgariser ^ ; la nouvelle éducation a pris les écoliers trop jeunes, elle les a poussés à outrance sur des programmes trop étendus, elle leur a donné le goût de l'a peu près, l'habitude de ne rien pénétrer à fond, elle a fait des gens superficiels et paradoxaux.
Deux femmes, issues des principes les plus opposés, Louise de Savoie, Anne de France, se défièrent <le cet entraînement : l'une voulut faire élever son lils sous ses yeux, l'autre éleva elle-même son futur gendre*. C'est la preuve que toutes les femmes ne .peuvent être responsables de certains abus.
Quelque paradoxale que l'idée paraisse, il semble ^ue le système d'éducation aurait dû être plus complètement retourné. Il aurait fallu, ou maintenir l'ancien principe d'élever les garçons pour en faire <ies hommes, ou bien, bravement, nettement, en
' Lettres à Pierre Favre, avril 1356; aux Français, 24 juillet 1547 (Epis/olœ, p. 178, 76). — ^ ^les élèves ne veulent qu'agir à leur tète ; la plupart du temps ils piochent la terre, écrit un malheureux précepteur, en parlant du dauphin de France : « je l'oys grand double qu'ilz n'en vaudront de rien mieulx. » {Les La Trémoille pendant cinq aièclcs, t III, p. 85.) — ^ On écrivit en France et en Allemagne de nombreux dialogues latins pour enfants. Les deux plus connus ont été impi-imés par Robert Estienne sous ce titre : l*œdologla Pétri Mosellani Proteyensis^ Dialogi XXXVII. Dialogi puériles Chrislophori Hegendorphini XII. Luteti;e, 1548 (in-16). Voir Massebicau, les Colloques scolaires du xvi" siècle. — ^ Marillac (édition Buchon), p. 132.
émettre un nouveau, que d'ailleurs nous n'avons vu indiqué nulle part i^c'est qu'il serait bon qu'un fils soit élevé par sa mère, puisqu'il doit vivre avec une femme, et une fille par son père, puisqu'elle doit vivre avec un homme.
Cette éducation-là aurait quelque chose de plus intime, de plus juste, de plus naturel, et peut-être de plus profitable. On reconnaît entre mille les hommes élevés par une mère sérieuse et les femmes élevées par un père attentif.
Malheureusement, les habitudes sociales créaieut un obstacle absolu. Outre les craintes de sensibilité exagérée, dont nous avons parlé, le dur principe de famille voulait que le fils ap[)artînt à la famille et non à sa mère. C'est un homme ! qu'il galope, qu'il chasse, qu'il soit soldat ! On aime mieux le voir pécher par brutalité que par douceur.
En réalité, beaucoup de mères n'exercèrent sur leurs fils qu'une influence indirecte et peu efficace. Les fils sont trop séparés d'elles et partent trop vite... Les mères sont-elles faites pour les enfants, ou les enfants pour les mères? D'après la situation de bien des ménages qui ne durent que parles enfants, on pourrait croire qu'ils sont faits pour les mères; et cependant, si une femme a trop compté sur cette ressource, elle restera cruellement seule.