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Les femmes de Mürger

C'est avec une émotion vérilable, c'est avec une tristesse profonde, que nous prenons la plume pour écrire l'histoire simple et courte d'Henry Miirger, qui lut notre ami.

. Ceux qui le connaissaient, ses lecteurs mêmes, en apprenant son funèbre départ, ont senti en eux comme une corde qui se hrisait. C'est que Mûrger était le chanlre de la jeunesse ! Sa vie semblait liée inliuicment au printemps et au premier amour. I.a mélancolie touchante de ses récits, jointe à la vivacité de son esprit, l'avait rendu sympathique à tous.

A peine sortis du collège, les jeunes gens ont tous avidement dévoré les pages tour à tour folles et lugubres de la Fie de bohème, ce bréviaire des étudiants. Il y apprenait, le cher regretté, à aimer et à se guérir de l'amour, à souflVir en conservant sa gaieté, à lutter sans se décourager. Ce livre, c'est sa vie à lui, vie de travail et de courage, souvent de privations!... Mais quand le diable avait dévalisé son porte-monnaie, l'espérance était encore dans un coin.

Si Mûrger eût vécu, il eût été le bonhomme Jadis, ce type de la vieillesse jeune.

C'est à Paris, en 1S22, que Henry Mûrger est venu au monde. Il est né le 24 mars, avec le printemps... c'est en hiver qu'il est mort, alors que l'arbre n'a plus de feuilles, alors que la terre n'a plus de fleurs.

Sa famille était originaire de Savoie, disent certains biographes. Selon d'autres elle était d'origine allemande.

Son père était concierge. Mûrger le disait à qui voulait l'entendre.

Rue des Ïrois-Frères, le père Mûrger installa un petit atelier de tailleur.

II confectionna lui-même le premier vêtement i^érieux de son fils devenu jeune homme : c'était une grande redingote d'étoffe jaunâtre, à longs poils. Le bonnomme avait fabriqué cet accoutrement singulier avec une vieille houppelande à lui.

Quand le jeune Henry eut endossé le chef-d'œuvre paternel, le vieillard tomba dans un ravissement profond :

— « Tu es beau comme un astre! » dit-il à son fils.

— « Comme un astre? répéta ce dernier en caressant les longs poils de sa redingote, vous voulez dire comme deux astres, mon père, la grande et la petite ourse ! ))

Au premier étage de cette maison de la rue des Trois-Frères, dont la famille Mûrger habitait le rez-de-chaussée, logèrent successivement Garcia, Lablache et Baroilhet.

La Malibran, fille de Garcia, prit souvent dans ses bras le petit Henry; elle lui apprit des chansons, et, si Dieu ne s'en était chargé déjà, peut-être eût-elle fait

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frernior dans son Ame le grain de poésie dont nous récoltons la riche gcrlic depuis quinze ans.

Inc auUe femme enloura de soins l'enfance du poëte. Nous eussions dû a nommer d'abord. Cette femme, c'était sa mère: sa mère, simple et bonne, qui l'aimait tant, qui avait eu tant de peine à le conserver k la vie, — car l'onfant était rliélif. — et qui, dans sa pieuse superstition, l'avait voué au bleu, aux pieds de la Vicrpe.

Ainsi, lies fenunes avaient guidé ses premiers pas, dirigé ses premières années; il leur dut l'exiiuise sensibilité de son cœur et la délicatesse de ses impressions.

Par la suite, ce furent aussi dos femmes qui intluèrent sur tous les actes de sa vie; une feuune encore assista à ses derniers moments.

.Jusqu'à l'âge de treize ans, c'est-à-dire jusqu'en i83o, Henry Mùrger suivit les classes de l'école communale. 11 savait suffisanmient l'orthographe et passablement l'écriture : un jugea que son éducation était terminée et on le fit entrer, en qualité de petit clerc, chez un avoué.

Trois ans plus tard, en 1838, grâce à iM. de Jouy, l'académicien, lequel demeurait dans la maison voisine de celle des ]\lûrger, Henry entra comme secrétaire chez un grand seigneur russe. Cet emploi , simple sinécure au reste, lui valut, jusqu'en \Hi>^, quarante francs par mois. Avec cela il était malaisé d'avoir son livret à la caisse d'épargnes. Aussi j\Iurger souhaila-t-il bien souvent que les mois n'eussent que vingt-quatre heures.

l'n jour, entre autres, il lui restait, en tout et pour tout, dix centimes en pociie. Il lui fallait cependant déjeuner et faire cirer ses souliers. Celte dernière opération siu'tout était indispensable, car il avait à se présenter au ror.s.'n>/'- Satan où il briguait la faveur d'être, en compagnie de Théodore de Banville et autres, un des pelils crctmK du père Lepoitevin Saint-Alme. Ou sait que Lepoitevin appelait ainsi ses jeunes rédacteurs.

Miirger n'hésite pas. H sacrifie son déjeuner à sa tenue, et pose héro'iqucmenl son pied sur la sellette.

Mais, à peine le premier soulier est-il ciré, qu'un nuage assombrit le ciel et que la pluie se met à tomber.

— « Pas de folies! » dit Mûrger. Et là-dessus il donne un simple sou au décrotlcur et s'éloigne sans faire cirer l'autre pied.

Kn même temps qu'au Corsaire, Mûrger fit ses débuts à l'Artùtf, que dirigeait Arsène Houssaye. Le blond directeur reçut le jeune poëlc à bras ouverts. Mais le nom du débulant, tel qu'il élait écrit sur son acte de naissance, sendda peu séduisant à Aisi-ne Houssaye comme coup d'œil typographique. Si bien que, pour ûlre agréable à son nouveau chef de file, le futur auteur du J'atjft latin consentit à transformer Vi trop simple de Ilcnrî en un y magnifique cl à couronner Vu de Mûrger d'un majestueux tréma.

Si la signature de notre héros s'était quelque peu enrichie, sa bourse n'en était pas moins vide. Il habitait cependant un assez joli logement rue Notre-Dame «le Lorette, et tous les mercredis, il donnait de petites soirées fantaisistes, où la dame de pique jouait toujours le principal rôle. Vous dire les étranges parties de lansquenet qui eurent lieu sous ces lambris peu dorés est chose impossible.

Pour en arriver à donner ces petites fêles dans son Haden-Haden, Mnrger laisait forcément quehiues légères dépenses; à la fin, il s'aperçut (jue ces fabuleux lansquenets ne lui avaient rapporté autre chose qu'une ribambelle de petites dettes plus criardes les unes que les autres. Si bien que, lorsqu'il voulait descendre au boulevard Montmartre, il était obligé de prendre par la barrière de iJelIcxillc, afin d'éviter les endroits où l'on pavait, selon l'expression piUor('S(|ue des Bidrura d'eau.

l 11 jour, mi créancier farouche voulut faire saisir le mobilier de noire héros. I,'biiis>ifr et ses deux praticiens firent irruption dans la < hamlre du jeune débiteur.

— i< Déjà! s'écria ce dernier en rianl. Ce que c'est (jue de n'avoir pas de pendule, on ne sait jamais l'heure de réchéance. »

Plus lard, il parvint à payer une grande partie de ses anciennes dettes, malheureusement il en lit «le n«ju\elles.

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— « J'ai arrosé mes créanciers, dit-il, ils repoussent! »

Marger avait commencé par faire des vers. Il professait pour la rime une adoration exclusive. Champtleury fit tant et si bien, que notre poêle se décida à écrire en prose.

11 publia enfin, dans le Corsaire, les Scèneu de la vie de bohème I.c succès fnt colossal. Cbaque feuilleton lui fut payé quinze francs. I,c livre fut vendu cinq cents francs à un éditeur, qui en a tiré soixante et dix mille exemplaires!

Le livre de Mûrger fut porté à la scène. Théodore Carrière en lit le drame remarqu.ible que Ton sait.

A parlir de cet instant, toutes les porles lui furent ouvertes.

Les revues, les journaux se disputèrent ses productions.

Il a publié successivement après les Srènes de la rie de bohème. — Scènea de la vie de jeunesse. — Le Pays lui in. — Scènes de campaqnc. — Le Dernier rendezvous. — Propos de. ville et propos de théâlre. — Le Roman de toutes les femmes. — Les Baveur.-i d'eau. — Les Facances de Camille. — T^e Sabot rouqe. — Ballades et Fantaisies, — onze volumes seulement; le douzième, (jui vient de paraître, est un volume de poésies intitulé les Nuits d'hirer. — En juin 1857, il a publié dans le Rabelais, la Nostalgie, scènes de la vie d'artiste. iNous n'en connaissons que la première partie.

Il laisse un roman commencé pour la Reviie dfS Deux Mondes, qui a eu la primeur de presque tous ses ouvrages; — une nouvelle, le Bracelet de chanvre, destinée au Moniteur; et les Roueries de l'Ingénue, scènes de la vie de théâtre, dont la Presse vient de terminer la publication.

Miirger a peu travaillé pour le théâtre. Il ne pouvait assujettir son esprit à toutes les exigences, à toutes les conventions de la scène. Faire un plan était pour lui le comble des ennuis; aussi ne puuvait-il mener à bien une pièce, quelle qu'elle fût, sans l'aide d'un collaborateur.

Après la Fie de bohème, écrite en collaboration avec Théodore Barrière, il n'a fait jouer que deux petits actes, l'un au Théâtre-Français, le Bonhomme Jadis, en collaboration avec Michel Carré, l'autre au Palais lloyal, le Serment d'Horace , avec Lambert Thiboust. Il laisse deux ou trois pièces inachevées et un drame, les Paijmns, qui a dû être joué un peu partout, et qui se trouve, pour le quart d'heure, reçu en correction à la Gaîté !

Dans ses séances de collaboration, Jules de Prémarav l'a dit dans une lettre pleine do cœur adressée au Figaro, — Mûrger se contentait d'être le plus charmant causeur du monde. Du moment qu'il était forcé de trouver quebjue situalion comique, quelque dramatique péripétie, il était certain à l'avance de ne rien trouver du tout. Alors, avec le plus beau sang-froid du monde, il tirait de son gousset une pièce de cinq francs, parfois un simple décime, et jetait la pièce en l'air. Si elle tombait face : « Il paraît que tu vas trouver ce que nous cherchons, » disait-il à son collaborateur. Et la séance continuait. Si, au contraire, la pièce tombait pile : « Nous travaillerons lundis ou un autre jour! » s'écriait-il. Et l'on se séparait.

Mûrger avait le travail très-difficile. Chai les Monselet l'a fort bien dit dans son excédent article du Monde tllustré. Aussi, pour se mettre à la besogne , avait-il besoin, plus qu'aucun autre, de se monter la tête; et pour ce faire, il ne prenait la plume que la nuit, « au milieu d'une consommation de demitasses, dit E. de Mirecourt, à épouvanter l'ombre de Balzac. » Toujours pour se monter la tête, Mûrger allumait tout ce qu'il possédait chez lui de hougies: six, huit. Plaçant ensuite sur sa table dix feuilles de papier blanc, l'une à côté de l'autre, il écrivait la même phrase de dix façons différentes. Alors il choisissait parmi ces mêmes phrases celle qui lui semblait la mieux réussie couunc style et comme idée. Parfois, cependant, il ne savait laquelle adopter, et le sort décidait.

Pile ou face, cétait son éternelle ressource dans toutes les circonstances de sa vie.

Talent charmant, excellent cœur, esprit d'élite, il a poétisé toutes les choses qu'il a tûucliées! Il est peut-être le dernier de sa génération qui, en racontant une fable, ait su faire pleurer une femme et émouvoir un homme.

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